‹ Le livre mystique (volume 2)Chapitre 5 sur 20 · VOLONTÉ · texte numérisé non relu

VOLONTÉ

Le mot de PKRsiB^ pour lui la quintessence même de la volonté , désignait aussi le milieu fluide où naissaient les idées dont elle est la substance.

L'idée y nom commun à toutes les créations ducerveauy constituait l'acte par lequell'homme use de la pensée.

Ainsi la Volonté y la Pensée étaient les deux moyens générateurs. La Yolition^ l'Idée étaient

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les deux produits. La Yolition lui semblait être ridée arrivée de son état abstrait à un état concret y de sa génération fluide y à une exprèsnon quasi-solide^ si toutefois ces mots peuvent formuler des aperçus aussi difficiles à distinguer. La Pensée et les Idées devaient être le mouvement et les actes de notre organisme intérieur y comme les Yolitions et la Volonté y constituent ceux de la vie extérieure.

Il avait fait passer la Volonté avant la Pensée.

— Pour Penser , il faut Vouloir , disait-il. Beaucoup d'êtres vivent à l'état de Volonté , sans néanmoins arriver à l'état de Pensée. Au Hord^ la longévité; au Midi, la brièveté de la TÎe; mais aussi y dans le Nord; la torpeur; au Midi; l'exaltation constante de la Volonté ; jusqu'à la ligne, on ; soit par trop de froid ^soit par trop de chaleur , les organes sont presque annulés.

Son expression de milieu fluide lui avait été suggérée par une observation dont ; enfant ; il ne soupçonna; certes ; pas l'importance « mais dont la bizarrerie dut frapper son imagination si délicatement impressible. Sa mère ; personne finette et nerveuse; toute délicate donc ; et tout aimante ; était une de ces créatures destinées à représenter la Femme dans la

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perfection la plus pure de ses attributs , mais que le sort abandonne par erreur ^ au fond de l'état social. Toute amour y partant tonte souffrance, elle mourut jeune, incomprise après avoir jeté ses facultés dans Tamour maternel. Lambert, enfant de six ans, couché dans nu grand berceau, près du lit maternel , mais n'y dormant pas toujours, yit quelques étincelles électriques, jaillir assez souvent de la chevelure de sa mère au moment où elle se peignait. L'homme dequinze'ans s'empara pour la science de ce fait avec lequel l'enfant avait joué , fait irrécusable dont maintes preuves se rencontrent chez presque toutes les femmes auxquelles une certaine fatalité de destinée laisse des sentimens méconnus à exhaler ou je ne sais quelle surabondance de force à perdre.

A l'appui de ses définitions, Lambert ajouta plusieurs problèmes à résoudre, beaux défis jetés à la science et dont il se proposait de rechercher les solutions , se demandant à luimême :

Si le principe constituant de l'électricité n'entrait pas comme base dans le fluide particulier d'où s'élançaient nos Idées et nos Volitions?

Si la chevelure qui se décolore , s'éclaircit , tombe et disparait selon les divers degrés de dé-

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perdition ou de cristallisation des pensées y ne constituait pas un système de capillarité soit ab sorbante y soit exhalante , tout électrique ?

Si les phéDomènes fluides de notre Volonté, substance procréée en nous et si spontanément réactiyeau gré de conditions encore inobservées, étaient plus extraordinaires que ceux du fluide iuTisible^ intangible que produit la pile toItaîque sur le système nerveux d'un homme mort?

Si la formation de nos idées et leur exhala* tion constante étaient moins incompréhensibles que ne l'est l'évaporation des corpuscules imperceptibles et néanmoins si yiolens dans leur action y dont un grain de musc est susceptible , saBs perdre sensiblement de son poids ?

Si y laissant au système cutané de notre enveloppe une destination toute défensive, absorbante, exsudante et tactile , la circulation san* goine et son appareil ne répondaient pas à la transsubstantiation de notre Volonté, comme la circulation du fluide nerveux , à celle de la Pensée?

Enfin, si l'afBuence plus ou moins vive de oes deux substances réelles ne devrait pas résulter d'une certaine perfection ou imperfection d'organes dont il fallait étudier îles conditions dans tous leurs modes?

LB L1?RB MT8TIQ€B. T. I. 7

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Ces principes établis , il yoalait classer les phénomènes de la vie humaine en deax séries d'effets distincts , et y pour chacune d'elles ^ il réclamait une analyse spéciale , avec une instance tout ardente de conviction. En eiiet^ après avoir observé, dans presque toutes les créations, deux roouvemens séparés^ il les pressentait, les admettait même pour notre nature , et nommait cet antagonisme vital : Tac- TioN et la BÉACTioir.

— Un désir, disait-il, est un fait entièrement accompli dans notre Volonté avant de l'être extérieurement.

Ainsi , l'ensemble de nos Yolitions et de nos Idées constituait V Action ^ et l'ensemble de nos actes extérieurs, la Réaction,

Lorsque, plus tard , je lus les observations faites par Bichat sur le dualisme de nos sens extérieurs , je fus comme étourdi par mes souvenirs , en reconnaissant une coïncidence frappante entre les idées de ce célèbrepliysiologîste et celles de Lambert. Morts tous deux avant le temps , ils avaient marché d'Un- pas égal à je ne sais quelles vérités.

La nature s'est complue en tout à donner de doubles destinations aux divers appareils constitutifs de ses créatures, et la double action de

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notre organisme qui n'est plus un fait contestable , appuie par un ensemble de preuves d'une éventualitéquotîdienne^les déductions de Laoi* bert relativement à V Action et à la RécLciion,

L'être aetionnel ou intérieur ^ mot dont il se servait pour nommer le speeies inconnu , le mystérieux ensemble de fibrilles auquel sont dues les différentes puissances incomplètement observées de la Pensée , de la Volonté ; enfin cet être innommé voyant , agissant , mettant tout à fin y accomplissant tout avant aucune démonstration corporelle ^ doit , pour se conformer à sa nature, n'être soumis à aucune des conditions physiques par lesquelles l'être réaciùmnelj extérieur, l'homme visible est arrêté dans ses manifestations.

De là découlaient une multituded'explications logiques sur les effets les plus bizarres en apparence de notre double nature, et les rectifications de plusieurs systèmes à la fois justes et faux.

Certains hommes, ayant entrevu quelques phénomènes du jeu naturel de Vêtre aetionnel , furent, comme Swedenborg , emportés au delà du monde vrai , par une ame ardente , amoureuse de poésie, ivre du principe divin. Tous se plurent donc , dans leur ignorance

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des causes , dans leur admiration du fait , à dmoiser cet appareil intime , à bâtir nn mystique uniyers. De ]à ^ les anges I délicieuses illusions auxquelles ne voulait pas renoncer Lambert , qui les caressait encore au moment où le glaire de son Analyse en tranchait les éblouissantes ailes.

Mais comment , en des siècles où l'entendement avait gardé les impressions religieuses et spiritualistes qui ont régné pendant les temps intermédiaires entre Jésus-le-Gbrist et Des~ cartes, entre la Foi et le Boute , comment se défendre d'expliquer les mystères de notre nature intérieure autrement que par une intervention divine ? A qui, si ce n'est à Dieu même, les sa vans pouvaient-ils demander raison d'une créature invisible , si activement y si réactivement sensible et douée de facultés si étendues^ si perfectibles par l'usage ou si puissantes sous l'empire de certaines conditions occultes , que :

Tantôt ils lui voyaient , par un phénomène de vision ou de locomotion , abolir l'espace dans ses deux modes de Temps et de Distance dont l'un est l'espace intellectuel^ et l'autre^ l'espace physique 3

Tantôt , ils lui voyaient reconstruire le passé, soit par une rétrospective puissance de vue.

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soit par le mystère inconnn d'une palingénésie; assez semblable an pouvoir que posséderait un homme de reconnaître aux linéamens, tégumens et rudimens d'une graine ^ ses floraisons antérieures, dans les innombrables modifications de leurs nuances ^ de leurs parfums et de leurs formes?

Et que y tantôt enfin , ils lui voyaient deviner imparfaitement l'avenir^ soit par l'aperçu des causes premières , soit par un phénomène de pressentiment physique.

D'autres hommes , moins poétiquement religieux j froids et raisonneurs, charlatans peutêtre , enthousiastes du moins par le cerveau , sinon par le cœur, reconnaissant quelquesuns de ces phénomènes isolés , les tinrent pour vrais sans les considérer comme les irradiations d'un centre commun. Alors chacun d'eux voulut convertir un simple fait en science. Be la , vinrent la démonologie , l'astrologie judiciaire, la sorcellerie , enfin toutes les divinations fondées sur des accidens essentiellement transitoires , parce qu'ils variaient selon les tempéramens , au gré de circonstances encore complètement inconnues. Mais aussi de ces erreurs savantes et des procès ecclésiastiques où succombèrent tant de martyrs de leurs propres

•s iTUIUU FlILOSOTHigUBS.

faottliés , résultèrent des preuves éclatantes du pouvoir prodigieux dont disposeVétreaotionnei, qui y suivant Lambert^ peut s'isoler oomplétement de Vêtre réaciiannel, en briser l'enveloppe, faire tomber les murailles devant sa toute-puissante vue^ phénomène nommé^ chez les Indiens^ la Tokeiade y au dire des missionnaires \ puis , par une autre faculté , saisir dans le cerveau , malgré ses plus épaisses circonvolutions > les idées qui s'y sont formées ou qui s'y forment et tout le passé de la conscience.

— Si les apparitions ne sont pas impossibles , disait Lambert, elles doivent avoir lieu par la récrudescoace des Idées qui représentent l'homme dans son essence pure , et dont la vie , impérissable peut-être, échappe à nos sens extérieurs, mais peut devenir pero^tible à l'être intérieur quand il arrive, par l'exercice de ses facultés , à un haut degré d'extase ou à une grande perfection de vue.

Je sais , mais vaguement aujourd'hui , que , suivant pas à pas les effets de la Pensée et de la Volonté dans tous leurs modes, après en avoir établi les lois, Lambert avait rendu compte d'une foule de phénomènes , qui , jusqu'à lui , passaient à juste titre pour incompréhensibles. Ainsi les sorciers, les possédés, les gens à

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seconde vue et les démoniaques de toute espèce , ces victimes du moyen-âge^ étaient l'objet d'explications si naturelles y que souvent leur simplicité me parut être le cachet de la v^ité. Les dons merveilleux que l'Église Romaine, jalouse de mystères , punissait par le bûcher y étaient , selon lui , le résultat de certaines affinités entre les principes constituans de la Matière et ceux de la Pensée qui procèdent de la même source. L'homme ^ armé de la baguette de coudrier ^ obéissait y en trouvant les eaux vives y â quelque sympathie y ou à quelque antipathie à lui-même inconnues. Il a fallu la bizarrerie de ces sortes d'effets pour donner a quelques-uns d'entre eux une certitude historique.

Les sympathies ont été rarement constatées y elles constituent des plaisirs dont les gens assez heureux pour en être doués gardent seuls la mémoire, à moins qu'ils n'en confessent la singularité; encore, est-ce dans le secret de l'iatîmité où tout s'oublie. Mais les antipathies qui résultent d'affinités contrariées y ont été fort heareusement notées quand elles se rencontraient en des hommes célèbres. Ainsi Boyle éprouvait des convulsions en entendant jaillir de l'eau ; Scaliger pâlissait en voyant du cresson ; Erasme avait la fièvre en sentant du poisson. Ces

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trois antipathies procédaient de substances aquatiques. Le duc d'Épernon s'évanouissait à la vue d'un levraut ; Tychobrahé , à celle d'an renard ; Henri III , à celle d'un chat ; le maréchal d'Albret , à celle d'un marcassin ; antipathies toutes produites par des émanations animales et ressenties souvent à des distances énormes. Le chevalier de Guise , Marie de Médicis , et plusieurs autres personnages se trouvaient mal à l'aspect des roses y même peintes. Que le chancelier Bacon fût ou non prévenu d'une éclipse de lune, il tombait en faiblesse au moment où elle s'opérait ; et sa vie/sospendue pendant tout le temps que durait ce phénomène , reprenait aussitôt après , sans lui laisser la moindre incommodité. Ces effets d'antipathies authentiques , prises parmi toutes celles que les hasards de l'Histoire ont illustrées , peuvent suffire à faire comprendre les effets des sympathies inconnues.

Ce fragment d'investigation dont je me suis souvenu , entre tous les aperçus de Lambert , fera concevoir la méthode avec laquelle il procédait dans ses œuvres.

