FRAGMENT
Ange aimé y quelle douce soirée que celle d'hier ! Que de richesse dans ton cher cœur ! ton amour est donc inépuisable^ comme le mien! Qiaque mot m'apportait de nouvelles joies y et chaque regard en étendait la profondeur. L'expression calme de ta physionomie donnait un horizon sans bornes à nos pensées ! oui , tout
164 £T1IDI8 PIIIA80PHIQ17S8.
était alors infini comme le oiel , et donx oomme son azur. La délicatesse de tes traits adorés se reproduisait ^ je ne sais par quelle magie ^ dans tes gentils mouyeraens^ dans tes gestes menus. Je savais bien que tu étais tout grâce et tout amour^ mais j'ignorais combien tu étais gracieuse. Tout s'accordait à me conseiller ces voluptueuses sollicitations y à me faire demander ces premières grâces qu'une femme refuse toujours sans doute ^ pour se les laisser ravir. Mais non y toi , chère ame de ma vie y tu ne sauras jamais d'avance ce que tu pourras accorder à mon amour^ et tu te donneras sans le vouloir peut-être ! tu es vraie, et n'obéis qu'à ton cœur. Gomme la douceur de ta voix s'alliait aux tendres harmonies de l'air pur et des cieux tranquilles ! Pas un cri d'oiseau , pas une brise : la solitude et nous ! Les feuillages immobiles ne tremblaient même pas dans ces admirables couleurs du couchant qui sont tout à la fois ombre et lumière. Tu as senti ces poésies célestes y toi qui unissais tant de sentimens divers^ et reportais si souvent tes yeux vers le ciel pour ne pas me répondre ! Toi^ fière et rieuse^ humble et despotique^ te donnant tout entière en ame, en pensée^ et te dérobant à la plus timide des caresses ! Chères coquetteries du cœur I elles vi-
LOUIS LAMBEBT. 165
brent toujours dans mon oreille^ elles s'y roulent et s'y jouent encore , ces délicieuses paroles, à demi bégayées comme celles des enfans, et qui n'étaient ni des promesses , ni des aveux ^ mais qui laissaient à l'amour ses belles espérances^ sans craintes et sans tourmens ! Quel chaste souvenir dans la vie ! Quel épanouissement de toutes les fleurs qui naissent au fond de l'ame , et qu'un rien peut flétrir^ mais qu'alors tout animait et fécondait ! Ce sera toujours ainsi ^ n'est-ce pas ^ mon aimée? En me rappelant , au matin ^ les vives et fraîches douceurs dont ce moment a été la source , je me sens dans l'ame un bonheur qui me fait concevoir le véritable amour comme un océan de sensations éternelles et toujours neuves où l'on se plonge avec de croissantes délices. Chaque jour, chaque parole, chaque caresse, chaque regard doit y ajouter le tribut de sa joie écoulée. Oui , les cœurs y assez grands pour ne rien oublier, doivent vivre, à chaque battement, de toutes leurs félicités passées , comme de toutes celles que promet l'avenir. Voilà ce que je rêvais autrefois , et ce n'est plus un rêve aujourd'hui ! N'aije pas rencontré sur cette terre un ange qui m'en a fait connaître toutes les joies pour me
récompenser peut-être d'en avoir supporté
166 tTCDES PHILOSOPHIQUES.
toutes les douleurs ! Ange du ciel y je te salue par un baiser.
Je t'envoie cette hymne échappée à mon cœur, je te la devais ^ mais elle te peindra difficilement ma reconnaissance et ces prières matinales que mon cœur adresse chaque jour à celle qui m'a dit tout l'évangile du cœur dans ce mot divin : — Cbotez I
Comment , cœur chéri, plus d'obstacles! Noas serons libres d'être l'un à l'autre, cbaque jour , à chaque heure 9 chaque moment, toujours. Nous pourrons rester , pendant toutes les journées de notre vie, heureux comme nous le sommes furtiyement en de rares instans ! Quoi ! nos sentimens si purs , si profonds , prendront les formes délicieuses des mille caresses que j'ai rêvées ! Ton petit pied se déchaussera pour moi! ta seras toute à moi ! Ce bonheur me tue , il m'accable. Ma tète est trop faible , elle éclate aous la violence de mes pensées. Je pleure et je
168 ÉTUDES PHIL080PHIQUSB.
ris , j'extraragne. Chaque plaisir est comme nae flèche ardente^ il me perce et me brûle ! Mon imagination te fait passer devant mes yeux ravis y éblouis , sous les innombrables et capricieuses figures qu'affecte la volupté. Enfin^ toute notre vie est là; devant moi , avec ses torrens^ ses repoS; ses joies ; elle bouillonne^ elle s'étale , elle dort^ puis elle se réveille jeune^ fraiche. Je nous vois tous deux unis^ marchant du même pas^ vivant de la même pensée^ toujours au cœur l'un de l'autre, nous comprenant, nous entendant comme l'écho reçoit et redit les sons à travers les espaces ! Peut-on vivre long-temps en dévorant ainsi sa vie à toute heure ? Ne mourronsnous pas dans le premier embrassement ? £t que sera-ce donc , si déjà nos âmes se confondaient dans ce doux baiser du soir , qui nous enlevait nos forces ; ce baiser sans durée , défiouement de tous mes désirs y interprète impuissant de tant de prières échappées à mon ame pendant nos heures de séparation, et cachées au fond de mon cœur comme des remords. Moi qui revenais me coucher dans la haie pour entendre le bruit de tes pas quand tu retournais au château^ je vais doncpouvoirt'admirer à mon aise, agissant, riant ^ jouant , causant , allant. Joies sans fin ! Tu ne sais pas tout ce que je sens de jouis-
LOinS LAHBllT* 169
sanees à te voir marcher^ aller et venir! Il faut être homme pour éprouver ces sensations pro* fondes. CShacun de tes mouTemens me donne pfais de plaisir que n'en peut prendre une mère à voir son enfant joyeux ou endormi. Je t'aime de tous les amours ensemble. La grâce de ton moindre geste est toujours nouvelle pour moi. Il me semble que je passerais les nuits à respirer ton souffle; je voudrais me glisser dans tous les actes de ta vie , être la substance même de tes pensées ; je voudrais être toimême. Enfin ^ je ne te quitterai donc plus! Aucun sentiment humain ne troublera plus notre amour^ infini dans ses transformations et pur comme tout ce qui est un ; notre amour vaste eomme la mer , vaste comme le ciel ! Tu es à moi ! toute à moi ! Je pourrai donc regarder au fond de tes yeux pour deviner la chère ame qui s'y cache et s*y révèle tour à tour pour y épier tes désirs! Ma bien aimée ^ écoute certaines choses que je n'osais te dire encore ^ mais que je puis t'avouer aujourd'hui. Je sentais en moi je ne sais quelle pudeur d'ame qui s'opposait à l'entière expression de mes sentimens , et je tâchais de les revêtir des form^ de la pensée. Mais maintenant je voudrais mettre mon <;œur à nu > te dire toute l'ardeur dé mes rêves y te dévoiler la
170 ÉT1J018 PHII.080FHIQIJES.
