PREMIÈRE JOURNÉE. Î
très-gros livre, tibrum tjrandtorem ; le livre échappe à sa mai» tremblante, et le malheureux Hufus est écrasé. C'est bien fait : que cela vous apprenne, 6 lâches! ù ne pas faire l'éloge île
— Ce que vous dites là, moDsieur Villon, reprit l'n-.iiiii-: ni: Coiïxr, me semble tic toute justice. Ayons un peu de charité les tins pour les autres :
tl ne fiuil antr'aiiler, c'eut la loi île nature...
et je pourrais vous raconter comment toute une famille d'hinméles j;ens a vécu chiquante ans heureuse, libre et contente, au milieu d'une collection de poteries.
— Ami Cornu, s'écria M. Dkms, vous le voyez, nous avons du temps devant nous et la bride sur le coll. Dites-nous donc l'histoire de vos faïenciers. <■ Et PifcWUï de Couse, sans se faire prier : — Vous
l'aris pusséduit sa banlieue, mie humble maison, modeste au dehors, mais ces humbles mnt'aillrs
chiiniiant s'étaient ivlurjiés depuis Iiiii;;iil's aimées deux bonnes (;ens , le frère et la sœur, les derniers descendants d'une ancienne famille d'artisans, née
à l'ombre hospitalière de la manufacture de Vïncennes, cl par tontes sortes d'allianrcs cl de souvenirs attachés à ers anciens i leurs, tourneurs, l'i-
parcurs, peintres et chimistes, d'où venaient la fortune et la célébrité des anciennes fabriques de Viueennes, de Saint-Cloud , de Chantilly. Ces bonnes jjeiiii étaient cousins des Aujjcr, des la Salle et des Gravant. Leur père et leur j;rand-prrc avaient vieil avec les Chenot , les Chaînon, les Balidon, losGilolin. Ils avaient chez eus des esquisses de Thevenct, de (Jalon, de mademoiselle Capelle et di: mademoiselle Itailly; ils savaient tous les noms des grands artistes de la .Saxe et de la Chine, et dans les ruines, dans les débris des mauvais jours, ils
à leurs risques et périls, les précieux fragments de
des aristocrates et des princes de la maison de Bourbon. Mais quoi! c'était la file cl l'orgueil de ces deux bonnes gens, le grand Capelle et la petite Capelle (on les appelait ainsi dans le voisinage), de mcllre en bel ordre, à leur belle place, au soleil, ecs beaux produits des grandes Kilu iiviiioiis, (jn'ils reconnaissaient à leur manpic et dont ils savaient lotîtes les provenances.
PREMIERE JODÏIXKE, 31 Ils n'étaient pus d'abord très-faciles, mais, sitôt
fiaient plus ni de votre probité ni île votre adresse , ils vous oiivraiciil volontiers la porle des quatre (111 l iruj petites pièces où tant de belles choses étaient
nnnees des fabriques de Saint-Cloud, de Vinccnnes, qui devint pins tard la fabrique de Sèvres, de tlhaiiully :' proférée par le prince de Coudé), île Paris et de Clitfiiancourt.
Ils savaient aussi les mystères de la porcelaine de Saxe et de la pâle tendre; au besoin ils auraient écrit l'histoire ancienne de la porcelaine de Chine, Ils en avaient de tous les ;i;;cs, de toutes les forme*, et qui portaient toutes les inia;;es et tous les ;;rauds noms du Céleste Empire. Ils vous disaient comment les Chinois arrivaient :i des couleurs incomparables : l'oulremer, les blancs entaillés, les blancs encre de Chine et or, les bruns émaitlés, et tout le détail de cette poterie à l'infini qu'ils divisaient en porcelaine dure, en porcelaine tendre, et dont chaque morceau leur disait tour à tour la dynastie des Han, des Tang, des Song. Ils vous disaient aussi comment les Portugais introduisirent la porcelaine de la Chine en Kurope; comment François de Médicis avait doté Florence d'une fabrication
à Copenhague,
Bourg-la-Reine et du Gros-Caillou, de la Courtille et de Clienancourt. Quelle féic à les voir! Qu'ils étaient heureux ces deux collecliumiems, au milieu de cette vaste famille, savoir : la famille arcliaupie, la Famille cbrysamhémo-paconicime, la famille
verte el la famille ruse. Mlles suffisaient à leur ambition, à leur orgueil, à leur fêle de chaque jour. Ils retrouvaient sur ces fragments divers les chiffres et les armoiries des plus grandes familles : duc de Slonlmoreucv, duchesse de Mazariii, vicomte de (llioiseul, l omte île Merle. Us connaissaient [unie la Hure du .lapon : le clii'vsanlliéincja pivoine, l'ieillet, le iiélumlio et le pissenlit. Ils auraient dit sans peine l'emploi, les honneurs et presque les noms de [nus les personnages, de pâle terme on tendre. A des