Je ne crois pas devoir insister sur la connexité qui liait à cette théorie, les sciences équilatérales inventées par Gall etLavater ; elles en

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étalent les corollaires naturels , et tout esprit légèrement scientificpie apercevra les ramifications par lesquelles s'y rattachaient nécessairement les observations phrénologiques de l'un et les documens physiognomoniques de l'autre. La découverte de Mesmer ^ si importante et si mal appréciée encore ^ se trouvait tout entière dans un seul développement de ce Traité , quoique Louis ne connût pas les œuvres^ d'ailleurs assex laconiques , du célèbre docteur suisse.

Une logique et simple déduction de ses principes loi avait fait reconnaître que la Volonté pouvait, par un mouvement tout contractile de l'être intérieur y s'amasser ; puis , par un autre monvement, être projetée au dehors et même être confiée à des objets matériels. Ainsi, la force entière d'un homme devait avoir la propriété de réagir sur les autres , et de les péoé-trer d'une essence étrangère à la leur , s'ils ne se défendaient contre cette agression. Les preuves de ce théorème sont nécessairement multipliées; maïs rien ne les constate authentiquement, lia fallu, soit l'éclatant désastre de Marins et son allocution au Cimbre chargé de le tuer ; soit l'auguste commandement d'une mère au lion de Florence , pour faire connaître historiquement quelques-uns de ces foudroiemens de

M tTIJDU rfllLOSOrai^ES.

la pensée. Pour lui doac , la Volonté^ la étaient des forées vives. Aussi en parlait-il de manière à tous faire partager ses croyances. Pour lui y ces deux puissances étaient en quelque sorte et visibles et tangibles. Pour lui, la pensée était lente ou prompte , lourde ou agile, claire ou obscure. Il lui attribuait toutes les qualités des êtres agissans , la faisait saillir, se reposer , se réveiller , grandir , vieillir , se rétrécir, s'atrophier , s'aviver. Il en surprenait la vie en en spécifiant tous les actes par les bizarreries de notre langage. Il en constatait la spoatanéité , la force , les qualités avec une sorte d'intuition qui lui faisait reconnaître les phéno* mènes de cette substance.

— Souvent au milieu du calme et du silence, medisait-il, lorsque nos facultés intérieures sont endormies , quand nous nous abandonnons à la douceur du repos , qu'il s'étend des espèces de ténèbres en nous, et que nous tombons dans la contemplation des choses extérieures ; tout à coup , une idée s'élance , passe avec la rapidité de l'éclair , à travers les espaces infinis dont notre cerveau nous donne la perception . Cette idée brillante , surgie comme Un feu follet , s'éteint sans retour : existence éphémère , pareille à celle de ces enfans qui font connaître

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aux parens ane joie et an chagrin sans bornes ; espèce de fleur mort-née dans les champs de la peosée. Parfois l'idée, au lieu de jaillir ayeo force et de mourir sans consistance , commence à poindre, se balance dans les limbes inconnus des organes où elle prend naissance ; elle nous use par un long enfantement , se développe , grandit , deyient féconde, et se produit au dehors dans la grâce de la jeunesse et parée de tous les attributs d'une longue vie ; elle soutient les plus curieux regards , elle les attire, ne les lasse jamais : l'examen qu'elle provoque com-> mande l'admiration que suscitent les œuyres long-temps élaborées. Tantôt les idées naissent ]mr essaim : l'une entraine l'antre ; elles s'enchaînent ; toutes sont agaçantes ; elles abondent, elles sont folles. Tantôt elles se lèvent pâles , confuses , dépérissent faute de force ou d'alimens ; la substance génératrice leur manque. Enfin, à certains jours, elles se précipitent dans les abymes pour en éclairer les immenses profondeurs ; elles nous épouvantent et laissent notre ame abattue. Les idées sont en noas an système complet, semblable à l'un des règnes de la nature, une sorte de floraison dont il serait possible à un homme , à un fou peutêtre , de donner l'iconographie. Oui , tout , en

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une piûssanoetoiijte physique, accompagnée de «es inconimeçsnrables générations. £Ue était une nouTelle Sumanité sous une autre forme.

Ce simple aperçu des Içis que Lambert prét^idait être la formule cte notre intelligence , doit suffire pour faire imaginer l'activité prodigieuse avec laquelle son ame se dévorait ellemême*

11 avait cherché des preuves à ses principes dans l'histoire des grands hommes , dont l'exil* tence, mise à jour par les biographes, fournit dés particularités curieuses sur les actes de leur entendement. Sa mémoire lui ayant permis de se rappeler les faits qui pouvaient servir de développement à ses assertions, il les avait annexés à chacun des chapitres auxquels ils servaient de démonstration, en sorte que plusieurs de ses maximes en acquéraient une certitude presque mathématique. Les œuvres de Cardan , homme doué d'une singulière puissance de vision , lui donnèrent de précieux matériaux. H n'avait oublié ni Apollonius de Thyanes, annonçant en Asie la mort du tyran et dépeignant son supplice à l'heure même où il avait lieu dans Rome. Ni Plotin, qui, séparé de Pprphyre, sentit l'intention où était celui-ci de se tuer , et accourut pour l'en dissuader. Ni le fait con.-

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statë dans le siècle dernier à la face de lapins moqaense incrédulité qui se soit jamais renlvbntrée y fait surprenant pour les hommes hahitués . à faire du doute une arme contre Dieu seul, mais tout simple pour quelques savans. Alphonse Marie de Liguori , érèque de Sainter Agathe , donna des consolations au pape Gi^nganelli ^ qui le vit ^ l'entendit , lui r^ondii , et^ dans ce même temps^ à une très grande distance de Rome y révèque était obserré en extase, chez lui , dans un fauteuil où il s'asseyait habituellement an retour de la messe. £n reprenant sa vie ordinaire , il trouva ses serviteurs agenouillés devant lui , qui tous le croyaient mort. «— «Mes amis, leur dit-il , le Saint-Père vient d'expirer, n Deux jours après, un courrier con-> firma cette nouvelle. L'heure de la mort du pape coïncidait avec celle où l'évêque était revenu à son état normal. Lambert n'avait pas omis l'aventure plus récente encore arrivée, dans le siècle dernier à une jeune Anglaise, qui, aimant passionnément un marin , partit de Londres pour aller le retrouver ) et le retrouva seule, sans guide, dans les déserts de l'Amérique septentrionale, où elle arriva pour lui sauver la vie. Louis avait mis à contribution les mystères de l'antiquité ^ les actes des martyrs

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OÙ sont les plus beaux titres de gloire ponr la Volonté humaine , les démonologues du moyen âge , les procès criminels , les recherches médicales^ en discernant partout le fait vrai, le phénomène probable aTCC une admirable saga» cité. Cette riche collection d'anecdotes scientifiques recueillies dans tant de liyres , la plupart dignes de foi, servit sans doute à faire des cornets de papier, et ce travail au moins curieux, enfanté par la plus extraordinaire des mémoires humaines , a péri.

Entre toutes les {»euves dont l'œuvre de Lambert était enrichie, se trouvait une histoire arrivéedans sa famille, et qu'il m'a vait racontée avant d'entreprendre son traité. Ce fait relatif à la posi-existenee de l'être intérieur (si je puis me permettre de forger un mot nouveau pour rendre un effet innommé ) , me frt^pa si vivement que j'en ai gardé le souvenir. Son père et sa mère eurent à soutenir un procès dont la perte devait entacher leur probité , seul bien qu'ils possédassent au monde. Donc , l'anxiété fut grande quand s'agita la question de savoir si l'on céderait à l'injuste agression du demaa*' deur , ou si l'on se défendrait contre lui. La délibération eut lieu par une nuit d'automne > devant un feu de tourbe, dans la chambre du

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tannenr et de sa femme. A ce conseil , furent appelés deux on trois parens et le bisaïeul maternel de Lonis ,- vieux laboureur tout cassé, mais d'one figure vénérable et majestueuse^ dont les yeux étaient clairs, donc le crâne jauni par le temps conservait encore quelques mècbes de cheveux blancs épars. Semblable à VObi des nègres ^ au Saga des sauvages, il était une espèce d'esprit oraculaire que l'on consultait dans les grandes occasions. Ses biens étaient cultivés par ses petîts-enfans , qui le nourrissaient et le servaient. Il leur pronostiquait la pluie , le beau temps , et leur indiquait le moment où ils devaient faucher ou rentrer les moissons. La justesse barométrique de sa parole , devenue célèbre , augmentait toujours et la confiance et le culte dont il était l'objet. D demeurait des journées entières immobile sur sa chaise. Cet état d'extase lui était familier depuis la mort de sa femme , pour laquelle il avait eu la plus vive et la plus constante des affections. Le débat eut lieu devant lui , sans qu'il parut y prêter une grande attention. — « Mes enfans, leur dit-il, quand il fut requis de donner son avis, cette affaire est trop grave pour que je la décide seul. Il faut que j'aille

consulter ma femme. » Le bonhomme se leva ,

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prit son bâton , et sortit, au ^nd étonnement (les assistans , qui le crurent tombé en enfanoe. Il revint bientôt et leur dit : — « Je n'ai pas eu besoin d'aller jusqu'au cimetière , votre mère est venue au-devant de moi, je l'ai trouvée auprès du ruisseau. Elle m'a dit que vous retrouveriez chez un notaire de Blois des quittances qui vous feraient gagner le procès, n Ces paroles furent prononcées d'une voix ferme. L'attitude , la physionomie de l'aïeul , annonçaient un homme pour lequel cette apparition était habituelle. En effet, les quittances contestées se retrouvèrent , et le procès n'eut pas lieu. Cette aventure arrivée sous le toit paternel, auK yeux de Louis, alors âgé de neuf ans, contribua beaucoup à le faire croire aux visions miraculeuses de Svfredenborg, qui donna pendant sa vie plusieurs preuves de la puissance de vision dont il avait doué son être intérieur. En avançant en âge, à mesure que son intelligence se développait , Lambert devait être conduit à rechercher dans les lois delà nature humaine les causes du miracle qui, dès l'enfance, avait attiré son attention. De quel nom appeler le hasard qui rassemblait autour de lui les faits , les livres relatifs a ces phé*nomènes,et le rendait lui-même le théâtre et l'acteur des plus grandes merveilles de la pensée ?

LOUIS LASBEKT* «6

Qaand Lonis n'aarait^ pour seol titre à la gloire^ qae d'avoir , à l'âge de quinze ans, émis cette maxime psychologique : u Les éTénemens « ont des causes dans lesquelles ils sont préc conçus comme nos actions sont accomplies « dans notre pensée ^ avant de se reproduire « au-dehors ; et les pressentimens y les prophé- « tics sont V aperçu de ces causes , » je crois qu'il faudrait déplorer en lui la perte d'un génie égal à celui des Pascal, des Lavoisier, des Laplace. Peut-être ses chimères sur les anges dominèrent trop long-temps ses travaux 3 mais n'est-ce pas en cherchant à faire de l'or que quelques hommes ont insensiblement créé la Chimie? Cependant, si plus tard Lambert étudia Tanatomie comparée, la physique, la géométrie et toutes les sciences qui se rattachaient à ses découvertes, il eut nécessairement Fintention de rassembler des faits et de procéder par l'analyse, seul flambeau qui puisse nous guider aujourd'hui à travers les obscurités de la moins saisissable de toutes les natures. Il avait certes trop de sens pour rester dans les nuages des théories, qui, toutes, peuvent se traduire en quelques mots. Aujourd'hui, la démonstration la plus simple appuyée sur des faits n'est-elle pas plus précieuse que ne le sont les plus beaux

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systèmes défendus par des indactions plus ou moins ingénieuses? Mais ne l'ayant pas connu pendant l'époque de sa vie où il dut réfléchir ayec le plus de fruit, je ne puis que conjectu^ rer la portée de ses œuvres d'après celle de ses méditations enfantines. Il est facile de saisir en quoi péchait son Traité de la Volonté. Quoique doué déjà des qualités qui distinguent les hommes supérieurs^ il était encore enfant ; quoique riche et hahile aux abstractions , son cerveau se ressentait encore des délicieuses croyances qui flottent autour de toutes les jeunesses. Cette conception touchait aux fruits mûrs de son génie par quelques points^ et par d'autres aux petitesses du germe. Son plus grand défaut eût été^ pour quelques esprits amoureux de poésie, une qualité savoureuse. Elle portait les marques de la lutte que se livraient dans cette belle ame, ces deux grands principes, le Spiritualisme, le Matérialisme, autour desquels ont tourné tant de beaux génies, sans qu'aucun d'eux ait osé les fondre en un seul. D'abord spiritualiste pur, Louis avait été conduit invinciblement à reconnaître la matérialité de la pensée, et battu par les faits de l'analyse au moment où son cœur lui faisait encore regarder avec amour les nuages des cieux de Swedenborg, il ne se trouvait

pas de force à produire un système unitaire y compacte , fondu d'un seul jet. De là venaient quelques contradictions empreintes jusque dans cette esquisse. Quelque incomplet que fût son ouvrage^ n'était-il pas le prodrome d'une science dont^ plus tard^ il aurait approfondi les mystères^ assuré les bases, recherché, déduit et enchaîné les développemens ?

