‹ Le livreChapitre 10 sur 15 · NEUVIÈME JOURNÉE.' Î3I · texte numérisé non relu

NEUVIÈME JOURNÉE.' Î3I

QmvriLtKM, et je ne suis pas fâché de retrouver dans les anciens tout ce que les modernes ont pu dire après eux; mais cette lecture au hasard dans tous les livres qui vous tombent sous la main n'est pas chose de grand profil. Vous ne lisez pas dans tes immondices de l'esprit, vous cherchez votre vie, a la façon du coq sur son fumier, .le ne fais d'cNCcptirm que les dictionnaires, parce qu'en effet ils contiennent toute chose, Charles Nodier, jeune homme, était de mou avis, lorsqu'il parcou-

Ccsar-Picrre Richelet, fils de Jean 11 ie h elel, procureur du roi a Cheminon-la-Ville, en Champagne.

Richelet vint an monde avec les qualités qui font le linguiste. H avait le ;;énie et l'esprit du langage, à tel point que sou Dictionnaire dus rimes a réyué plus de deux siècles (1665-1869) sur les destinées de la poésie française. Un des nôtres qui vient de mourir, M. Dubois, possédait le DiiUonnaire des rimes de Richelet avec la signature et le beau parafe de floileau Despréaux, et l'on voit facilement que l'illustre auteur de l'Jrl poétique s'en est servi toute sa vie.

Ainsi il préludait a ce livre aime de Nodier : Dielmiiniiire fnuiiyiis , riintenant les nuits cl les choses, en un volume in-quarto; et puisque vous

me paraissez friands d'Iiislnin-s lugubres , je vous

dirai que ce livre innocent, bien l'ail, très-utile, n'obtint pas chez nous toul d'abord la permission di' la censure. 11 est vrai : le censeur trouvai! dans ce livre innocent toutes soites d'hérésies ! Il fallut l'imprimer a Genève, chez le libraire Widerhold (HÎ80). l'uis, le livre imprimé, on en fil passer à jjra ml' peine un millier d'exemplaires en France (un diriinnnainr fi-am-ais !j. T.c livre fut déposé à Villejuif, sur le cliemin de Fontainebleau, et l'éditeur fit offrir ses exemplaires au libraire Simon benard, dont le nom doit être conservé

d'bui une visite domiciliaire, et cette visite est très-redoulée. Ce n'est pas tout. Ces mille exem-

on vit ees malheureux libraires de Paris usurper sur les fonctions de l'exécuteur des hautes œuvres , lacérant et brfllant le livre imprimé par leur coufrère , le libraire genevois.

NEUVIEME JOCBSÉE. 233

Ce bonhomme en mourut de chagrin , die rehaut à comprendre nu procédé si funeste.

Le lendemain de sa mort (t'était un dimanche), le délateur Hcnard, sortant du salut île Suint-ISeiioil, sa paroisse (Saint-lien oit le AMlournê, dans la rue (Saint-Jacques), lut poignardé dans la foule par une

trouvé. Qui dirait que cette double catastrophe attendait le Dictionnaire de Richelet'î

M. DE LA ComniE. — Que voulei-vousï le danger était partout. Nous nous lamentions, l'autre jour, sur la mort de Claude le Petit et détienne Dolet ; nous avions tort d'oublier ec bel esprit charmant, Lucilio Vanini. C'était un Italien de Naples amoureuse. Il s'était imbu de la doctrine ancienne et s'en était composé une dialectique éloquente, qui attirait la foule autour de sa chaire à Toulouse. Il parlait comme un poète; au doute, il unissait l'inspiration. Ou l'aimait, r'était .■ qui l'inviterait chez soi.

il, ois un souper eu plein ai. , se

coûlre certains points du caiécliisme. Un des tonrives le dénonçait le lendemain à messieurs du parlement de Toulouse. On disait alors de nos divers parlements : Justice de Paris, humanité de Rouen , rigueur <U Toulouse... Le parlement qui devait condamner Calas envoya au bnelier le jeune homme et son livre : lus Diiilni/ucs lit: l'anini, à telle unscijjno qu'on les paye assez cher quand ou les trouve en bon état. Car il ne suffit pas que le livre soit brûlé seul; pour bien faire, il faut qu'il soit brûlé avec l'auteur, et que l'odeur de roussi soit n impie te.

naud dcPol. C'était un asci-te. Il puis;] il junr dai^ la prière, et la nuit il réunissait un certain midiloire. Or, dans cet auditoire, il y avait une jeune femme. Elle écoutait arec un ebarme infini les Ici nus du maître, et quand elle n'eut plus rien a en appiviidre. elle le dénonça comme un relaps. Le procès n'alla pas tout seul. Les preuves manquaient. Même l'un de messieurs les eonseillers, qui n'était pas des plus intelligents : — Messieurs, dit-il, m'csl avis que les paroles de l'accusé ne méritent guère la

NEUVIÈME JOURNÉE. Ï35 peine de mort. Mais puisque le bourreau l'attend et que la potence est dressée, on fera bien de le pendre. Au moins, il ne recommencera pas.

Ici, M. DE Verneuil prenant la parole :

— 11 serait temps, dit-il, de laisser pour un jour reposer les supplices, et l'on ne sait vraiment ce que l'on doit regretter le plus en tout ceci, de la cruauté des bourreaux ou de la simplicité des victimes. La même ardeur qui poussai! ces malbeu-

certain Moi';;;u'il , i.'nscur il :ilmauaelis si'rlitieit.v. Philippe de Valois a fait pendre un astrologue qui avait lu dans les astres une nouvelle descente des Anglais et des Bretons. « — Messieurs, disait un jour François I" à îles itmlliématicinis qui lui expliquaient le mouvement des astres, prenez garde à ne pas descendre, car si vous saviez aussi bien les mouvements de la terre, foi de gentilhomme , vous seriez pendus. » Faisons mieux, nous autres, éludions les grands livres qui ont été la gloire et l'honneur du genre humain. Ceux-là portent en eux-mêmes un respect incomparable. Le temps, rongeur de tonte chose et meurtrier de toutes les puissances d'ici-bas, ne peut rien contre certains livres destinés à servir éternellement de guides et de

flambeaux. Tels tfpiclcle, et Montaigne, et Pascal. Voilà des génies auxquels on ne saurai! toucher, et puisqu'un instant nous sommes assis sur ces hauteurs, laissez-moi vous parler île ces grands

hommes , devant lesquels le [jeun; humain s'incline eu passant.

