‹ Le livre mystique (volume 2)Chapitre 9 sur 20 · I.B8 raOSCBITS · texte numérisé non relu

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quelque sorte éteintes^ le visage maigre et sec portait aussi les traces de malheureases passions et de grands érénemens accomplis. Le nez tombait droit et se prolongeait de telle sorte que les narines semblaient le retenir. Les os de la face étaient nettement accusés par des rides droites et longues qui en creusaient les joues décbarnées. Tout ce qui formait un creux dans sa figure paraissait sombre. Vous eussiez dit le lit d'un torrent où la violence des eaux écoulées était attestée par la profondeur des sillons qui trahissaient quelque lutte horrible^ éternelle. Semblables à la trace laissée par les rames d'une barque sur les ondes ^ de larges plis partant de chaque côté de son nez accentuaient fortement son visage^ et donnaient à sa bouche ^ ferme et sans sinuosités , un caractère d'amère tristesse. Au-dessus de l'ouragan peint sur Ce visage^ son front tranquille s'élançait avec une sorte de hardiesse et le couronnait comme d'une cou^ pôle en marbre. L'étranger gardait cette attitude intrépide et sérieuse que contractent les hommes habitués au malbeur , faits par la nature pour affronter avec impassibilité les foules furieuses^ et pour regarder en face les grands dangers. Il semblait se mouvoir dans une sphèrp à lui^ d'où il planait au-dessus de l'hu-

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manitë. Ainei que son regard , son geste était d'ane irrésistible puissance. Ses mains décharnées étaient celles d'un guerrier. S'il fallait baisser les yeux quand les siens plongeaient sur vous^ il fallait trembler quand sa parole ou son action s'adressaient à yotre ame. Il marchait entouré d'une majesté silencieuse qui le faisait prendre pour un despote sans gardes y pour quelque dieu sans rayons. Son costume ajoutait encore aux idées qu'inspiraient les singularités de sa démarche ou de sa physionomie. L'ame , le corps et l'habit s'harmoniaient ainsi de manière à impressionner les imaginations les plus froides. Il portait une espèce de surplis en drap noir, sans manches^ qui s'agrafait par deyant et descendait jusqu'à mi-jambe, en lui laissant le col nu et sans rabat. Son justaucorps et ses bottines, tout était noir. Il avait sur la tête une calotte en yelours , semblable à celle d'un prêtre y et qui traçait une ligne circulaire au-dessus de son front sans qu'un seul cheveu s'en échappât. C'était le deuil le plus rigide et l'habit le plus sombre dont un homme pût être revêtu* Sans une longue épée qui pendait à son côté y soutenue par un ceinturon de cuir que l'on apercevait à la fente du surtout noir, un ecclésiastique l'eût salué comme un frère. Quoiqu'il

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fût de taille moyenne^ il paraissait grand , mais en le regardant au -visage , il était gigantesque.

— L'heure a sonné, la barque attend^ ne Tiendrez-YOus pas ?

Ces paroles, prononcées en mauvais^français, retentirent dans le silence grave qui régnait alors. Â ces mots , un léger frémissement se fit entendre dans l'autre chambre. Tout à coup le jeune homme descendit l'escalier avec la rapidité d'un oiseau. Quand il se montra, le visage de la dame s'empourpra , elle trembla , tressaillit ^ et se fit un voile de ses mains blanches. Toute femme eût partagé cette émotion en contemplant un homme de vingt ans environ y mais dont la taille et les formes étaient si frêles qu'au premier coup d'œil vous eussiez cru voir un enfant ou quelque jeune fille déguisée. Son chaperon noir, semblable au berret des Basques ^ laissait apercevoir un front blanc comme de la neige où la grâce et l'innocence étincelaient en exprimant une suavité divine , reflet d'une ame pleine de foi. L'imagination des poètes aurait voulu y chercher cette étoile que , dans je ne sais quel conte , une mère pria la féemarraine d'empreindre sur le front de son enfant abandonné, comme Moïse au gré des flots. L'amour respirait dans les milliers de boucles

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blondes qui retombaient sur ses épaules. Son cou, véritable cou de cygne, était blanc et d'une admirable rondeur. Ses yeux bleus pleins de vie, limpides, semblaient réfléchir le ciel. Les traits de son yisage, la coupe de son front étaient d'un fini j d'une délicatesse à ra^ir un peintre. La fleur de beauté qui nous émeut si puissamment sur les figures de femme , cette exquise pureté dans les lignes , cette lumineuse auréole posée sur des traits adorés , se mariaient à des teintes maies , à une puissance , à une fermeté qui formaient de délicieux contrastes. C'était enfin un de ces visages mélodieux qui , muets, nous parient et nous attirent. Cependant , en le contemplant avec un peu d'attention, peut-être aurait-on reconnu lespèce de flétrissure qu'imprime une grande pensée ou la passion, dans une verdeur mate qui faisait ressembler sa figure à une jeune feuille se dépliant au soleil.