Six mois après la confiscation du Traité sur la F'ohnié , je quittai le collège. Notre séparation fut brusque. Ma mère , alarmée d'une fièvre qui, depuis quelque temps , ne me quittait pas , et à laquelle mon inaction corporelle donnait les symptômes du coma , m'enleva du collège en quatre ou cinq heures. A l'annonce de mon départ y Lambert devint d'une tristesse effrayante. Nous nous cachâmes pour pleurer.

— Te reverrai-je jamais? me dit-il de sa Toix douce, en me serrant dans ses bras. — Tu Tivras, toi , reprit-il. M^is moi , je mourrai ! Si je le peux , je t'apparaitrai.

Il faut être jeune pour prononcer de telles paroles avec un accent de conviction qui les fasse accepter comme un présage , comme une promesse dont on redoute l'effroyable accomplissement. Pendant long-temps , j'ai pensé vaguement à cette apparition promise. U est

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encore certains jours de spleen y de doute y de terreur y de solitude où je suis obligé de chasser les souvenirs de cet adieu mélancolique y qui cependant ne devait pas être le dernier. Lorsque je traversai la cour par laquelle nous sortions y Lambert était collé à Tune des fenêtres grillées du réfectoire pour me voir passer. Sur mon désir , ma mère obtint la permission de le faire dîner avec nous à l'auberge. A mon tour ^ le soir y je le ramenai au seuil fatal du collège. Jamais un amant et une maîtresse ne versèrent y en se séparant y plus de larmes que nous n'en répandîmes.

— Adieu donc ! Je vais être seul dans ce désert^ me dit-il en me montrant les cours où deux cents enfans jouaient et criaient. Quand je reviendrai fatigué , demi-mort , de mes longues courses à travers les champs de la pensée , dans quel cœur me reposerai-je ? Un regard me suffisait pour te dire tout. Qui donc maintenant me comprendra ? Adieu ! Je voudrais ne t'avoîr jamais rencontré; je ne saurais pas tout ce qui va me manquer.

— Et moi , lui dis-je, que deviendrai-je ? Ma situation n'est-elle pas plus aflfreuse ? — Je n*ai rien là pour me consoler , ajout ai-je en me frappant le front.

Il hocha la tète par un mouyeinent empreint d'une £prâce pleine de tristesse , et jious nous quittâmes.

£ncemomenty Louis Lamhert ayait cinq pieds deux pouces. It n'a plus grandi. Sa physionO" mie, deyenue largement expressiye , attestait la bontéde son caractère.TJne patience toute divine déyeloppéepar les mauvais traitemens^etla concentration continuelle exigée par sa vie contemplative avaient dépouillé son regard de cette audacieuse fierté qui plaît dans certaines figures^ et dont il savait accabler nos régens.Mais^ sur son visage , éclataient un sentiment paisible ^ une sérénité ravissante que n'altérait jamais rien d'ironique ni de moqueur. Sa bienveillance native tempérait la conscience de sa force et de sa supériorité. Il avait de jolies mains^ bien effilées^ presque toujours humides. Son corps était une merveille digne de la sculpture. Mais nos uniformes gris-de-fer ^ à boutons dorés ^ nos calottes courtes nous donnaient une tournure si disgracieuse^ que le fini des proportions de Lambert et sa morbidesse ne pouvaient s'apercevoir qu'au bain. Quand nous nagions dans notre bassin du Loir^ Louis se distinguait par la blancbeur de sa peau^ qui tranchait sur les différons tons de chair de nos camarades ^ tous

TÎoIacés par l'eau et marbrés par le froid. Délicat de forme ^ gracieux de pose, doucement coloré, ne frissonnant pas hors de l'eau, peutêtre parce qu'il évitait l'ombre et courait au soleil, Louis ressemblait à ces fleurs prévoyantes qui ferment leurs calices â la bise et ne veulent s'épanouir que sous un ciel pur. Il mangeait très peu, ne buvait que de l'eau, et soit par instinct, soit par goût, il se montrait sobre de tout mouvement qui voulait une dépense de force. Ses gestes étaient rares et simples comme le sont ceux des Orientaux et des sauvages chez lesquels la gravité semble être un état naturel. Généralement , il n'aimait pas tout ce qui ressemblait à de la recherche pour sa personne. Il penchait assez habituellement sa tête à gauche^ et restait si souvent accoudé que les manches de ses habits neufs étaient promptement percées. A ce léger portrait de l'homme, je dois ajouter une esquisse du moral dont aujourd'hui je crois pouvoir impartialement juger. Quoique naturellement religieux , Louis n'admettait pas les minutieuses pratiques de l'Église Romaine. Ses idées sympathisaient plus particulièrement avec celles de sainte Thérèse et de Fénélon , avec celles de plusieurs Pères et de quelques Saints , qui de nos jours seraient traités d'héré-

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siarqiies et d'athées. Il était impassible durant les offices. Sa prière procédait par des élancemens , par des élévations d'ame qui n'avaient aucun mode régulier. Il se laissait aller en tout à la nature, et ne voulait pas plus prier que penser à heure fixe. Souvent , à la chapelle j il pouvait aussi bien songer à Dieu que méditer sur quelque idée philosophique. Jésus-Christ était pour lui le plus beau type de son système. Le : Et F^erbumcarofacium est ylni semblait une sublime parole destinée à exprimer la formule traditionnelle de la Volonté, du Verbe, de l'Action Refaisant visibles. Le Christ nes'apercevant pas de sa mort, ayant assez perfectionné l'être intérieur par des œuvres divines , pour qu'un jour la forme invisible en apparût à ses disciples ; enfin les mystères de l'Évangile , les guérisons magnétiques du Christ et le don des langues lui confirmaient sa doctrine. Je me souviens de lui avoir entendu dire , à ce sujet , que le plus bel ouvrage à faire aujourd'hui était l'Histoire de l'Église primitive. Jamais il ne s'élevait autant vers la poésie qu'au moment où il abordait , dans une conversation du soir , l'examen des miracles opérés par la puissance de la Volonté pendant cette grande époque de foi. Il trouvait les plus fortes preuves de sa Théorie dans presque tous

103 ÉTUOSS PHILOSOPHIQUES.

les martyres subis pendant le premier siècle de ITglise, qu'il appelait la grande ère de la pensée. — « Les phénomènes arriTés dans la plupart des supplices si héroïquement souflFerts par les Chrétiens pour l'établissement de leurs croyances ^ ne prouvent-ils pas , disait-il ^ que les forces matérielles ne prévaudront jamais contre la force des Idées et contre la Volonté de l'homme? Chacun peut conclare de cet cfiet produit par la volonté de tous^ en faveur de la sienne. »

Je ne crois pas devoir parler de ses idées sur la Poésie et sar l'Histoire , ni de ses jugemens sur les chefs-d'œuvre de notre langue. Il n'y aurait rien de bien curieux à consigner ici des opinions devenues presque vulgaires^ mais qui, dans la bouche d'un enfant , pouvaient paraître extraordinaires. Il était à la hauteur de tout. Pour exprimer en deux mots son talent y il eût écrit Zadig aussi spirituellement que l'écrivit Voltaire ; il aurait aussi fortement que Montesquieu pensé le dialogue de Sylla et d'Ëucrate. La grande rectitude de ses idées lui faisait désirer^ avant tout^ dans une œuvre, un carac-* tère d'utilité , de même que son esprit fin y exigeait la nouveauté de la pensée autant que celle de la forme. Tout ce qui ne remplissait pas

LOUIS LAMBEBT. 103

ces oonditions lui causait un profond dégoût. L'une de ces appréciations littéraires les plus remarquables^ et qui fera comprendre le sens de toutes les autres aussi bien que la lucidité de ses jugemens ^ est celle-ci qui m'est restée dans la mémoire : — « L'Apocalypse est une extase écrite. » Il considérait la Bible comme une portion de l'Histoire traditionnelle des peuples anté-diluviens ^ que s'était partagée l'humanité nouvelle. Pour loi ^ la mythologie grecque tenait à la fois de la Bible hébraïque et des livres sacrés de l'Inde , que cette nation amoureuse de grâce avait traduite à sa manière.

— Il est impossible , disait-il^ de révoquer en doute la priorité des Écritures Asiatiques ^ sur nos Écritures Saintes. Pour qui sait reconnaître avec bonne foi ce point historique , le monde t'élargit étrangement. N'est-ce pas sur le plateau de l'Asie que se sont réfugiés les quelques hommes qui ont pu survivre à la catastrophe subie par notre globe , si toutefois les hommes existaient avant ce renversement ou ce choc , question grave dont la solution est écrite au fond des mers. L'anthropogonie de la Bible n'est donc que la généalogie d'un essaim sorti de la ruche humaine qui se suspendit aux flancs montagneux du Thibet , entre les sommets de

104 iTUOBS PHILOSOPHIQIIES.

l'Himalaya et ceux du Caucase. Le caractère des idées premières de la horde errante que son législateur nomma le peuple de Dieu, sans doute pour lui donner de Funité^ peut-être aussi pour lui faire conseryer ses propres lois et son système de gouvernement ^ car les livres de Moïse •ont un code religieux , politique et civil ; ce caractère est marqué au coin de la terreur : ce sont des pensées gigantesques inspirées par la convulsion du globe ^ interprétée comme une vengeance d'en haut. Ne goûtant aucune des douceurs que trouve un peuple assis dans une terre patriale, ses malheurs ne lui ont dicté que des poésies sombres, majestueuses et sanglantes. Au contraire , le spectacle des promptes réparations de la terre ^ les effets prodigieux du soleil dont les Hindous furent les premiers témoins , leur ont inspiré les riantes conceptions de l'amour heureux^ le culte du feu , les personnifications infinies de la reproduction. Ces ma* gnifiques images manquent à l'œuvre de la horde errante. Son besoin de conservation à travers les dangers et les pays parcourus jusqu'au lieu du repos, engendra le sentiment exclusif dont elle fut animée , et sa haine contre les nations. Ces trois Écritures sont les archives du monde englouti. Là, est le secret

LOUIS LAHBIRT* 105

des grandeurs inouies de ces langages et de leurs mythes. La grande histoire humaine git sous ces noms d'hommes et de lieux , sous ces fictions qui nous attachent irrésistiblement , sans que nous sachions pourquoi. Peut-être y respirons-nous l'air natal de notre nouvelle humanité.

Pour lui, cette triple littérature impliquait donc toutes les pensées de l'homme. Il ne se faisait pas un livre y selon lui , dont le sujet ne s'y pût trouver en germe. Cette opinion montre combien ses premières études sur la Bible furent savamment creusées , et jusqu'où elles le menèrent. Planant toujours au-dessus de la société qu'il ne connaissait que par les livres, il la jugeait froidement, u — Les lois, disait-il, n'y arrêtent jamais les entreprises des grands ou des riches, et frappent les petits qui ont au contraire besoin deprotection.» Sa bonté ne lui permettait donc pas de sympathiser avec les idées politiques; mais son système conduisait à l'obéissance passive dont Jésus -Christ donna l'exemple. Pendant les derniers momens de mon séjour à Vendôme, il ne sentait plus l'aiguillon de la gloire.II avait,en quelque sorte, abstractivement joui de la Renommée; et, après l'avoir ouverte,

iln'avait, comme les anciens sacrificateurs qui

106 ÉTUDES rULOSOFBIQDES.

clierchaient l'ayenir au cœur des hommes^ rien trouiré dans les entrailles de cette Chimère. Méprisant donc un sentiment tout personnel y — La gloire y me disait-il y est l'égoïsme diyinbé.

Ici peut-être avant de quitter cette enfance exceptionnelle , faut-il la juger par un rapide coup-d'œil.