chaude ainbition de mes sens irrités par la solitude où j'ai yécu y toujours enflammés par l'attente du bonheur ^ et réveillés par toi , par toi si douce déformes y si attrayante en tes manières! Mais est-il possible d'exprimer combien je suis altéré de ces félicités inconnues que donne la possession d*une femme aimée ^ et auxquelles deux âmes étroitement unies par Famour^ doivent prêter une force de cohésion effirénée. Sache-le j ma Pauline , je suis resté pendant des heures entières dans une stupeur causée par la violence de mes souhaits passionnés , restant perdu dans le sentiment d'une caresse comme dans un gouffire sans fond. En ces momens j ma vie entière^ mes pensées^ mes forces se fondent, s'unissent dans ce que je nomme un désir y faute de mots pour exprimer un délire sans nom ! £t maintenant , je puis t'avouer que le jour où j'ai refusé la main que tu me tendais par un si joli mouvement, triste sagesse qui t'a fait douter de mon amour, j'étais dans un de ces momens de folie où l'on médite un meurtre pour posséder une femme. Oui , si j'avais senti la délicieuse pression que tu m'ofiFrais, aussi vivement que ta voix retentissait dans mon cœur , je ne sais où m'aurait conduit la violeiice de mes désirs. Hais je puis me taire et
souffirir beaucoup ! Pourquoi parler de ces douleurs quand mes contemplations vont devenir des réalités? D me sera donc maintenant permis de faire ^ de toute notre vie y une seule caresse î Chérie aimée > il y a tel effet de lumière sur tes eheyeux noirs qui me ferait rester y les larmes dans les yeux^ pendant de longues heures occupé à voir ta chère personne ^ si tu ne me di-sais pas en te retournant : « Finis ^ tu me rends honteuse! » Demain^ notre amour se saura donc ! Ah ! Pauline ! ces regards des autres à supporter ^ cette curiosité publique me serre le cœur. Allons à Yillenoix, restons-y loin de tout. Je voudrais qu'aucune créature ayant face humaine n'entrât dans le sanctuaire où tu seras à moi. Je voudrais même qu'après nous il n'existât pins, qu'il fut détruit. Oui , je voudrais dérober à la nature entière un bonheur que nous sommes seuls à comprendre , à sentir , et qui est tellement immense que je m'y jette pour y mourir : c'est un abyme. Ne t'effiraie pas des larmes dont cette lettre est pleine y ce sont des larmes de joie. Mon seul bonheur y nous ne nous quitterons donc plus.
£n 18Sd ; j'allais de Paris en Touraine par la diligence. A. Mer , le conducteur prit un voyageur pour Blois. £n le faisant entrer dans la partie de la voiture où je me trouvais ^ il lui dit en plaisantant : — Vous ne serez pas gêné là , monsieur Lefebvre I En effet , j'étais seul. A ce nom , en voyant un vieillard à cheveux blancs qui paraissait au moins octogénaire ^ je pensai tout naturellement à Toncle de Lambert. Après quelques questions insidieuses , j'appris que je ne me trompais pas. Le bonhomme venait de faire ses vendanges à Her; et retournait à Blois.
174 ÉTUDES FHIL0S0FIIIQU18.
AiDwsitôt je lai demandai des nouyelles de mon ancien/aMan/. Au premier mot^ la physionomie du Tieil oratorien y déjà grave et sévère comme celle d'un soldat qui aurait beaucoup sonfiPert y devint triste et brune ; les rides de son front se contractèrent légèrement ^ il serra ses lèvres^ me jeta un regard équivoque^ et me dit : — Vous ne l'avez pas revu depuis le collège?
— Non^ ma foi^ répondis-je. Ittais nous sommes aussi coupables l'un que l'autre y s'il y a oubli. Tous le savez ^ les jeunes gens mènent une vie si aventureuse et si passionnée en quittant les bancs de l'école , qu'il faut se retrouver pour savoir combien l'on s'aime encore. Cependant^ parfois , un souvenir de jeunesse arrive et il est impossible de s'oublier tout-à-fait ^ surtout lorsqu'on a été aussi amis que nous l'étions Lambert et moi. On nous avait appelés le Poète^et^Pythagore I
Je lui dis mon nom ; mais en l'entendant , la figure du bonhomme se rembrunit encore.
** Vous ne connaissez donc pas son histoire ! reprit*il. Mon pauvre neveu devait épouser la plus riche héritière de Blois ^ et ^ la veille de son mariage , il est devenu fou.
— Lambert , fou ! m'écriai-je frappé de stupeur. £t par quel événement ? C'était la plus
LOUIS LAKBERT. 175
riche mémoire , la tête la plus fortement organisée, le jugement le plus sagace que j'aie rencontrés l Beau génie , un peu trop passionné peut-être pour la mysticité; mais le meilleur cœur du monde ! Il lui est donc arrivé quelque chose de bien extraordinaire ?
— Je Tois que tous l'ayez bien connu t me dit le bonhomme.
