livre d'un petit ccu
Mais de tous les voleurs de livres, .le plus convaincu et le plus malheureux est un certain frère don Vinceute, du couvent de l'oblet dans la province d'Ara;(on. Ce don Vineenle, après que la l'évolution espagnole eut dépouillé son emiveut de tous ses livres, était venu s'établir à Barcelone, sous les piliers de lut lïiinmtf.', où sont établis les bon(|uinistes, 1 r;;rallicrs et brocanteurs île la ville. Il occupait une boutique obscure et profonde, et dans ce caphamainu il entassait des merveilles que l'on ne revoyait plus, aussitôt qu'il s'en était emparé. Du reste, il vivait seul, triste et dévoré par ce besoin d'acquérir à tout prix les belles choses qui se vendaient parfois au plus olïranl et dernier enchérisseur. Un soir que l'on mettait en vente la première édition du livre célèbre intitulé Oriliimcioiis per los yloriomis t'ryj ili: Jiai/o nia riyiti-
cuti del règne de Falentia, un libraire, a|>[)i,'lc- Augustin l'atxot, poussa jusqu'il cinq cent cinquante-sept livres catalanes (1,334 f'r. 4i c.) te précieux ubjet contre don Yinccnte, qui ne pouvait en offrir que quatre mille cinq ecnl cinqiKd ite-i jiHj
dans sa maison. L'assistance, qui n'aimait pas don Vinccnte, battit des mains à la victoire de sou rival Patxot, et don Vincenle se retira furieux, sans vouloir recevoir les rénu.x de conmiutiaii, qui lui
X Ir. |. I.i. |>a t ^■■■■■L>r- . I. , li il.i-
tants de Barcelone étaient réveillés à la clarté des flammes : Au feu! au feu! C'était la boutique à l'at\ot qui brûlait. Quand le feu fut éteint, ou trouva le libraire étendu dans sa couche, une pipe à la main, une somme d'argent sur sa table, et chacun dit : « Patxot aura mis le feu en fumant! ■
Huit jours plus tard, de semaine en semaine, la police ramassa, tantôt dans la rue et tantôt dans un fossé, quelquefois dans ];i rivière, plusieurs hommes jeunes ou vieux, inollcusil's, et connus seulement par leur amour pour l'étude : un jeune curé,' un étudiant idlcmand, un poète espagnol. Une main invisible les avait frappés d'un coup de stylet sans toucher à leur bourse, à leur montre, à leurs bijoux.
Les assassin* n'étaient donc pasdes voleurs. . . Les iinii;}iiiiiliuiis allant toujours, la ville entière s'wria que l'iilquisiUon était revenue el que ces meurtres
ville. Alors les fureteurs du In potiec arrivent cher. don Vmcente, ou d'abord ils ne trouvent rien qui pût
l'alcade se retirai!, lui'squ tin des fusiliers lit tomber, d'une planche attachée au-dessus de la porte, le fameux livre adjuge au libraire Augustin l'alxot. Aussitôt voici le con-égiilor qui s'inquiète el qui demande à don Vineentc comment il se trouve en possession de ce livre unique, dévoré par les flammes il y a six semaines? La question était formidable, el don Vincente y répondit d'une voix assurée. 11 exigea d'abord qu'on lui promit que sa collection sciait respectée, et que sa bibliothèque irait entièrement nu dépôt public de Uarcelone, nii elle conserverait le nom de don Vincente, et ceci lui étanl promis formellement, il entra dans la voie des aveux. Il avait lui'- don/e amateurs qui avaient voulu absolument lui acheter des livres qu'il voulait reprendre à tout prix.