Quelque temps avant notre séparation , Lambert me disait : k — A part les lob générales dont j'espère avoir trouvé la formule , et que je crois être celles de notre organisme , la vie de Thomme est un mouvement qui se résout plus particulièrement , en chaque être , au gré de je ne sais quelle influence y par le Cerveau y par le Cœur^ ou par le Muscle. Des trois constitutions représentées par ces mots vulgaires, dérivent les modes infinis de l'Humanité y qui tons résultent des proportions dans lesquelles ces trois principes générateurs se trouvent plus ou moins bien combinés avec les substances qu'ils s'assimilent dans les milieux où ils vivent. » Il s'arrêta , se frappa le front, et médit: — « Singulier fait! Tous les grands hommes dont j'ai vu les portraits, ont le col court. Peut-être la nature veut-elle que, chez eux , le cœur soit plus près du cerveau. » Puis il reprit : De là , procède un certain ensemble d'actes qui compose l'exîs-

tence sociale. A l'homme de Muscle y l'Action oa la Force; à l'homme de Cœur ^ la Foi; à l'homme de Gerreau^ le Génie. Mais^ ajoata-t-il tristement y au Génie ^ les Nuées du Sanctuaire ^ à Dieu seul , la Clarté. »

Bonc y suivant ses propres définitions y Lambert fut tout cœur et tout cerveau.

Pour moi, l'enfance de son intelligence s'est scindée en trois phases.

Soumis y dès l'enfance y à une précoce activité due sans doute à quelque maladie ou à qodqiie perfection de ses organes ; dès l'enfance, ses forces se résumèrent par le jeu de les sens intérieurs et par une surabondante production de fluide nerveux. Homme d'idées, il lui fallut étancher la &oif de son cerveau qui voulait s'assimiler toutes les id[éc8. De là , ses lectures ; et, de ses lectures , ses réflexions qui loi donnèrent le pouvoir de réduire les choses â leur plus simple expression , de les absorber en lui -même, pour les y étudier dans leur essence. Les bénéfices de cette magnifique période, accomplie chez les autres hommes après de longues études seulement , échurent donc à Lambert pendant son enfance coiporelie , enfance heureuse , enfance colorée par les studieuses fdiicités du poète. Le terme où

108 iTUDES PHILOSOPHIQCIS.

arrivent la plupart des cerveaux fat le point d'où le sien devait partir un jour à la recherche de quelques nouveaux mondes d'intelligence. Là , sans le savoir encore y il s'était créé la vie la plus exigeante^ et^ de toutes^ la plus avidement insatiable. Pour exister^ ne lui fallait-il pas jeter sans cesse une pâture a l'ahyme qu'il avait ouvert en lui? Semblable à certains êtres des régions mondaines, ne pouvait- il pas périr faute d'alimens pour d'excessifs appétits trompés? N'était-ce pas la débauche importée dans l'ame, et qui devait la faire arriver, comme les corps saturés d'alcohol , à quelque combustion instantanée? Cette première phase cérébrale me fut inconnue. Aujourd'hui seulement, je puis m'en expliquer ainsi les prodigieuses fructifications et leseffet^. Lambert avait alors treize ans. Je fus assez heureux pour assister aux premiers jours du second âge. Alors , Lambert , et cela le sauva peut-être , tomba dans toutes les misères de la vie collégiale , et y dépensa la surabondance de ses pensées. Après avoir passé des choses à leur expression pure , des mots à leur substance idéale , de cette substance à des principes y après avoir tout abstrait , il aspirait , pour vivre , à d'autres créations intellectuelles. Dompté par les malheurs du collège et par

les crises de sa Tie physique ^ il demeura méditatif, devina les sentimens^ entreTitde nou- Telles sciences, yéritables masses d'idéesl Arrêté dans sa course , et trop faible encore pour contempler les sphères supérieures , il se contempla intérieurement . Il m'offrit alors le combat de la pensée réagissant sur elle-même et cherchant à surprendre les secrets de sa nature, comme un médecin qui étudierait les progrès de sa propre maladie. Dans cet état de force et de faiblesse, de grâce enfantine et depuissance sorhnniaine, Louis Lambert est l'être qui m'a donné l'idée la plus poétique et la plus yraie de la créature imaginaire que nous appelons un 9nge, en exceptant toutefois une femme dont je Tondrais dérober au monde le nom , les traits , la personne et la Tie, afin d'avoir été seul dans le secret de son existence , et pouToir lenseTelir au fond de mon cœur.

La troisième phase dut m'échapper . Elle commençait lorsque je fus séparé de Louis qui ne sortit du collège qu'à l'âge de dix-huit ans, Tcrs le milieu de l'année 1815. Il aTait alors perdu son père et sa mère depuis euTiron six mois. Ne rencontrant personne dans sa famille aTCC qui son ame , tout expansiTC , mais toujours comprimée depuis notre séparation , pût sympa*

110 ÉTVDBS FBILOSOnUQUES.

thiser^ il te réfugia chez son oncle , aommé soa tuteur, et qui, chassé de sa cure en sa qualité de prêtre assermenté, était venu demeurer à Blois. Louis y séjourna pendant quelque temps. Dé-* Toré bientôt par le désir d'achever des études qu'il dut trouver incomplètes , il vint à Paris pour revoir madame de Staël, et pour puiser la science à ses plus hautes sources. Le vieux prêtre ayant un grand faible pour son neveu , laissa Louis libre de manger son héritage pendant un séjour de trois années à Paris, quoiqu'il y vécût dans la plus profonde misère ; car cet héritage consistait en quelques milliers de francs. Il revint à Blois vers le commencement de l'année 1820, chassé de Paris parles souffrances qu'y trouvent les gens sans fortune. Pendant son séjour à Paris , il dut être souvent en proie à des orages secrets, à ces horribles tempêtes de pensées par lesquelles tous les artistes sont agités, s'il faut en juger par le seul fait dont son oncle ait gardé la mémoire, et par la seule lettre que le bonhomme ait conservée de toutes celles que lui écrivit à cette époque Louis Lambert , et qui fut gardée peut-être parce qu'elle était la dernière et la plus longue de toutes.

Voici d'abord le fait. Louis se trouvait un jour 9 au Théâtre-Français , placé sur une ban-

tOmS KAMBSRT. 111

qoette des secondes galeries , près d'un de ces piliers entre lesquels sont les troisièmes loges. En se levant pendant le premier entr'acte, il vit nne jeane femme qni Tenait d'arriver dans la loge Toisine. La vue de cette femme ^ jeune et belle, bien mise , décolletée peut-être , et accompagnée d'nn amant pour lequel sa figure s'animait de toutes les grâces de l'amour , produisit sur l'ame et les sens de Lambert un efiPet si cruel, qu'il fut obligé de sortir de la salle. S'il n'eut pas profité des dernières lueurs de sa raison , qui , dans le premier moment de cette brûlante passion, ne s'éteignit pas complètement, il aurait pent-ètre succombé au désir presque invincible qu'il ressentit alors , de tuer le jeune bomme auquel s'adressaient les regards de cette femme. M'était-ce pas , dans notre monde de Paris , un éclair de l'amour du Sauvage qui se jette sur la femme comme sur sa proie , un effet d'instinct bestial joint à la rapidité des jets presque lumineux d'une ame comprimée sous la masse de ses pensées ? Enfin n'était-ce pas le coup de canif imaginaire ressenti par l'enfant, devenu chez l'homme le coup de fondre de son besoin le plus impérieux , l'amour ?

maintenant voici la lettre dans laquelle se peint l'état de son ame frappée par le spectacle

m ÉTTT0E8 PHILOSOPHIQUES*

de la Giyilisation parisienne. Son cœur fut sans doute constamment froissé dans ce gon£Pre d'égoîsme y et son ame dut toujours y pâtir. Il n'y rencontra peut-être ni amis pour le consoler, ni ennemis pour donner du ton à sa vie. Contraint de yiTre sans cesse en lui-même , et ne partageant avec personne ses exquises jouissances ^ peut-être voulut-il résoudre l'œuvre de sa destinée par l'extase et rester sous une forme prèsquevégétale, commeun anachorètedespremiers temps de l'Église , en abdiquant ainsi l'empire du monde intellectuel. La lettre semble affirmer ce projet dont les âmes grandes se sont éprises à toutes les époques de rénovation sociale; mais cette résolution n'est-elle pas alors pour certaines d'entr'elles l'effet d'une vocation? Ne chercbent^elles pas à concentrer leurs forces dans un long silence, afin d'en sortir propres à gouverner le monde soit par la Parole , soit par F Action? Certes, Louis avait dû beaucoup souffrir,recueillir bien de l'amertume parmi les hommes , ou presser la société par quelque terrible ironie , sans pouvoir en rien tirer , pour jeter une aussi vigoureuse clameur ; pour arriver, lui pauvre,au désir que la lassitude de la puissance et de toute chose a fait accomplir à certains souverains. Peut-être aussi venait-il achever dans la

lOOn LAMSmtLT, 113

solitade quelque ^ande œuTits qui flottait en* cose indécise dans son cenrean. Qui ne le croi* rait Tolontiers en Usant ce fragment de ses pensées ofù se trahissent les combats dont son ame était le théâtre au moment où cessait pour lui la jeunesse^ où commençait à éclore la nerveuse faculté de produire à laquelle auraient été dues les œuvres de l'homme. Cette lettre est en rapp<vt aTCC l'arenture arrivée au théâtre. Le fait et l'écrit s'illuminent réciproquement. L*ame et le corps s'étaient mis an même ton. Cette tempête de doutes et d'affirmations , de nuages et d'éclairs, qui laisse échapper souvent la fondre, jette assez de lueurs sur la troisième époque de son éducation moraïe pour la faire comprendre en entier. £n lisant ces pages écrites au hawtà, prises et reprises murant les caprices de la rie paririeiHie, ne semble-t-il pas voir un chêne pendant le temps on son accroissement intérieur fui orerer sa jolie peau rerte , le couvre de rugosités, de fissures , et où se prépare sa forme majestoeuse , si toutefois le tonnerre du ciel on la hache de l'homme le respectent. A cette lettre, finira donc, pour le penseur comme pour le poète , cette enfance grandiose , et cette jeunesse incomprise. Enfin , là se termine le contour de ce germe moral dont les philosophes de^

LE LITRE MTSTIQUB. T. I. 10

Tront reg^tter les frondaisons atteintes par la gelée dans leurs bourgeons y dont ils devront plenrer les flenrs écloses peut-être , en des régions plus élevées que ne le «ont les plus hauts lieux de la terre.

Paris, septembre-noTembre 1819. ^^

Cher oncle , je vais bientôt quitter ce pays ok je ne saurais vivre. Je n'y vois aucun homme aimer ce que j'aime , s'occuper de ce qui m'occupe, s'étonner de ce qui m'étonne. Forcé de me replier sur moi-même , je me creuse et souffre. La longue et patiente étude que je viens de faire de cette société donne des conclusions tristes où le doute domine. Ici le point de départ en tout est l'argent , il faut de l'argent y même pour se passer d'argent; mais quoique ce métal soit nécessaire à qui veut penser tranquillement y je ne me sens pas le courage d'en faire l'unique mobile de mes pensées. Pour amasser une fortune , il faut choisir un état ; en un mot , acheter par quelque privilège de position ou d'achalandage, par un privilège légal ou fort habilement créé, le droit de prendre chaque jour, dans la bourse d'autrui, une somme assez mince qui chaque année produit

un petit capital^ leqnel par dix années donne à peine quatre ou cinq mille francs de rente quand un homme se conduit honnêtement. En qninae ou seize ans^ après son apprentissage^ l'ayoné , le notaire , le marchai^d , tous les tra- Tailleurs patentés ont gagné du pain pour leurs vieux jours. Je ne me suis sentipropre à rien en ce genre. Je préfère la pensée à l'action , une idée à une affaire^ la contemplation au mouvement. Je manque essentiellement de la constante attention nécessaire à qui veut faire fortune. Toute entreprise mercantile^ toute obligation de demander de l'argent à autrui me conduirait à mal 9 et je serais bientôit ruiné. Si je n'ai rien ^ au moins ne dois-je rien en ce moment. Il faut matériellement peu à celui qui vit pour ao^ complir de grandes choses dans l'ordre moral ^ mais quoique vingt sous par jour puissent me sufi&re^ je ne possède pas la rente de cette oisiveté travailleuse. Si je veux méditer ^ le besoin me ehassehors du sanctuaire où se meut ma pensée. Que vais-je devenis? La misère ne m'effraie pas. Si l'on n'emprisonnait , si. l'on ne flétrissait 9 si l'on ne méprisait point les mendians y jem^idierais pour pouvoir résoudre à mon aise les problèmes dont je suis occupé. Mais cette sublime résignation qui ne considère plus le

116 ÉTUDES MIUM0FUQCE8.

oorpt el rend la pensée sooveraiae, ne servirait à rien ; il faut encore de Tarant pour seJivrer à certaines expériences; sans cela j'eusse accepté l'indigence apparente d'un penseur qui possède la terre et le ciel. Pour être (jprand dans la misère, il suffit de ne jamais s'arilir. Or l'homme qui combat et souffire en marchant vers un nol^but, présente certes un beau spectacle. Mais ici , qui se sent la force de lutter ? On escalade des rochers , on ne peut pas toujours piétiner dans la boue. Ici tout décourage levol en droite ligne d'un esprit qui tend à TaTenir. Je ne me craindrais pas dans une grotte au désert , et je me crains ici : au désert , je serais avec moi*méme sans distraction ; ici , lliOHUfne éprouva une foule de besoins qui le rapeliasent. Quand vous êtes sorti rêveur ^ préoccupé , la voie du pauvre vous rappelle an milieu de ce monde de faim et de soif, en vous demandant l'aumône. Il faut de l'argent pour se promener! Les organes sont incessamment Catiguéspardesri^is et ne se reposent jamais. La nerveuse disposition du poète est ici sans cesse ébranlée, et ce qui doit faire sa gloire devient son tourment , son imagination y est sa plus cruelle ennemie. Ici l'ouvrier blessé , l'indigente en couches, la fille publique devenue malade.

