‹ Le livre mystique (volume 2)Chapitre 8 sur 20 · LB8 PB080KIT · texte numérisé non relu

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Tirechair arait mis dans leur amenblement. Des tapisseries de Flandre garnissaieDt les murailles. Un grand lit orné d'un toar en sergeverte^ semblable à ceux de nos paysans , était honorablement fourni de matelas , et recouvert de bons draps en toile fine. Chaque réduit avait son ehau£Pe-^oux, espèce de poêle dont la description est inutile. Le plancher^ soigneusement entretenu par les apprenties de la Tirechair ^ brillait comme le bois d'une châsse. Au lieu d'escabelies y les locataires avaient pour sièges de grandes chaireê en noyer sculpté prévenues sans doute du pillage de quelque château. Deux bahuts incrustés en étain , une table a colonnes torses complétaient un mobilier digne des chevaliers bannerets les mieux huppés que leurs affaires amenaient à Paris. Les vitjraux de ces deux chambres donnaient sur la rivière. Par l'une , vous n'eussiez pu voir que les rives de la Sdne et les trois iles désertes dont les deux premières ont été réunies plus tard et forment File Saint^Louis aiilourd'huiy la troisième est File Louviers. De l'antre, vous auriex aperçu à travers une échappée du port Saint-Landry , le quartier de la Grève, le pont Notre-Dame avec ses maisons, les hautes tours du Louvre récemment bâties par Philippe-Auguste , et qui dominaient ce Paris

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chétif et pauvre dont Fimaffination des poètes raconte tant de faasses merveilles. Le bas de la maison à Tirechair, pour nons servir de l'expression alors en usage, se composait d'une grande chambre où travaillait sa femme et par où les locataires étaient obligés de passer pour se rendre chez eux en gravissant un escalier pareil à celui d'un moulin. Puis^derrière, se trouvaient la cuisine et la chambre à coucher qui avait vue sur la Seine. Un petit jardin conquis sur les eaux étalait au pied de cette humble demeure ses carrés de choux verts^ ses oignons et quelques pieds de rosiers défendus par des pieux formant une espèce de haie. Une cabane construite en bois et en boue servait de niche à un gros chien, gardien nécessaire de cette maison isolée. A la niche commençait une enceinte on criaient des pou! es dont les œufs se vendaient aux chanoines. Gà et là, sur le Terrain fangeux ou sec, suivant les caprices de l'atmosphère parisienne,s'élevaient quelques petitsarbres incessamment battus par le vent, tourmentés, cassés par les promeneurs, des saules vivaces, des joncs et de hautes herbes. Le Terrain^ la Seine, le Port, la maison, étaient encadrés à l'ouest par l'immense basilique de Notre-Dame^ qui projetait au gré du soleil son ombre froide sur cette terre, \lors comme aujourd'hui, Paris

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n'avait pas de lieu plus solitaire^ de paysage plus solennel ni plus mélancolique. La grande voix des eaux^ le chant des prêtres ou les sifflemens du vent troublaient seuls cette espèce de liocagej où parfois se faisaient aborder quelques couples amoureux pour se confier leurs secrets, lorsque les offices retenaient à l'église les gens du chapitre.

Par une soirée du mois d'avril , en l'an 130B, Tirechair rentra ch^ lui singulièrement fâché. Depuis trois jours il trouvait tout en ordre sur la voie publique. En sa qualité d'homme de police , rien ne l'afifectait plus que de se voir inutile. Il jeta sa hallebarde avec humeur , grommela de vagues paroles en dépouillant sa jaquette mipartie de rouge et de bleu , pour endosser un mauvais hoqueton de camelot. Après a voir pris dans la huche un morceau de pain sur lequel il étendit |ine couche de beurre , il s'établit sur un banc 9 examina ses quatre murs blanchis à la chaux y compta les solives de son plancher , inventoria ses ustensiles de ménage appendus a des clous , maugréa d'un soin qui ne lui laissait rien à dire, et regarda sa femme , laquelle ne soufflait mot en repassant les aubes et les surplis de la sacristie.