i Oui , disait-il ayant fait le signe de la croix, je dirai la vérité, je l'ai promis ; si je suis un meurtrier,
CINQUIÈME JOUIINÉE. 12:1 c'est au moins dans une bonne intention. .Ic voulais enrichir la science et conserver des trésors qu'elle n'aurait pu remplacer. Si j'ai niai aj;i, qu'on fasse de moi tout ce qu'on voudra ; mais qu'on ne divise pas mes livres : il n'est pas juste de punir le
vendre le premier livre précieux à un curé, le besoin m'y contraignait ; ccpemlaul saint .Iran, le j;lorieux pal i ou des écrivains , m est témoin que je fis de mon mieux pour dégotUer le bon père de cette acquisition; je lui dis que l'exemplaire était mal conservé, .le lui fis observer qu'il y avait une page refaite à la main ; il ne tint nul compte de mes observations, il me paya le prix demandé et s'en Rit. Il n'eut pas plutôt emporté mon volume, que je me sentis saisi d'un inexprimable désir de le ravoir. L'acheteur avait suivi la Callc mayor ; je courus après lui, et le rejoignis près des At.irnsiiiias.
•> Tenez, lui dis-je, voila votre argent, rendezmoi mon livre. » Il ne voulut pas.
" Nous étions arrivés dans un endroit désert. .Il'
entendre raison, .le le frappai d'un coup de couteau. Il tomba, rendant le sang par la bouche. « Alors je lui donnai l'absolution in extremis, et
m le uvue.
d'un second coup je l'achevai. .T'ai remporté mon livre, le voilà. C'est un livre rare : Vigiliœ iimilitorum secuiaiuiu eharum rri tesiit Mngtiuliiue, in-quarto ftolliiqne , caractères rou;;es et noirs, sans chiflres, mais avec réclames.
h LE PRÉSIDENT (l'alcade gobernadar). Mais ce
- viscENTE. Oh! certainement non. Vous voyez.
un ara (on n'a pas f;<i(;tié Zamora en une heure), o I). Expliquez comment vous avez assassiné vos
n Ii. Pnr la sainte Vierfte et par les saintes feinmes, rien n'était plus simple que le moyen que j'employais. Quand je voyais un acquéreur assez, entêté pour m'acheter un livre, j'avais soin, avant de le lui rcmctlce, d'en détacher epulqucs pa(;rs, que je conservais soigneusement. On ne tardait pas à venir se plaindre de cette lacune, on me
rapportait mon exemplaire, .le commençais par le prendre, comme ssi je voulais l'examiner; puis, quand j'étais en possession, il m'était bien facile d'attirer l'acquéreur dans une pièce écartée, oit sans doute l'a ssi si. in ce du hon larron ne m'a pas manqué;
CINQUIÈME JOURNÉE. 125 mon bras n'a jamais failli. Enfin, quand arrivai! la nuit, je portais ma pratique, suivant mou caprice, tantôt d'un côté, tantôt Je l'autre.
n D. Ainsi votre cœur ne se révoltait pas à l'idée (l'éj;oi'j;ei' nue créature laite à l'image de Dieu?
» R., Les hommes sont mortels. Mais les bons livres, il faut les conserver. Aussi bien je me suis toujours empressé de replacer à leur ranç les pojjes que j'avais délacliécs.
" D. Vous commettiez ces assassinats uniquement pour des livres?
" Iî. Des livres! des livres! mais que voulezvous' L.< lu yloriti île Dion. C'est la jjluire de Dieu.
■ D, Vous êtes aussi fauteur de la mort d'Augustin Patxot?
n R. Cela est vrai; je ne pouvais pas laisser ontn' ses iiiiiîus un ulijrl .aussi précieux, que l'unique exemplaire de l'édition de Lambert Palmart. .le suis entré par le carreau qui est au-dessus de la porte de sa boutique. Je l'ai surpris dans sou premier sommeil, je lui ai passé au cou une corde et je l'ai serrée à l'aide d'un {jarret ; ensuite j'ai pris le tome qu'il m'avait dispute. Quand il a été mort, j'ai retiré la corde et j'ai mis ie feu à sou lit.
- D. Mais puisque vous avez pour les livres une
si {jrandc vénération , comment donc avez-vons pu vous résoudre à livrer aux flammes le magasin d'un libraire?
R, D'abord il n'avait rien de bien bon. .l'avais enlevé tout ce qu'il avait de précieux !
" D. Avez-vou» laissé l'argent de Patxnl?
« R. Moi, prendre de l'argent 1 list-cc que je suis un voleur? «
Après ces aveux , la tâche du fiscal était facile , et il requit que don Vincente fat condamné h la peine de mort.