Alors depuis Mer jusqu'à Blois , nous parlâmes de mon pauvre camarade , eu faisant de longues digressions par lesquelles je m'instruisis des particularités que j'ai déjà rapportées pour présenter les faits dans un ordre qui les rendit intéressans. J'appris à son oncle le secret de nos étades , la nature des occupations de son neveu ; le vieillard me raconta les événemens survenu» dans la vie de Lambert depuis que je l'avais quitté. A entendre M. Lefebvre , Lambert aurait donné quelques marques de folie avant son mariage. Mais ces symptômes lui étant communs avec tous ceux qui aiment passionnément , il& me parurent moins caractéristiques lorsque je connus et la violence de son amour et mademoiselle de Villenoix. En province , où les idées se raréfient , un homme plein de pensées neuves et dominé par un système comme l'état Louis, pouvait passer au moins pour un original. Son
langage deraît sarprendre d'autant pins ^ qu'il parlait plus rarement. H disait : Cet hotnms n'est pas de mon ciel, là où les autres disaient : Nous ne mangerons pas un minot de sel ensemble. Chaque homme de talent a ses idiotismes particuliers. Plus large est le génie ^ plus tranchées sont les bizarreries qui constituetit les divers degrés à^ originalité. En province , un original passe pour un homme à moitiéfou. Les premières paroles de M. Lefebvre me firent donc douter de la folie de mon camarade. Tout en écoutant le vieillard Je critiquais intérieurement son récit. Le fait le plus grave était survenu quelques jours avant le mariage des deux amans. Louis avait en quelques accès de catalepsie , bien caractérisés. 11 était resté pendant cinquante-neuf heures immobile , les yeux fixes , sans manger ni parler , état purement nerveux dans lequel tombent quelques personnes en proie à une violente passion ; phénomène rare , mais dont les médecins connaissent parfaitement les effets. S'il y avait quelque chose d'extraordinaire , c'est que Louis n'eût pas eu déjà plusieurs accès de cette maladie ; à laquelle le prédisposaient son habitude de l'extase^ et la nature de ses idées. Mais sa constitution extérieure et intérieure était si parfaite qu'elle avait sans doute résisté jusqu'à-
Umn LAMBIIT. 177
leurs à Fabns de ses forces. L'exaltation à laquelle dut le faire arriver l'attente da plus grand bonhenr humain , encore agrandi chez lui par la chasteté du corps, et par la puissance de l'ame , avait bien pn déterminer cette crise dont il est si difficile déjuger les résultats. Les lettres que le hasard a conservées , accusent d'ailleurs assez bien sa transition de l'idéalisme dans lequel il vivait au sensualisme le plus aigu.
Jadis y nous avions qualifié d'admirable ce phénomène humain dans lequel Lambert voyait la séparation fortuite de nos deux natures, et les symptômes d'une absence complète de l'être intérieur usant de ses facultés inconnues sous l'empire d'une cause inobservée. Cette maladie , abyme tout aussi profond que le sommeil , se rattachait au système de preuves que Lambert avait données dans son Traité de la VolofUè, Au moment où M. Lefebvre me parla du premier accès de Louis , je me souvins tout a coup d'une conversation que nous eûmes à ce sujet , après la lecture d'on livre de médecine.
— Une méditation profonde, une belleextase sont peut-être, me dit-il en terminant, des cata* lepsies incomplètes.
Le jour ou il formula si brièvement cette
pensée, il avait tâché de lier les phénomènes
178 ÉTDDBB FUUWOmQIJKS.
moraux entre eux , par une chaîne d'effets, en iuivantpas àpastous les actes de l'intelligence, commençant par les simples mouvemens de l'instinct purement animal qui suffit à tant d'ètrès, surtout à certains hommes dont les forces passent toutes dans un travail purement mécanique; puis, allant à l'agrégation des pensées, arriyant à la comparaison , à la réflexion , à la méditation , enfin à l'extase et à la catalepsie. Certes , Lambert crut avec la naïve conscience du jeune âge avoir fait le plan d'un beau livre en échelonnant ainsi ces divers degrés des puissances intérieures de l'homme. Je me rappelle que, par une de ces fatalités qui font croire à la prédestination, nous attrapâmes le grand Mart^ologe, où sont contenus les faits les plus curieux sur l'abolition complète de la vie corporelle à laquelle l'homme peut arriver dans les 'paroxismes de ses facultés intérieures. Alors Lambert , en réfléchissant aux effets du fanatisme, fat conduit a penser que les collections d'idées auxquelles nous donnons le nom de êâniimetU, pouvaient bien être le jet matériel de quelque fluide que produisent les hommes plus ou moins abondamment suivant la manièredont leurs organes en absorbent les substances génératrices dans les milieux où ils vivent. Nous
UraiS LAniBET» 17»
nous passionnâmes ponr la catalepsie^ et, a^ec l'ardeur que les enf ans mettent dans leurs entreprises, nons essayâmes de supporter la douleur en pensant à autre chose. Nous nous fatiguâmes beaucoup à faire quelques expériences assez analogues à celles dues aux couTulsionnairesdansle siècle dernier^ fanatisme religieux qui serrira quelque jour à la science humaine. Je montais sur l'estomac de Lambert^et m'y tenais plusieurs minutes sans lui causer la plus l^ère douleur. Mais^ malgré ces folles tentatiyes y nous n'eûmes aucun accès de catalepsie. Cette digression m'a paru nécessaire pour expliquer mes premiers doutes que M. Lefebyre dissipa complètement.
— Lorsque son accès fut passé , me dit-il , mon nereu tomba dans une terreur profonde , dans une mélancolie dont rien ne put le sortir. Il se crut impuissant. Je me mis à le surveiller arec l'attention d'une mère pour son enfant , et le surpris heureusement ^ au moment où il allait pratiquer sur lui-même l'opération à laffuelle Origène crut devoir son talent. Alors je l'emmenai promptement à Paris pour le confier aux soins de M. Esquirol. Pendant le voyage , Louis resta plongé dans une somnolence presque continuelle, et ne me reconnut plus. A Paris, les
180 «TVDtt PHlLOSOraïQVIS.
médecins le regardèrent comme incurable , et conseillèrent unanimement de le laisser dans la plus profonde solitude , en évitant de troubla le silence nécessaire à sa guérison improbable, et de le mettre dans une salle fraîche , où le jour serait constamment adouci. — Mademoiselle de Villenoix , à qui j'avais caché l'état de Louis y reprit-il en clignant les yeux , mais dont le mariage passait pour être rompu ^ vint à Paris y et apprit la décision des médecins. Aussitôt elle désira voir mon neveu y qui la reconnut à peine ; puis y elle voulut y d'après la coutume des belles âmes y se consacrer à lui donner les soins nécessaires à sa guérison. £lle y aurait été obligée y disait-elle , s'il eût été son mari y devait'élle faire moins pour son amant ? Aussi a-t-elle emmené Louis à Villenoix y on ils demeurent depuis deux ans.