Peu d'événements plus considérables ont signalé l'époque illustre oit Hérissaient , dans leur gloire infaillible, ces illustres théologiens : Itossuet, le docteur Jurieu, M. Amauld, M. Nicole, le ministre Claude et le P. Petau; le P. Sirmond, Saumaise et Grotius ; sans négliger M. de Beauwbre, M. de la Crozc, le P. Hardouin et Pierre Bayle, que l'invocation de Biaise Pascal à MM. de Poit-Koyal (les Champs. Ce grand nom de l'ascal remplissait d< ■j;i la ville entière . Tous les hommes célèbres dont nous venons de parler, les premiers de leur siècle (en ce temps-là, Corneille , Racine, la Fontaine et

tous les poêles étaient placés au second rang dans le respect du monde civilisé), avaient rendu ou devaient rendre justice au génie, à la volonté de Pascal.

Pas un de ces juges souverains qui n'ait comparé Pascal à Pythagorc , découvrant l'un et l'autre la trente -deuxième proposition d'Euelide, avec cette différence pourtant que Pylhagore était

NEUVIÈME JOURNÉE. K7 dans toute la force de l'âge et s'aidait de tout le

travail de ses devanciers

Pascal, à douze ans, travaillait sans maître et sans livre, et se cachait pour monter à ses sublimes découvertes, comme s'il eût commis un grand crime. A douze ans, il était plus avance mie Pythagore à quarante. Les uns. disaient, voyant ces miracles : C'est un démon; les autres disaient : C'est un ange. Ange ou démon, les plus intelligents

divin. Si bien que [ont Paris s inquiéta, quand on apprit que M. Pascal, jeune homme, entouré de toutes les grâces de la vie et de tous les bonheurs delà fortune, avait témoigné le plus vif désir de renoncer aux distractions du monde pour devenir un solitaire de Port-Royal. Même il en avait écrit à M. Singlin, cet habile directeur des âmes, et M. Stiifdin, dans sa modestie, avait décliné ce rare honneur d'entrer en conférence avec M. Pascal.

— .le ne suis pas , disait-il , un homme éloquent pour convaincre un si grand génie. Il sait toule chose, et moi je ne sais rien ; il a tout devine, moi je n'ai rien appris. C'est à vous, messieurs (s' adressant à M. de Sacy et au grand Aruauld), que reviendront la gloire et le bonheur de dompter cet esprit superbe. Allez donc, et sans vous étonner

de la résistance, ramenez la brebis au bercail.

La proposition ne plut guère à M. de Sacy; c'était un homme ingénu, bien élevé, des mœurs li's plus (lourns . peu fanatique , et redoutant la violence il l'égal d'un crime. 11 refusait d'instinct les discussions où l'esprit se montre avant la vérité ; il

était naturellement doiiiUl' sprit juste ci délient,

et de beaucoup de pénétration. Au milieu des plus grands applaudissements, il restait dans la modestie. Il semblait que la piété fût née avec lui ; il s'était nourri sans emphase, au contraire avec la simplicité la plus charmante, de la lecture des écrits les plus solides sur la morale chrétienne, et surtout de l'élude et du respect de l'Écriture sainte. Eu un mot, tout prêchait, tout persuadait, tout charmait chez M. de Sacy.

Il résista longtemps à edte visite à M. Pascal; il fallut que M. Singlin, son directeur, lui c» donnât l'ordre absolu. — Le jour étant pris pour celte illustre visite, M. de Sacy entra chez M. Pascal, comme il fut entré chez Luther ou Calvin, le premier théologien du monde. II fut reçu dans une vaste et belle maison qui donnait sur les quais delà Seine et sur la longue perspective du Cours-la- Reine. Il s'étonna tout d'abord de la livrée et du nombre des vnlcls, de la richesse des apparie-

NEUVIEME JOURNÉE. 239 mcnls, des fleurs du jardin, des hennissements de l'écurie, cl de la splendeur de ces murailles chargées de chefs-d'œuvre. — Ah! mou Dieu, disail-il, que de batailles à livrer, même avant de réformer ce vain luxe, et comment trouver un chrétien sous ces dangereuses splendeurs I II se remit cependant de ce premier éblouissenicut , et, pénétrant dans le cabinet où si' tciuiil lilai.se l'aseal, il trouva cet homme étrange assis entre deux, fauteuils qui lui servaient de rempart contre un abime qu'il voyait iiK-essHiiimi'jit ou vi'i t, (aiitAt à sa droite et tantôt à sa gauche. Il était très-difficile, même pour un instant, de le distraire de ire péril imaginaire; il en était tout effilé ; il en avait le frisson.

M. Pascal le reçut avec la courtoisie et les grâces d'un homme du meilleur monde. On eût dit qu'il avait traversé l'hAtel de Rambouillet et s'était assis dans la chambre bleue, â coté d'Artémise. Eu ec pale visage, où l'étude et l'insomnie avaient laissé une trace ineffaçable, brillaient deux grands yeux pleins d'un feu sombre. Enmêmc temps la bouche était sérieuse, et, s'il riait par hasard, on voyait le dédain poindre en son sourire. Hélas! plus M. de Saey s'approchait de cet être étrange et si peu semblable aux solitaires de Porl-Royal, plus il sentait grandir son épouvante involontaire.

[1 n'avait jamais rien vu ou même pressenti ite si triste, ii ii je ne sais quoi i If lorinitL-ibli.' ci de toulpnissant. Il se remit ])oiirtant, et prenant un siège eu invoquant saint Augustin , sou maître, ii prit la parole en bégayant.

C'était l'usage de M. de Sney de ne pas commencer tout d'abord l'escarmouche. Il se tenait dans

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ix honnêtes gens, il commençait par

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létliode il avait obtenu

presque des miracles, et jusqu'alors sa méthode avait été infaillible. Il eut cette fois le grand tort de se servir de ces moyens vulgaires avec M. Pascal. Celui-ci , qui ne s'attendait point à se voir attaqué par un coté où il était inaccessible, aussitôt sentit se réveiller toutes ses ardeurs.