Un avocat présenta la défense de l'accusé. Il soutint que jamais un accusé ne devait être condamné sur ses simples déclarations, et qu'enfin il
trouves clic/. Vincente provenant peut-être d'une
Le fiscal fit observer qu'on ne connaissait qu'un seul exemplaire du livre imprimé par Lambert l'aimait en 1482. Mais l'avocat démontra, en représentant le catalogue de je ne sais quel libraire de Paris, qu'il y avait en France un autre exemplaire
que s'il en existait un second, il avait pu s'en trouver un troisième.
* Cette défense eut peu de succès, et les alcades
CINQUIÈME JOURNÉE. IÎï condamnèrent (ion Vincente à la peine du garrot. Pendant la plaidoirie de- son avocat, Vincente, qui avait jusque-là gardé un calme imperturbable, se mit à pleurer. Alors i alcade lui adressa la parole.
« Enfin, Vincente, vous commencez doue il comprendre toute l'étendue de voire faute?
- vincente. Ah! seigneur alcade, mon erreur était grossière.
» l'alcade. Il vous est encore possible d'implorer la clémence de notre auguste régente.
* vincente. Ali! si vous saviez comme je sois
» L'ALCADE. Si la jnstice humaine doit être est inépuisable, et le repentir est toujours mé-
plaire n'est pas unique! »
Ceci est emprunte mot pour mot à la Gazclti: tins tribunaux, qui fit sténographier le procès de don Vincente a la cour de Barcelone, il y a de cela plus de vingt ans. Dieu sait ce qui s'est passé l iiez nous depuis vingt ans. Eh bien, il n'y a pas d'année on le souvenir de ce bibliomane acharné ne nous revienne eu mémoire. Il nous semble, en ce moment, que nous voyons ce vieillard attaché à son livre, a
la luron d'Harpagon lui-même, <|uand il a retrouvé sa cassette; il pleure, il se ['écrie, il se lamente, il a des jianiles sublimes, eelle-ci par exemple : - Lt: livra est lu i/luirn <lt; I>it:it ! Ht. quand enfin le bourreau l'attache an poteau de la garrotte, il s'inquiète encore de ses livres beaucoup plus que de son âme. Ali! riiomnie étrange! ah! lit cruelle et terrible passion! Qu'elle est digne de pitié, peut-être mémo de pardon! Mais, dites-vous, ces dis hommes immolés'?... Eh oui ! ces dix hommes , ils nous gênent ; mais le malheureux amateur de Itible, l 'info ri n né docteur I.indner, ce vieux chrétien, ce vieux savaut, ce vieux Saxon, pour nu exemplaire de la Bilitiotheca, qu'il vous cflt rendu tôt ou tard, ire/-vons le condamner à la prison, à la haine publique, au déshonneur éternel'? I,e traiteien-vous comme s'il eftt volé de l'ar^ciil, dans quelque trame idiote, avec des filous subalternes, pour acheter des nippes aux marquises de mauvais lieu?
Lloralldu clc cl vii'jo
Dho: Fijo de ini aima, Tu enofo use ileienojB, ï lu in<li|;nnci ne afjradii.
« l'Ieurant de joie, le vieux dit : Fils de mou âme, la douleur m'ôte la douleur (desenoja), et ton mtli;[iiatiou me charme! »
CINQUIÈME JOUKSIÏË. iî!l
Ici il y eut an froid dans le dialogue. On eïu dit que ces lioimèles gens descendaient dans leur propre conscience, et pâlissaient en voyant le portrait de leur pareil.
