‹ Le livre mystiqueChapitre 3 sur 13 · T. IJ · texte numérisé non relu

T. IJ

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le jour qui vient incessamment éclairer et réjouir les cœurs.

«t Pardonne à une ame amie , de t'avoir présenté en un mot le tableau de tes fautes ^ dans la charitable intention d'endormir les douleurs aiguës de tes remords. Entends les concerts du pardon . Rafraîchis ton ame en respirant l'aurore qui se lèyera pour toi par delà les ténèbres de la mort. Oui , ta yie est par delà !

a Que mes paroles reyètent les brillantes formes des rêves ^ qu'elles se parent d'images, flamboient et descendent sur toi. Monte, monte au point où tous les hommes se voient distinctement, quoiquepressés et petits comme des grains de sable au bord des mers. L'humanité s'est déroulée comme un simple ruban; regarde les diverses nuances de cette fleur des jardins célestes. Yois-tu ceux auxquels manque l'intelligence , ceux qui commencent à s'en colorer , ceux qui sont éprouvés, ceux qui sont dans l'amour, ceux qui sont dans la sagesse et aspirent au monde de lumière?

« Comprends- tu par cette pensée visible la destinée de l'humanité ? d'où elle vient, où elle va ? Persiste en ta voie. £n atteignant au but de ton voyage , tu entendras sonner les clairons de 2a toute-puïssancG, retentir lescris de la victoire,

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et des accords dont un seul ferait trembler la terre y mais qui se perdent dans un monde sans orient et sans occident.

« Gomprends-tu , pauvre cher éprouvé ^ que sans les engourdissemens ^ sans les yoiles du sommeil , de tels spectacles emporteraient et déchireraient ton intelligence , comme le yent des tempêtes emporte et déchire une faible toile^ et raviraient pour toujours à un homme sa raison ? Comprends-tu que Famé seule , élevée à sa toute-puissance, résiste à peine^ dans le rêvC; aux dévorantes communications de l'esprit?

a Yole encore à travers les sphères brillantes et lumineuses^ admire^ cours^ £n volant ainsi, tu te reposes^ tu marches sans fatigue. Gomme tous les hommes , tu voudrais être toujours ainsi plongé dan s ces sphères de parfums^ de lumière^ où tu vas^ léger de tout ton corps évanoui ^ où tu parles par la pensée ! Gours^ vole , jouis un moment des ailes dont tu seras armé bientôt^ quand l'amour sera si complet en toi que tu n'auras plus de sens , et que tu seras tout intelligence et tout amour ! Vois celui qui te parle y celui qui te soutient au-dessus de ce monde , où sont les abymes. Plus haut tu montes et moins tu conçois les abymes ! Il n'y a point de précipices dans les cieux. Yois^ contemple-moi qiv(^Q)\^\^s^

moment^ car tutie me verras plus qu'iraparfaiteraent ^ comme tu me vois à la clarté du pâle soleil de la terre. »

Là , Séraphita se dressa sur ses pieds ^ resta la tête mollement inclinée , les cheveux épars ^ dans la pose aérienne que les plus sublimes peintres ont tous donnée aux Messagers d'en haut. Les plis de son vêtement eurent cette grâce indéfinissable qui arrête l'artiste, l'homme qui traduit tout par le sentiment , devant les délicieuses lignes du voile de la Polymnie antique. Puis elle étendit la main ^ et Wilfrid se leva. Quand il regarda Séraphita^ la blanche jeune fille était couchée sur la peau d'ours^ la tête appuyée sur sa main , le visage calme , les yeux brillans. Wilfrid la contempla silencieusement^ mais une crainte respectueuse ai>imait sa figure, et se trahissait par une contenance timide.

— OuijChère, dit-il enfin comme s'il répondait à une question , nous sommes séparés par des mondes entiers. Je me résigne, et ne puis que vous adorer. Mais que vais-je devenir , moi pauvre, seul ?

— Wilfrid , n'avez-vous pas votre Minna?

Il baissa la tête.

— Oh! nesoyezpas si dédaigneux! La femme comprend tout par l'amour! Quand elle n'entend

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pas y elle sent ; quand elle ne sent pas , elle Toit ; quand elle ne Toit, ni ne sent, ni n'entend, eh bien ! cet ange de la terre vous devine poup Toos protéger , et cache ses protections sous la grâce de l'amour.

— Séraphita , suis-je digne d'appartenir à une femme?