— Par mon salut , dit-il pour entamer la cou-

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Tenation , je ne sais^ Jacqueline^ ou tu vas pêcher tes apprenties. En voilà une^ ajouta«t-il en montrant une ouvrière qui plissait assez maladroitement une nappe d'autel^ en vérité^ plus je la mire, plus je pense qu'elle ressemble à une fille folle de son corps , et non à une bonne grosse serve de campagne. Elle a ma mains aussi blanches que celles d'une dame! Jour de Dieu, ses cheveux sentent le parfum, je crois 1 Et se» chausses sont fines comme celles d'une reine.Far la double corne de Mahom , les choses céans ne vont pas à mon gré.

L'ouvrière se prit à rougir, et guigna Jacqueline d'un air qui exprimait une crainte mêlée d'orgueil. La blanchisseuse répondit à ce regard par un sourire, quitta sou ouvrage, et d'une voix aigrelette : — Ah cà, dit*elle à son mari , ne m'impatiente pas ! Ne vas-tu point m'accuser de quelques manigances ? Trotte sur ton pavé tant que tu voudras , et ne te mêle de ce qui se passe ici que pour dormir en paix , boire ton vin , et manger ce que je te mets sur la table. Sinon , je ne me charge plus de t'entreteniren joie et en santé. Trouvez-moi dans toute la ville un homme plus heureux que ce singe-la ! ajouta-t-elle en lui faisant une grimace de reproche. Il a de l'argent dans son escarcelle, il a

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pi^on sur Seine, une yertaeuse haliefaarde, d*aiuc6té, une honnête femme de l'autre, une maison aussi propre > aussi nette que mon ceil ; et ça se plaint comme un pèlerin ardé du feu Saint-Antoine !

— Ah! r^rit le sergent, crois-tu, Jacqueline , que j*aie envie de Yoir mon logis rasé^ ma hallebarde aux mains d'un autre et ma femme au pilori ?

Jacqueline et la délicate ouvrière pÂHrent.

— £xplique-toi donc, reprit Tivement la blanchisseuse , et fais voir ce que tu as dans ton sac. Je m^aperçois bien , mon gars, que depuis quelques jours tu loges une sottise dans ta pauvre oervelle. Allons, viens çà! et défile-moi ton chapelet ? U faut que tu s<ms bien couard pour redouter le moindre grabuge en portant la hallebarde du parloir aux bourgeois, et en vivant sous la protection du Chapitre. Les chanoines mettraient le diocèse en interdit si Jacqueline se plaignait à eux de la plus mince avanie.

£n disant cela^ «ile marcha droit au sergent et leprit par le Iwas : — Yiens'donc , ajouia-t-die en le faisant lever et l'emmenant sur les degrés.

Quand ils furent au bord de Teau, dans leur jardinet , Jacqueline regarda son mari d'un air

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moqueur: — Apprends^ yieux truand^ que quand cette belle dame sort du lo^s , il entre une pièce d'or dans notre épargne.

— Oh ! oh ! fît le sergent^ qui resta pensif et coi devant sa femme ; mais il reprit bientôt : — £h donc^ nous sommes perdus ! Pourquoi cette dame yient-elle chez nous?

— Elle Tient voir le petit clerc que nous avons là-haut , reprit Jacqueline en montrant la chambre dont la fenêtre avait vue sur la vaste étendue de la Seine.

— Malédiction ! s'écria le sergent. Pour quelques traîtres écus, tu m'auras ruiné^ Jacqueline. £st-ce là un métier que doive faire la sage et prude femme d'un sergent ? Mais fût-elle comtesse ou baronne , cette dame ne saurait nous tirer du tuaquenard où nous serons tôt ou tard emboisés. K'aurons-nous pas contre nous un mari puissant et grandement ofiFensé^ car, jarnidi ! elle est bien belle.

— Oui-da, elle est veuve, vilain oison! Gomment oses-tu soupçonner ta femme.de vilenies et de bêtises? Cette dame n'a jamais parlé à notre gentil clerc. Elle se contente de le voir et de penser à lui. Pauvre enfant! sans elle, il serait déjà mort de faim. Elle est quasiment sa mère. Et lui , le chérubin , il est aussi facile

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de le tromper que de bercer un noareau-né. Il croit que ses deniers yont toujours^ et il les a déjà deux fois mangés depuis six mois.