Aussi, jamais opposition ne fut-elle plus brus* que ni plus vive que ne Tétait celle offerte par la réunion de ces deux êtres* Il semblait voir un gracieux et faible arbustenédansle creux d'un vieux saule, dépouillé par le temps, sillonné par la foudre, décrépit , un de ces saules majestueux, l'admiration des peintres. Le timide arbrisseau s'y met à l'abri des orages. L'un était

un dieo^ l'antre était un ange : celui-ci^ le poète qui sent; celui-là, le poète qui traduit, un prophète souffrant; un lévite en prière. Us passèrent en silence. .

— Avez-Tous vu comme il l'a sifflé? s'écria le sergent de ville au moment où le pas des deux étrangers ne s'entendit plus sur la grève. N'estce point un diable et son page?

— Ouf! répondit Jacqueline, j'étais oppressée. Jamais je ne les avais examinés si attenti- Tcment. Il est malheureux , pour nous autres femmes, que le démon puisse prendre un aussi gentil visage!

' — Oui , jette-lui de l'eau bénite , s'écria Tirechair, et tu le verras se changer en crapaud. Je vais aller tout dire a l'offictalité.

En entendant ce mot , la dame se réveilla de la rêverie dans laquelle elle était plongée^ et regarda le sergent qui mettait sa casaque bleue et rouge.

— Où courez-vous? dit-elle.

— Informer la justice que nous logeons des sorciers, bien à notre corps défendant.

L'inconnue se prit à sourire.

— Je suis la comtesse Mahaut , dit-elle en se levant avec une dignité qui rendit le sergent

tout pantois. Gardez- vous de faire la plus légère

n» U UTRB HTSTIQIIB.

peine à tos hôtes. Honorez surtout le Tieillard. Je l'ai TU chez le roi Totre seigneur qui l'a courtoisement accueilli. Vous seriez mal avisé de lui causer le moindre encombre. Quant à mon séjour chez TOUS , n'en sonnez mot , si tous aimez à vivre.

La comtesse se tut et tomba dans sa méditation. Elle releva bientôt la tète, fit un signe à Jacqueline , et toutes deux montèrent à la chambre de Godefroy. La belle comtesse regarda le Ht y les chaires de bois^ le bahut , les tapisseries, la table, avec un bonheur semblable à celui du banni qui contemple , au retour , les toits pressés de sa ville natale, assise au pied d'une colline.

— Si tu ne m'as pas trompée, dit-elle à Jacqueline, je te promets cent écusd'or.

— Tenez, madame, répondit l'hôtesse, le pauvre ange est sans méfiance, voici tout son bien!

Disant cela , Jacqueline ouvrait un tiroir de la table, et montrait quelques parchemins.

— 0 Dieu de bonté ! s'écria la comtesse en saisissant un contrat qui attira soudain son attention et où elle lut : qothofbxdijs combs qak'

TIÀC1TS.

Elle laissa tomber le parchemin, passa la main sur son front^ mais, se trouvant sans doute compromise de laisser voir son émotion à Jac-

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qâelmè^ elle reprit une conteaance froide.

— Je suis contente! dît-elle.

Puis elle descendit et sortit de la maison. Le sergent et sa femme se mirent sur le seuil, de leur porte ^ et lui yirent prendre le chemin, du port. Un bateau se trouvait amarré près de là. Quand le frémissement du pas de la comtesse put être entendu ^ un marinier se leva soudain ^ aida la belle ouvrière à s'asseoir sur un banc ^ et rama de manière à faire voler le bateau comme une hirondelle ^ en aval de la Seine.

— £s-tu bête ! dit Jacqueline en frappant fomilièrenent sur l'épaule du sergent. Nous avons gagné ce matin cent écus d'or.

— Je n'aime pas plus loger des seigneurs que loger des sorciers* Je ne sais qui des uns ou des autres nous mènent plus vitement au gibet ^ répondit Tirechair en prenant sa hallebarde. Je Tais , reprit-il , aller faire ma ronde du côté de Champfleuri. Ah ! que Dieu nous protège, et me fasse rencontrer quelque galloise ayant mis ce soir ses anneaux d'or pour briller dans l'ombre comme un ver luisant!

Jacqueline , restée seule an logis ^ monta précipitamment dans la chambre du seigneur inconnu^ pour tâcher d'y trouver quelques rensei- ^emenssurcettemystérieuseaflFaire.Semblable

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a ces Barans qui se donnent des peines infinies pour compliquer les principes clairs et simples de la nature , elle ayait déjà bâti un roman informe qui lui servait à expliquer la réunion de ces trois personnages sous son pauyreloit. Elle fouilla le bahut ^ examina tout^ et ne put rien découyrir d'extraordinaire. Elle vit seulement sur la table une éeritoire et quelques feuilles de parchemin ; mais comme elle ne savait pas lire , cette trouvaille ne pouvait lui rien apprendre. Un sentiment de femme la ramena dans la chambre du beau jeune homme ^ d'oà elle aperçut par la croisée ses deux hôtes qui traversaient la Seine dans le bateau du passeur.