Au lieu de continuer mon voyage^ je m'arrêtai donc à Blois dans le desseiii d'aller voir Louis. Le bonhomme Lefebvre ne me permit pas de descendre ailleurs que dans sa maison y où il me montra la chambre de son neveu , les livres et tous les objets qui lui avaient appartenu. A chaque chose, il échappait au vieillard une exclamation douloureuse par laquelle il accusait les espérances que le génie précoce de Lam-
LOITtS LAMBERT. 181
beri lui avait fait concevoir, et le deuil afiFireax où le plongeait cette perte irréparable.
— Ce jeune homme savait tout , mon cher monsieur ! dit-il en posant sur une table le volume où sont contenues les œuvres de Spinosa. Gomment une tête aussi bien organisée a-t-elle pu se détraquer?
— Mais , monsieur^ lui répondis-je, niç serait-ce pas un e£Fet de sa vigoureuse organisation? S'il est réellement en proie à cettecrise, encore inobservée dans tous ses modes , et que nous appelons /ô/te, je suis tenté d'en attribuer la cause à sa passion. Ses études , son genre dévie avaient porté ses forces et ses facultés à un degrédepuissance au-delà duquel la plus légère surexcitation devait faire céder la nature. L'amour les aura donc brisées ou élevées à une nouvelle expression que peut-être calomnionsnous en la qualifiant sans la connaitre.
—Mon cher monsieur , répliqua le vieillard après m'avoir attentivement écouté , votre raisonnement est sans doute fort logique ; mais je ne comprends pas comment Louis s'est a£Faibli par trop de force. Et quand je le comprendrais , ce triste savoir me consolerait-il de sa perte!
L'oncle de Lambert était un de ces hommes qui ne vivent que par le cœur.
182 fiTUDES PHILOSOPHIQUES.
Le lendemain je partis pour Yillenoix. Le bonhomme m'accompagna jusqu'à la porte de Blois. Quand nous fûmes dans le chemin qui mène à Yillenoix y il s'arrêta pour me dire: — Tous pensez bien que je n'y Tais point. Mais y TOUS y n'oubliez pas ce que je tous ai dit. £n présence de mademoiselle de Yillenoix ^ n'ayez pas l'air de tous aperccToir que Louis est fou.
Puis y il resta sans bouger ^ à la place où je Tenais de le quitter, et il me regarda jusqu'à ce qu'il m'eût perdu de Tue.
Je necheminaipas sans de profondes émotions Ters le château de Yillenoix. Mes réflexions croissaient à chaque pas dans cette route que Louis aTait tant de fois faite , le cœur plein d'espérance , l'ame exaltée par tous les aiguillons de l'amour. Les buissons y les arbres , les caprices de cette route tortueuse dont les bords étaient déchirés par de petits raTins , acquirent un intérêt prodigieux pour moi. J'y Toulais retrouver les impressions et les pensées de mon pauTre camarade. Sans doute ces couTcrsations du soir y au bord de cette brèche où sa maîtresse Tenait leretrouTcr^ aTait initié mademoiselle de Yillenoix aux secrets de cette ame et si noble et si Taste^ comme je le fus moi-même quelques années auparaTant. Hais le fait qui mepréoc-
LOtlS lAMBSRT. 183
cnpait le plas , et donnait à mon pèlerinage un immense intérêt de curiosité ^ parmi les sentimens presque religieux qui me guidaient^ étaitcetfemagnifiquecroyaneedemademoiselle de Yillenoix dont le bonhomme m'ayait parlé. Avait-elle , à la longue , contracté la folie de son amant , ou était-elle entrée si avant dans son ame , qu'elle en pût comprendre les pensées même confuses ? Je me perdais dans cet admi* rable problême de sentiment qui dépassait les plus belles inspirations de l'amour et ses dé- Touemens les plus beaux. Mourir l'un pour l'autre est un sacrifice presque vulgaire. Vivre fidèle à un seul amour est un héroïsme qui a rendu mademoiselle Dupuis immortelle. Lorsque Napoléon-le-Grand et lord Byron ont eu des successeurs là où ils avaient aimé, il est permis d'adminer cette veuve de Bolingbroke; mais mademoiselle Bupuis pouvait vivre par les souvenirs de plusieui^s années de bonheur, tandis' que mademoiselle de Yillenoix n'ayant connu de l'amour que ses premières émotions , m'of-* f rait le type du dévouement dans sa plus large expression. Bévenue presque* folle, elle était sublime; mais comprenant , expliquant la folie , elle ajoutait aux beautés d'un grand cœur , un cbeM'œuvre de physiologie digne d'être étu«
184 ÉTUDES FHILOSOPHIQOES.
dié. Lorsque j'aperçus les hautes tourelles du château , donc l'aspect avaic dû faire si souvent tressaillir le pauvre Lambert , mon cœur palpita vivement. Je m'étais associé, pour ainsi dire, a sa vie et à sa situation en me rappelant tous les événemens de notre jeuuesse. Enfin, j'arrivai dans une grande cour déserte, et pénétrai jusque dans le vestibule du château sans avoir rencontré personne. Le bruit de mes pas fit venir une femme âgée , à laquelle je remis la lettre que H. Lefebvre avait éorite à mademoiselle de Villenoix. Bientôt Ja même femme revint me chercher , et m'introduisit dans une salle basse , dallée en marbre blanc et noir , dont les persiennes étaient fermées , et au fond de laquelle je vis indistinctenient Louis Lambert.
— Asseyez-vous , monsieur , me dit une voix douce qui allait au cœur.
Mademoiselle de Villenoix se trouvait à côté de moi sans que je l'eusse aperçue , et m'avait apporté sans bruit une chaise que je ne pris pas d'abord. L'obscurité était si forte que, dans le premier moment , mademoiselle de Villenoix et Louis me firent l'effet de deux masses noires qui tranchaient sur le fond de cette atmosphère ténébreuse. Je m'assis, en proie à ce sentiment qui nous saisit presque malgré nous sous les sombres
LOUIS UUiBlRT. 185
arcades d'une église. Iles yeux , encore frappés par l'éclat du soleil, ne s'accoutumèrent que graduellement à cette nuit factice.