M. de Sacy lui parlant philosophie, il répondit ni philosophe. — Oui, monsieur, disait Pascal, vous l'avez bien compris, j'aime et j'honore les anciens. Ils sont les premiers qui nous aient enseigné la sagesse. Admirons Socrate, honorons Platon. Le

de saint Paul. Je connais de grands esprits ipli vous diront que Virgile annonçait la naissance de Jésus-Christ dans son admirable églogue :

Ultime Cran» ranil jam urntinb ictaj...

[ci, Pascal cacha sa tetc un instant dans ses deux mains de la couleur de la cire, et bientôt reprenant son discours :

— N'êtes -vous pas de mou avis, monsieur? l,e traité Des devairs restera comme l'Evangile des païens; C'est une merveille, écrite avec Injustice et l'honneur du peuple romain. Pour ma part, j'en suis convaincu, et vous me faites grand plaisir de me ramener à ces belles œuvres, à ces grands hommes.

Mais le premier de tous ceux-là, à mon sens, c'est mon maître et mon ami le philosophe Ëpïctéte. Il est de tous les sages anciens celui qui a le mieux parlé de l'homme et de ses devoirs. Kpieli'le, au-dessus de toute chose, a posé la Provi-

m jj LE LIVRE,

dence. Il enseigne à ses disciples un Dieu unique el juste, gouverneur suprême, auquel nous devons nous soumettre. Il commande, obéissons. Il marche, allons à sa suite. Il est infiniment sage, intelligent, prévoyant. G'est pourquoi nous autres, faibles mortels, nous n'avons pas le droit de nous plaindre el de murmurer. Obéissons à la volonté suprême; admirons, et soumettous-nous.

— i. Mon fils, disait lîpictètc(cnotitez-li>, monsieur de Sacy, saint Paul ne parlait pas mieux), ne disons jamais, croyez-moi : J'ai perdu mon père. Il faut dire: Jel'ai rendu à Celui qui me l'avait donné. Ne dites pas : Mon fils est mort ! ma femme est morte ! Ils ont disparu par la même volonté qui les avait mis au jour. Il en est ainsi de la santé, de la gloire, de la vie , et de tous les biens de ce monde. Ils ne nous appartiennent pas en propre. A peine en avons-nous l'usufruit. « Que dites-vous de ce raisonnement, monsieur de Sacyï... M. de Sacy évitait de répondre. Il se sentait subjugué par cette admirable morale, et volontiers il eut dit, en se signant : Saint Épictctc, priez pour nous!

Après un silence (il aimait à se reposer en parlant), le philosophe Pascal reprit en ces termes :

— Je sais, dit-il, les objections que l'on peut faire a ces raisonnements ; nous avons, nous autres

chrétiens, IVxpli("ilio!i iln péché originel; on dirait que mou inailrc a prévu l'objection.

— De notre obéissance aux dieux, dit-il encore, il peut résulter cette plainte : Mêlas! que de biens perdus en un jour! celui qui me les ôte est un tyran! — Mon fils, il est juste et dans son droit. S'il vous reprend ce qu'il vous a prêté, tle quel droit vous plaindre quand il le redemande? Au ci m traire, est-ce un devoir d'user de ces biens passagers comme appartenant à d'autres hommes ijiii viendront après nous. Le voyageur qui passe el se repose en quelque hôtellerie , ii'a-1-il (^ispillei- 1rs pnivisions de son hôte et briser ses meubles? Il les respecte, s'il est juste. Acceptons sans murmure, au contraire avec reconnaissance, l'hospitalité qu'on nous accorde. Elle est ainsi laite; il n'y liiut rien changer. »

Et voyant que M. de Sacy restait muet, confondu , éperdu comme en un songe, il reprit :

— Monsieur , quand les historiens d'Auguste, et j'en ai lu plusieurs, quoiqu'il fût un tyran misérable, vont répétant sans cesse qu'Auguste en mourant disait à ses amis : Suis-je un tis.ti'Z liim

infime comédie?... ils sont les dupes de leur ignorance. Ils mettent dans In bouche d'Auguste nue . te.

illustre comparaison que les historiens lui prêtent, parce qu'ils ne savent pas te qu'ils disent, n'est pas de l'empereur Auguste. Elle est du maître Epictéte : ■• Enfants, nous dit-il , rappelé/- vous que vous êtes des comédiens qui jouent un rôle icilias, dans une comédie il leur usage. Acceptez, tel qu'il est, le rôle qui vous est confié par le poète, et, qu'il soit long, qu'il soit court, contentez- vous. .Si Ii poi;lc a voulu que vous représentiez le mendiant de la rue, eli bien, tendez la main sans honte. Ou s'il vous donne une épéc à porter, portez-la sans peur. Soyez digues également de la besace ou de la poui'pre. Avant tout, jouez bien votre piTMjnnage, et sachez que vous n'avez rien de mieux a faire. Enfin, la mort est là pour baisser la toile à propos... ■■

Disant ces mots, les grands yeux de M. Pascal s' arrêtaient sur un portrait de M. le cardinal de Richelieu, son premier protecteur. — Ecganlrz-Ie,

■lniil-il ■ M i • ■ lui-l .. . | | .

son rôle. Il l'avait superbe, à sa taille; il l'a cruellement et grandement joué !

Au momentoii M. de fiacy songeait à se sauver de

NEUVIÈME J0UH5ÉE. Ï4B ces raisonnements, semblables à des tenailles roupies au feu, M. Pascal le retenant par son liabit : — Convenez avec moi, monsieur, que notre Ëpictète est adorable! Avec peu de changement, on en ferait un homme à votre image. Il enseigne la modestie et la prudence. Il veut mie le sa^eait grand soin de cacher ses bonnes résolutions, suri oui dans les commencements. Il demande aussi que nous res-

de si inconnu, rien de plus dirheile ;i pratiquer, rien de plus utile et de plus universel que de eonvaincri'. A ces mots, il prit congé de M. de Sacy par un lic.ui geste , et comme il faisait l'effort de le reconduire : — Ah! mon Dieu, toujours cet abime!