— ils sont comme deux statues , se dit-elle.

Âh! ah! ils abordent devant la rue du Fouarre. Est-il leste le petit mignon ! il a «auté à terre comme un bouvreuil. Près de lui , ie vieux ressemble à quelque saint de pierre de la cathédrale. Ds vont è Tancienne école des Quatre- Nations. Preste ! je ne les vois plus. C'est là qu'il respire , ce pauvre chérubin ! ajouta -t -elle en regardant les meubles de la chambre. Est-il galant et plaisant ! Ah ! ces seigneurs /c'est autrement fait que nous.

Et Jacqueline descendit après avoir passé 'la main sur la couverture du lit; cpousseté le

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babnt^ et s'être demandé pour la centième fois depuis six mois : — A quoi diable passe-t-il toutes ses saintes journées? Il ne peut pas toujours regarder dans le bleu du temps et dans les étoiles que Dieu a pendues là-haut comme des lanternes. Le cher enfant a du chagrin. Mais pourquoi le TÎeux maitreet luine separlent-ilspresquepoint? Puis elle se perdit dans ses pensées, qui dans sa cerTclle de femme , se brouillèrent comme un écheveau de fil.

Le Tieillard et le jeune homme étaient entrés dans une des écoles qui rendaient à cette époque la rue du Fouarre si célèbre en Europe. L'illustre Sigier, le plus fameux docteur en Théologie mystique de TUniversité de Paris, montait à sa chaire au moment où les deux locataires de Jacqueline arrivèrent à l'ancienne école des Quatre-Na tiens , dans nne grande salle basse , de plain-pîed avec la rue. Les dalles froides étaient garnies -de paille fraîche, sur laquelle un bon nombre d'étudians avaient tous un genou appuyé, l'autre relevé pour sténographier l'improvisation du maître à l'aide de ces abrévia* tions qui font le désespoir des déchifFreurs modernes. La salle était pleine, non seulement d'écoliers, mais encore des hommes les plus distingués du clergé , de la cour et de l'ordre ju-

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diciaire. II s'y trouvait des savans étrangers^ des gens d'épée et de riches bourgeois. Là se rencontraient ces faces larges, ces fronts protubérans, ces barbes vénérables qui nous inspirent une sorte de religion pour nos ancêtres à l'aspect des portraits du moyen-âge. Des visages maigres aux yeux brillans et enfoncés , surmontés de crânes jaunis dans les fatigues d'une scalastique impuissante, la passion favorite du siècle, contrastaient avec de jeunes têtes ardentes, avec des hommes graves, avec des figures guerrières, avec les joues rubicondes de quelques financiers. Ces leçons , ces dissertations , ces thèses soutenues par les génies les plus brillans du treizième et du quatorzième siècle, excitaient l'enthousiasme de nos pères, elles étaient leurs combats de taureaux, leurs Italiens, leur tragédie, leurs grands danseurs, tout leur théâtre enfin. Les représentations de mystères ne vinrent qu'après ces luttes spirituelles qui peut-être engendrèrent la scène française. Une éloquente inspiration qui réunissait l'attrait de la voix humaine habilement maniée, les subtilités de l'éloquence et des recherches hardies dans les secrets de Dieu, satisfaisait alors à toutes les curiosités, émouvait les âmes , et composait le spectacle à la mode. La Théologie ne résumait pas seule-

joient les sciences, elle était la science même, comme le fut autrefois la Grammaire chez les Grecs, et présentait un fécond ayenir à ceux qui se distinguaient dans ces duels^ où, comme Jacob, les orateurs combattaient ayec l'esprit de Dieu. Les ambassades , les arbitrages entre les souverains, les chancelleries, les dignités ecclésiastiques appartenaient aux hommes dont la parole s'était aiguisée dans les controverses théologiques. La chaire était la tribune de l'époque. Ce système vécut jusqu'au jour où Rabelais immola l'ergotisme sous ses terribles moqueries, \ comme Cuvantes tua la chevalerie avec une comédie écrite.

Pour comprendre ce siècle extraordinaire , l'esprit qui en dicta les chefs-d'œuvre inconnus aujourd'hui , quoique immeases , enfin pour s'enexpliquer tout jusqu'à la barbarie , il suffit d'étudier les constitutions de l'Université de Paris , et d'examiner l'enseignement bizarre , alors en vigueur. La Théologie se divisait en deux Facultés , celle de Théologie proprement dite, et celle de Décrit. La faculté de Théologie avait trois sections : la Scolastique, la Canonique et la Mystique. Il serait fastidieux d'expliquer les attributions de ces diverses parties de la science, puisqu'une seule, la Mystique,