— Monsieur , lui dit-elle , est ton ami de collège.
Lambert né répondit pas. £nfin jepns le voir , et il m'offrit un de ces spectacles qui se graTent à jamais dans la mémoire. Il se tenait debout^ les deux coudes appuyés sur la saillie formée par la boiserie , en sorte que son buste pa* raissait flécbir sous le poids de sa tête inclinée sur sa poitrine. Ses cbereux , aussi l<Hig8 que ceux d'une femme, tombaient sur ses épaules, et entouraient sa figure de manière à lui donner de la ressemblance avec les bustes qui représentent les grands bommes du siècle de Louis XIV. Son Tisage était d'une blancheur parfaite. Il frottait habituellement une de ses jambes sur l'autre par un mouTcment machinal que rien n'avait pu réprimer , et le frottement continuel des deux os produisait un bruit affreux. Auprès de lui se trouvait un sommier de mousse posé sur une planche.
— 11 lui arrive très rarement de se coucher, me dit mademoiselle de Villenoix , quoique chaque fois il dorme pendant plusieurs jours.
Louis se tenait debout comme je le voyais ,
180 ÉTUDBS PULOSOrUQVlS.
jour et nuit , les yeax fixes , sans jamais baisser et releTer les paupières comme nous en avons l'habitude. AprèsaToir demandé à mademoiselle de Yillenoix si un peu plus de jour ne causerait aucune douleur à Lambert; sur sa réponse ^ j'ouvris légèrement la persienne ^ et pus voir alors l'expression de la physionomie de mon ami. Hélas! déjà ridé , déjà vieux , déjà blanchi^ enfin déjà plus de lumière dans ses yeux , vitreux comme ceux d'un aveugle. Tous ses traits semblaient tirés par une convulsion vers le haut de sa tète. J'essayai de lui parler à plusieurs reprises ; mais il ne m'entendit pas. G'éUit un débris arraché à la tombe^ une espèce de conquête faite par la vie , sur la mort , ou par la mort sur la vie. J'étais là depuis ime heure environ y plongé dans une indéfinissable rêverie^ en proie à mille idées affligeantes. J'écoutais mademoiselle de Vilienoix , qui me racontait , dans tous ses détails , cette vie d'enfant au berceau. Tout à coup , Louis cessa de frotter ses jambes l'une contre l'autre , et dit d'une voix lente : — Les anges sont blancs.
Je ne puis expliquer l'effet produit sur moi par cette parole^ par le son de cette voix tant aimée , dont j'avais si péniblement attendu les accens. Malgré moi mes yeux se remplirent de
lannes. Un pressentiment inrolontaire passa rapidement dans mon ame et me fit douter que Louis eût perdu la raison. J'étais cependant bien certain qu'il ne me voyait ni ne m'entendait ; mais les harmonies de sa voix qui semblaient accuser un bonheur divin , communiquèrent à ees mots d'irrésistibles pouvoirs. Incomplète révélation d'un monde inconnu , sa phrase retentit dans nos âmes comme quelque magnifia* que sonnerie d'église au milieu d'une nuit profonde. Je ne m'étonnai plus que mademoiselle de Yillenoix crût Louis parfaitement sain d'entendement. Peut-être la vie de l'ame avait-elle anéanti la vie du corps. Peut-être sa compagne avait-elle, comme je l'eus alors, de vagues intuitions de cette nature mélodieuse et fleurie que nous nommons dans sa plus large expression : Li cm. Cette femme , cet ange restait toujours là y assise devant un métier à tapisserie y et chaque fois qu'elle tirait son aiguille , elle regardait Lambert en exprimant un sentiment triste et doux. Hors d'état de supporter cet affi*eux spectacle , dont je ne savais pas , comme mademoiselle de Yillenoix, deviner tous les secrets , je sortis , et nous allâmes nous promener ensemble pendant quelques momens pour parler d'elle et de Lambert.
188 EUDES raitOSOFlIQUES.
•<-' Sans doute , me dit-elle, Louis doit paraître foo 'y mais il ne l'est pas , si le nom de f oa doit appartenir seulement à ceux dont, par des causes inconnues , le cerveau se vicie , et qur n'offrent aucune raison de leurs actes. Tout est parfaitement coordonné chez mon mari. S'il ne TOUS a pas reconnu physiquement , ne croyes pas qu'il ne tous ait point vu. 11 a réussi à se dégager de son corps , et nous aperçoit sous une autre forme, je ne sais laquelle. Quand il parle, il exprime des choses merveilleuses. Seulement, assez souvent , il achève par la parole une idée commencée dans son esprit, ou commence une proposition qu'il achève mentalement. Aux autres hommes il paraîtrait aliéné ; pour moi , qui vis dans sa pensée , tontes ses idées sont lucides. Je parcours le chemin fait par son esprit , et, quoique je n'en connaisse pas tous les détours, je sais me trouver néanmoins au but avec lui. Â qui n'est-il pas , maintes fois , arrivé de penser à une chose futile et d'être entraîné vers une pensée grave par des idées ou par des souvenirs qui s'enroulent? Souvent après avoir parlé d'un objet frivole , innocent point de départ de quelque rapide méditation, un penseur oublie ou tait les liaisons abstraites qui l'ont conduit à sa conclusion, et reprend la pa-
Ums LASlUtT. 189
rôle en ne montrant que le dernier anneau de cette chaîne de réflexions. Les gens posés auxquels cette vélocité de vision mentale est inconnue y ignorent le travail intérieur de l'ame , se mettent à rire du rêveur^ et le traitent de fou s'il est coutumier de ces sortes d'oublis. Louis est toujours ainsi. Sans cesse il voltige à travers les espaces de la pensée, et s'y promène avec une alacrité d'hirondelle. Je sais le suivre dans ses détours. Yoilà l'histoire de sa folie. Fent-étre un jour reviendra-t-il à cette viedans laquelle nous végétons ; mais s'il respire l'air des eieux avant le temps où il nous sera permis d'y exister^ pourquoi souhaiterions-nous de le revoir parmi nous? Contente d'entendre battre son cœur y tout mon bonheur et d'être auprès de lui. N'est-il pas tout à moi? Depuis trois ans^ a deux reprises , je l'ai possédé pendant quelques jours : en Suisse où je l'ai conduit , et au fond de la Bretagne dans une ile où je l'ai mené prendre des bains de mer. J'ai été deux fois bien heureuse ! Je puis vivre par mes souvenirs.