LOUIS LAVBERT. 117

VetaÊemi abandoniié^ le vieillard infirme^ les viees^ le crime ftH-néme trouvent un asile et des soins } tandis qse le monde est impitoyable pour l'inTenleur , pour tout homme qui médite. Ici tout doit avoir un résultat immédiat , réel ; l'on s'y moque des essais d'abord infructueux qui peuvent mener aux plus grandes déeouvertes , et Feu n'y estime pas cette étude constante et profonde qui veut une longue concentration <^ forces. L'État pourrait solder le talent^ comme il solde la baïonnette , mais il tremble d'être trompé par l'homme d'intelligence ^ comme si l'on pouvait long-temps contrefaire le génie! Ah y mou onele^ quand on a détruit les solitudes conrentuelles^ assises au pied des monts , sous des ombrages verts et silencieux^ ne devaiton pas construire des hospices pour les âmes souffirantes dont une seule pensée engendre le mieax des nations ^ ou prépare les progrès d'une science?

ao Septembre.

Fétnde m'a conduit ici , vous le savez ; j'y ai trowé des hommes vraiment instruits , étonnans pour la plupart; mais l'absence d'unité

lis trtVES FHlUMOPSIQVIfi.

dans les travaux scientifiques annule presque tous les efibrts. Ni^ l'enseignement ni la science n'ont de chef. Vous entendez un professeur prouver au Muséum que celui de la rue Saint- Jacques TOUS a dit d'absurdes niaiseries^ et l'homme de l'école de Médecine soufflette celui du collège de France. A mon arrivée je suis allé entendre un écrivain auquel l'opinion publique accorde un talent incisif et sonore^ je l'ai trouvé disant à cinq cents jeunes gens que Corneille est un génie vigoureux et fier^ Racine élégiaque et tendre^ Molière inimitable, Voltaire éminemment spirituel , Bossuet et Pascal désespérément forts. Un professeur de philoso^ phie devient illustre , en disant comment Platon est Platon. Un autre fait l'histoire des mots sans penser aux idées.Gelui~ci vous explique Eschyle, celui-là vous prouve que les communes étaient les communes. Ces aperçus nouveaux et lumineux, paraphrasés pendant quelques heures constituent le haut enseignement qui doit faire faire des pas de géant aux connaissances humaines. Si le gouvernement avait une pensée, je le soupçonnerais d'avoir peur des supériorités réelles qui, réveillées, mettraient la société sous le joug d'un pouvoir intelligent. Les nations iraient alors trop vite ; et les professeurs

sont cbargés de faire des sots. Comment expliquer autrement un professorat sans méthode^ sans une idée d'avenir ? L'Institnt pouvait être le grand gouyernement du monde moral et intellectael ; mais il a été récemment brisé par sa constitution en académies séparées. La science humaine marche donc sans guide y sans système 9 et flotte an hasard , sans s'être tracé de route. Ce laisser-aller , cette incertitude existe en politique comme en science. Dans Tordre naturel 9 les moyens sont simples, la fin est grande et merreilleuse ; ici , dans la science comme dans le gouyernement , les moyens sont immenses y la fin est petite. Cette force qui y dans la nature , marche d'un pas égal et dont la somme s'ajoute perpétuellement à elle-même ^ cet k-\k qui produit tout y est destructif dans la société. La politique actuelle opposeles unes aux autres y les forces humaines pour les neutraliser , au lieu de les combiner pour les faiire agir dans un but quelconque. £n s'en tenant à l'Europe , depuis César jusqu'à Constantin , de Constantin au sauvage Attila , des Huns à Charlemagne , de Charlemagne à Léon X ^ de Léon X à FUUppe n , de PhUippe U à Louis XIV , de Venise à l'Angleterre 9 de l'Angleterre à Napoléon, de Napoléon à l'Angleterre y je ne vois

IJO tTUn» MBMMffSIQIJBS.

amiMine frdté dans ht politique^ et ton afs^itatioii ooMtante n'a prœoré nul progrès. Les aations témoignent de lenr graodear par de» menu-r mens, ou de leur bonheur par le bien-être individnel. Les mimumen» modernes Talent-its les anciens? j'en donte. Les arts <|m participent plos immédiatem^At de Fhomm« indâridoei^ les produetioBs de son géme ou de sa main ont pea gagné. Les jouissances de Locallos yalaient bî^i cdiles de Samuel Bernard , de Beauj<m on dn roi de Bayière. Enfin , la longévité humaine a pmLn. Peur qui veut être de bonne foi , ri^i n'a donc changé : l'homme est le même. La force est toujour»son unique loi, lesneeèasa sa seule sagesse. Jésus-Christ , Mahomet cm Luther, n'ont feit que coteirer différemment le eerolç dans lequel les jeunes nations ont fait leurs éyolution»^ Nulle politique n'a empêché laciTiKsation, ses richesses, ses mœurs, son oon* trat Mitre les forts contre les foibles, ses idées et ses Toloptés d'aller de Memphia à Tyv ,- de Ty r à Bàlfoek , de Tedmor à Garthage , de € artliage i Rome , de Rome à Constantinople, de Goi^tanr tinople à Venise , de Venise en Espagne , d'Espagne en Angleterre, sans que nul vestige existe de Memplns , de Tyr, de Carthage, de Rome, de Venise ni de Madrid. L'es«

LOVIB lAHRRT* 131

prit de ces grands corps s'est envole. Nul ne s'est préservé de la ruine , et n'a su cet axiome : Quand V effet produit n'est plus en rapport mvee sa cause, il y a désorganisation. Le gébie le plus subtil ne peut découvrir aucune liaison entre ces grands faits sociaux. Aucune théorie politique n'a vécu. Les gonvernemens passent comme les hommes , sans se transmettre aucun enseignement ^ et nul système n'engendre un système plus parfait. Que conclure de la politique y quand le gouvernement appuyé sur Dieu a péri dans l'Inde et en Egypte ; quand le gouvernement dn sabre et de la thiare a passé; quand le gouvernement d'un seul est mort ; quand le gonvemement de tons n'a jamais pu vivre; quand aucune conception de la force int^ligentielle, appliquée aux intérêts matériels n'a pu durer y et que tout est à refaire aujourd'hui comme à toutes les époques où l'homme s'est écrié : Je sooffire ! Le Gode que l'on regarde comme la plus bdie œuvre de Napoléon, est l'œuvre la plus draconienBe que je sache. La divisibilité territoriale poussée à l'infini y dont elle a consacré le principe par le partage des biens y doit engendrer l'abâtardissement de la nation, la mort des arts et eelle des sciences. Le sol trop divisé se cnhive en céréales y en petits végétaux , les fo-

laa tTCDES FULOSOPflIQCIES.

rets et partant les cours d'eau disparaissent ; Tienne une inyasion , le peuple est écrasé ^ car il a perdu ses grands ressorts en perdant ses chefs. £t Toilà l'histoire des déserts. La politique est donc une science sans principes arrêtés^ sans fixité possible^ elle est le génie du moment^ l'application constante de la force y suivant la nécessité du jour. L'homme cpi verrait à dix: siècles de distance mourrait sur la place publique, chargé des imprécations du peuple; ou serait, ce qui me semble pis, flagellé par les mille fouets du ridicule. Les nations sont des individus qui ne sont ni plus sages ni plus forts que ne l'est l'homme ^ et leurs destinées sont les mêmes. Réfléchir sur celui-ci , n'est-ce pas s'occuper de celles-là ? Au spectacle de cette société sans cesse tourmentée dans ses bases comme dans ses effets , dans ses causes comme dans son action , chez laquelle la philanthropie est une sublime erreur^ et le progrès un non-sens , j'ai gagné la confirmation de cette vérité : que la ivie est en nous ^ et non au dehors; que s'élever au-dessus des hommes pour leur commander ^ est |e rôle agrandi d'un régent de classe ; et que les hommes assez forts pour monter jusqu^à la ligne où ils peuvent jouir du coup-d'œil des mondes y ne doivent pas regarder a leurs pieds.

lOVIS LAMBERT. 123

5 Novembre. ■

Je "Suis assurément occupé de pensées graves^ je marche à certaines découTcrtes, une force iiiTincible m'entraîne vers une lumière qui a brillé de bonne heure dans les ténèbres de ma TÎe morale; mais quel nom donner à la puissance qui me lie les mains^ me ferme la bouche y et m'entraîne en sens contraire à ma vocation? Il faut quitter Paris ^ dire adieu aux livres des bibliothèques^ à ces beaux foyers de lumière^ à ces savans si complaisans , si accessibles , à ces jeunes génies avec lesquels j'aurais pu marcher. Qui me repousse? Est-ce le Hasard? Est-ce la Providence ? Les deux idées que représentent ces mots sont inconciliables. Si le Hasard n'est pas , il faut admettre le Fatalisme , ou la coordonna tion forcée des choses soumises à un plan < général. Alors pourquoi résisterions-nous ? Si l'homme n'est plus libre , que devient l'échafaudage de sa morale ? Et s'il peut faire sa destinée^ s'il peut par son libre arbitre arrêter l'accomplissement du plan général, que devient Dieu ? Pourquoi suis-je venu? Si je m'examine, je le sais : je trouve eu moi des textes à développer. Mais alors pourquoi possédé-je d'énormes facultés sans pouvoir en user ? Si mon supplice

124 ÉTUDES FHILOaOFHIQVES.

serrait àquelqae exemple, je le concevrais ; mais non , je souffre obscurément. Ce résultat est aussi providentiel que peut l'être le sort de la fleur inconnue qui meurt au fond d'une forêt vierge sans que personne en sente les parfums ou en admire l'éclat. De même qu'elle exhale vainement dans la solitude ses odeurs ^ j'enfante ici dans un grenier des idées sans qu'elles soient saisies. Hier, j'ai mangé du pain et des raisins le soir, devant ma fenêtre, avec an jeune médecin nommé Meyraux. Nous avons causé comme des gens que le malheur a rendus frères , et je lui ai dit : «c — Je m'en vais , vous restes, prenez mes conceptions et développez-les ? — Je ne le puis , me répondit-il avec une amère tristesse, ma santé trop faible ne résistera pas à mes travaux , et je dois mourir jeune en combattant la misère. » Nous avons regardé le ciel, en nous pressant les mains. Nous nous sommes rencontrés au Cours d'Anatomie Comparée et dans les galeries du Kiiséam, amenés tous deux par une même étude, l'unité de la composition zoologique. Chez lui , c'était le pressentiment du génie eavoyé pour ouvrir une nouvelle route dans les friches de l'intelligence^ chez moi, c'était déduction d'un système général. Ma pensée est de déterminer les