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est le sajet de cette étude. La thAologib mtstiqbx embrassait l'ensemble des révélaHoiis divines et l'explication des mysières. Cette branche de l'ancienne théologie est secrètement restée en honneur parmi nous. Jacob Bœhm , Swedenborg ^Martinez PasqualUs , Saint-Martin , Holi* nos, mesdames Gn^on, Bourignon et Krudener^ la grande secte des extatiques, celle des illuminés, ont^ à diverses époques , dignement con^isenré les doctrines de cette science dont le but a quelque chose d'efiPrayant et de gigantesque. Aujourd'hui, comme au temps du docteur Sigier, il s'agit de donner à l'homme des ailes pour pénétrer dans le sanctuaire où Dieu se cache a nos regards. Cette digression était nécessaire pour l'intelligence de la scène à laquelle le vieillard et le jeune homme partis du Terraiki Notre-Dame venaient assister. Puis elle défendra de tout reproche cette Étude que certaines personnes hardies à juger pourraient soupçonner de mensonge et taxer d'hyperbole.

Le doc leur Sigier était de haute taille et dans la force de l'âge. Sauvée de l'oubli par les fastes universitaires^ sa figure ofiprait de frappantes analogies avec celle de Mirabeau. Elle était marquée au sceau d'une éloquence impétueuse^ animée , terrible. Le docteur avait an front les

aâgnes d'une croyance religiease et d'une ardente foi qui manquèrent à son Sosie ; sa voix possédait de plus une douceur persuasive , un timbre eelatant et flatteur. En ce moment , le jour que les croisées à petits yitraux g^arnis de plomb répandaient ayec parcimonie , colorait cette assemblée de teintes capricieuses en y créant çà et là de vigoureux contrastes par le mélange de la lueur et des ténèbres. Ici des yeux étincelaient en des coins obscurs y là de noires chcTelnres caressées par des rayons semblaient lumineuses au-dessus de quelques visages ensevelis dans l'ombre; puis^ plusieurs crânes découronnés, conservant une faible ceinture de cbeveux blancs , apparaissaient audessus de la foule comme des créneaux argentés par la lune. Toutes les tètes tournées vers le docteur restaient muettes, impatientes. Les voix monotones des autres professeurs dont les écoles étaient voisines , retentissaient dans la rue silencieuse comme le murmure des flots de la mer. Le pas des deux inconnus qui arrivèrent en ce moment attira l'attention générale. Le docteur Sigier , prêt à prendre la parole , vit le majestueux vieillard debout , loi cbercba de l'œil une place, et n'en trouvant pas, tant la foule était grande, il descendit, vint à lui d'un T. I, 20

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air respectueux , et le fit asseoir sur l'escalier de la chaire en lui prêtant son escabeau. L'assemblée accueillit cette faveur par un long murmure d'approbation , en reconnaissant dans le vieillard le héros d'une admirable thèse récemment soutenue à la Sorbonne. L'inconnu jeta sur l'auditoire , au-dessus duquel il planait, ce profond regard qui racontait tout un poème de malheurs , et ceux qu'il atteignit éprouvèrent d'indéfinissables tressaillemens. L'enfant qui suivait le vieillard s'assit sur une des marches, et s'appuya contre la chaire , dans une pose ravissante de grâce et de tristesse. Le silence devint profond^ leseuil de la porte, la rue même furent obstrués en peu d'instans par une foule d'écoliers qui désertèrent les autres classes.

Le docteur Sigier devait résumer , en un dernier discours , les théories qu'il avait données sur la résurrection , sur le ciel et l'enfer , dans ses leçons précédentes. Sa curieuse doctrine > répondait aux sympathies de l'époque, et satisfaisait à ces désirs immodérés du merveilleux qui tourmentent les hommes à tous les âges du monde. Cet effort exorbitant de l'homme pour saisir un infini qui échappe sans cesse a ses mains débiles, ce dernier assaut de la pensée avec elle-même, était une œuvre digne

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d'une assemblée où brillaient alors toutes les lumières de ce siècle y où scintillait peut-être la plus vaste des imaginations humaines. D'abord le docteur rappela simplement ^ d'un ton doux et sans emphase^ les principaux points précédemment établis.

« Aucune intelligence ne se trouvait égale a une antre. L'homme était-il en droit de demander compte à son créateur de l'inégalité des forces morales données à chacun? Sans vouloir pénétrer tout a coup les desseins de Dieu, ne devait-on pas reconnaître en fait que , par suite de leurs dissemblances générales^ les intelligences se divisaient en de grandes sphères? Depuis la sphère où brillait le moins d'intelligence jusqu'à la plus translucide où les âmes apercevaient le chemin pour aller à Dieu , Ti'existait-il pas une gradation réelle de spiri* tnalité? les esprits appartenant a une même sphère nes'entendaient-ils pas fraternellement^ en a me, en chair , en pensée, en sentiment? »