— Vous êtes devenu soudain bien modeste!

Ne serait-ce pas un piège? Une femme est toujours si touchée de voir sa faiblesse glorifiée! £h bien ! après-demain soir , venez prendre le thé chez moi; le bon M. Becker y sera; vous y Terrez Minna , la plus candide créature que je sache en ce monde. Laissez-moi maintenant, mon ami, j'ai ce soir de longues prières à faire pour expier mes fautes.

— Comment pouvez- vous pécher?

— Pauvre cher,abuser de sa puissance, n'est-ce pas de l'orgueil ? Je crois avoir été trop orgueilleuse aujourd'hui. Allons , partez. A demain.

— A demain , dit faiblement Wilfrid en jetant un long regard sur cette créature dont il voulait emporter une image ine£Façable.

Et il sortit; mais quoiqu'il voulût s'éloigner, il demeura pendant quelques momens debout , occupé à regarder la lumière qui brillait par les fenêtres du chàleau 6uèdLQV&.

— Qu'ai-je donc vu? se demandait-il. Non ce n'est pas une simple créature y mais toute une création. De ce monde, entrevu à travers des voiles et des nuages , il me reste des retentissemens semblables aux souvenirs d'une douleur dissipée, ou pareils aux éblouissemens causés par ces rêves dans lesquels nous entendons le gémissement des générations passées qui se mêle aux voix harmonieuses des sphères élevées où tout est lumière et amour. Veillé-je ? Suis-je encore endormi? Ai-je gardé mes yeux de sommeil, ces yeux devant lesquels de lumineux espaces se reculent indéfiniment, et qui suivent les espaces ? Malgré le froid de la nuit , ma vie est encore en feu. Allons au presbytère ! entre le pasteur et sa fille , je pourrai rasseoir mes idées.

Mais il ne quitta pas encore la place d'où sa vue pouvait plonger dans le salon de Séraphita. Cette mystérieuse créature semblait être le centre rayonnant d'un cercle qui formait autour d'elle une atmosphère plus étendue que ne l'est celle des autres êtres ; et quiconque y entrait ^ subissait le pouvoir d'un tourbillon de clartés et de pensées dévorantes. Obligé de se débattre contre cette inexplicable force, Wilfrid n'en triompha pas sans de grands effotU-j mais, après

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avoir franchi l'enceinte de- cette maison , il reconquit son libre arbitre , marcha précipitamment Tcrs le presbytère , et se trouTa bientôt sous la haute voûte en bois qui serrait de péristyle à l'habitation de M. Becker. Il ouvrit la première porte, garnie de nœver, contre laquelle le vent poussait la neige , et frappa vivement à la seconde, en disant : — Voulei-vous me permettre de passer la soirée avec vous,monsieur Becker ?

— Oui , crièrent deux voix qui confondirent leurs intonations.

£n entrant dans le parloir , Wilfrid revint par degrés à la vie réelle. Il salua fort affectueusement Minna , serra la main de M. Becker , promena ses regards sur un tableau dont les images calmèrent les convulsions de sa nature physique, chez laquelle s'opérait un phénomène comparable à celui qui saisit parfois les hommes habitués à de longues contemplations. Si quelque pensée vigoureuse enlève sur ses ailes de Chimère un savant ou un poète , et l'isole parfaitement des circonstances extérieures qui l'enserrent ici-bas , en lui faisant parcourir les régions sans bornes où les plus immenses collections de faits deviennent des abstractions , où les plus vastes ouvrages delà nature sont des imag^^\Tsv"aSûSiXi^

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à lui si quelque bruit soudain frappe ses sens et rappelle dans sa prison d'os et de chair cette ame voyageuse. Le choc de ces deux puissances^ le Corps et l'Esprit^ dont l'une participe de l'invisible action de la foudre^ et l'autre partage avec la nature sensible cette molle résistance qui défie momentanément la destruction ; ce combat y ou mieux cet horrible accouplement engendre des souffrances inouïes. Le corps a redemandé la flamme qui le consume y et la flamme a ressaisi sa proie ; mais cette fusion ne s'opère pas sans les bouillonnemens , sans les explosions et les tortures dont la chimie nous offire de visibles témoignages^ quand se séparent deux principes ennemis qu'elle s'était plu à réunir. Depuis quelques jours , lorsque Wilfrid entrait chez Séraphita , son corps y tombait dans un gouffre. Par un seul regard ^ cette singulière créature l'entraînait en esprit dans la sphère où la méditation entraîne le savant , où la prière transporte l'ame religieuse^ où la vision emmène un artiste^ où le sommeil emporte quelques hommes; car à chacun sa voie pour aller aux abyraes supérieurs^ à chacun son guide pour s'y diriger^ à tous la souffrance au retour. Là seulement se déchirent les voiles et se montre à nu la AeVéiation^ cette ardente et terrible