Ayez la bonté, monsieur, de rapprocher ce fauteuil, et pardonnez si je ne vous reconduis pas.

Dans quel état fut M. de Sacy au sortir de cette conférence! 11 n'était pas aussi fnebé, bien qu'il ressentît en lui-même une immense confusion, d'avoir été si complètement battu parle philosophe, que d'avoir posé lui-même la discussion sur ce terrain brûlant. 11 se demandait eu quelles régions

l'avait transporté ri; ;;rand f;énir et quelle knjjue sataniipir ils avaient parlée l'un et l'attire! 1 O Dieu de vérité! s'écrtait-il am: sain! Augustin, les grands esprits r|ui savent ces subtilités de raisonnement auraient-ils quelque charme à vos yeuxï

Il revint fort tard à Port-Itoyal des Champs, où i'iilli'ndaii'iit Irès-impiirls, sans le dire et le montrer, M. Sinalm , M. le Maistre, M. Nicole et M. Arnaitld. — Monsieur, dit-il à M. Arnauid, j'ai péi:}]i' par orgueil. Ma vanité m'a fait perdre une cause immortelle. Ayez pitié de moi. Reprenez ma tâche en sous-œuvre, et fasse enfin le Ciel que vous abordiez 011 j'éebouc. Il y va de l'honneur de l'I : : fi lise et des Pères.

— Monsieur, repondit M. Arnauid, il sera fait selon votre désir. Dieu merci, j'ai la unît devant

— M. Pascal n'a pas lu saint Augustin, reprit M. de Saey, mais il sait par cœur 1-pk tète. C'est

Kpielele (pi'il faudrait lire, ri je ne l'avais jamaislu.

souvienne, répondit M. Arnauid. Mais M. le Maistre possède un Kpietrle, et je le prierai de me le prêter pour cette nuit.

Cette nuit-là, tous les solitaires de Port-Royal adrcssèn-nl leur.- prières les plus ferventes pour le

NEUVIÈME JOURNÉE. S47 triomphe de M. Arnauld. Mais comme ils regrettèrent que le savant docteur Hamon eût vendu sa bibliolhéque pour en distribuer le prix aux pauvres gang'.

Le matin venu, le grand docteur savait par cœur le Manuel d'Épictétc et les Commentaires de Simplicius. Après la messe, qui fut dite par M. de Sacy dans un immense transport d'espérance et de charité, M. Arnauld, qui n'était rien moins que timide aussitôt que sa conscience était en jeu, se rendit dans la maison de M. Pascal. Chemin faisant, il se demandait s'il avait été bien inspiré de lire Epictète, et si jamais deux personnes qui ont appris le même livre l'ont possédé également. Il se disait qu'au lieu d'étendre l'admiration d'un bon discours à la personne, il faut pénétrer l'esprit d'où il sort et ne pas s'en inquiéter, comme avait fait M. de Sacy, tant qu'on n'avait pas tenté de le remplacer par une pensée meilleure. Oui, se disait-il, je ne crois pas qui' Descartes et saint Augustin parlant à douze cents ans de distance,

Toui rempli de avoir, d'npril et d'éloquence. Il uni ail db«l chercher l'obuoritlj

El Ircnle .in* u\in* Ir jrmir- r[ ihici* l'oEi^-iirii'', Ti[ jiim unique Yoluplé

et perdus dans la même contemplation , en aient tiré les mêmes conséquences. Telle pensée stérile en son champ naturel, produit en abondance une foule d'idées, transplantée dans un ebamp voisin. * Je n'irai donc pas m'égarer à perte de vue à la suite de cet homme empreint d'une fausse philosophie. Si, par exemple, je tenais en main une poignée de fausses pierreries, parmi lesquelles il y aurait un vrai diamant, irais-je dire à la Reine: Madame, choisisse*? Non pas! il faut que je le cherche et le reconnaisse moimême avant de l'offrir à la Couronne. Ainsi la vérité, mêlée au mensonge; il faut la découvrir,

sinon la logique est i des instruments. »

e plus inutile el le plus vain

Sur ces raisonneur

cien plein de foi, il «

■ntra chez M. Pascal, s'atten-

dant à retrouver le ]

nème homme que la veille...

Il fut ébloui du chang

cment. L'homme hier malade,

effrayé, nerven*, pl

ein d'angoisses, et retranché

contre un péril imagi

aspect. 11 portait no

riche bahit tout couvert de

broderies en soie et

des souliers à boucles d'or, à

talons rouges, uneja

rretiére d'argent retenant des

wim bi< n ui • ' f ,

il est vrai. Son rabat à dett\ pointes était empesé

NEUVIÈME JOURNÉE. ïiïl

chez la bonne faiseuse; ses manchettes de Mnliucs étaient un présent de sa nièce, mademoiselle Louise Périer, fille de sa sœur.

A l'un de ses doigts brillait un onyx antique du plus beau travail, représentant une tête de Marc- Aurèle. Sur un guéridon aux armes de M. le connétable de Luynes, mort presque aussi misérable que sa victime le maréchal d'Ancre, était posé un plateau de verre de Venise, et sur le plateau un gobelet plein d'un vin d'une couleur ambrée. Il y portail parfois ses lèvres décolorées comme pour chercher une force qui le fuyait toujours. Enfin, dernier détail, qui ne saurait déplaire aux admirateurs de ces hommes particulièrement grands et

superbes, il s'accoudait sur le Virgile de Spire £1640), in-folio, d'une si parfaite conservation que M. Arnauid se mit à contempler ce beau livre.

Il partageait, sans qu'il en convint, la passion de Messieurs de Port-Royal pour les merveilles de la typographie. De sa main droite, Biaise Pascal tenait les Essais de Michel, seigneur de Montaigne (1548), in-i'. C'était l'édition même donnée par Montaigne et la première où se trouve le troisième livre des Esmis. Ces deux tomes repi-é^eiiieraicnt aujourd'hui presque une fortune s'ils étaient ornes de la signature de Pascal. D'un

uiup d'util M. Arnauld avait saisi tout cet ensemble : — Hélas! se disait-il, M. de Sacy a raison, nous allions graiid'peine :) convertir cet homme-là!