— Mais bail! s'écria VlLLM {Villon et pendaison, t-a rimait autrefois), il n'est pas encore bien ci.'iMimtri'- , malgré le mauvais sort de ce don Vin— cente, qu'an voleur de livres soit un voleur tout comme un autre. Il a quelque ebose en moins, qui lui vaut une certaine indulgence. Prendre un livre est un moins grand péché que de dire du mal de son prochain, disait Jean Crascot, natif d'Andilly en Bassigny, à trois heures de Langres. C'était un grand aristotélicien, et, ce qui est pire, un grand emprunteur à ne jamais rendre. André Tiniqitrau , iiiilil df 1 imtenay-le-Comte eu Poitou, avait déiobé aux religieux de Prémonlré les li/iitr/'i tle Cicvron, publiées pour la première lois par l'ierre Victor, et comme on le menaçait de le faire pendre : — Oh ! bien, dit-il, j'avais besoin du Cicéron ; et puis, mes frères, ou ne lait pas pendre un brave homme qui a fait en douze ans douze enfants ci douze tomes in-folio.
Que de livres volés ornaient la bibliotljèrjiie de Sarrazin, de Montrcuil, de Chapelain, de Ménage, de Malingre et Chaumer, Saumaïse et Pincbcsne,
de Colleiet, de Pelletier! Où diable vouliez -vous
qu'ils prissent de l'argent pour acheter des livres?
agréable aventure? Milord Galloway, marquis de Huviguy, avait recueilli dans sa maison le célèbre Saitrin, dont il avait fait une façon d' aumônier. Saurin, ardent et jeune, avait emprunté à son protecteur un très-bel exemplaire de la Bible qui porte à juste titre le nom d'jlrias Montanus; on l'appelle aussi la Bible d'Anvers ou de Plantin , qui l'a imprimée. Or l'exemplaire était superbe, et fermé par des fermoirs de pierreries.
— Prends garde à ma Bible, disait lord Galloway. — Monseigneur, je vous la rapporte... après avoir converti ime Ksi lier de dix-huil ans. Iluil juurs après le marquis de Huvigny, qui avait la goutte, redemande à Saurin si la conversion d'Esther est achevée. — Oui , monseigneur; mais la belle a pris les fermoirs pour s'en faire des accroche-cœur!...
doute était un voleur innocent, nous compterons Diderot lui-même. On a retrouvé dans ses pa-
- ...Comment je connus le petit Chose? ah! vraimou logis, rêvant à je ne sais quoi, le petit Chose se
CINQUIÈME JOURNÉE. 131 mit ii me suivre avec une admiration très-grande; enfin, surtout par vanité, mais aussi par bienveillance, je fis connaissance avec lui, et je le quittai en lui disant : Au revoir. Quatre ou cinq jours après je le rencontre , et voyant que j'étais un peu fatigué (c'est un tour que me l'ait souvent ce maudit asthme), il m'offrait son bras et me ramenait à mon troisième étage. Une autre fois, ma femme étant de bonne humeur, j'invitai le petit Chose à dîner. Il fut gai et de bon sens; puis, comme il jouait de la basse de viole, et même assez bien, ma fille à son tour l'adopta pour l'accompagner, lorsqu'elle jouait au clavecin.
» Ainsi le voilà de la famille, et sans que j'eusse besoin de les lui dire, il devinait les petits chagrins, les peines secrètes qui nous agitent sans cesse et sans fin, nous autres les faiseurs de livres. Bref, je me fis bien vile au petit Chose, et l'ayant toujours sous la main, je le consultais à tout propos. Qui le croirait? il avait réponse à toutes les questions , et mieux encore, en me voyant patauger dans cette more clausum qu'on appelait VEncyrlojii\die, il me tendit souvent la perche. Un jour il me dit : — Pourquoi donc àvez-vous négligé de parler de Jean Crélius, l'auteur de XEthica christiana? C'était un socinien de bonne race, et les lecteurs
de Pologne et d'Allemagne n'ont pas été contenta de votre oubli. Le soir même, il m'apportait dans un bel in-foîio Xlitlticn chrhtiana. Un antre jour, étant venus à parler de la Préface de d'Alembert ; — M. d'Alembert, s'éi'iia le petit Chose, a fait une belle préface; mais n'avez-vons donc jamais In la préface du président de Tbou en tète de son Histoire, la préface de Casanbon, édilem* de Polybe, et surtout la préface de Calvin à son Institution chrétienne? Or voilà des oeuvres parfaites. Ce Calvin était lin damné: de votre espèce; il avait seulement pins que vous l'esprit agréable et subtil. La belle reine de Navarre. ne pouvait pas se passer de son Calvin. Il était jeune alors, ee grand ennemi des hérésies; plus tard, il devint féroce Et le lendemain il m'apportait le livre de Calvin, au\ armes du cardinal de Touruon. C'est par le petit Chose aussi (pic je suis devenu propriétaire de la Bililiothèi/ue de Pbotius , qui était un grand se liisma tique en même temps que grand savant, excellent grammairien, bon poète, orateur véhément, capitaine des gardes de l'impératrice Irène, ambassadeur en Perse et secrétaire d'État. — Celui-là, mieux que vous, me disait le petit Chose, eût achevé l'Enryi-Uiprdit- , ayant louché aux affaires humaines, dont vous ne savez pas le premier mot.