Là y le docteur développait de merveilleuses théories relatives aux sympathies. Il expliquait dans un langage biblique les phénomènes de l'amour, les répulsions instinctives, les attrac-* tions vives qui méconnaissent les lois de l'espace, les cohésions soudaines des âmes qui

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semblent se reconnaître. Qaant aux divers de* grés de force dont nos affections étaient susceptibles , il les résolvait par la place plus ou moins rapprochée du centre que les êtres occupaient dans leurs cercles respectifs. Il révélait sopbistiqueiDcnt une grande pensée de Dieu dans la coordonnation des différentes sphères humaines. Par l'homme^ disait-il , ces sphères créaient un monde intermédiaire entre l'intelligence de la brute et l'intelligence des anges. Selon lui la parole divine nourrissait la Parole spirituelle , la Parole «jDtrtVt«e//e nourrissait la Parole animée, la Parole animée nourrissait la Parole animale, la Parole animale nourrissait la Parole végétale, et la Parole végétale exprimait la vie de la Parole stérile. Les successives transformations de chrysalide que Dieu imposait ainsi à nos âmes , et cette espèce de vie infusoire qui , d'une zone à l'autre, se communiquait toujours plus vive, plus spirituelle , plus clairvoyante^ développait confusément , mais assez merveilleusement peut-être pour ses auditeurs inexpérimentés, le mouvement imprimé par le Très-Haut à la Nature. Secouru par de nombreux passages empruntés aux livres sacrés , et dont il se servait pour se commenter lui-même , pour exprimer par des images sensibles les raisonnemens abs-

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traits qui lui manquaient , il secouait l'esprit de Dieu comme une torche à trayers les profondeurs de la création , ayec une éloquence qui lui était propre et dont les accens sollicitaient la conviction de sou auditoire. Déroulant ce mystérieux système dans toutes ses conséquences ^ il donnait la clef de tous les symboles , justifiait les vocations , les dons particuliers , les génies, les talens humains. Devenant tout à coup phy> siologiste par instinct^ il rendait compte des ressemblances animales inscrites sur les figures humaihes , par des analogies primordiales et par le mouvement ascendant de la création. 11 vous fais£^it assister au jeu de la nature , assignait une mission , un avenir aux minéraux , à la plante y à l'animal. La Bible à la main , après avoir spiritualisé la Matière et matérialisé TEsprit , après avoir fait entrer la volonté de Dieu en tout , et imprimé du respect pour ses moindres œuvres ^ il admettait la possibilité de parvenir par la foi d'une sphère à une autre.

Telle fut la première partie de son discours dont il appliqua par d'adroites digressions les -doctrines au système de la féodalité. La poésie religieuse et profane , l'éloquence abrupte du temps avaient une large carrière dans cette

immense théorie , où venaient se fondre tous

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les systèmeB philosophiques de l'antiquité; mais d'où le docteur les faisait sortir , éclaircis ^ purifiés, changés. Les faux dogmes des deux principes et ceux du panthéisme tombaient sons sa parole qui proclamait l'unité dirine en laissant à Dieu et à ses anges la connaissance des fins dont les moyens éclataient si magnifiques aux yeux de l'homme. Armé des démonstrations par lesquelles il expliquait le monde matériel , le docteur Sigier construisait un monde spirituel dont les sphères graduellement élevées nous séparaient de Dieu, comme la plante était éloignée de nous par une infinité de cercles à franchir. Il peuplait le ciel, les étoiles , las astres , le soleil. Au nom de saint Paul, il investissait les hommes d'une puissance nouvelle; il leur était permis de monter de monde en monde jusqu'aux sources de la vie éternelle. L'échelle mystique de Jacob était, tout à la fois, la formule religieuse de ce secret divin et la preuve traditionnelle du fait. Il voyageait dans les espaces en entraînant les âmes passionnées sur les ailes de sa parole , et faisait sentir l'infini à ses auditeurs , en les plongeant dans l'océan céleste. Le docteur expliquait ainsi logiquement l'enfer par d'autres cercles disposés en ordre inverse des sphères brillantes qai aspi-

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raient à Bieu , où la soufiFranoe et les ténèbres remplaçaient la lumière et l'esprit. Les tortnres se comprenaient aussi bien que les délices. Les termes de comparaison existaient dans les transitions de la rie humaine^ dans ses diverses atmosphères de douleur et d'intelligence. Ainsi les fabulations les plus extraordinaires de l'enfer et du purgatoire se trouvaient naturellement réalisées. Il déduisait admirablement les raisons fondamentales de nos vertus. L'bomrae pieux y cheminant dans la pauvreté, fier de sa conscience y toujours en paix avec lui-même , et persistant à ne pas se mentir dans son cœur, malgré les spectacles du vice triomphant , était un ange puni, déchu, qui se souvenait de son origine, pressentait sa récompense , accomplissait sa tâche et obéissait à sa belle mission. Les sublimes résignations du christianisme apparaissaient alors dans toute leur gloire. Il mettait les martyrs sur les bûchers ardens , et les dépouillait presque de leurs mérites , en les dépouillant de leurs soui&ances. Il montrait l'ange intérieur dans les cieux , tandis que l'homme extérieur était brisé par le fer des bourreaux. Il peignait , il faisait reconnaître à certains signes célestes , des anges parmi les hommes , comme il eu existait au-dessus des hommes. 11