— -Femme ^ répondit gravement le sergent en lui montrant la place de Grève , te souvienstu d'avoir vu d'ici le feu dans lequel on a brûlé l'autre jour cette Danoise ?

— -£h bien? dit Jacqueline e£Frayée.

— £h bien ! reprit Tirechair^ les deux étrangers que nous aubergeons sentent le roussi. Il n'y a chapitre > comtesse^ ni protection qui tiennent. Voilà Pâques venues, l'année finie, il faut les mettre à la porte, et vite et tôt. Apprendras-tu donc à un sergent à reconnaître le gibier de potence! Nos deut hôtes avaient pratiqué la Porrette, cette hérétique de DanC" marck ou de Norwège dont tu as entendu d'ici le dernier cri. C'était une courageuse diablesse, elle n'a point sourcillé sur son fagot, ce qui prou« vait abondamment son accointance avec le diable. Je l'ai vue comme je te vois. Elle prêchait encore l'assistance, disant qu'elle était dans le ciel et voyait Dieu . £h bien I depuis cejour, je n'ai point dormi tranquillement sur mon grabat. Le vieux seigneur couché au-dessus de nous est plus sûrement sorcier que chrétien. J'ai, foi de sergent, le frisson quand il passe près de moi. La

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nuit , jamais il ne dort. Si je m'éveille^ sa Toix retentit comme le bourdonnement des cloches et je lui entCTids faire ses conjurations dans la langue de l'enfer. Lui as-tu jamais tu manger une honnête croûte de pain , une fouace faite parla main d'un talmellier catholique? Sa peau brune a été cuite et hâlée par le feu de l'enfer. Il y a ^ jour de Dieu ! dans ses yeux un charme , comme dans ceux d'un serpent ! Jacqueline ^ je ne veux pas de ces deux hommes-là chez moi. le Tis trop près de la justice pour ne pas sayoir qu'il faut ne jamais rien avoir à démêler avec elle. Tu mettras nos deux locataires à la porte : le vieux parce qu'il m'est suspect^ le jeune parce qu'il est trop mignon. L'un et l'autre ont l'air de ne point hanter les chrétiens. Us ns vivent | certes^ pas comme nous vivons. Le petit regarde toujours la lune , les étoiles et les n^ages ^ en sorcier qui guette l'heure de monter sur son balai. L'autre sournois se sev t bien certainement de ce pauvre enfant pour quelque sortilège. Mon bouge est déjà sur la rivière ; j'ai assez de cette cause de ruine sans y attirer le feu du ciel ou l'amour d'une comtesse. J'ai dit. Ne bronche pas.

Malgré le despotisme qu'elle exerçait au logis, Jacqueline resta stupéfaite en entendant l'espèce

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de réquisitoire fulminé par le sergent contre ses deux hôtes. £n oe moment y elle regarda machinalement la fenêtre de la chambre oà logeait le TÎeilIard , et frissonna d'horreur en y rencontrant tout à coupla face sombre et mélancolique^ le regard profond qui faisaient tressaillir le ser» gent y quelque habitué qu'il fût à voir des cri*minels. A cette époque, petits et grands , clercs et laïques, tout tremblait à la pensée d'un pouvoir surnaturel. Le mot de magie était aussi puissant que la lèpre pour briseï* les sentimens , rompre les liens sociaux y et glacer la pitié dans les OŒurs les plus généreux . La femme du sergent pensa soudain qu'elle n'avait jamais tu ses deux hôtes faisant acte de créature humaine. Quoique la Toix du plus jeune fût douce et mélodieuse comme les sons d'une flûte y elle l'entendait si rarement, qu'elle fut tentée de la prendre pour l'effet d'un sortilège. £n se rap« pelant l'étrange beauté de son visage blanc et rose , en revoyant par le souvenir sa chevelure blonde et les feux humides de son regard, elle crut y reconnaître les artifices du démon. Elle se aouvint d'être restée pendant des journées entières sans avoir entendu le plus léger bruit chez les deux étrangers. Où étaient-ils pendant ces longues heures? Tout à coup , les circon-