" Une autre fois qu'il m'avait suivi à l'imprimerie,
mon imprimeur, qui, disait-il, ne voulait pas aller à la Bastille pour des athées tels que nous autres. — Ne voilà-t-il pas de beaux athées! s'écriait ie petit Chose. A peine s'ils ont entendu parler du Niijmlilriiii Lucilio Vanini, professeur d'athéisme aux Écoles de Toulouse. Ou a fini par le brûler vif en l'an de grâce 1619, et comme, avant de l'exécuter, on le voulait persuader qu'il eût à demander pardon au roi, à la justice, ii Dieu lui-même, Il répondit que les opinions religieuses n'avaient rien à faire avec la majesté royale, qu'il ne croyait pas en Dieu, et qu'il envoyait la justice à tous les diables. C'était un bomme. Il se perdit par l'amour de la femme d'un sénateur, et pour avoir mené de front sa doctrine et sa passion. I.a dame, qui d'abord le trouvait à son gré, s'épouvanta de ses blasphèmes et le dénonça au parlement de Toulouse. Aussi, monsieur Diderot, t'erez-vous bien de ne pas trop prêcher quand vous irez chez mademoiselle Voland.
■> 11 savait déjà tous mes secrets, que je ue savais
quelle admiration il parlait de Crémonin, l'éloquent et l'hypocrite Crémonin, dont le Pape eût fait un
saint, si Ton n'eut pas découvert que sa piété était un leurre et son livre un mensonge. Ah! l'habile homme, éblouissant, iulrépiile, et cachant si profondément sa doctrine , qu'il fallut vingt ans aux mi-illi'iii-s théologiens de Padouc et de Ferrare pour comprendre enfin que dans ce fameux Traité de l'aine était caché un péripatéticien incorrigible. Il allait voir le Tasse, et le consolait dans sa prison. C'est une bonne action qui lui sera comptée. Il ne mourut pas sur le bûcher; il mourut de la peste. On l'enferma dansuu tombeau sur lequel était écrit : Cri:mon in reprise ici tout entier. On ne s'aperçut que plus tard que c'était l'épitaphe d'un aînée. Elle lendemain de cette dissertation qui m'avait frappé, j'écrivais pou ressayer ma plume : Hic lotus jncel Diderot.
» Je ne saurais raconter tous les services que me rendit le petit Chose , et tous les livres qu'il ajoutait chaque jour à ma bibliothèque. A ma dernière fête il m'a donné, dans une reliure de Le Gascon, les Contes il' Kith-ajivl , gentilhomme breton (Rennes, 1585), suivis des Baliverneries de ce même Eutrapel, un bon disciple de Rabelais. Ajoutez qu'il était plein de bonnes histoires ; celle-ci par exemple : Un bonhomme de conseiller disait à Messieurs de la cour : «. Messieurs, j'aurais absous volontiers l'auteur de ce livre, qui m'a paru
,CINOU,IÉMK JOURS ÉE. 1.15
où resplendissent les Chevaliers de t« Table ronde, le Bomman rie la Rose, le Percefbresl. VAmadis de Gaule et le Chevalier du Soleil.