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allait alors arracber dans les entrailles de l'entendement le véritable sens du mot chute, qm se retrouve en tous les langages. Il revendiquait les plus futiles traditions, afin de démontrer la vérité de notre origine. 11 expliquait avec luci* dite la passion que tous les bommes ont de s'élever, démonter, ambition instinctive, révélation perpétuelle de notre destinée. Il faisait épouser d'un regard l'univers entier , et décrivait la substance de Dieu même, coulant à pleins bords comme un fleuve immense, du centre aux extrémités , des extrémités vers le centre, La nature était une et compacte. Dans l'œuvre la plus cbétive en apparence , comme dans la plus vaste, tout obéissait à cette loi. Chaque création en reproduisait en petit une image exacte, soit la sève de la plante, soit le sang de l'homme , soit le cours des astres. Il entassait preuve sur preuve, et configurait toujours sa pensée par un tableau mélodieux de poésie. Il marchait , d'ailleurs, hardiment au-devaut des objections. Ainsi lui-même foudroyait sous une éloquente interrogation les monumens de nos sciences et les superfétations humaines, à la construction desquelles les sociétés employaient les élémens du monde terrestre. Il demandait si nos guerres , si nos malheurs , si nos dépra-

Talions empêchaient le grand mouTement imprimé par Dieu à tous les mondes ? Il faisait rire de l'impuissance humaine en montrant nos efforts effacés partout. Il évoquait les mânes de Tjr , de Carthage^ deBahylone^ il ordonnait à Babel , à Jérusalem de comparaître ; il y cher-» chait^ sans les trouver^ les sillons éphémères de Ja charrue ciTilisatrice. L'humanité flot* tait sur le monde ^ comme un vaisseau dont le sillage disparaît sous le niveau paisible de l'Océan.

Telles étaient les idées fondamentales du discours prononcé par le docteur Sigier , idées qu'il enveloppa dans le langage mystique et le latin bizarre en usage à cette époque. Les Écritures dont il avait fait une étude particulière lui fournissaient les armes sous lesquelles il ap~ paraissait a son siècle pour en presser la marche. Il couvrait comme d'un manteau sa hardiesse 80US un grand savoir, et sa philosophie sous la sainteté de ses mœurs. En ce moment, après avoir mis son audience face à face avec Dieu , après avoir fait tenir le monde dans une pensée, et dévoilé presque la pensée du monde, il contempla l'assemblée silencieuse, palpitante, et interrogea l'étranger par un regard. Aiguillonné sans doute par la présence de cet être

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singalier , il ajouta cet paroles , dégagées ici de la latinilé corrompae du moyen âge.

— Où croyez-Toas que l'homme puisse prendre ces Térités fécondes^ si ce n'est au sein de Dieu même? Que suis-je? Le faible traducteur d'une seule ligne léguée par le plus puissant des apôtres^ une seule ligne entre mille aussi brillantes de lumière. Ayant nous tous, saint Paul avait dit : In Deo vivimus, movemuê et sumus. Nous rivons y nous sommes , nous marchons dans Dieu même. Aujourd'hui, moins croyans et plus sayans, ou moins instruits et plus incrédules, nous demanderions à l'apôtre, à quoi bon ce mourement perpétuel ? Où va cette yie distribuée par zones ? Pourquoi cette intelligence qui commence par les perceptions confuses du marbre , et va , de sphère en sphère , jusqu'à l'homme, jusqu'à l'ange, jusqu'à Dieu? Où est la source, où est la mer ? Si la vie, arrivée à Dieu à travers les mondes et les étoiles, à travers la matière et l'esprit, redescend vers un autrabut? YtNis voudriez voir l'univers des deux côtés. Vous adoreriez le son verain,à condition de vous asseoir sur son trône un moment . Insensés que nous sommes! nous refusons aux animaux les plus intelligens le don de comprendre nos pensées et le but de nos actions, nous sommes sans pitié pour les

créatures des spbères inférieures^ nous les chassons de notre monde ^ nous leur dénions la faculté de deviner la pensée humaine , et nous voudrions connaître la plus élevée de toutes les idées, l'idée de l'idée f Eh bien! allez, partez ! montez par la foi de globeen globe, volez dans les espaces ! La pensée , l'amour et la foi en sont les clefs mystérieuses. Traversez les cercles, parvenez an trône ! Dieu est plus clément que vous ne l'êtes , il a ouvert son temple à toutes ses créations. Hais n'oubliez pas l'exemple de Moïse! Déchaussez-vous pour entrer dans le sanctuaire , dépouillez-vous de toute souillure, quittez bien complètement votre corps , autre* ment v.ous seriez consumés, car Dieu... Dieu, c'est la lumière !