— Hais^ lui dis-je , écrivez-vous les paroles qui lui échappent?
— Pourquoi ? me répondit-elle.
Je gardai le silence , les sciences humaines étaient bien petites devant cette femme.
190 tTVDBS »IlU)80raiQin&8.
— Dans le temps où il se mit à parler, repritelle y je crois avoir recueilli ses premières phrases , mais j'ai cessé de le faire ; alors je n'y entendais rien.
Je les lui demandai par un regard ^ elle me comprit , et voici ce que je pus sauver de l'oubli.
«( Ici-bas , tout est le produit d'une ^ubstahci « ÉTiÉRiB y base commune de plusieurs phéno- «( mènes connus sous les noms impropres d' J?iilectricitèj Chaleur ^ Lumière y Fluide gedva- « nique , magnétique , etc. L'universalité de ces « transmutations constitue ce que l'on appelle « vulgairement la matière.
« Le Cerveau est le matras où l'akixal trans- « porte ce que, suivant la force de l'appareil , « chacune de ses organisations peut absorber de « cette suBSTAHCB , et d'où elle sort transformée « en Volonté, fluide qui est l'attribut de tout a être doué de mouvement. De là les innom- « brables formes qu'aflfecte L'AimiAL , et qui « sont les effets de sa combinaison avec la sdb-
<( STAHCB.
« £n l'homme , la Volonté devient une force « qui lui est propre, et qui surpasse en inten-
« ftiië celle de toutes les espèces . Par sa constante « alimentation , elle tient à la sobstancx qa'elle « retronve dans tontes les transmutations en les « pénétrant par la Pensée , qai est un produit Il particulier de la volonté humaine combinée « avec les modifications de la substance. Du plus u on moins de perfection de l'appareil humain^ « viennent les innombrables formes qu'affecte Il la Pensée. La volonté s'exerce par des organes « vulgairement nommés les cinq sens qui n'en « sont qu'un seul , la faculté de voir? Le tact u comme le goût , l'ouïe comme l'odorat , est « une vue adaptée aux transformations de la «c srasTAiiCB que l'homme peut saisir dans ses «c deux états , transformée et non transformée. tt Toutes les choses qui tombent par la forme « dans le domaine du sens unique, la faculté de « voir y se réduisent à quelques corps élémen- « taires dont les principes sont dans l'air, dans tt la lumière ou dans les principes de l'air et de « la lumière. Le son est une modification de « l'air ; toutes les couleurs sont des modifica- « lions de la lumière ; tout parfum est une com- « binaison d'air et de lumière ', ainsi, les quatre u expressions de la matière par rapport à ««l'homme, le son, la couleur, le parfum et la « formeront une mémeorigine, car le jour n'est
193 ÉTUDI8 raiLOMMlQVBS.
« pas loin où l'on reconnaîtra la filiation des «c princ^>es de la Inmière dans ceux de l'air. Sa «c pensée qui tient à la lamière , s'exprime par (t la parole qui tient an son. Ponr lai tout pro- « vient donc de la sobstancb dont les transfort( mations ne diffèrent que par le NOMBRE^ un u certain cloto^a dont les proporticms produisent uks individus on les choses de ce que Ton « nomme les ateiiBB.
'« Quand la susstarcb est absorbée en un nom- « bre suffisant^ elle fait de l'homme un appareil «( d'une énorme puissance ^ qui communique « avec le principe même de la substanci, et agit « sur la nature organisée à la manière des tt grands courans qui absorbent les petits. La « Yolition met en œuvre cette force indépen- « dante de la pensée , et qui , par sa concentra- « tion^ obtient quelques-unes des propriétés de « la svBSTAifCB^ comme la rapidité de la lumière^ « comme la pénétration de l'électricité^ comme et la faculté de saturer les corps , et auxquels <( il faut ajouter l'intelligence de ce qu'elle « peut. Mais il est en l'homme un phénomène « primitif et dominateur qui ne souffire aucune « analyse. On décomposera l'homme en entier^ 4t l'on trouvera peut-être les élémens de la Pen- « sée et de la Volonté; mais on rencontrera
LOOIS LAMBiaT. 193
« toujours ; sans pouvoir le résoudre , cet X « contre lequel je me suis autrefois heurté. Cet « X est la Pabolb dont la communication brûle « et dévore ceux qai ne sont pas préparés à la « recevoir. Elle engendre incessamment la sub-
« STÀlfCB.
K La colère , comme toutes nos expressions « passionnées y est un courant de la force hu- « maine qui agit électriquement ; sa comme- « lion quand il se dégage, agit sur les personnes « présentes ^ même sans qu'elles en soient le « but. Ne se rencontre*t-il pas des hommes qui, « par une décharge de leur volition^ cohobent « les sentimens des masses? Le fanatisme et tous K les sentimens collectifs sont des fleuves de «( Yolontéqui i^unissent tout.
« Si l'espace existe ^ certaines facultés don- « neat le pouvoir de le franchir avec une telle « vitesse que leurs effets équivalent à son abo- « lition. De ton lit aux frontières du monde, il tt n'y a que deux pas : la volonté — la poi !
«( Les faits ne sont rien , ils n'existent pas ^ il « ne subsiste de nous que des idées.
«( Le monde des idées se divise en trois « sphères : celle de l'Instinct, celle des Abstrac- « tions , celle de la Spécialité.
c La plus grande partie de l'Humanité visible,
104 ÉTUDB8 VBUOSOraïQIJKS.