» Il avait beaucoup de. ressemblance avec ce brave Aristénéte, c'est-à-dire un homme habile à louer ce qui es! louable , ei le panégyriste de lous les gens de mérite. Enfin que vous dii-ii-je? I! était consulté même pour tous mes pelils livres , et il se fâcha tout rouge à la lecture des Bijtmx indiscrets : — Monsieur, me disail-il , vous n'avez pas le droit de vous jouer ainsi des bonnes mœurs. De plus habiles que vous ont été déshonorés pour ces juvenilia de mauvais (jofit. Et je restai six semaines sans le revoir. S'il n'aimait pas mes petils livres, il n'aimait guère mes paradoxes : — Au moins, disail-il , s'ils étaient ingénieux! Et comme exemple excellent d'un paradoxe bien fait, il voulut me démontrer (pie l'vthagore de l'île de Samos élait un carme déchaussé. — Oui, disait-il, un carme. Il vivait chastement avec ses disciples; il parlait par énigmes et métaphores; il avait fait vœu d'obéissance; il allait pieds uns, il vivait de peu.
i nom dans un livre intitulé Des
au petii Chose, où vous allez, d'où vous vend, qui vous êtes, ou vous avw pris encore ce matin, pour mon article Superstition, ces livre* do si belle apparence au dehors : i« douce moële et lu sauce fïiniidr des m savoureux de t'jivent; Le petit pistolet de fioche /fui lire tonde les licrctùjucs; Le fusil de lu fiéititenre avec l'allumette de VamoUT de.
Dieu ? D'où vient enfin eci in-quarto qui porte le nom de M. Arnauld : S/iecimiim moral is cltristiuiue et dialmticœ? A chacun île ses présents j'entrevoyais tin mystère, une suite de dangers, une complicité qui pouvait me déshonorer.
« Cependant le petil Chose restait calme; il souriait à ma colère ; il cherchait à la comprendre : — Oh la la, dit-il enfin, quelle mouche vous pique, et qu'avez-vous fait de votre philosophie? Eu tout ceci, quoi de plus simple'? Ignorant comme vous l'êtes, plein de hâie et toujours en retard, j'ai
peusé que moi seul j
e pouvais vous vc
apporter. —
i, malheureux? Ti
ri s livres? Disons mil
ras, tu les as volés
h p| mi Li'r '! — Volés, s
eraitlemot,monsi
eur Diderot,
si je les avais pris pour mon propre
compte, ou
si du moins ils étaient utiles à leur propriétaire. Mais voici lanlAt quatre années que le proj nïélaiie n'est entré dans sa bibliothèque, et naturellement j'espérais que tant de science inutile pn.iilerait entre vos mains. Quoi de plus juste et de plus sensé ï
» Son sang-froid me démontait. Je n'aurais jamais imaginé tant d'honnête perversité. Cet homme ingénu, qui n'avait pas même un manteau pour se couvrir, avait dérobé une valeur de cinq cents louis, à la seule intention de me fournit' les matériaux que je n'avais pas. J étais furieux.... et touché jusqu'au fond de l'âme. — Ah! malheureux.... Mais, là, voyous , mou cher ami , lâchons de nous reconnaître et de sortir de ce mauvais pas! Je suais à grosses gouttes, j'avais la fièvre... et certains martyrs parlent tic la sérénité îles tourments !
« Quand je fus un peu remis : — Vous aveu fait, dis-je au petit Chose, nue action bien coupable. Allons tout de suite à la réparation. Vous reporterez demain, où vous les ave/, pris, ces livres-ci,
puis les autres. Il faut qu'en six semaines tout soit remis à sa place, à ce prix seulement je pourrai vous pardonner. — Monsieur Diderot, reprit le petit Chose, à cette lieure ce que vous demandez esl impossible. Ces livres appartenaient à l'abbé de Gaiient, chanoine de Notre-Dame de Paris, .l'étais
hier, la bibliothèque est sous le scellé — Va-t'en
d'ici, misérable! Et du même pas je fus consulter le bon sens de d'AIembert. — Vous avez raison, me dit-il, de vous inquiéter. Cet abbé Gatient était un savant théologien , mais grand fanatique , et qui plus d'une fois a damné Y l-'.uryi-luprdif et ses démons. Cependant je vais m'informa-, et je vous dirai demain le résultat de mes ioformations. Le lendemain ce fut d'AIembert qui me réveilla : — Tudieu ! me dil-il , monsieur l'homme à la conscience,
vous vous rassure/ facilement Vous faites bien.