cl' voici l'empereur. Dans la famille rose, ils sui-
vaient toutes les nuances, du rose pâle au rouge d'or. Ils savaient, naturellement, les moindres divisions de la famille verte et comment se fabriquaient les peintures eu relief : ornements, figures, fleurs, fonds partiels, Jbmh pleins, les plantes aquatiques, les tifjes, les eoqs, les perdrix, les carpes (•maillées de rose, les mosaïques ;'i l'encre de Chine : arabesques, nriihesi/iies brmlées, fonds vrais, coquilles d'oeufs, qu'il ne fallait pas confondre avec la coque d'eeuf. Venaient ensuite les porcelaines <i mmittiiriiis (du mot minutai; commander) : mandarins filigranes, mandarins rondes, mirHx, mandarins chagrinés, voire des mandarins à la chair de poule, et cette espèce de mandarins qui se retrouve eu si grande quantité dans toute l'Europe civilisée, le mandarin sur fond arlequiné. Tout un coté du petit salon appartenait aux porcelaines à Heurs de l'Inde : bouquets isolés, fonds camaïeux, fonds pleins, damasses, ;i reliefs appliqués, à (milles versicolorcs, empruntées au châtaignier, au platane, à toutes les plantes de l'Orient.
sance, le mariage et les funérailles; tout un cours d'histoire. Après le rose arrivait le bleu : le bleu turquoise, le bleu céleste, le bleu du ciel après la pluie,
iiussi rare, aussi doux que le violet ancien ou la peau d'aubergine, chère à la dynastie des Song.
Une armoire a! part était réservée aux céladons. Honoré d'Urfé,dans t Mirée, avait mis à la modèle nom du berger Céladon, et ces belles porcelaines d'un vert tendre, au\ tons clairs nuancés de brun, lurent baptisées par l'auteur même de ÏJstrëe. Il y avait des céladons gris-bleu, surtout des céladons craquelés, très- estimés des Orientaux, trés-reohercliés des satrapes d'Asie... et des petites maîtresses de Paris. Parlez-nous du craquelé ventre de biche, et du craquelé ronge, et du craquelé noir, et du craquelé rempli de noir et de rouge, autant ilo irliulons qui avaient leurs grandes entrées à Marly, aChoisy-le-Uoi, au petit Trianon, auTemple, r.ltex le prince de Conti, au Palais-Royal, chez monseigneur le duc d'Orléans! Eetenez votre souffle cl regardez : Voici le bleu violet, plus tendre encore que le violet d'aubergine; admirez aussi les bleus fouettés d'émail transparent. — .1 Tu me feras, disait IViiipi if ur Chi-lsoung à un grand artiste son sujet, le bleu de ciel qui pointe à travers le nuage » ; et la douce couleur fut réservée à tout jamais à l'usage du palais impérial. Rarissime! En
la porcelaine fragile, elle était brisée comme une
PREMIÈRE JOIÏRNÉE. 35
coquille d'ceuf. Telles étaient les belles histoires du grand Capelle et de la petite Capelle. Ils connaissaient toutes les marques de toutes les dynasties ; ils Niaient toutes les lettres sur toutes les porcelaines; ils avaient reconstruit, par une suite de taises grandes et petites, tout le cycle chinois. Ils se seraient retrouvés, rien qu'au toucher, à toutes
les phases de la Chine et du Japon et pour
eux la Perse était sans mystère. Ah! les beaux vases, les jattes à décors persans, les bouteilles à rinceaux délicats, les jardinières t\r. la famille verte et les miroirs de la famille rose! Ici le printemps; plus loin l'automne, rcconnaissable à ses fruits.
Notez bien, comme ils étaient leurs propres serviteurs, que dans les grands jours ils servaient les fruits de leur jardin dans ces compotiers ornes de ■ bonbons et de (leurs; ils portaient leurs tasses à thé sur ces plateaux ovales à bord deux fois godronué; ils buvaient leur lait tiède à ce bol évasé, couleur de nankin , décoré de dragons ; dans ces lagènes blanches, à tètes d'éléphant, ils versaient leur vin de Tokai. Quand le sucre était si cher, au temps des guerres continentales, ils prenaient leur caft sans sucre, mais ils le servaient dans une cafetière frottée d'or, ils le buvaient dans uuc soucoupe émaillée jaune jonquille et dans une tasse-gobelet à
■t pendantes de caryopby liées. On les
pauvres
; ils étaient plus riches que des rois.