ILOmS LAHBBIT. 125

rapports réels qui peavost exister entrel'homme et Bien. N'est-oe pas une nécessité de l'époque? Sans de hautes certitudes , il est impossible de mettre un mors à ces sociétés que Tesprit d'examen et de discussion a déchaînées et qui <»ient aujourd'hui : — Menei&-uous dans une Toie où nous marcherons sans rencontrer des abymes I Vous me demanderez ce que l'anatomie comparée a de commun arec une question aussi grave pour l'ayenir des sociétés. Ke faut-il pas seconTaincre que l'homme est le but de tous les moyens terrestres pour se demander s'il ne sera le moyoi d'aucune fin? Si l'homme est lié à tout , n'y a-t*-il rien au-^dessus de lui , à quoi il se lie à son tour ? S'il est le terme des transmu-* tations inexpliquées qui montent jusqu'à lui^ ne doit-il pas être le lien entre la nature visible et une nature invisible ? L'action du monde n'est paa absurde y elle aboutit à une fin , et cette fin ne doit pas être une société constituée comme l'est la nôtre. Il se rencontre une terrible lacune entre nous et le ciel. En l'état actuel , nous ne pouvons ni toujours jouir^ ni toujours souf-* ftrir ; ne faut-il pas un énorme changement pour arriver au paradis et à l'enfer^ deux conceptions sans lesquelles Dieu n'existe pas aux yeox de la masse? Je sais qu'on s'est tiré d'af-

T. 1. Il

126 ÉTUDES PHILOSOFinQUKS.

faire en inyentant l'ame; mais j'ai quelqne répagnance à rendre Dien solidaire des lâchetés humaines, de nos désenchantemens, de nos dégoûts, de notre décadence. Puis comment admettre en nous un principe divin contre lequel un verre de rhum puisse prévaloir? comment imaginer des facultés immatérielles que la matière réduise, dont Fexercice soit enchaîné par un grain d'opium ? Gomment imaginer que nous sentirons quand nous seront dépouillés des conditions de notre sensibilité. Gomment Dieu périrait-il parce que la substance serait pensante ? L'animation de la substance et ses mille instincts , effets de ses organes , sont-ils moins inexplicables que les effets de la pensée ? Le mouvement imprimé aux mondes n'est -il pas suffisant pour prouver Dien sans aller se jeter dans les absurdités dont notre orgueil a été le principe? Qued'une façon d'être périssable^ nous allions après nos épreuves à une existence meilleure , n'est-ce pas assez pour une créature qui ne se distingue des autres que par un instinct plus complet ? S'il n'existe pas, en morale, un principe qui ne mène à l'absurde y ou ne soit contredit par l'évidence, n'est-il pas temps de se mettre en quête des dogmes écrits au fond de la nature des choses ? Ne faudrait-il pas retour-

L0DI8 LAKBERT. 127

ner la science philosophique ? Nous nous occupons très peu du prétendu néant qui nous a précédés ^ et nous fouillons le prétendu néant qui nous attend. Nous faisons Dieu responsable de l'ayenir . et nous ne lui demandons aucun compte du passé. Cependant il est aussi nécessaire de savoir si nous n'avons aucune racine dans l'antérieur , que de savoir si nous sommes soudés au futur. Nous n'avons été déistes ou athées que d'un côté. Le monde est-il éternel ? le monde est-il créé ? Nous ne concevons aucun moyen terme entre ces deux propositions. L'une est fausse^ l'autre est vraie , choisissez. Quel que soit votre choix , Dieu^ tel que notre raison se le figure doit s'amoindrir^ ce qui équivaut à sa négation. Faites le monde éternel^ la question n'est pas douteuse^ Dieu l'a subi. Mais supposezle créé ^ Dieu n'est plus possible. Gomment est-il resté toute une éternité sans savoir qu'il aurait la pensée de créer le monde ? Gomment n'en saitil point par avance les résultats ? D'où en a-t-il tiré l'essence 7 de lui nécessairement. Si le inonde sort de lui, comment admettre le mal? Si le mal est sorti du bien, vous tombez dans l'absurde. S'il n'y a pas de mal , que deviennent les sociétés avec leurs lois ? Partout des précipices ! partout un abyme pour la

138 tTCDBS PfllLOSOniQVBS.

raison ! Il est donc une science sociale à refaire en entier. Écoutez , mon oncle f tant qu'un beau génie n'aura pas rendu compte de l'inégalité patente des intelligences, le sens général de l'humanité y le mot Dieu sera sans cesse mis en accusation , et la société reposera sur des sables mouvans. Le secret des différentes zones morales dans lesquelles transite l'homme ^ se trouvera dans l'analyse de l'animalité tout entière. L'animalité n'a , jusqu'à présent , été considérée que par rapport à ses différences , et non dans ses similitudes , dans ses apparences organiques et non dans ses facultés. Les facultés animales perfectionnent de proche en proche y suivant des lois à rechercher. Ces facultés correspondent à des forces qui les expriment ^ et ces forces sont essentiellement matérielles , divisibles. Des facultés matérielles! songez à ces deux mots. N'est-ce pas une question aussi insoluble que l'est celle de la communication du mouvement à la matière , abyme encore inexploré , dont le systène de Newton a plutôt déplacé que résolu la difficulté? Enfin la combinaison constante de la lumière avec tout ce qui est sur la terre , veut un nouvel examen du globe. L'animal du même genre n'est plus le même sous la torride , dans llnde ou dans le

Nord. Ettire la verticalité et l'obHqtitté des rayoM solaires^ il se développe une natixre dissemblable et pareille^ qui^ la même dans SOÀ principe, ne se ressemble ni en deçà ni au delà dans ses résultats. Le phénomène qui crève nos yeux dans la comparaison des papillons du Bengale et des papillons d'Europe est bien plus grand encore dans le monde moral. H faut un angle £acial déterminé^ une certaine quantité de plis cérébraux pour obtenir Alexandre, Newton , Napoléon^ Laplace ou Mozart. La vaHée sans soleîl donne le crétin. Tirez vos conclusions. Pourquoi ces différences dues à la distillation plus ou moins heureuse de la lumière par Phomme? Ces grandes masses humanitaires souffrantes, plus ou moins actives, plus ou moins nourries, plus ou moins éclairées, constituent des difficultés à résoudre , et qui crient contre Sien. Pourquoi, dans l'extrême joie, voulonsnous toujours quitter la terre? pourquoi l'envie de s'élever, dont toute créature est saisie ? Le moirrement est une grande ame donc l'alliance avec la matière est tout aussi difficile à expliquer que la pensée. Aujourd'hui la science est une, il est impossible de toucher à la poHtique sans s'occuper de morale , et la morale tient à toutes

les fjuestions scientifiques. Il me semble que nous

laO ItTEDES PHILOSOPHIQUES.

sommes à la veille d'une grande bataille humaine. Les forces sont là ; seulement^ je ne Tois pas de général.

a 5 NoTembre.

Croyez-moi^ mon oncle ^ il est difficile de renoncer sans douleur à la vie qui nous est propre ^ et je retourne à Blois avec un affreux saisissement de cœur. J'y mourrai en emportant des vérités utiles! Aucun intérêt personnel ne dégrade mes regrets. La gloire est-elle quelque chose à qui croit pouvoir aller dans une sphère supérieure? Je ne suis pris d'aucun amour pour la syllabe Lam et la syllabe bert. Prononcées avec vénération ou avec insouciance sur ma tombe , elles ne changeront rien à ma destinée ultérieure. Je me sens fort, énergique, et pourrais devenir une puissance -, je sens en moi une vie si lumineuse qu'elle poiurrait animer un monde , et je suis enfermé dans une sorte de minéral, comme y sont peut-être effectivement les couleurs que vous admirez au col des oiseaux de la presqu'île indienne. Il faudrait embrasser tout ce monde , l'étreindre pour le refaire. Mais ceux qui l'ont ainsi étreint et refondu , n'ont-

LOUIS LAMBSBT. 131

ils pas commencé par être na rouage de la maclune ? Moi , je serais broyé. A Mahomet le sa^ bre y à Jésus la croix , à moi la mort obscure. Demain à Blois , et quelques jours après dans un cercueil. Savez-vous pourquoi ? Je suis revenu à Swedenborg. Quelque obscurs et diffus que soient ses livres ^ il s'y trouve les élémens d'une conception sociale grandiose. Sa théocratie est sublime , et sa religion est la seule que puisse admettre un esprit supérieur. Lui seul fait toucher à Dieu^ il en donne soif. 11 a dégagé la majesté de Dieu de ses langes. Il l'a laissé là où il est , en faisant graviter autour de lui les créations innombrables et les créatures par des transformations successives qui sont un avenir plus immédiat , plus naturel que ne l'est l'éternité catholique. Il a lavé Dieu du reproche que lui fout les âmes tendres sur la pérennité des vengeances qui doivent punir les fautes d'un instant , système sans j ustice et sans bonté. Chaque homme peut savoir s'il lui est réservé d'entrer dans une autre vie , et si ce monde a un sens. Cette expérience^ je vais la tenter. Cette tentative peut sauver le monde , aussi bien que la croix de Jérusalem et le sabre de l'Alcoran. L'un et l'autre sont fils du désert. Des trente-trois années de Jésus ^ il n'en est que deux de connues^

192 ÉTDDI6 PIIEeBOnfQVBS.

sa Tie gikneieiMe a préparé sa yie glorieuse. A moi aqssi il me faut le désert ! n

Malgré les difficultés de Fentreprise^ j'ai cra deroir essayer de peindre la jeaoesse de Lambert , cette yie cacbée à laquelle je suis redevable des seules bonnes heures et des seuls sourenirs agréables de mon enfance. Hormis ces deux années^ je n'ai eu que troubles et ennuis. ^ pk» tard le bonheur est renu^ mon bonheur fut t6«ijours incomplet. J'ai été très difFus , sans doute 3 mais faute de pénétrer dans l'étendue du cœur et du cerveau de Lambert , deux mots qui représentent imparfaitement les modes infiyiis de sa vie intérieure , il serait presque impossible de comprendre la seconde partie de son histoire intellectuelle , également inconnue et au monde et à moi , mais dont il m'a été permis d'entrevoir , pendant quelques heures, l'occulte dénouement. Ceux auxquels ce livre ne sera pas encore tombé des mains , comprendront , je Fespère , les événemens qui me restent à raconter, et^jui forment en quelque sorteune seconde exis^ tence à cette créature , pourquoi ne (firais-je pan à cette création! en qui tout devait être extraordinaire.

Quelques jours après son arrivée à Blois,

LODIt LAHBBRT. 133

Louis fat mené par son oncle , qui était très désireux de lui procurer des distractions ^ daas Fone des maisons où il allait habituelleraent passer la soirée. Ce pauvre prêtre se trourait dans cette TÎUe dévote comme un véritable lépreux. Personne ne se souciait de recevoir on révolutionnaire , un assermenté. Sa société consistait donc en quelques personnel de l'opinion dite alors libérale , patriote ou constitutionnelle, cbez lesquelles il se rendait potir faire sa partie de whist ou de boston. Pendant cette soirée , Louis vit une jeune personne que sa position forçait à rester dans cette société réprouvée par les gens du grand monde , man dont la fortune était assez considérable pour faire supposa que, plus tard, elle pourrait contracter une alliance dans la haute arîsUn eiatîe du pays.