Au moment où le docteur Sigier , la face ardente, la main levée, prononçait cette grande parole , un rayon de soleil pénétra par un vitrail ouvert, et fit jaillir comme par magie une source brillante , une longue et triangulaire hande d'or qui revêtit l'assemblée comme d'une écharpe. Toutes les mains battirent , car les assistans acceptèrent cet eJBPet du soleil couchant comme un miracle. Un cri unanime s'éleva : — F'ivat ! vivat ! Le ciel lui-même semblait applaudir. Godefroy , saisi de respect, regardait tour

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à tour le yiellard et le docteur Sigier qui se parlaient à voix basse.

— Gloire au maître t disait l'étranger.

— Qu'est une gloire passagère? répondait Sigier.

— Je voudrais éterniser ma reconnaissance , répliqua le vieillard.

— Eh bien ! une ligne de vous? reprit le docteur^ ce sera me donner l'immortalité humaine.

— Héf peut-on donner ce qu'on n'a point? s'écria l'inconnu.

Accompagnés par la foule qui , semblable à des courtisans autour de leurs rois , se pressait sur leurs pas , en laissant entre elle et ces trois personnages une respectueuse distance ^ Godefroy , le vieillard et Sigier marchèrent vers la rive fangeuse où dans ce temps il n'y avait point encore de msrisons , et où le passeur les atten> dait. Le docteur et l'étranger ne s'entretenaient ni en latin ni en langue gauloise^ ils parlaient gravement un langage inconnu. Leurs mains s'adressaient tour à tour aux cieux et à la terre. Plus d'une fois , Sigier à qui les détours dn rivage étaient familiers, guidait avec un soin particulier le vieillard vers les planches étroites jetées comme des ponts sur la boue. L'assemblée les épiait avec curiosité , et quelques écoliers

enTÎaient le privilège du jeune enfant qui suivait ces deux souverains de la parole. Enfin le docteur salua le vieillard , et vit partir le bateau du passeur.

Au moment où la barque flotta sur la vaste étendue de la Seine en imprimant ses secousses h l'ame , le soleil , semblable à un incendie qui s'allumait à l'horizon , perça les nuages , versa sur les campagnes des torrens de lumière , colora de ses tons rouges , de ses reflets bruns et les cimes d'ardoises et les toits de chaume, borda de feu les tours de Philippe-Auguste , inonda les cieux, teignit les eaux, fit resplendir les herbes, réveilla les insectes à moitié endormis. Cette longue gerbe de lumière embrasa les nuages. C'était comme le dernier vers de l'hymne quotidien. Tout cœur devait tressaillir, alors la nature fut sublime. Après avoir contemplé ce spectacle, l'étranger eut ses paupières humectées paria plus faible de toutes les larmes humaines. Godefroy pleurait aussi , sa main palpitante rencontra celle du vieillard qoi se retourna , lui laissa voir son émotion ; mais tfàns doute pour sauver sa dignité d'homme qu'il crut compromise, il lui dit d'une voix profonde : — Je pleure mon pays ! Je suis banni ! Jeune homme, à cette heure même j'ai quitté

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ma patrie. Hais là-bas , à cette heure , les la* cioles sortaient de leurs frêles demeures ^ et se suspendaient y comme autant de diamans , aux rameaux des glaïeuls. A cette heure y la brise douce comme la plus douce poésie s'éleyait d'une yallée trempée de lumière , en exhalant de suaves parfums. A l'horizon , je voyais une Tille d'or , semblable à la Jérusalem céleste, une ville dont je ne puis prononcer le nom en pays étranger. Là serpentait aussi une rivière. Cette ville et sa rivière, dont les monumens, dont les ravissantes perspectives , dont les nappes d'eau bleuâtres se confondaient , se mariaient, se dénouaient, lutte harmonieuse qui réjouissait ma vue et m'inspirait l'amour , où sont-elles? A cette heure y les ondes prenaient sous le ciel du couchant des teintes fantastiques et figuraient de capricieux tableaux. Les étoiles distillaient une lumière caressante, la lune tendait partout ses pièges gracieux , elle donnait une autre vie aux arbres y aux couleurs , aux formes , et diversifiait les eàuxbril]antes,1es collines muettes, les édifices éloquens. La ville parlait , scintillait ; elle me rappelait, elle! Des colonnes de fumée se dressaient auprès des colonnes antiques dont les marbres étincelaient de blancheur au sein de la nuit. Les lignes de l'horizon se

dessinaient encore à travers les vapeurs du soir. Toat était harmonie et mystère. La nature ne me disait pas adieu ^ elle voulait me garder. Ah! c'était tout pour moi : ma mère et mon enfant, mon épouse et ma gloire ! Les cloches elles-mêmes pleuraient alors ma proscription. 0 terre merveilleuse ! elle est aussi helle que le ciel! Depuis cette heure ^ j'ai eu l'univers pour cachot. Ma chère patrie^ pourquoi m'as-tu proscrit ? Mais j'y triompherai! s'écria-t-il en jetant ce mot avec un tel accent de conviction et d'un timbre si éclatant que le batelier tressaillit en croyant entendre le son d'une trompette.