Ospou-
vaicntn
inrijjcr dans des assiettes paonieuncs,
eteon-
, soiisl'aile de leur poulet iiUi, le draj;<
Quelle!
été en nié :] 11.' Icinpà de liiv l;inl Je j o lia
tseban-
pi- -l'ii'il
! Tous les poêles de l'Orient inso
rs éternels sur ces parois éphémèr.
.n ajoutait la musii|ue, et parfois mê
is. A la
met la
|ii!i'lii[iii' léjfeiidi' : Ici les trois eumles, roulant montrer le soleil du doijjl, attendent ipie le nuage si: dissipe. " Ru pendant, vous aviez le Mritioriiit des rites : Chansons, mystères, sérénades, fleurs qui s'ouvrent amciuint une nmivctttuinnèe, enchantements de toute espèce.
Ils se lisaient l'un à l'autre ces belles choses avec . autant de joie et de bonheur que nous lisions une ballade, un sonnet de nos poêles favoris.
Et puis, que de souvenirs enlrc ces deux amitiés fécondes et si elini'iiiiintes! (>hii-ei rappelait à cellelà le jour où ils avaient découvert la soucoupe à bordure grecque, ou s'élèvent le bambou et le pécher à fleurs, emblème de longévité. Celle-là célébrait l'heure où elle rencontrait au bas du pont Xeuf, au milieu d'un tas de vaisselle brisée, leur théière II
PREMIÈRE JOUilNÉE. 3T quatre médaillons , où l'on voit les flots de la mer, et ce gobelet à pans, eu porcelaine d'aspect tendre, ou bien cette potiche japonaise à double paroi , dont le couvercle représente le chien de Fo, et le bandeau inférieur, le kiri, l'arbre impérial du .lapon.
— Et te souviens-tu, ma chère sœur, de la tasse à fond rose, à mosaïque, et de la tasse en Heur de nolumbo pour laquelle j'ai donné triomphalement tes bracelets d'or et ton collier de perles? Ali! la belle amure! — Et toi, mon frère, as-tu donc oublié la tasse où l'on voit la musicienne eu voyage avec la simcoiipc J](irim'iHqnc eu bleu pâle émaillét... Et la palmette à pointe de diamants, et le pot à crème où HjjTiie le poisson akamé! C'étaient là leurs belles heures. Ils se rappelaient les coupes, les flacons, même les biberons, ces deux célibataires; autant de grands drames ou d'aimables comédies qui leur avaient fait oublier à tout jamais l'Opéra, l'Opéra- Comique et le Théâtre-Français.
Ils allaient aussi de la Chine en Saxe , et ils possédaient de la Saxe les plus beaux groupes modelés par Kandler : les Cinij Sens, le Mariage à la mode, taLettred'amour, l'Enfant et le Chien, e\ surtout le Tailleur du comte de Bruht, la Femme et le Mari, celle-ci assise sur une chaise , et celui-là à cheval sur un banc. Gaietés de la Saxe, amours de Ver-
sailles, galanteries deWatteau: te Voyagcà Cythère, images de Grcuze, et lant de fleurs, de reliefs, de pots pourris, en guirlande, en baroque, et des salière», et des pommes de canne, et la montre, ei la rosette, et le pendant d'oreille, et le groupe des Quatre Saisons, et cette image oubliée sur la cheminée de la reine M a tie- Antoinette , un certain Janol qui disait : Ça en est! en un mot, t oui es les recherches de 1' * art de terre ■ , un mot de Bernard l'alissy. Ils avaient tout cela, nos deux ermites, tout le déshabillé galant r bergères, houlettes, bergers, petits moutons, les Belles danseuses des petits appartements, les princesses, les virtuoses, les grotesques ; les belles peintm es d'AsIin, le Guay, Delaroehe, Tallandier, Baudouin et madame Baudouin, la digne fille de Boucher.