A l'instant même, et comme il prenait la parole, il fut prévenu par M. Pascal :

— a .levons demande aujourd'hui pardon, disait In philosophe au chrétien, de mes admirations d'hier pour un philosophe païen. J'avais tort de l'invoquer en présence d'un homme aussi considérable que M. de Sacy. Il venait m'apportant la vérité, je lui ai répondu par le mensonge. 11 ne m'a pas vu tel que je suis, aimant la justice et la raison, dont la racine naturelle est dans mon eccur. Miiis laissons-la, monsieur, les philosophes païens et les principes do leur philosophie, et écoulons .. . .11. .1. <,.;■■ M>>ui ji.-iif , lu ijlll pi ■•■

Cession de la religion catholique et possédant uu esprit nire. Oui-da, je l'aime encore plus que je n'aime tpictete.

Il a cherché la morale dans la raison humaine ; il a mis toute chose en un doute si général, qu'il a fini par douter de lui-même. Il aurait peur de dire : J'ignore! Il vous dira : Que sais -je" Or, sur ce principe équilibré de tant de contradictions, Montaigne a posé d'une main délicate sa propre sagesse. Il détruit insensiblement, par

uni; suite de questions, tout ce qui passe pour le plus certain parmi les hommes les plus intelligents, démontrant, avec une éloquence infinie, un art parfait, que les apparences étant égales de part et d'autre, il serait insensé de choisir! Je lisais tout à ' l'heure un passage où , cherchant un remède certain contre les procès dans la multitude et le changement des lois : « Autant vaudrait, nous dit-il, soumettre sa cause au premier passant qu'à des juges armés de ce grand nom, Ordonnances. ■■

Voilà donc qu'il ajoute l'ironie à son doute; non pas qu'il veuille changer l'ordre de l'État, il s'en inquiète assez peu, ou que son avis soit le meilleur, il n'en trouve aucun de bon;... il tient à démontrer la vanité des opinions les mieux acceptées. Que répondre à ceci , monsieur ; — « Moins nous aurons de lois, plus elles seront obéies. Les difficultés croissent à mesure qu'on les pèse; les

le plus sûr moyen pour entendre le sens d'un discours est. île n'y pris regarder de trop près; si peu qu' on l'observe, aussi lût toute la clarté se dissipe. »

En ce moment M. Artiauld, comprenant la nécessité de répondre : — Oui , monsieur, j'accepte votre comparaison entre la loi civile et la loi de Dieu ; mais ne voycï-vous pas quelles ténèbres vont

surgir de- ee doute universel? J'ai lu, il y a bien longtemps, voire héros, Montaigne, et j'ai trouvé un bel esprit jugeant à l'aventure les actions des hommes. Aujourd'hui sans pitié, le I ci 1 1 1 e-iii :i in d'une indulgence excessive; obéissant à sa première vue en debors de toutes les lois de la raison.

Ce frivole ami et procl amateur des fausses mesures ne songe guère qu'à montrer, par son exemple, les habiles eoiilrariolés d'un même esprit. Qu'il l'emporte ou non dans la plus sérieuse dispute, il est content, parce que son doute est ('■gaiement fortifie par son triomphe on par sa défaite. Il a cependant, j'en conviens, des passages merveilleux Cet éloquent pyrrhouieu a démimti é

incontestablement l'existence de Dieu, lorsqu'il demande aux hérétiques « de quelle autorité ils

aucune des choses de la nature? ,

11 me semble aussi, monsieur, que vous prêtez à cet homme plus d'esprit qu'il n'eu avait, par cet enchaînement si juste que vous faites de ses principes. Quant à moi, je m'en méfie. Il n'a rien qui m'attire; il manque, à mes yeux, d'humilité et de piété. Je m'en liens à sain! Augustin. Certes, nous pardonnons leur doute a ces philosophes

NEUVIÈME JOURNÉE. S5:i d'autrefois, qu'on nommait acadtimie.icns ; mais de quel droit votre Montaigne, oubliant qu'il est chrétien, s'est-il mis à renouveler des opinions dont les Pères ont fait justice? Il est chrétien , dites-vous , et le voilà cjui se passe absolument de la foi ; il la met de coté, il la supprime; il s'enivre à plaisir de son doute. Un rare esprit, je le veux bien, mais un coeur indifférent à la vérité.

Non, monsieur (ici Pascal fermait sou livre et le posait sur le l'irgHc), vous ne pouvez, pas être un adorateur de ce Montaigne et de cet Epictctc, enchanteurs dangereux et subtils. Dieu a répandu dans votre intelligence d'autres douceurs et d'autres attraits, auxquels vous ne resterez pas insensible. Dieu vous rappellera de ce plaisir dangereux : A jucundilate pestijèra, disait saint Augustin, quand il vient à se souvenir des misères et des dangers de la vanité. Saint Augustin , avant vous, s'était servi de ce doute universel, et bien vite il eut reconnu le mensonge et la séduction dont saint Paul nous avertit. Monsieur, croyezmoi, prenez-y garde; il ne faut pas trop se fier à la sagesse humaine. Elle porte en soi un certain agrément qui nous enlève et qui ne dure guère. On croit parfois qu'une chose est vraie... elle n'est qu'éloquente. On sert souvent sur un plat d'or des

■M LE LIVI1E.

viandes malsaines , cl des vins empoisonnés dans des coupes de cristal.

Pascal, en ce moment, portail le verre à ses lèvres. Il le posa sans y toucher.

— Monsieur, dit-il à M. Arnauld, je vous fais

mieux saint Augustin que je ne possède Kpïctètc et

me défaire de ma sympathie pour ce galant homme. Il a tant de grâce en son action commode et tranquille; il rejette avec tant de bonté, les cheveux hérissés, le front ridé... le fantôme! il est d'un enjouement plaisant , familier, naïf; son esprit est folâtre et charmant, en plein badinage. Ilpielèle el Montaigne représentent les deux plus grands défenseurs des deux plus célèbres sectes du monde. Inévitablement il faut suivre un des deux chemins qu'ils nous indiquent : rechercher le souverain bien, s'il existe; y renoncer sans peine et sans peur, s'il est incertain.