Je connais l'héritière du chanoine. Allez-y. Soyez
éloquent; faites-vous pardonner »
Ici s'arrêtait la note de Diderot. Quelle était la dame, et comment il se fit pardonner? Ou n'eu sait rien ; mais son pardon fut si complet , qu'il garda les livres du petit Chose , et qu'il lit du petit Chose son hibliothéeaire jusqu'à l'heure où la grande Catherine acheta les livres de Denis Diderot, moyen-
CINQUIÈME JOURNÉE. 13U nant trois cents roubles de rente viagère , et lui fil payer quarante ans d'avance sur sa pension.
IiABGEUBB. — Aux bibliophiles présents et â vo-
vous soient une leeon, d'abord d'acheter vos livres, et surtout de les bien garder. Je voudrais citer fidèlement la pi'éface du Virgile travesti du ben Scarron : « Qui s'en moquera, me fera dépit ; qui en rira, me fera honneur; qui l'approuvera, me fera grâce; qui l'achètera, me fera plaisir; qui empêchera qu'on ne l'achète, me fera tort; qui pensera en soi-même , sans le dire à personne, que je suis un mauvais poète , me fera justice ; qui écrira mieux, fera une chose facile ; qui vantera ce livre pour beau, en fera une injuste; enfin qui songe à ses affaires, sans se mêler des miennes, fait son devoir. ■
Mais la citation manqua son effet. On vit alors Pierre DE Cornu qui pâlissait et rougissait. Il voulait parler, il n'osait guère. — Je pourrais bien vous dire une histoire , mais elle est un peu vive , et ces dames se fâcheront. Les dames ayant indiqué d'un signe de tête qu'elles ne se fâcheraient pas , Pierre de Cornu reprit en ces termes : « Il y avait naturellement sous le ministère de M. de Choiscnl un pâtissier nommé Gaspard Lengeollet, homme de bonne
humeur, aimé dans tout le quartier, et voisin de l'hôtel du ministre. Il improvisait de très-jolies chansons , dont plusieurs se sont retrouvées dans le recueil de Maurcpas. Il possédait de surcroit une Irès-bellc lem me , cl la dame avait attiré les regards de M. le maître d'hôtel, qui s'appelait Langclai. Et tant et tant madame Lengeollet regarda M. Langclai, qu'il huit par obtenir un rendez-vous pour le soir de tel jour férié. Cependant la dame hésitait encore, et M. Langclai : — Rassurez - vous . lui dit-il, ma toute belle, ou u'esl pas pour rien dans la bouche du due de Choiseitl. Puis, sans dire son secret, il s'éloigne. Rentré dans l'hôtel, sou premier soin est de prier M. le commis de lui donner une lettre de cachet an nom du sieur Lengcollet, « chansonnier ti ès-ihmgereu* , qui vient encore d'écrire une chanson contre madame de l'ompadour. " S'il est vrai que les petits présents cnlretieimeni l'amitié, il n'y avait pas en ce temps-là de plus petit présent qu'une lettre du petit cachet du roi. Donc, la lettre est laite et confiée aux soins d'un recors, mais honnête homme, appelé M. Tapin.
L'heure du rendez-vous étant veuue , arriva le monsieur chez la dame; ils rirent de bon cœur d'une si bonne farce, et déjà ils se mettaient a
CINQUIÈME JOURNÉE. 1*1 table en buvant du meilleur, lorsqu'on frappe : An nom du Roi! I. a porte s'ouvre, et M. Tapin , la main sur l'épaule du maître d'hôtel : An nom du lioi je. nous arrête! Alors le monsieur de sourire et de répondre à l'officier : — Monsieur certainement se trompe ; il vient ici pour chercher le pâtissier I.engeollel, mais je suis le maître d'hôtel Langelai. — Lcngcollct, Langelai, reprit M. Tapin, nous connaissons toutes ces subtilités. Mais vnus convenez, n'est-ce pas, que je viens prendre un pâtissier pour le conduire à la Bastille ? — Oui , monsieur l'officier, reprit la dame en baiss;m! li s yeux. — ■ Eh bien , madame , qui donc est le pâtissier? C'est celui qui couche avec la pâtissière. Allons , monsieur Lengeollet ou Langelai , suivex-moi.