N'oublions pas les beaux vases de 1740 à 1780, le Falconnet, la fontaine Dubarry, le vase à chaîne, à console, et les Clodion. On dirait que Dorât lui-même a donné le sujet de ces mièvreries : Iloinmaijcà ta beauté, te Lnrcin delà Rose, ta Baigneuse et te Rémouleur ; c'est vraiment la fin d'un siècle. Ici la toilette.de Vénus, plus loin son triomphe; et la Psyché que j'oublie, et Vert-Verl, et toutes les dates de ce merveilleux Sèvres, un rire, une poésie,
PREMIÈRE JOUnWÉE. 39 Chaque matin, à leur réveil, le grand Capelle disait à sa aoeur : — J'ai rêvé que nous perdions notre tasse en porcelaine tendre, à fond bleu de roi, peinte par Vernet. — Et moi, je rêvais de notre coupe en porcelaine dure, avec guirlandes, arabesques d'or et rinceaux d'après Lantara, disait la sœur. Puis ils se remellaicrit de leur frayeur eu . (jiiicmplant ce fond bleu turquoise, ce bandeau blanc à rinceaux salnmbios, cette aiguière en forme
J- 1 3v v it — .\b" Ji-aiMil-il., I mtfi i" . ■ ii . a
qu'un rêve! Ainsi, l'un et l'autre, ils se chai niaient de leur chère passion; ils s'enivraient de leurs chefs-d'œuvre; ils sont morts à In même heure et le même jour. Ce fut le suprême effort de leur amitié
fraternelle , de se donner l'un à l'autre, avec leur
El de même que rien ne manque à leur gloire, rien n'a manque a leur félicité.
— Une seule chose, reprit VlTRCVE, l'architecte : un tombeau digne d'eux. Sur la fin du siècle dernier, un certain antiquaire, M. le comte deCaylus, avait ramené de l'mnpn un cénotaphe où il voulut être enseveli sans qu'on effaçât une seule des louanges gravées sur cette pierre enfouie depuis tantôt mille années. Sa famille obéit à son dernier ordre.
1,0 LU L I V El E.
et l'un île ses amis écrivit sur le convenir du cénotaplie:
Ci fjîl un rtnl«|ii;iiri: an-u-fotrc cl brmi|iic*
Ah'- t{tl'il c*1 Sien •km* j-rHi- iiiiil^ i-tru«'|llo!
— Certes, s'écria maître ALBERT SONCE-CllEUX , :i 1) s (i lu en m me fous les fanatiques, vous racontez si bien, mon confrère, telle histoire de poterie et de potier, que si vous aviez encore des livres, je ne serais pas étonné de vous les voir échanger, comme autrefois le bonhomme lecius dont parle Horace, contre des i iiii nssa tt' literie. : « 0 misère ! où l'on cherche un sage, ne rencontrer qu'on héros! - Cependant, tout dépouille (pie vous éli s, prenez |;ilrde à l'inconstance. Nous avons connu deux ou trois victimes de ces changements, voisins de la Jolie; ils en sont morts. De bonne foi, peul-on comparer le bibliophile à l'amateur de porcelaines, et le comte d'Tloym, ou tout simplement le bon Nodier, à cet abominable Verrès, le Curieux?
— Vous soulevez, mon cher confrère, un très- ;;™s lièvre, reprit M. DE la CoNTlUTî, et nous remettrons, s'il vous plaît, cette intéressante causerie à dimanche prochain. -
Le dimanche suivant, chacun était à son poste, et plus les étrangers se ruaient aux curiosités du Champ de Mars , plus nos amateurs de livres s'empressaient à la causerie habituelle. Ils arrivaient deux par deux, l'un après l'autre, et sans trop se hâter. On eût dit , à les voir, ces anciens du temps de Louis XIV, qui s'étaient donné rendez-vous dans le palais de Saiut-Cloud, tout au bout de la grande allée : le savant Pasquier et ses deux fils, Nicolas Pas<|uier, maître des requêtes, Guy Pasquier, auditeur a la chambre des comptes ; Balzac, Safraain, Voiture et son neveu M. de Pinchesne. Et si vous
lieu, M. de J'inchlue va vous le dire :
• Après avoir visité les appartements et considéré a notre aise ce qu'ils renfermaient de rare, nous descendîmes dans le jardin, un à peine eûmesnous fait quelques tours d'allée, que nous gagnâmes le fond d'un bois, on nous prîmes le repos qu'un gazon agréable nous présentait. En nous saisissant de ce bel endroit : C'est ici, dit Cléaute, que Sar-
razin a fait l'ode à CaUiope sur la bataille de Lens. Et certainement, poursuivit-il, je ne pense pas qu'on puisse trouver de lien plus commode pour s' entre tenir avec les Muses. ■
Voilà ce qui s'appelle être en belle compagnie, avec de bonnes jjens. Venir de si loin pour admirer la place où Sarrazîn avait composé l'ode à CaUiope!