Had^nosselle Pauline de Villaioix se trouvait seule héritière des richesses amassées par soù grand-père, un juif, nommé Salomon, qui, contrairement aux usages de sa nation , avait ^Krasé dans sa vieillesse une femme de la religion catholique. 11 eut un fils élevé dans la communion de sa mère. A la mort de son père, le jeune Salomon acheta, suivant l'expression du temps, une savonnette a vilain , et fit ériger

134 ÉTUDES PBnOMFHIQUSS.

en baronie la terre de Yillenoix dont il prit le nom. n était mort sans avoir été marié , mais en laissant une fille naturelle à laquelle il arait légué la plus grande partie de sa fortune, et notamment sa terre de Yillenoix. Un de see oncles , M. Joseph Saloraon , fat nommé , par M. de Yillenoix, tuteur de l'orpheline. Ce vieux juif avait pris une telle affection pour sa pupille , qu'il paraissait vouloir faire de grands sacrifices afin de la marier honorablement. Mais l'origine de mademoiselle de Yillenoix et les préjugés que l'on conserve en province contre les juifs ^ ne lui permettaient pas , malgré sa fortune et celle de son tuteur, d'être reçue dans cette société tout exclusive qui s'appelle, à tort ou à raison , la noblesse. Cependant M. Joseph Salomon prétendait qu'à défaut d'un hobereau de province, sa pupille irait choisir à Paris un époux parmi les pairs libéraux ou monarchiques. Quant à son bonheur, le bon tuteur croyait pouvoir le lui garantir par les stipulations du contrat de mariage. Mademoiselle de Yillenoix avait alors vingt ans. Sa beauté remarquable , les grâces de son esprit étaient , pour sa félicité, des garanties moins éxjuivoques que toutes celles don nées par la fortune. Ses traits offraient dans sa plus grande pureté le caractère de la

L0VI8 LAHBBRT. 135

beauté juive , ces lignes ovales , si larges et si virginales , qui ont je ne sais quoi d'idéal et respirent les délices de l'Orient , l'azur inaltérable de son ciel , les splendeurs de sa terre ^ et les fabuleuses richesses de sa vie. Elle avait de beaux yeux voilés par de longues paupières garnies de cils épais et recourbés. Une innocence biblique animait son front. Son teint avait la blancheur mate des robes du lévite. Elle restait habituellement silencieuse et recueillie; mais ses gestes y ses mouvemens , témoignaient d'une grâce cachée , de même que ses paroles attestaient l'esprit doux et caressant de la femme. Cependant elle n'avait pas cette fraîcheur rosée, ces couleurs purpurines dont les joues de la femme sont décorées pendant son âge d'insouciance. Des nuances brunes, mélangées de quelques filets rougeâtres , remplaçaient dans son visage la coloration, et trahissaient un caractère énergique , une irritabilité nerveuse que beaucoup d'hommes n'aiment pas à trouver dans une femme , mais qui , pour certains autres , sont l'indice d'une chasteté de sensitive et de passions fières. Aussitôt que Lambert aperçut mademoiselle de Yillenoix, il devina l'ange caché sous cette forme. Alors les facultés dé son ame^ si grandes^ si fortes; sa pensée si vive^

18e ÉTUDES mlLOSOVBlQVES.

si exercée ; s» pente "vers l'extase , tout ^ qh lui^ serésolat par un amour sans bornes^ par le premier amour du jeune homme , passion déjà si rigoureuse chex les autres , mais que la riraoe ardeur de ses sens , ]i| nature de ses idées et son genre de vie durent porter a une puissance incalculable. Cette passion fut un abyme où le malheureux jeta tout, abyme où la pensée s'effraie de descendre, puisque la sienne si flexible et si acérée , s'y perdit . Là , tout est mystère ^ car tout se passait dans ce monde moral , clos pour la plupart des hommes, et dont il ayait oru deyiner les lois .

Lorsque le hasard me mit en relation ayec son oncle, le bonhomme m'introduisit dans la chambre habitée à cette époque par Lambert. Je Toulais y chercher quelques traces de ses ceuyres, s'il en ayait laissé. Là, parmi des papiersdontleyieillard respectait le désordre ayee cet exquis sentiment de douleur qui distingue les yieilles gens, je trouyai plusieurs lettres trop illisibles pour aToir été remises à mademoiselle de Yillenoix. La connaissance que je possédais de l'écriture de Lambert me permit, à l'aide du temps, de déchifir&r les hiéroglyphes de cette sténographie créée par l'impatience et par la frénésie de la passion. Emporté par ses

IWU I.AXBKBT. )37

senlîuMKis» il écsiwi sans s'apercevoir de l'imperfeçtioa des lignes trop leqtes à formuler sa pensée* U ayait dû être obligé de recopier ces esMÎs informes où souyeni les lignes se con-> fondaieiii; maispe^^-étre aossi craignait-il de ne pas donner à ses idées des formes asses déeerant^ , et , dans le commencement , s'y prenait^il à deux fois pour ses lettres d'amour. Quoi qu'il en soit , il a fallu toii^te l'ardeur de nuui«ulle pour sa mé moire , et l'espèce de fana** tisme que donne uqe eutreprise de ce genre^ pour deriner et rétabli rie sens des cinq lettres qui suivent. Ces papiers^ que je conserve avec une sorte de piété ^ sont les seuls témoignages matériels de son ardente passion. Mademoiselle de Yillenoix a sans doute détruit les véritables lettres qui lui furent adressées y fastes éloquens du délire qu'elle causa. La première de ces lettres , qui était évidemment ce qu'on nomme un brouillon , attestait par sa forme , par son ampleur , ces hésitations , ces troubles ducœnr, ces craintes sans nombre éveillées par l'envie de plaire , ces changemens d'expressions^ et ces incertitudes entre toutes les pensées^ qui assaillent un jeune homme écrivant sa première lettre d'amour : lettre dont on se souvient toujours y dont chaque phrase est le fruit d'une

138 £tu]iis rmiosoFnQVBs.

rêverie , dont chaque moi excite de longues contemplations^ où le sentiment le plus effiréné de tons comprend la nécessité des tonmnres les plus modestes ; et , comme un géant qui se courbe pour entrer dans une chaumière , se fait humble et petit pour ne pas cffirayer une ame de jeune fille. Jamais antiquaire n'a manié ses palimpsestes avec plus de respect que je n'en eus à étudier^ à construire ces monumens mutilés d'une souffirance et d'une joie si sacrées pour ceux qui ont connu la même joie et la même souffrance.

Mademoiselle^qnand yoos aurez lu cette lettre, si tontefois tous la lisez, ma yie sera entre tos mains ^ car je vous aime ^ et ^ pour moi , espérer d'être aimé^ c'est la TÎe. Je ne sais pas si d'autres n'ont points en tous parlant d'eux , abusé déjà des mots que j'emploie ici pour tous peindre l'état de mon ame. Croyez cependant à la Térité de mes expressions ? elles sont faibles mais sin^ oères. Peut-être est-ce mal d'aToner ainsi son amour? Oui y la Toix de mon cœur me conseil* lait d'attendre en silence que ma passion tous eût toDcbée^ afin de la déTorer, si les muets

140 ÉTQDBS PHILOSOPnQOIS.

témoignages roas en déplaisaient ; ou pour Texprimer plus chastement encore que par d'impuissantes paroles ^ si je trouvais grâce a Tosyeux. Mais^ après avoir long-temps écouté les délicatesses dont s'effraie un jeune cœur , j'ai obéi 9 en tous écrivant, à l'instinct qui arrache des cris inutiles aux mourans. J'ai eu besoin de tout mon courage pour imposer silence à la fierté du malheur et pour franchir les barrières que les préjugés mettent entre vous et moi. J'ai du comprimer bien des pensées pour vous aimer malgré votre fortune ! Enfin ^ pour vous écrire ne fallait-il pas affronter ce mépris que les femmes réservent souvent à des amours dont néanmoins elles écoutent l'aveu comme une flatterie de plus parmi c^es qu'elles reçoivent ou pensent ? Aussi faut-il s'élancer de toutes ses forces vers le bonheur , être attiré vers la vie de l'amour comme l'est une plante vers la lumière, et avoir été bien malheureux , pour •avoir vaincre les tortures , les angoisses de ces déiibératiôas secrètes où la raison nous démontre de mille manières la stérilité des vœux oaebés au fbml du cœur , et où cependant l'espérance nous fut tout braver. J'étais si heureux de tous admirer en silence , j 'étais si complètement abymé dans la contemplation de votre

LOVfS LAHBtàT. 141

beHe àrot, qu*en votfs voyafnt, je n'imaginais rien àa^ddà. Non , je â'afiTaiâ pas en^ core ^é vous {mrler^ si je n'aTais eàtendu anàôncer toîré départ. A quel suppliée un seni mot ni'at lÎTré ! Enfin mon chagtin m'a fait apprécier rétendue de mon attachemenft pour yoos : il est sans bornes. Mademoiselle , tous ne eomraitree jamais , dn moins je cïésireqiiejamais Toosn'éptoiifieii la doulenr eansée par la crainte de perdre le setd bonheur cprî soit éelos pour nous sur cette terre , le seul qui nous ait jeté quéfqaé lueur dans'l'obsburîté delà misète. Hier, féi selâti que ma rie n'était plus à moi , mâiîs en TOUS. 13 n'est plus pou^ moi qu'une femme dans le itionde , comitfe il n'est plus qu'une Seule pensée dans mon amé. Jen'one vous dire à quelfe alternative meréduitl'amour que j'ai pour roùs. Re Toulant vous devoir qu'à vous-même , je dois évKer de me présenter accompagné de tous \^ pQ^estiges dn malheuf : ne sont-ils pas ptùs stcîifn que ceux de la fortmie sur de nobliés âmes? J^c TOutf tairai dbnc bien des choses. Ot&y j'ai une idée trop belle de Famour, pour le corrompre ^ar des pensées étrangères à sa nature. Si mon ame est digne de la v^re , si ma vie est pure , votre cœur en aura quelque généreux pressentiment , et TOUS me comprendrez ! Il est dans

143 tTDOBS PHIL080FBIQCKS.

la destinée de rhomme de s'o&ir à celle qui le fait croire au bonheur ; mais votre droit est de refuser le sentiment le plus yrai^ s'il ne s'accorde pas avec les voix confuses de votre cœur : je le sais. Mais si le sort que vous me ferez doit être contraire aines espérances^ mademoiselle , j'invoque toutes les délicatesses de votre ame vierge, aussi bien que l'ingénieuse pitié de la femme ! Ah I je vous en supplie à genoux , brûlez ma lettre^ oubliez tout ! Ne plaisantez pas d'un sen~ timent respectueux et trop profondément empreint dans l'ame pour pouvoir s'en effacer. Brisez mon cœur , mais ne le déchirez pas ! Que l'expression de mon premier amour^ d'un amour, jeune et pur , n'ait retenti que dans un cœur jeune et pur ; qu'il y meure , comme une prière mentale va se perdre dans le sein deDieu ! Je vous dois de la reconnaissance. J'ai passé des heures délicieuses occupé à vous voir , m' abandonnant aux rêveries les plus douces de ma vie. Ne couronnez donc pas cette frêle et passagère félidté par quelque moquerie de jeune fiUe. Contentez-vous de ne pas me répondre, je saurai bien interpréter votre silence : vous ne me verrez plus. Si je dois être condamné à toujours comprendre le bonheur^ et à le perdre toujours ; si je suis, comme l'ange exilé, conservant le

UNJI8 tAMVKBT, 143

sentiment des délices célestes , mais sans cesse attaché dans nn monde de douleur y eh bien ! je garderai le secret de mon amonr , comme celui de mes misères. £t , adieu ! Oui , je vous confie à Dieu , que j'implorerai pour tous , à qui je demanderai de tous faire une belle vie ; car je ne tous quitterai j amais , même chassé de Totre cœur. Autrement , quelle valeur auraient les paroles saintes de cette lettre , ma première et ma dernière prière peut-être I Je mériterais mes angoisses si je cessais un jour de penser à Tons, de tous aimer ^ heureux ou malheureux !

Tons ne partez pas ! Je sais doiic aimé ! moi , pauvre être obscur. Ma chère Pauline , vous ne connaissez pas tonte la puissance du regard auquel je crois, et que vous m'avez jeté pour m'annolicer que j'avais été déjà choisi par vous, par vous jeune et belle, qui voyez tout à vos pieds. Pour vous faire comprendre mon bonheur , il faudrait vous raconter ma vie. Si vous m'eussiez repoussé, pour moi tout était fini. J'avais trop souffert. Oui , mon amou^ , ce bienfaisant et magnifique amour était un dernier e£Fbrt vers la vie heureuse dont mon ame avait soif, une ame

146 tTVDBS PHILOSOPHIQVSS.

déjà brisée par des trayaux inutiles ^ eonsainëe par des craintes qui me font douter de moi, rongée par des désespoirs qui m'ont souvent persuadé de mourir. Non ^ personne dans le monde ne sait la terreur que ma fatale imagination me cause à moi-même. Elle m'élève souvent dans les cieux^ et tout à coup me laisse tomber à terre d^une hauteur prodigieuse. D'intimes élans de force, quelques rares et secrets témoignages d'une lucidité particulière me disent parfois que je puis beaucoup. Alors j'enveloppe le monde par ma pensée , je le pétris , je le façonne ^ je le pénètre Je le comprends ou crois le comprendre ; mais soudain , je me réveille seul , et me trouve dans une nuit profonde, tout chétif; j'oublie les lueurs que je viens d'entrevoir , je suis privé de secours, et surtout sans un cœur où je puisse me réfugier ! Ce malheur de ma vie morale agit également sur mon existence réelle. La nature de mon esprit m'y livre sans défense aux joies du bonheur comme aux a £Preuses clartés de la réflexion. Alors, voyant avec une même lucidité les obstacles et le succès , suivant ma croyance du moment, je suis heureux ou malheureux. Ainsi , lorsque je vous vis , j'eus le pressentiment d'une nature angélique; je respirai l'air favorable a ma brûlante poitrine y puis , j'en-