M. Arnauld, qui déjà se croyait victorieux, resta confondu par ce dernier raisonnement. Étonné de tant d'orgueil et de paresse, ajoutez de présomption, il se promit d'attendre dans les remparts de la théologie et de la foi que le philosophe Pascal eût été éclairé de la lumière d'en haut. Enfin,

sans insister davantage (il y avait taut à répondre a Pascal!), le philosophe et le théologien se quit-

tèi ent, aussi peu coments eeluî-

ci ijue celui-là.

Bentré au milieu de ses amis ,

l'envoyé de Port-

Royal rendit tout d'abord cett.

: justice à M. de

lutter contre un pareil génie

11 s'extasia devant celte intcllij

;cncc et ce grand

art qui savaient tirer du sophisn

te une suite de yé-

rites : aurum ex stercore. Comt

aent faire? Ils n'en

savaient rien. Seulement ils co

foi de ce grand géomètre était chancelante et

cruellement obscurcie. Ils trouvaient qu' l^iict 1 1- ■ avait un ai t int niupnralilc pour troubler le repos des consciences; ils trouvaient en même temps que la religion de Montaigne aurait grand licsnin d'être réglée avec beaucoup de soin et de discrétion. Enfin , ils plaignaient M. Pascal d'avoir réuni dans son esprit lîpictcte et Montaigne , son esprit se trouvant partage entre ces deux doutes et ces deux orgueils qui se combattent.

— Laissez-le faire, disait M. de Sacy, il arrivera, après beaucoup de détours, à travers les principes si différents de ces philosophes si divers, à la grande et suprême clarté.

Pensez doue à leur étonnement, quand, le di-

manche suivant , ils virent agenouillé au maitreautcl de Port-Royal des Cbamps va petit homme écrasé sons la honte et le front dans la poussière. 0 gloire et bonheur! c'était Pascal I

Mais, vous le voyez, il a tenu à fort peu de chose que fauteur des Pensées et des Lettres provinciales restât pliilosnplie et ne fm jias chrétien.

— Monsieur le président , disait notre ami Genqjc, save<-vi>us qu'on n fait une rymaille des bibliothèques du temps de messieurs de Pom- Royal ( 1649) :

l.a bibliolhicre royale,

Pour (ont le monde est doctrinale ;

A relie Sé^tlier chandelier, Pauvre el riche y vont étudier; Tous etndieui ont un niagaiin Chu le cardinal Maiariu ; Le prince dm duetr.9 ll*rdi A le moindre livre choisi; S ain cl- Germai n , Sai n cl- V jeta r V:dloi>[ bien plus i|ue l'or; l.a 5c]j'>]ii^Mi{iit de Sorbonnc Dci Jésuites, des Jacobin», De Cluni et des Bernardin», De» Cordeticn, dei Aujuilins, Del Cannes et dei Mmthnrini, Et «Ile de Navarre est bonne.

Le manuscrit des l'eiist-rs de Pascal appartenait à la bibliothèque de l'abbaye de Saint-Germain des Prés : e.v donn de M. Périer, son oncle.

Le dimanche suivant, l'assemblée était encensons le coup de ce grand débat entre Pascal, M. de Sacy ci M. Arnauld.

BERNARD, — Ces questions sévères, qui furent ù tout prendre la force et l'enchantement du grand siècle, quand elles se produisent entre' hommes d'un vrai génie et d'une sincérité parfaite , soudain elles attirent toutes les âmes. Qui jamais occupa l'ii|i]!iirni publique ;m même degré que I . e l-'oiitiiini'?

ne sait pas parler ni raconter ce qu'il vient de voir;

contes; il fait parler les animaux, les arbres, les pierres, tout ce qui ne parle point; ce n'est que légèreté, qu'élégance, que beau naturel et que délicatesse dans ses ouvrages. »

Ainsi parlait la Bruyère, et sa louange est exquise. Ecoutez maintenant un de ses contemporains, le digne ami de madame de Sévigné ;

ISS LE LIVRE.

dedans des trésors infinis: il se né(;li([coit , étoit toujours habillé très - simplement , a voit dans le visage un air grossier; mais cependant, dés qu'on le i't';|ai'doil un peu attentivement, on iroiivoit de l'esprit dans ses yeux , et une certaine vivacité que l'âjjc même n'avoit pu (■teindre faisoit voir qu'il n'etoit rien moins que ce qu'il paroissoit. Il esl vrai aussi qu'avec des (jens qu'il ne counoissoii point ou qui ne lui conveiioient pas, il étoit irisle et rêveur, et que même, à l'entrée d'une conversation avec: des personnes qui lui plaisoient, il ctoit

I i t|U-'l-|i"*l»it . ri, -il. >|.'t qn. 1 h ■■/O. l

erimmeiiçoit à l'intéresser et qu'il prenoit parti dans la dispute, ce n'étoit plus cet homme rêveur; c'étoit un homme qui parloil beaucoup et bien, qui eitoit les anciens et qui leur donnoit de nouveaux iijjréuieuis; c'étoit un philosophe, mais un pliilos i j 1 1 1 1 1"- jjiilaut; en un mot, c'étoit la Fontaine, et la Fontaine tel qu'il est dans ses livres. -

Ce qu'ils ne disent pas, l'un et l'autre, c'est la prodigalité du bonhomme , et sou profond dédain pour les belles choses qu'il enfantait. Il les laissait

fussent perdues ou sauvées. Le bibliophile Jacob, un

DIXIÈME JOURNÉE. US des nôires et le plus savant de tous , a retrouvé des vers charmants de la Fontaine : un jour le rossignol disait à la fauvette :

Je serai toujours tendre et fidèle

Si vous roulez me rendre heureux; De incH du 11 ces chansons mus uavci l 'harmonie. — Et moi, dit le moineau, je vous aimerai tant!