— Ils n'avaient rien de mieux à faire, et nous n'en faisons pas d'autre, reprit Albert Songe- CflEUX; mais puisque nous voila, nous aussi, à peu près tous réunis à la même place, ayez la bonté d'écouter ma plainte à propos de ces passions étranges que vous avez proclamées l'autre jour. Comment donc oserait-on, nous présents, soutenir qu'un mét haut vase, une bouteille, un plat chargé de grenouilles ci de crapauds, soient jamais préférables au* poètes, ani historiens, au\ orateur*, aux philosophes de tons les temps* Quelle l'meor <m quelle pitié, quand nous entendons des gens sages préférer Bernard Palissy au divin Homère, et le Persée de Benvenuto Cellini aux Histoires d'Hérodote ! C'est être insensé de déserter ces enfants delà Musc abondante eu fêles, en plaisir, eu ennseil, en science, eu vertu. Même les am ii us ariislrs. Zeiixis et Parrliasius, celui-ci avec ses oiseaux qui viennent becqueter ses raisins, celui-là avec son rideau que l'on vou-
<lr;iil airiii ■lu'r, se pouiraienl-ils comparer un instant avec le plus simple orateur, Périclès, Aspasie,pu ces deux porte-foudre, Cicéron et Démostliènes '/ Ofi trouverez- vous, parmi ces ouvriers ciseleurs, la majesté d'Eschyle, la pitié d'Euripide et la terreur de Sophocle'/.. H appartient ;'i peu d'hommes de posséder dans un coin de leur maison ces bronzes et ces marbres, arrachés à la flamme, au pillage, à la ruine, à toutes les horreurs. An contraire, le livre appartient à tout le monde. Il va de main eu main, sang cesse et sans fin, parfait, superbe, iutelli{;ent, plein de clémence. Il tient peu déplace, et chacun le peut emporter dans sa tête et dans son cœur. Je donnerais pour ma part le temple de Delphes, et le temple de Jérusalem par-dessus le marché, pour un discours non pas de Démostliènes, mais d'Eschine ou d'Hypéride, ses disciples. Que voulez-vous comparer d;ms les productions du j;éT)ie humain à la fécondité de Platon, à la douceur d'Isocrate, à la sagesse des stoïciens, à tout le Lycée, à tout le Portique? En vérité, quand nous parlons ainsi, préférant la matière à la pensée et le statuaire à l'orateur, au livre exquis le faiseur d'ornements, nous ne parlons pas comme des sages. S'il en est ainsi, séparons-nous; quittons le temple d'Apollon pour le temple de la Choucroute,
fit de philosophes que nous étions ne soyons plus
désormais que de simples curieux. ■■
Ainsi parlait Albert Sukge-Cbkux. Il lisait à l'éloquence; il ne disait rien simplement. Il avait bien mérité le surnom que lui avait donné t. A BELLE ( :oiun ÈRE. On l' écoutait cependant, parce qu 'il faisait bonne guerre et qu'il était de bonne foi.
— Mon cher Cicérou, reprit M. JACQUES, vous
la vraie et gaie science et de posséder un bel
bris. .Ic n'étais pas un bibliophile, à peine un
que la curiosilé était une manie, et que le bon sens était de votre coté. Cela seulement (nous revenons malgré vous à Verres) démonterait de la curiosité proprement dite : c'esl que parmi ces curieux célèbres, funestes aux villes , à la chaumière, au château, se rencontrent les plus abominables coquins dont l'histoire se souvienne encore aujourd'hui, même après le pillage et la dévastation du Céleste Empire et du Palais d'Eté. Qui de nous n'a pas lu, étant jeune, avec des frémissements indiqués, tes
DEUXIÈME JOUIINIÏE. 4", terribles l'ririiws par Ic.'sqin-lli's Cicérou a commencé il se manifester le meilleur disciple et le
plus éloquent ctu |;rrnid DéniQsl henesï Ilappclizvous surtout tel admirable discours : Des statues, et vous aurez bien vite compris l'habileté de ce charmeur, quand il veut persuader à ce peuple jaloux (pie lui, Cicémn, il est hcitiicoop moins Athénien qu'on ne le pense :
— Être Athénien, dit-il, c'est être un connaisseur eu toute» sortes de petites merveilles misérables, indignes d un {pand peu|de fait pour la jjtieire et pour commander aux nations. Nécessairement, l'Athénien est un curieux. — Verres esl un curieux , achetant à main armée un tas de curiosités dont il dépouille impunément les villes et les