LOUIS LAHBBBT. 147

teiadis en mol cette Toix qui ne trompe jamais , et qui m'ayertissait d'une yie heureuse. Mais apercevant aussi toutes les barrières qui nous séparaient, devinant pour la première fois les préjugés du monde , et les comprenant alors dans tonte l'étendue de leur, petitesse, les obstacles m'efi&ayèrent encore plus que la vue dn bonheur ne m'exaltait. Aussitôt , je ressentis cette réaction terrible par laquelle mon ame expansire est refoulée sur elle-même. Le sourire que vous aviez fait naître sur mes lèvres se changea tout à coup en contraction amère, et je tâchai de rester froid > pendant que mon sang bouillonnait, agité par mille sentimens contraires. Enfin, je reconnus cette sensation mordante* à laquelle vingt-trois années pleines de soupirs réprimés et d'expansions trahies ne m'ont pas encore habitué. £h bien^ Pauline ^ le^regar^} par lequel vous m'avez annoncé le bonheur a tout à coup réchaufie ma vie et changé mes misères en fâidtés. Je voudrais maintenant avoir souffert davantage. Mon amour s'est trouvé grand tout à coup. Mon ame était un vaste pays auquel man** quaient les bienfaits du soleil , et votre regard y a jeté soudain la lumière. Chère providence ! vous serez tout pour moi, pauvre orphelin qui n'ai d'autre parent que mon oncle. Vous serez

148 ÉTUDES F|lE|4)S[QPiUQV«8-

toute ma fomiUe, comme von9 êtes déjà ma seule lichesae , et le monde eaiier pour moi. Ne m'ave^-YOus pas jeté toute» Ie9fortune9 de l'homme par ce chaste ^ par ce prodigue, par ce timide regard ? Oui, vous m'ayez douné une oonfiauoo, une audace in croyables. Je puis tout maintenant. J'étais rerenu à Bloia, déQOuragéf Cinq ans d'études au milieu de Paris m'avaient montré le monde comme une prison. Je concevais des sciences entières et n'osais en parler. La gloire me semblait un charlatanisme auquel uoe ame vraiment grande ne devait pas se prét.er. lies idées ne pouvaient donc passer que sous la protection d'un homme assez hardi pomr luoutor sur les tréteau3(y et parler d'une voii^ bautd auv niais qu'il méprise. Cette intrépidité me manquait. J'allais, brisé par les arrêts de eette foule, désespérant d'en être jamais écoutée J'étais et trop bas et trop haut I Je dévorais met pensée* comme d'autres dévorent leurs bumiUatio9S< J'en étais arrivé à mépriser k seieuce., parée que je lui reprochais de ne rien «jouter aube»heur réel. Mais depuis hier, en nm tQut est changé. Pour voua, je couvoite les palmes de la gloire et tous les triomphes du taleuJk t Je veux^ eu apportant ma tête sur vos geuimii, y foire reposer tous les regards du moude^ comme j^

LOUIS LAHBBBT. U9

Tenx mettre dans mon amour toutes les idées , toos les pouvoirs ! La plus immense des renommées est un bien que nulle puissance ne peut créer. £h bien ! je puis^ si je le yeux , vous faire un lit de lauriers. Mais si les paisibles ovations de la science ne vous satisfaisaient pas Je porte en moi le glaive et la parole^ je saurai courir dans la carrière des hon neurs et de l'ambition , comme d'autress'y traînent! Parlea^PaulineJeseraitout ce que vous voudrez que je sols. Ma volonté de fer peut tout. Je suis aimé ! Armé de cette pensée, un homme ne doit-il pas faire tout plier devant lui. Tout est possible à celui qui veut tout. Sof es le prix du succès y et demain j'entre ealice. Pour obtenir un regard commecdui que vous m'avez jeté , je franchirais le plus profond des précipices. Vous m'avez expliqué les fabuleuses entreprises de la chevalerie , et les plus capricieux récits des Mille et une Nuits. Maintenant je crois aux plus fantasques exagérations de l'amour, et à la réussite de tout ce qu'entrepr^inent les prisonniers pour conquérir la liberté. Vous avez réveillé mille vertus endormies dans mon être : la patience^ la résignation/ toutes les forces du cœur y toutes les puissances de l'ame; je vis par vous , et ; pensée délicieuse^ pi)ur vous. Maintenant tout a un sens^ pour moi^

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dans cette vie y et je comprends même les Tanités delà richesse. Je me surprends à yerser tontes les perles de l'Inde à vos pieds Je me plais à vons Toir couchée^ ou parmi les plus belles fleurs, on sur le plus moelleux des tissns y et toutes les splendeurs de la terre me semblent à peine dignes de tous , en faveur de qui je voudrais pouvoir disposer des accords et des lumières que prodiguent les harpes et les étoiles dans les cieux. Pauvre stadienx poète y ma parole vous offre des trésors que je n'ai pas I je ne puis vous donner que mon cœur » où vous régnerez toujours : là, sont tous mes biens. Mais n'est-ce donc pas un trésor qu'une étemelle reconnaissance^ un sourire dont le bonheur variera les expressions^ et l'attention constante de mon amour à deviner les vœux de votre ame aimante? Un regard céleste ne nous a-t-il pas dit que nous pourrions toujours nous entendre. J'ai donc maintenant une prière à faire tons les soirs à Dieu y prière pleine de vous : — « ¥aites que ma Pauline soit heureuse ! » Mais ne rempli* rez-vous donc pas mes jours y comme déjà vons remplissez mon cœur l Adieu y vous que je confie a Dieu I

Paollne! dis^moi si j'ai pu le déplaire en quelque chose y hier ? Abjure cette fierté de cœur qui fait endurer secrètement les pdines causées par un être aimé. Gronde^moi. Depuis hier je ne sais quelle crainte vague de t'avoir offonsée répand de la tristesse sur ce tte vie du cœur que tu m'as faite et si douce et si riche. Souvent, le plus léger voile qui s'interpose entre deux âmes devient un mur d'airain. Il n'est pas de légers crimes en amour ! Si vous avex tout le génie de ce beau sentiment , vous devez en ressentir toutes les souffrances. Mais y mon cher trésor , sans doute la faute vient de

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moij s'il y a faute. Je n'ai pas l'orgueil de comprendre un cœur de femme dans toute l'étendue de sa tendresse , dans toute la grâce de ses dérouemens ; seulement , je tâcherai de dey iner toujours le prix de ce que tu youdras me réré- 1er dans les secrets du tien. Parle-moi , répondsmoi promptement. La mélancolie dans laquelle nous jette le sentiment d'un tort est bien affreuse , elle enyeloppe la yie et fait douter de tout. Je suis resté pendant cette matinée assis sur le bord du chemin creux , voyant les toarelles de Yillenoix y et n*osant aller jusqu'à notre haie. Si tu savais tout ce que j'ai vu dans mon ame! quels tristes fantômes ont passé devant moi j sous ce ciel gris , dont le froid aspect augmentait encore mes sombres dispositions. J'ai eu de sinistres pressentimens. J*ai eu peur de ne pas te rendre heureuse. Il faut tout te dire y ma chère Pauline. Il se rencontre des momens où l'esprit qui m'anime semble se retirer de moi. Je suis comme abandonné par mn force. Alors, toul me pèse^ chaque fibre de mon corps devient inerte y chaque sens se détend y mon regard s'amollit y ma langue est glacée y l'imagination s'éteint, les désirs meurent, et ma forme humaine subsiste seule. Alors , tu serais là dans toute la gloire de ta beauté, tu me

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prodiguerais tes plus carienx sourires et tes plus tendres paroles^ il s'éièyerait une puissance mauvaise qui m'areuglerait , et me traduirait en sons discords la plus ravissante des mélodies. Alors y du moins je le crois y se dresse devant moi je ne sais quel génie raisonneur qui me fait voir le néant au fond des plus certaines ricbesses. Ce démon impitoyable fauche toutes les fleurs^ ricane des sentimens les plus doux , en me disant : « £h bien 1 après ? b flétrit la plus belle œuvre en m'en montrant le principe^ et me dévoile le mécanisme des choses en m'en cachant les résultats harmonieux. £n ces raomens terribles où le mauvais ange s'empare de mon être , où la lumière divine s'obscurcit en mon ame sans que j'en sache la cause , je reste triste et je Boof&e ; je voudrais être sourd et muet ; je souhaite la mort , j'y vois un repos. Ces heures de doute et d'inquiétude sont peut-être nécessaires ; elles m'apprennent du moins à ne pas avoir d'orgueil , après les élans qui m'ont porté dans les cieux où je moissonne les idées à pleines mains ; car c'est toujours après avoir long-temps parcouru les vastes campagnes de l'intelligence , après des méditations lumineuses , que^ lassé ^ fatigué , je tombe dans ces tendres. En ce moment^ mon ange , une femme devrait douter de

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ma tendresse, elle le pourrait du moins. Souvent | elle, capricieuse , maladive ou triste , réclamera les caressans trésors d'une tendresse ingénieuse , et je n'aurai pas un regard pour la consoler ! J'ai la honte , Pauline , de t'arouer qu'alors je pourrais pleurer avec toi ; mais que rien ne m'arracherait un sourire. £t cependant , une femme trouve dans son. amour la force de taire ses douleurs ! £lle sait , pour son enfant comme pour celui qu'elle aime , rire ensouffrant . Pour toi, Pauline, n6pourrai«je donc imiter la femme dans ses sublimes délicatesses ? B^uis hier je doute de moi-même. Si j'ai pu te déplaire une fois , si je ne t'ai pas comprise , je tremble d'être emporté souTcnt ainsi par mon fatal démon hors de notre bonne sphère. Si j'avais beaucoup de ces momens affreux , si mon amour sans bornes ne savait pas racheter les heures mauvaises de ma vie , si j'étais destiné à demeurer tel que je suis. Fatales questions ! La puissance est un bien fatal présent , si toutefois ce que je sens en moi est la puissance. Pauline , éloigne-toi de moi, abandonne-moi, je préfère souffrir tous les maux de la vie à la douleur de te savoir malheureuse par moi. Mais peut-être le démon n'a-t-il pris autant d'empire sur mon ame que parce qu'il ne s'est point encore trouvé

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près de moi de mains donces et blanches pour le chasser. Jamais une femme ne m'a versé le baume de ses consolations , et j -ignore si ^ lorsqa'en ces momens de lassitude, l'amour agitera ses ailes aunlessus de ma tète , il ne répandra pas dans mon cœur de nouvelles forces. Peutêtre, ces cruelles mélancolies sont-elles un fruit de ma solitude , une des souffrances de l'ame abandonnée qui gémit et paie ses trésors inconnus par des douleurs inconnues. Aux légers plaisirs , les légères souffrances ; aux immenses bonheurs, des maux inouïs. Quel arrêt! S'il était vrai , ne devons-nous pas frissonner pour nous, qui sommes si heureux ? Si la nature nous vend les choses selon leur valeur, dans quel abyme allons-nous donc tomber? Ahl les amans les plus richement partagés sont ceux qui meu* renlensembleau milieu des trésors de leur jeunesaeetde leur amour! Quelle tristesse! Mon ame pressent-elleun méchant avenir? Je m'examine. Je me demande s'il se trouve quelque chose en moi qui doive t'apporter le plus léger souci ? Je t'aime peut-être en égoïste ? Je mettrai peutêtre sur ta chère tète d'amour un fardeau plus pesant que ma tendresse ne sera douce à ton cœnr?S'il existe en moi quelque puissance inexorable k laquelle j'obéis, si je dois maudire quand

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tu joindras les mains pour prier, si quelque triste pensée me domine lorsque je voudrai me mettre à tes pieds pour jouer avec toi comme un enfant, ne seras-tu pas jalouse de cet exigeant et fantasque génie ? Comprends-tu bien, cœur à moi, que j'ai peur de n'être pas tout à toi , que j'abdiquerais Tolontiers tous les sceptres, toutes les palmes du monde pour faire de toi mon éternelle pensée; pour Toir, dans notre délicieux amour, une belle vie et un beau poème ; pour y jeter mon ame, y engloutir mes forces, et demander à chaque heure les joies qu'elle nous doit. Mais Toilà que reviennent en foule mes souvenirs d'amour, les nuages de ma tristesse vont se dissiper. Adieu. Je te quitte pour être mieux à toi. Mon ame chérie, j'attends un mot, une parole qui me rende la paix du cœur. Que je sache si j'ai centriste ma Pauline, ou si j'ai été trompé par une douteuse expression de ton visage ? Je ne voudrais pas avoir à me reprocher, même après toute une vie heureuse, d'être venu vers toi sans un sourire plein d'amour, sans une parole de miel. Affliger la femnae quel'on aime! pour moi, Pauline, c'est un crime. IHs-moi la vérité, ne me fais pas quelque g^éreux mensonge, mais désarme ton pardon de toute cruauté.

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