Le lendemain , M. Tapin racontait cette aventure un 1 11 i 1 1 i si ['i- . ('dui-ci devait vingt mille écus à son maître d'hôtel; il fut très-content de le mettre à l'ombre, où il l'oublia quatre ou cinq ans. "
Les messieurs hésitèrent un instant pour savoir s'ils applaudiraient au récit de Pierre de Cornu; mais les dames ayant daigné sourire, et la glace étant brisée , chacun se trouva consolé. Tant l'espèce humaine est variable : une histoire la fait pleurer, un bon mot la met eu joie.
Les dames étant sorties les premières : — Savez-
vous, demanda maître Sonue-Crbux, qui donc a comparé la bibliothèque au temple de Jupiter, où tous les dieux s'étaieni donné rendez-vous? — Je n'en sais rien, répondit Qulytilien. D'ailleurs, la comparaison ne vaut pas qu'on en recherche l'auteur. Mais je vous dirai volontiers comment se compléta définitivement cette collection de tous les dieux de l'univers. Un jour le grand prêtre étant à colliger tous les habitants de son temple, il entendit à la porte un bruit inusité. Il ouvre, et soudain le dieu Pet se glissa dans le Panthéon. Désormais, pas un dieu n'y voulut plus entrer.
il appartient,
itplus à quelle joure joli récit de Villon : — Certes,
e de Ror lartbolon
l Mar
riable avidité de tout voir. Il avait vi principaux monuments de Rome, s permission de visiter la vigne et les ■ dinal Barbcriui , lorsqu'un jour il s
et dessiné les us obtenir la irdins du car- ! faufila dans
CINQUIÈME JOURNÉE, 1*3 uni' société d'Anglais à qui leur ambassadeur avait obtenu du prince une carte d'entrée. Voilà Marliani bien content. Il n'avait jamais rêvé , dans un si petit espace, une si grande variété de chefsd' œuvre : obélisques, colonnes, statues, autels antiques, tombeaux, bustes, fragments, débris; toute chose en bel ordre. A peine si messieurs les Anglais jetaient un coup d'œil distrait sur ces miracles. Ils pouvaient rester quatre heures en ce beau lieu, au bout d'une heure, ils prenaient congé de cet illustre musée, et Barlholomé était au désespoir. Comme il passait devant un massif de vieux arbres, il se cacha dans cette ombre épaisse, et bientôt après, voyant les portes se refermer : Bon, se dit-il, j'en ai pour jusqu'à demain ! Alors le voilà qui dessine en toute bâte : ornements, décors, draperies, inscriptions, tout ce qui se présente à sa vue. A peine le jour achevé, la lune, écartant les nuages, lit resplendir ce beau lieu de lumière et d'ombre, et l'habile dessinateur eut tout le loisir nécessaire à reproduire l'ensemble, après avoir copie les détails. Il fit, cette nuit-là , une belle œuvre, et Dieu sait s'il se félicitait de cette aimable solitude, au bruit des eaux jaillissantes, au frais parfum de toutes les fleurs d'Italie !
Enfin il s'endormit , quand parut le jour. Mais à
peine il eut dormi une heure on Jeux, il fui réveillé par un bruit confus, un murmure de voix et des refrains de chansons. Il pensa d'abord qu'il était le jouet d'un gouge, et c'est à peine s'il osait ouvrir les yeux. T,c palais était en face, et les habitants réveillés par ecs musiques invisibles descendaient du palais dans le jardin par un vaste perron de marbre. 0 vision! Bart bol orné assistait au petit lever de monseigneur le cardinal. 11 marchait environné des plus belles Romaines, dans tout l'appareil matinal de leur naissante beauté'. C'était comme un Décaméron jaseur velu de flammes de toutes couleurs qui laissaient après elles un bruit ebar-