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staDces les plus singalières revinrent en foale à sa mémoire. Elle fut complètement saisie par la peur et y oui a t voir une preuve de raagife dans l'amour que la riche dame portait à ce jeune Godefroy , pauvre orphelin yenu de Flandre à Paris pour étudier à l'Université. Elle mit pramptement la main dans une de ses poches , en tira vivement quatre livres tournois en grands blancs et regarda les pièces par un sentiment d'avarice mêlé de crainte.

— Ce n'est pourtant pas là de la fausse monnaie ! dit-elle en montrant les sous d'argent à son mari. — Puis , ajouta-t-elle y comment les mettre hors déchet nous après avoir reçu d'avance le loyer de l'année prochaine.

— Tu consulteras le doyen du chapitre ^.répondit le sergent. N'est-ce pas à lui de nous dire comment il. faut nous comporter avec des êtres extraordinaires ?

— Oh! oui, bien extraordinaires, s'écria Jacqueline. Voyez la malice? venir se giter dans le giron même de Notre-dame ! Mais, reprit -elle, avant de consulter le doyen , pourquoi ne pas prévenir cette noble et digne dame du danger qu'elle court ?

En achevant ces paroles, Jacqueline et le sergent qui n'avait pas. perdu un coup de dent ren*

trèrent au logis. Tirechair ^ en homme yieilli dans les ruses de son métier, feignit de prendre l'inconnue pour une véritable ouyrière; mais cette indi£Pérence apparente laissait percer là crainte d'un courtisan qui respecte un royal incognito. £n ce moment , six heures sonnèrent au clocher de Saint-Denis-du-Pas , petite église qui se trouvait entreNotre-Dame et le port Saint- Landry , la première cathédrale bâtie à Paris , an lieu même où saint Denis a été mis sur le gril^ disent les chroniques. Aussitôt l'heure vola de cloche en cloche par toute la cité. Tout à coup , des cris confus s'élevèrent sur la rive gauche de la Seine, derrière Notre-Dame, à l'endroit où fourmillaient les écoles de l'Université. A ce signal , le vieil hôte de Jacqueline se remua dans sa diambre. Le sergent, sa femme et l'inconnue entendirent ouvrir et fermer brusquement une porte y et le pas lourd de l'étranger retentit sur les marches de l'escalier intérieur.

Les soupçons du sergent donnaient à l'apparition de ce personnage un si haut intérêt que les visages de Jacqueline et du sergent ofiPrirent tout à coup une expression bizarre dont la dame fut saisie. Rapportant, comme toutes les personnes qui aiment , l'effroi du couple à son protégé, l'inconnue attendit avec une sorte d'in-

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quiétude oe qu'annonçait la peur de ses pràtendus maîtres* L'étranger resta pendant un instant sur le seuil de la porte à examiner les trois personnes qui étaient dans la salle ^ en paraissant y chercher son compagnon. Le regard qu'il leur jeta , quelque insouciant qu'il fut , troubla les cœurs. H était Traiment impossible à tout le monde , et même a un homme ferme , de ne pas avouer que la nature avait départi des pouvoirs exorbitans à cet être en apparence surnaturel. Quoique ses yeux fussent assez profondément enfoncés sous les grands arceaux dessinés par ses sourcils , ils étaient comme ceux d'un milan enchâssés dans des paupières si larges et bordés d'un cercle noir si vivement marqué sur le haut de sa joue , que leurs globes semblaient être en saillie. Cet œil magique avait je ne sais quoi de despotique et de perçant qui saisissait l'ame par un regard pesant et plein de pensées y un regard brillant et lucide comme celui des serpens ou des oiseaux , mais qui stupéfiait, qui écrasait par la vcloce communication d'un immense malheur ou de quelque puissance suriiumaine. Tout était en harmonie avec ce regard de plomb et de feu, fixe et mobile, sévère et calme. Si dans ce grand œil d'aigle les agitations terrestres paraissaient en

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