Le vieillard était debout , dans une attitude prophétique et regardait dans les airs vers le sud y en montrant sa patrie à travers les régions du ciel. La pâleur ascétique de son visage avait fait place à la rougeur du triomphe , ses yeux étincelaient , il était sublime comme un lion hérissant sa crinière.

— £t toi , pauvre enfant , reprit-il en regardant Godefroy, dont les joues étaient bordées par un chapelet de gouttes brillantes, as-tu donc comme moi étudié la vie sur des pages sanglantes? Pourquoi pleurer? Que peux- tu regretter à ton âge?

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Y^ — Hélas ! dit Godefroy, je regrette une patrie ^ plus belle que toutes les patries de la terre, uae

patrie que je u'ai point vue et dont j'ai souvenir.

Oh ! si je pouvais fendre les espaces à plein vol y

j'irais...

— Où? dit le Proscrit.

— Là-haut , répondit l'enfant.

En entendant ce mot^ l'étranger tressaillit^ arrêta son regard lourd sur le jeune homuie , et le fit taire. Tous deux s'entretinrent par une inexplicable efiPusion d'ame en écoutant leurs vœux au sein d'un fécond silence^ et voyagèrent fraternellement comme deux colombes qui parcourent les cieux d'une même aile, jusqu'au moment où la barque, en touchant le sable du Terrain , les tira de leur profonde rêverie. Tous deux ensevelis dans leurs pensées y marchèrent en silence vers la maison du sergent.

— Ainsi, disait en lui-même le grand étranger , ce pauvre petit se croit un ange banni du ciel. £t qui parmi nous aurait le droit de le détromper ? Sera-ce moi ? Moi qui suis enlevé si souvent par un pouvoir magique loin de la terre. Moi qui appartiens à Dieu. Moi qui suis pour moi-même uif mystère. N'ai-je donc pas vu le plus beau des anges vivant dans cette boue ? Cet enfant est-il donc plus ou moins in^-

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sensé que je le suis? A-t-il fait un pas plus hardi dans la foi? Il croit! Sa croyance le conduira sans doute en quelque sentier lumineux semblable à celui dans lequel je marche. Mais^ s'il est beau comme un ange^ n'est-il pas trop faible pour résister à de si rudes combats !

Intimidé par la présence de son compagnon dont la Toix foudroyante lui exprimait ses propres pensées^ comme l'éclair traduit les Yolontés du ciel , l'enfant se contentait de regarder les étoiles avec les yeux d'un amant. Accablé par un luxe de sensibilité qui lui écrasait le cœnr^ il était là faible et craintif comme un moucheron inondé de soleil. La yoîx céleste de Sigier leur avait déduit les mystères du monde moral ^ le grand vieillard devait les revêtir de gloire. L'enfant les sentait en lui-même sans pouvoir en rien exprimer^ ils transfiguraient tous trois par de vivantes^ par de nobles images la science^ la poésie et le sentiment.

£n rentrant au logis ^ l'étranger s'enferma dans sa chambre^ alluma sa lampe inspiratrice^ et se confia au terrible démon du travail^ en demandant des mots au silence^ des idées à la nuit. Godefroy s'assit au bord de sa fenêtre^ regarda tour à tour les reflets de la lune dans les

eaux, étudia les mystères du ciel. Livré à l'une

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de ces extases qai loi étaient familières , il voyagea de sphère en sphère , de visions en visions , écoutant et croyant entendre de sourds frémissemens et des voix d'anges^ voyant ou croyant voir des lueurs divines au sein desquelles il se perdait , essayant de parvenir au point éloigné, source de toute lumière , principe de toute harmonie. Bientôt la grande clameur de Paris propagée par les eaux de la Seine s'apaisa, les lueurs s'éteignirent une à une en haut des maisons , le silence régna dans toute son étendue , et la vaste cité s'endormit comme un géant fatigué. Minuit sonna. Le plus léger hruit, la chute d'une feuille ou le vol d'un choucas changeant déplace dans les cimes de Notre-Dame , eussent alors rappelé l'esprit de l'étranger sur la terre , eussent fait quitter à l'enfant les hauteurs célestes vers lesquelles son ame était montée sur les ailes de Textase. £n ce moment, le vieillard entendit avec horreur dans la chambre voisine un gémissement qui se confondit avec la chute d'un corps lourd que l'oreille expérimentée du banni reconnut pour être un cadavre. Il sortit précipitamment, entra chez Godefroy, le vit gisant comme une masse informe , aperçut une longue corde serrée à son cou et qui serpentait à terre. Quand il l'eut dénouée, l'enfant ouvrit les yeux.

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