H la partie la plus feible , habite la ^hère de u riostinctiyité. Les Instinctifs naissent , tra- « vaillent et meurent sans s'élever au second <c degré de Fintelligence humaine^ l'Abstrac- « tion.
tt A TAbstraction commence la Société. Si u l'Abstraction comparée à l'Instinct est une «( puissance presque divine^ elle est unefaiblesse u inouïe , comparée au don de Spécialité qui « peut seul expliquer Dieu. L'Abstraction comte prend toute une nature en germe plus virtuel- « lement que la graine ne contient le système « d'une plante et ses produits. De l'abstraction (( naissent les lois, les arts^ les intérêts, les idées t( sociales. Elle est la gloire et le fléau du monde : (( la gloire, elle a créé les sociétés; le fléau, (c elle dispense l'homme d'entrer dans la Spé- « cialité qui est un des chemins de l'infini. u L'homme jugé tout par ses abstractions , le <( bien , le mal, la vertu^ le crime. Ses formules <( de droit sont ses balances , sa justice est « aveugle : celle de Dieu voit» Tout est là. Il se u trouve nécessairement des êtres intermé- « diaires qui séparent le Règne des Instinctifs tt du Règne des Abstractifs , et chez lesquels « l'Instinctivité se mêle à l'Abstractivité dans u des proportions infinies. Les uns ont plus
I«1II8 LAIDBBRT. 195
« d'InstinctiTitë que d'Abstractivité , et vice tt versa, que les autres. Puis il est des êtres chez « lesquels les deux actions se neutralisent en u agissant par des forces égales.
« La spécialité consiste à voir les choses du tt monde matériel aussi bien que celles du monde « spirituel dans leurs ramifications originelles « et conséqnentielles. Les plus beaux génies huit mains sout ceux qui sont partis des ténèbres « de l'AbstraclioA pour arriver aux lumières de « la Spécialité. (Spécialité, species, vue, spé- « coler, voir tout, et d'un seul coup; Spéculum, « miroir ou moyen d'apprécier une chose en la « voyant tout entière.) Jésus était Spécialiste, « il Toyait le fait dans ses racines et dans ses 4c productions , dans le passé qui l'avait engen- « dré, dans le présent où il se manifestait , dans' « l'avenir où il se développait ; sa vue pénétrait tt l'entendement d'autrui. La perfection de la « vue intérieure enfante le don de Spécialité. « La Spécialité emporte l'intuition. L'intuition K est une des facultés de l'homme irtéribuk dont « le Spécialisme est un attribut. Elle agit par « une imperceptible sensation ignorée de celui « qm lui obéit : Napoléon s'en allant instinc- « tivement de sa place avant qu'un boulet n'y « arrive. Entre la sphère du Spécialisme et celle
196 iTUDK8 pntosoruQuss.
« de l'AbstractiTiié se trouyent , comme entre « celle-ci et celle de l'iDsiinctiyité , des êtres « cbez lesquels les divers attribnts des deux rètt gnes se confondent et produisent des mixtes. «^» «( Le Spécialiste est nécessairement la pluspar- « faite expression de I'hommb, l'anneau qai lie le u monde visible aux mondes supérieurs ; il agit, u il voit et il sent par son niTÉBtEVR ; l'Ah^ « stractif pense , llnstinctif agit. De là trois «c degrés pour Thomme : Instinctif, il est autt dessous de la mesure; Ahêtractif, il est au ni- « veau ; Spécialiste, il est au-dessus. Le Spéda- « lisme lui ouvre sa véritable carrière. L'infini « commence à poindre en lui. Là y il entrevoit ' « sa destinée. »
« 11 existe trois mondes : le natvbbl , lbspibi* « TUBL, LB DIVIN. L'bumanité transite dans le « Naturel , qui n'est fixe ni dans son essence « ni dans ses facultés. Le Spirituel est fixe dans (( son essence , et mobile dans ses faculté^. Le « Divin est fixe dans ses facultés et dans son i< essence, 11 existe donc nécessairement un u culte matériel, un culte spirituel, un culte (( divin; trois formes qui s'expriment par l'Acc( tion, par la Parole, par la Prière : le fait, M l'entendement et l'amour. L'instinctif veut u des faits , l'abstractif des idées , le spécialiste
LOUIS LAHBEBT. 197
« voit la fin , il aspire à Dieu qu'il pressent on « oonteniple. »
u Aussi pent-èire , un jour, le sens inverse « de l'Et Yerbuh caro factum est , sera-t-il le u résumé d'un nouvel évangile qui dira : bt la
«c CHAIB SE FERA LE YeBBB , ELLE DEVIENDRA LA. PA-
ce ROLE BË DIEU.
« La résurrection se fait par le vent du eiel « qui balaie les mondes. L^ange porté par le « vent ne dit pas :-^ Morts, levez- vous! II dit : « -^ Que les vivans se lèvent ! i»
Telles sont les pensées auxquelles j'ai pu , non sans de grandes peines , donner des formes en rapport avec notre entendement. II en est d'autres dont Pauline se souvenait plus particulièrement y je ne sais par quelle raison , et que j'ai transcrites ; mais elles font le désespoir de l'esprit, quand, sachant de quelle intelligence elles procèdent , on cherche à les comprendre. J'en citerai quelques-unes, pour achever le dessin de cette figure, peut-être aussi parce que dans ces dernières idées, la formule de Lambert embrasse-t-elle mieux les mondes que la précédente qui semble s'appliquer seulement au mouvement zoologique ', mais entre ces deux
198 ttVttEB PHILOSOPHIQUES.
fragmens , il est une corrélation évidente ftox yeux des personnes^ assez rares d'ailleurs^ qui se plaisent à plonger dans ces sortes de gooffires intellectuels.
« Tout ici-bas n'existe que par le Mouyement « et par le Nombre. .
« Le Mouvement est le produit d'une force « engendrée par la Parole et par une résistance « qui est la Matière. Sans la résistance , le Hou- « vement aurait été sans résultat , son action « eût été infinie. L'attraction de Newton n'est « pas une loi , mais un effet de la loi générale « du Mouvement universel. »
a Le Mouvement en raison de la résistance (c produit une combinaison qui est la vie; dès ic que l'un ou l'autre est plus fort , la vie cesse. 4( Nulle part le Mouvement n'est stérile^ partout « il engendre le Nombre ;; mais il peut être neu* (c tralisé par une résistance supérieure^ comme M dans le minéral.
« Le Nombre qui produit toutes les variétés u engendre également l'harmonie qui , dans sa « plus haute acception^ est le rapport entre les « parties et l'Unité.
« Sans le Mouvement , tout serait une seule
LOUIS L&HBEBT. 199
«c et même chose.' Ses produits , identiques dans *t leur essence , ne diffèrent que par le Nombre <c qui a produit les facultés.
u L'bomme tient aux facultés, l'ange tient à u l'essence.