Verres ; je suis un vendeur.... >■ Il aborde en même temps les petites questions de ce (jraud procès, auquel les collectionneurs de Rome (et déjà ils étaient nombreux) prêtaient une oreille attentive. Hientôt le voilà, lui qui savait si bien toutes ces choses, lui qui, la veille de sa mort, quand déjà l'esclave de Clodius le cherchait pour lui trancher la tète et pour rapporter cette tête éloquente dans le |;inin d'une lonnne impudique, avait, acheté un buste de mai brcd'irumére cl luicslatuedebrun/e
de la Victoire, qui se met à nier les grands arlistes de
la Grèce : Verres a dérobé, dit-il, im Cupidou
fie marbre, ouvrage excellent de Praxitèle. En effet, llomains, "•• vous étonner |ias qui' j'aie appris jusqu'au iiom des artistes dont Verres était le plus jaloux. Kn pendant au Cupidun,il avait uti Hercule, et cet Hercule était d'un certain sculpteur.... le
s'appelait Myron. Myron, c'est bien cela. Quant aux deux choéphores, dignes de figurer dans la procession du ;;rnod poète Kuripide, elles étaient.... Citoyens, dites-moi ce nom-là. » fuis, supposant qu'une voix a prononcé le nom de l'artiste : —
Oui, vous ave/ raison, ces belles Athéniennes soutenant de leurs bras charmants les corbeilles pleines d'offrandes, elles étaient de l'olyclète. >■
Ah ! qu'il était donc aimable et piquant dans sa feinte ignorance, et comme un étranger s'y serait laissé prendre! Enfin que cette ruse est une ressource heureuse, ci comme Athènes éclate et brille en cette apparente renonciation de l'orateur romain!... Ce Polyclète, nié par Cicéron, était un demi-dieu pour ce grand homme. Pline a cité de l'olyeléte un jeune athlète de bronze portant une épée, et les proportions du corps humain étaient si heureusement enfermées dans ce bel ouvrage.
DEUXIÈME JOtintiËE. n
qu'il servait de modèle aux plus liabiles. Grecs et Humains avaient surnommé l'Athlète de Polycléte la règle, et ce nom seul eut suffi a forcer l'admiration de Cicéron.
— Vous voyez bien à ces signes, répliqua Saint- Gelais, <jue la curiosité n'est pas inutile, et qui' nous devons ménager le curieux comme uu des nôtres. S'il faut sauver de l'oubli des hommes et des injures du temps, implacables ennemis, le génie etl'honncur des anciens âges, s'il faut rendre aux siècles écoulés la grâce et l'ornement qui leur reviennent : la couronne des rois, les armes du capitaine, les joyaux des dames, voire les outils du peuple intelligent, laborieux, du quatorzième au
î'iii-mr "e. I-, . ■ u 1 1 1 ■ I^jîT" (■■itut d m f. 1 1-
i:{ légère, il n'est rien qui coûte au c\nï--nx véritable, à sa passion, j'ai presque dit à sa justice. Il
de sa vie et de sa fortune. Ami atélé, dévoué serviteur de l'histoire, il va, chemin faisant, recueillant les moindres débris, respectueux même pour 1rs poussières, interrogeant la ruine et tirant de la plus simple médaille un événement ignoré, parfois même un grand homme inconnu. Poussée à ce degré suprême, la curiosité devient sans conteste une science utile et charmante.
n LE MVIIE.
Elle a ses jours du triomphe ; die a ses conquêtes, ses déceptions, ses héros et ses martyrs. Tout lui convient; tout l'amuse, et l'arrête, ci la charme. Il n'est pas de débris, si (utile en appareiu-r, dont elle ne tire un enseignement.
Elle a déjà laii son profit de tant c I ■ ■ mutilations : le bois el le marbre, avec le bronze, et l'ivoire, et la terre coite, l'on médaille, une obole, un dessin, un bijou, un pol folé, les nielles, les (-maux, le hochet de l'enfant, le tombeau du vieillard, le calice et le bâton de l'oveque, une bagne, un drageoir, une cruche, un chiffre, une charte, une armoirie, un u/im , et voilà le curieux plein de zèle, étudiant, décrivant, annonçant à quel siècle, à cpiel homme appartenaient aux temps jadis ces fragments, ces mutilations. Or plus il étudie, et plus l'objet de sa curiosité va grandissant sans cesse et toujours dans l'estime el le respect des amis studieux de l'art païen et de l'art chrétien. Voilà comment le drageoir de la collec tion .SoltvknflY est vendu naguère dis mille livres.
-Moquez-vous, laites votre esprit fort tout à votre
tentent des plus délicates merveilles des artistes et des grands seigneurs d'antrelois : riches éhenes, images, cristaux, le cuivre et le plomb féconds en
DEUXIÈME JOURNEE. 19 chefs-d'œuvre, ivoires italiens, flamands cl français, mosaïque à l'infini; oiseaux, paysages, cornalines, écailles, miniatures, nielles, aiguières, bahuts et bas-reliefs.