Vous verrez qu'un jour ou l'autre on chaulera sur les hords du Khiu cette chanson de la Fontaine ;

Le ïurii do Buuiere Diioif aux Allemand! :

* Prenez lua cbiiulfrii'iv , Hcndci-moi au Jument 1

On a même retrouvé dans ses oeuvres inédite l'un de ces courriers de Taris portés à leur dernière perfection par tant de plumes vaillantes cl délicates : Une fête à Versailles , un mariajje à Paris, le dernier hon mol de M. Mondor, ou l'épigramme en portrait de mademoiselle CliainpiiiKsli', de mademoiselle de Brie on de mademoiselle Molière. Quand il a célébré eu passant la gloire et

KKI LE LIVRE.

les c<HU]iiêtes de Louis le Grand, il finit pat 1 une

aimable moralité :

Peu de ebote Elit l'opulence

Quand la Nature et la liaison Règlent »wiIm imlre dépolie,

Le lendemain, ii envoie ait Mercure, en l'honneur de madame la comtesse de Tiiiangcs, ce joli vaudeville impruvisi* sur son album :

Lei cyprii

Toute chose Ne change cil rose,

El les caui De cri I I II un

Depuis te jour Qu'on vuil Thiuige Dam ce beau léjoiir.

Ne croyez pas cependant que nous allions ainsi lnii;;|['i)i|>s à la suite errante de ces ebausons. Ce que nous eborebous dans ces couvres oubliées, c'est moins la poésie que le poète. Il nous plaît de retrouver le vrai la Fontaine en ces petits bonbeitrs

di' chaque jour. Ilélas ! qui le croirai l? cet homme aimable et hon , cet esprit rare et charmant, ce talent merveilleux de parier naturellement une l;iii;|iie rxeclh'iite et claire, aucun Je ces dons parfaits de la Muse au poète qu'elle aime ie plus, n'ont pu le mettre à l'abri des injures et des violences les plus grossières. On a retourné contre lui des (.:pi,';ramnii's cl îles débitions qui pouvaient le conduire à la Bastille. Il fut insulté par Furctièrc et par tous les impuissants du café Procope. — Le jour même de sou entrée a l'Académie, à la première heure (elle dure si peu!) où tout est louante et gloire au nouveau venu, ce grand génie, un des plus rares honneurs de l'esprit français, se vit exposé aux plus mauvais traitements. On crut longtemps que le roi exclurait la Fontaine, jusqu'au moment où Sa Majesté eut daigné dire a Despréaux :

Vous pouvez recevoir M. de la Fontaine, il a promis d'être sage <• .

Donc le voilà reçu; mais M. l'abbé de la Chambre imagina , dans sa réponse à la Fontaine, de parodier le fameux mot : Il a promis d'être sage. A ce propos, pendant une heure, cet abbé de la Chambre, un des derniers précieux ridicules de l'hôtel de Rambouillet, tint ce grand homme, étonné de tant de violence, sous sa férule insolente :

. Songez, monsici l'osât contredire e

polîr cl à les choisir, plus elles vous coa'damneroient un jour, si vous ni: preniez à lâche de joindre la pureté des mœurs et de la doctrine, la pureté du cœur et de l'esprit, à la pureté du stylo et du langage... Vous devez, monsieur, vous souvenir sans cesse de celui (Culbert) dont vous occupez la place, pour remplir parfaitement vos devoirs et pour satisfaire aux obligations <jue vous contractez iiidisjieiisablemeni... Quelle plus glorieuse récompense peut jamais espérer un homme de lettres que d'être admis dans ce sacré palais, sous la protection du plus grand roi du monde, à l'ombre de ses palmes et de ses lauriers ' ! »

DIXIÈME JOUtlNÉE. 183

Quel étrange discours, quelle outrecuidance, et comme en ce moment triomphait M. Rose, ce

de la Fontaine , avait jeté traîtreusement sur le

Contes. Il y eut cependant nu homme, un seul, qui ]U'otcsla contre un [lareil guet-apens- Cet homme était un esprit juste et droit. Il fut un des instituteurs de Voltaire. Il s'appelait Pierre Bayle, et remplissait île si m indignation méritée la république des lettres. On retrouverait celte éloquente protestation de Pierre Bayle à la date du 1" janvier KiS"). Cite nuire voix qui s'éleva plus tard en faveur de la Fontaine, insulté dans les f'actnms de Fitretiére, fut la voix de madame de Sévijjné ellemême, approuvée en ceci pur son cousin, M. le comte de Bussy-Rabutin. « Il y a, disait-elle, de certaines choses qu'on n'entend jamais, quand on ne les entend pas d'abord. Ou ne l'ait point entrer certains esprits durs et farouches dans le charme et la facilité de la Fontaine. Cette porte leur est fermée et la mienne aussi : ils sont indignes de

condamnés au malheur de les improuver et d'être impioiivés aussi des gens d'esprit. Nous avons trouvé beaucoup de ces pédants. >■

i,a dame ajoute : " D'abord je songe a me mettre

qu'il faudroil reprendre par le pied : il y aiiroit trop d'affaire à le réparer; et enfin nous trouvions qu'il n'y a voit qu'à prier Dieu pour eux , car nulle pnissnnee humaine uY>! capable de les éclairer...

Que e'esL bien parlé tout eela, ipie e'est juste et bien dit, et que les cuistres seraient honteux s'ils lisaient ces belles choses ! Mais quoi , tes messieurs ne lisent rien pour leur féte et pour leur plaisir; ils. dénoncent, ils insultent, ils sont routent». Ko vain la Fontaine était l'ami des plus honnêtes |;ens, des plus illustres : le grand Condé , le prince de Conti , le due de Vendôme, M. de Harlay, M. de Lamoignon, M. de Tureune enfin , qui savait par coeur le Faucon, les Tioijui'un et l'Oraimmle saint Julien. Toutes ces gloires, toutes ces vertus furent impuissantes à le protéger contre une dernière violence, dout nous avons ici tout le mystère ingénument raeonié. C'était à propos de ce chef-d'œuvre inimitable et sans rival en grâce, en élégance, en charme, en mille enchantements : les Contes de

DIXIÈME JOUIINÉE. Sfir.

la Ponlaiue, une îles gloires les plus charmantes et les plus populaires du grand siècle.