<c £n unissant son corps à l'action élémenu taire , l'homme peut arriver à s'unir a la lu- « mière par son intérieur.
u. Le Nombre est un témoin intellectuel qui « n'appartient qu'à l'homme , et par lequel il « peut arriyer à la connaissance de la parole.
(c II est un Nombre que l'Impur ne franchit u pas , le Nombre où la création est finie.
« L'Unité a été le point de départ de tout ce « qui fut produit y il en est résulté des Gompo- « sés^ mais la fin doit être identique au com- «c niencement. De là cette formule spiritueile : (( Unité composée , Unité variable , Unité fixe.
tt L'univers est donc la variété dans l'unité, tt Le Hbuvement est le moyen , le Nombre est le u résultat. La fin est le retour de toutes choses « à l'unité qui est Dieu.
Trois et sept sont les deux plus grands Nombre u spirituels,
« Trois est la formule des Mondes créés. U est tt le signe spiriiuel de la création comme il est « le signe maiérielde la circonférence. £n effet,
200 ÉTUDIS FHILOSOtUQUBS.
u Dieu n'a procédé que par des lignes circulaires. « La ligne droiteest l'attribut de l'infini. A.Qssi ^ <( l'homme qui pressent l'infini^ la reproduit-il «( dans ses œuvres. Dbvx est le Nombre de la gé- « aération^ trois est le Nombre de l'existence qui u comprend la génération et le produit. Ajoutez <c le Quaternaire vous ayez le sbpt , qui est la for- «( mule du ciel. Dieu estau^dessus^ilest l'Unité, n
Après avoir étércToirencore une fois Lambert, je quittai sa femme et revins en proie à des idées si bizarres^ si extravagantes , que je renonçai , malgré ma promesse, à retourner à Yillenoix. La vue de Louis avait exercé sur moi je ne sais quelle influence sinistre. Je redoutai de me retrouver dans cette atmosphère enivrante ou l'extase était contagieuse. Chacun aurait éprouvé comme moi l'envie de se précipiter dans l'infini de même que les soldats se tuaient tous dans la guérite où s'était suicidé l'un d'eux au camp de Boulogne. On sait que l'empereur fut obligé de faire brûler ce bois , dépositaire d'idées arrivées à l'état de miasmes mortels. Peut-être en était-il de la chambre de Louis comme de cette guérite ? Ces deux faits seraient des preuves de plus en faveur de son système sur la transmission de la
LOVI» LAMBERT. 191
Volonté. J'y ressentis des troubles extraordinaires qui surpassèrent les e£Fets les pins fantastiques causés par le thé ^ le café , le spleen , Vopium^ le somnSeil et la fièvre, agens mystérieux dont nos têtes subissent souyent les terribles actions. Peut-être aurais-je pu transformer en un liyre complet ces débris de pensée^ compréhensibles seulement pour certains esprits habitués à se pencher sur le bord des abymes, dans Pespérance d'en apercevoir le fond. La vie de cet immense cerveau qui sans doute a craqué de toutes parts comme un empire trop vaste , y eût été développée dans le récit des visions de cet être^ incomplet par trop deforceou par faiblesse; mais j'ai mieux aimé rendre compte de mes impressions que;de faire une œuvre plus ou moins poétique. Lambert mourut à l'âge de vingt-huit ans y le 25 septembre 1824 , entre les bras de son amie , qui le fit ensevelir dans une des iles dn parc de Yillenoix. Sou tombeau consiste en une simple croix de pierre^ sansnom^ sans date. Fleur née sur le bord d'un gou£Fre , elle devait y tomber inconnueavec ses couleurs et ses parfums inconnus. Gomme beaucoup de gens incompris, n'avait-il pas souvent voulu se plonger avec orgueil dans le néant pour y perdre les secrets de sa vie ! Cependant mademoiselle de Villenoix
20a tTVDES FHlLOSOraïQVU.
aurait bien eole droit d'inscrire sur cette crdix les noms de Lambert , en y indiquant la place des siens. Depuis la perte de son mari , celte nouvelle union n'est-eUe pas son espérance de toutes les heures ! mais les vanités de la douleur et du style lapidaire sont étrangères aux âmes fidèles. Villenoix tombe en ruines. L'épouse de Lambert ne l'habite plus, sans doute pour mieux s'y voir comme elle y fut jadis. Ne lui a-t-on pas entendu dire naguère : — J'ai eu son cœur, à Dieu son génie î
Au château de Sache , juin^juSlet i83i.
ALMiE SORORL
En lS08y il existait pea de maisons snr le terrain formé par les alluTions et les sables de la Seine, en haut de la Cité, derrière l'église Notre-Dame. Le premier qui osa se bâtir un logis sur cette grève soumise a de fréquentes inondations fat un sergent de la yille de Paris qui avait rendu quelques menus serrices à messieurs du chapitre Notre-Dame ; en récompense , l'érèque lui bailla vingt-cinq perches de terre et le dispensa de toute censive ou redevance pour le fait de ses constractions. Sept ans avant le jour où commeuee cette histoire , Joseph Tirechair , l'un dçs pins rudes sergens de Paris, comme son nom le prouve, avait
208 LB LITU MYSnQVB.
donc y grâce à ses droits dans les amendes par lai perçues pour les délits commis es rues de la Cité^ bâti sa maison au bord de la Seine, précisément à l'extrémité de la rue du Port- Saint-Landry. Afin de garantir de tout dommage les marchandises déposées sur le port , la ville avait construit une espèce de pile en maçonnerie qui se voit encore sur quelques vieux plans de Paris , et qui préservait le pilotis du port en soutenant à la tête du Terrain les efforts des eaux et des glaces. Le sergent en avait profité pour asseoir son logis , en sorte qu'il fallait monter plusieurs marches pour arriver chez lui. Semblable a toutes les maisons du temps ^ sa chétive bicoque était surmontée d'un toit fioialii qui figurait au-dessus de la façade la moitié su« périeure d'une loxauge. Au regret des historiographes, il existe à peine un ou deux modèles de ces toits à Paris. Une ouverture ronde édairait le grenier dans lequel la femme du sergent faisait séeher le linge du Chapitre y car elle avait l'honneur de blanchir Notre-Dame , qui n'élût pas une mince pratique.
Au premier étage étaient deux chambres qui^ bon an , mal an , se louaient aux étrangers a raison de quarante sous parisis pour chacune , prix exorbitant justifié d'ailleurs par le luxe que