Vous vous enivrez de ces poussières royales qui nous viennent des abîmes de quatorze siècles : Clovis, Dngobcrt, Chai'lema;;ne, Louis XH, François I", Henri II, la maison de Valois, la maison
l'hôtel de Cluny sous l'empereur Julien, qui s' arrête auVersailles de Louis XIV. C'est le mérite et le bonheur du curieux. Il reconnu il , il des indices cei'iaius, toutes les époques, il vous dit , sans emphase et non pas sans respect : Voici les //'.■mes de Diane de Poitiers, le gobelet de Henri Iï, l'échiquier de saint Unis, le lit de François 1", l'éperon de Henri IV, l'éventail de la belle Gabrielle, les sceaux du cardinal de Richelieu. Il se reconnaît, et vous conduit d'un pas léger dans les diverses galeries où sont placées eu bel ordre les reliques authentiques du passé : les miroirs , les quenouilles , les fuseaux , les médaillons, les aumônières, les ceintures, les bracelets, les carcans de pierreries: voilà pour les dames; non loin, les armures, casques, boucliers, masques, heaumes, dagues, morions, épées, mîïcricfirilnf, salades, fauchards, pertuisanes, lances,
arquebuses, gantelets, genouillères , tout l'attirail du capitaine et du chevalier.
Au bourgeois, il emprunte tout le luxe intime de sa maison : crcdeuccs, buffets, vases d'or et d'argent, coupes, bassins, faïences ; les dentelles sortant de la main des fées, le linge ouvré par la main des Grâces; la quenouille et le fuseau, le rouet et le bénitier. Surtout sa véritable joie et sa fête se maintiennent dans les trois siècles de noire histoire, le gothique flamboyant et cette ère enchantée au renouveau de l'art antique, le seizième
poétiques - la maison, le cbâteau, le palais, l'église et le couvent, battus par toutes les tempêtes reli-
Ostcnsoirs, calices, émaux, tabernacles, retables, saints et saintes du paradis d'ici-bas; taut de pampres, de grappes, de guirlandes, tout l'art u;;ival
saiies. croix paslurales, m/mis Dei... que disonsnousï la crosse de l'évcqiic et le bâton du chantre, avec la collet-lion des chapes, chasubles, étoles, tuniques, peintures grecques à l'encaustique! 0 merveilles foulées aux pieds des Barbares, chefsd'œuvre insultés par le soldat sans pitié! -
Doux miracle! Nous ne rendrons jamais assez.
de ({races aux honnêtes gens qui les t
mt recueillis,
aux savants qui les ont mis en
ordre , aux
grandes nations, aux grands princes qui leur ont
donné une place d'honneur dans leurs
musées, aux
artistes sincères qui les ont copiés, e
: surtout aux
historiens qui les ont racontés, non
dessinateurs el aux graveurs qui les
d'une main si fidèle. Grâce à tant de
nies, ont été sauvées à tout jamais
œs reliques
inestimables du passé, et déjà les ai
s de .Iules II,
de Léou X , de Laurent le Magnifique
et de Charles-
Quint, le nom de Ruhcus et le nom de
Rembrandt,
deux collectionneurs sans rivaux; ce d'Arundel, de Charles I", de Mazarir
lui du comte .,du Père de
la Chaise, de M. le duc de Richelieu,
de l'abbé de
Broglic, du marquis de Seignelay, digne fils du
;;raiiil Colhort ; el les noms plus humbles, mais non moins utiles, des Mariette, Lebrun, Lalive de.luly, Randon de Boisset, Julienne, Hallé, la comtesse de Vénie, une la Rochefoucauld, madame de Pompadour et M. Crozat.