Il n'était pas un esprit délicat, poli, enjoué, naturel, qui ne rendît toute justice au Coules de la Fontaine. Ecoutez le Père Bouhours, et Dieu sait que celui-là était attaché à la gloire du siécbr de Louis le Grand :

u Pour ses Coules, je ne trouve personne qui puisse entrer en parallèle avec lui ; il est absolument inimitable. Quels récits véritablement charmants! quelles beautés! quelles descriptions heureuses ! quelle morale fière et galante ! tout y coule de source. Leur lecture fait sentir à l'âme un plaisir qu'on ne peut décrire. Mais je ne dois |ias tâcher d'eu rendre toutes les beautés sensibles : il ne faut que les lire et avoir du goût. « Il fallait surtout être indulgent au bonhomme, et ne pas le livrer à la ferveur naissante du troisième vicaire de Saiut- Itoch, M. l'abbé Goujet. La Fontaine avait déjà suixaute-quin/c ans et même il était malade, quand le nouveau docteur de Sorbonnc s'en vint chez lui sons un prétexte assez futile. Il trouva que le poète était „□ homme/»,! ingénu «fin simple, ,ui lui dit avec - J= cn.î „ti r l.«.nt :

c'est un bou. livre, mais. je ne comprends pas

l'éternité des peines. » A quoi le jeune abbé répondit par la nécessité de croire. A la fin M. de la Fontaine se rendit et ne chercha pas à chicaner davantage. Toutefois il se sentit assez ému qnand le troisième vicaire de Saint-Roch,

s'cidiardissaut lie la patience de non paroissien , lui déclara qu'il était lemps de sortir des voies périlleuses : ffora est.

— Quoi! 'ont de suite? Hélas, oui! tout de suilo. Avec son âge et sa maladie, il ne pouvait guère espérer une plus longue vie.

" Je lui dis qu'avant toute chose (c'est l'abbé Goujet qui parle) il étoil nécessaire de nous entendre sur un point : le livre infâme de. ses Contes. « Et comme ici la Fontaine se récriait, le lerrihle vicaire insiste , et de sa plus grosse voix : » .le lui dis qu'il y avoit deux choses à faire par rapport à cet ouvrage, sans quoi les ministres île l'K|;lise ne pouvoient eu conscience l'admettre à la participation des sacrements. L'une étoit qu'il falloit qu'il lit une espèce de satisfaction publique et d'amende honorable devant le saint .Sacrement, s'il étoit obligé de h? recevoir dans sa maladie; ou, suppose qu'il revînt eu santé , dans l'assemblée de l'Académie Jrançoise , la première lois qu'il s'v trouveroit, pour témoigner le déplaisir qu'il avoit d'avoir corn-

et à l'Église. L'autre, qu'il failoit qu'il [munit pu-

l.l ..]■■ -. h ni . | .1. I .1. n>. •*■■□'! il ii

à l'impression ni au débit de ce livre. île n'en tirer jamais aucun profit pécuniaire, et, si Dieu lui rendoit la santé, d'employer le reste de ses; joins aux exercices d'une vie pénitente et édifiante. »

Ainsi son propre confesseur avait exige du grand Corneille la traduction en très-lioniix vers &c:V Imitation île Jésus-Christ ; ainsi Racine avait racheté par les grâces A' l'.sthi'i- et l'éloquence d' Athatie une grande part des ardeurs de l'Iu'tlre et des amours d'Hermione. Exiger de l'auteur des Contes un livre uiinpi- ncui < Lt< il- U.' * •>•■• J« ni ii'.J. 1 1 iin| il l-

Et toujours la Fontaine , fort poil inquiet de la riiiifi>rtilî<iii de son livre, rc\ enait sur les exigences de son confesseur. Il hésitait à cette acceptation d'une pénitence publique. 11 n'en voyait pas la nécessité; nu contraire, il trouvait de nouveaux

remettre aux mains de l'abbé Goujet la dernière

comédiens.... — « .le lui dis que la remise de sa comédie aux comédiens étoit impossible, parée que

la profession de comédien éioit une profession

infime M'Iuil li s lois rl qu'il-, rliuciil iMumnninii-ï,

révolte. Il ne t. imii pas licuucouji -i sa propre comédie; il eu savait trop le-, parties faillies, niais il tenait .1 1,1 comédie i n général , surtout h rolk de Molière, et il la défendait avec mi grand courage, si nous en crovous sou formidable adversaire.

« M. de la Fontaine cul assez de peine à se rendre à la proposition do cette satisfaction publique. Il ne pouvoit pas s'imaginer une le livre de ses Contes fol un ouvrage si pernicieux, quoiqu'il ne le regardât pas comme un ouvrage irrépréhensible et qu'il no le justifiât pas. Il protesloit que ce livre n'amit jamais fait, de mauvaise impression sur lui en l'écrivant, et il ne pouvoit pas comprendre qu'il pût être si fort nuisible aux personnes qui le lisoieut. Ceux qui ont connu plus partii ulicreuicnl M. de la Fontaiue n'auront pas de peine à convenir qu'il ne faisoit point de mensonge en parlant ainsi, quelque difficile qu'il paroisse de croire cela d'un homme d'esprit et qui connoïssoit le monde. » L e»l iu iU- iii |'3i ■ ' pi d ■ ->i " ni !■ fii»D(l-*

eut jamais inérilé les horreurs de la censure publique. Il acceptait la peine et le châtiment secret

comme un humble catholique , niais de toute sa force il éloigna If drame et l'ohj tir; tioi < à son lit lie mort. Il demandait aussi grâce et pitié pour ces pauvres comédiens, et surtout pour eca belles comédiennes qu'il avait tant aimées et qui le lui avaient bien rendu. Il ne pouvait se fi|»iircr que mademoiselle de Cliaropmeslé fut une infâme, et qu'il serait damné pour avoir écrit à son intention l'histoire de In Cmijie encliaiittU- , empruntée au poème italien dont tant de Souverains Pontifes, de cardinaux et de docteurs de l'Kjjlise avaient fait leurs plus chères délices. « .le lui répondis que les comédiens étant excommuniés, il il' é toit pas per-

Jacs'îctte profession eu travaillant à -les pièces pour les leur faire représenter ; et qu'eu un mot je ne pouvois pas l'entendre en confession pour lui donner l'absolution, s'il ne me promettoit de ne jamais remettre cette pièce aux comédiens.

sentiment de docteurs plus expérimentés que je n'étois... Je lui dis que j'étois ravi qu'il voulût consulter d'autres personnes, pourvu qu'il s adressât à pens connus pour être d'une science et d'une morale exactes, il accepta la proposition. Il s'adressa en Sorbonue et consulta cuire mitres SI. Pirot, an-

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