De nos jours, la liste des curieux ne serait pas moins nombreuse. On y mettrait M. de Talleyrand, Robert Peel, Casimir Péricr, M. Debruge, le roi
Guillaume II des Pays-Bas, M. de Pourtalës ci M. Thiers. Avant ceux-là, M. du Sommcrard, le créateur du musée de Cluuy, et, le premier de tous,
nous ramassons le plus léger fragment, réparant, complétant, sauvant toutes choses, l'antiquaire étudie en leur moindre détail tous les métiers et tous les arts : l'ait de tous les métaux , à savoir les plus belles armures, qui employaient l'art du forgeron, du coutelier, du fourbisseur, du doreur, du peintre el du graveur : armures de Paris et de Bourges, de Toulouse et de Poiliers. Là se rencontrent, représentés par leurs chels-d'tcuvrc, les charpentiers île lu grande cognée et les rltnrpcntïers de lu petite cognée. ; les premiers jetaient les ponts sur la Seine cl les forêts au sommet des cathédrales; les seconds fabriquaient, les boiseries, les bancs à dossier, et ces chaises si légères que les brodeurs et les brodeuses du qiinlcuvieme siècle recouvraient des plus belles tapisseries , mélangées de fils d'or, d'argent et de perles. I,e cliasublier était dans son genre un artiste, e! de sa main libé-
moyen âge, c'est le faiseur de art il ajustait et douait les pla, cèdre, les couvrant de cuir au dedans! Sorti de ses mains. Il doré, chargé d'inscriptions e servait de siège même chez le roi de France, hc rli,'ipiti i> de Irmitil est à l'infini. I, 'émail ajoute air prix de l'or et de l'argent; par l'émail seulement, notre orfèvrerie est la première du monde. On s'incline encore aujourd'hui devant les éinaiili'iirs de Limoges et de Montpellier. L'orfèvrerie ancienne est une de nos gloires, que les artistes modernes ont difficilement approchées. Dans l'Inventaire des juYHiilx du roi Uinrles V, nous trouvons ; vingt couronnes d'or, un frontier de la reine Jeanne de Bourbon, une coiffe garnie de perles, quatre boutons chacun de sis grosses perles, un
f;eni représentant les neuf preux, deux chandeliers d'or, coupes, pots, pintes, aiguières et gobelets de
Sur un de ces gobelets a coupe de jaspe on lisait : Decus aube, piijnus egenli, c'est-à-dire :
L'orfèvrerie élait partout en ers temps barbares : orfèvrerie de la lablc, des livres, des habits ; perles, diamants, pierreries, sculptures, ciselures, gravures, peignes d'ivoire et d'or, peignes dicome et de bois, qui souvent ne valaient jjiiére moins. Ou a fait, et tous les jours encore on fait des livres entiers à raconter In poterie de terre, d'étain, de cuivre et de fer. Les relieurs, autan! de faiseurs de merveilles. Les selliers ue leur cèdent guère :
caparaçons, grandes housses brodées, houppes île soie et d'or. La serrure est une oeuvre a part , el souvent elle es! splendide. Tapisseries à haute lisse, à basse lisse. Arrêtez-vous devant les faiseurs de tombeaux : A nous aujourd'hui, à vous demain. Rien n'était plus riche à voir que ces pierres suprêmes , incrustées d'émail, bordées de marbre, où rien ne
manque, hormis le nom du mort. Verriers, vitriers, givmds faiseurs d'ieuvres éphémères; c'est en brisant ces frêles cl délicats ouvrages que commencent toutes les révolutions.
Ne vous étonnez pas que si peu survivent, exposés à tant d'ennemis. L'or brille au front des rois; l'ar-
DEUXIÈME JOURNÉE. 55 gent pare les buffets des riches; le cuivre es! chargé d'ornements; la peinture est appelée atonies ces fêles depuis que le roi Charles VIII a ramené tant de bons peintres du fond de l'Italie. On la revoit surtout, la peinture, en ces grands livres nouvellement imprimés, chargés d'ornements presque autant que les ancieus manuscrits. Il en venait de toutes les parties de l'Europe et surtout de la Flandre, et dans les villes de la Flandre il eu venait surtout de la ville de Bruges. Ces beaux vélins sont vraiment
besuues el des encadrements, sous le regard charmé de l'antiquaire et du curieux, se promènent, eu galant apparat, de belles personnes bien vêtues; les cigales chantent, l'abeille errante est au butin; le papillon se pose sur les fleurs. Ce ne sont que franges de satin , dcutcllt-s d'argent , rubans et velours des plus belles couleurs.
linfiardi par le peintre, arrive ù son tour le sculpteur : et pense/, donc au tombeau de Philippe le Hardi, à Dijon; au tombeau de François II, duc de Bretagne, à Nantes; a l'Agnès Sorel de I église de Loches; au\ bas-reliefs d'Amboisc, au travail de Jehan .lust et de Gentil. Eu ce temps-la, on disait très-bien : » Si les grands vivent pour la peinture, ils meurent pour la sculpture. »
Celles, vous VOUÙ bien fief des Me ,le Pierre Grïngoré, exemplaire du pri
(je vous connais!) si vous possédiez In Vh et l'Enfant, de M. Débraie; In Jolie fille A' Ai