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confidence d'un monde inconna , dont l'esprit ne rapporte ici-bas que des lambeaux. Pour Wilfrid , une heure passée près de Sérapbita ressemblait souvent à ce délicieux songe qu'affectionnent et que désirent incessamment les thériakis , et où chaque papille nerveuse devient le centre d'une jouissance rayonnante. Il en sortait brisé comme une jeune allé qui s'est épuisée à suivre la course d'un géant. Le froid commençait à calmer par ses flagellations aiguës la trépidation morbide que lui causait la combinaison de ses deux natures violemment disjointes; puis , il revenait toujours au presbytère, attiré prés de Minna par le spectacle de la vie vulgaire dont il avait soif, autantqu'un aventurier d'Europe a soif de la patrie, quand la nostalgie le saisit au milieu des féeries orientales qui l'avaient séduit. En ce moment , plus fatigué qu'il ne l'avait jamais été , cet étranger tomba dans un fauteuil , et regarda pendant quelque temps autour de lui , comnfie un homme qui s'éveille. M. Becker, accoutumé sans doute/ aussi bien que sa fille , à l'apparente bizarrerie de leur hôte , continuèrent tous deux à tra* vailler.

Le parloir avait pour ornement une collection des insectes et des coquillages dft V^

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Norwége. Ces curiosités , habilement disposées sur le fond jaune du sapin qui boisait les murs y y formaient une riche tapisserie à la* quelle la fumée du tabac avait imprimé ses teintes fuligineuses. Au fond ^ en face de la porte principale , s^élevait un poêle énorme en fer forgé qui , soigneusement frotté par la servante^ brillait comme s'il eût été d'acier poli. Assis dans un grand fauteuil en tapisserie , près de ce poêle , devant une table j et les pieds dans une espèce de chancelière^ M. Becker lisait un in-folio placé sur d'autres livres comme sur un pupitre ; à sa gauche était un broc de bière et un verre ; à sa droite brûlait une lampe fumeuse ^ entretenue par de l'huile de poisson. Le ministre paraissait âgé d'une soixantaine d'années. Sa figure appartenait à ce type affectionné par les pinceaux de Rembrandt : c'étaient bien ces petits yeux vifs^ enchâssés par des cercles de rides et surmontés d'épais sourcils grisonnans^ ces cheveux blancs qui s'échappent en deux lames floconneuses de dessous un bonnet de velours noir ; ce frond large et chauve ; cette coupe de visage que l'ampleur du menton rend presque carrée ; puis ce calme profond qui dénote à robservaleuT une puissance quelconque^ soit

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la royauté que donne l'argent , soit le pouvoir tribunitien du borgmestre , soit la conscience de l'art ^ ou la force cubique de l'ignorance heureuse. Ce beau vieillard^ dont l'embonpoint annonçait une santé robuste , était enveloppé dans une robe de chambre en drap grossier simplement orné de sa lisière. Il tenait gravement à sa bouche une longue pipe en écume de mer , et lâchait par temps égaux la fumée du tabac , en en suivant d'un œil distrait les fantasques tourbillons, occupé sans doute à s'assimiler par quelque méditation digestive les pensées de l'auteur dont il lisait les œuvres. De l'autre côté du poêle et près d'une porte qui communiquait à la ciHsine , Minna se voyait indistinctement dans le brouillard produit par la fumée j à laquelle elle paraissait habituée. Devant elle, sur une petite table , étaient les ustensiles nécessaires à une ouvrière , une pile de serviettes , des bas à raccommoder, et une lampe semblable à celle qui faisait reluire les pages blanches du livre dans lequel son père semblait absorbé. Sa figure fraîche, à laquelle des contours délicats imprimaient une grande pureté , s'harmoniait avec la candeur exprimée sur son front blanc et dans ses yeux clairs. £lle se tenait droite &^t %»l

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chaise en se penchant un peu vers la lumière pour y mieux voir , et montrait à son insu la beauté de son corsage. Elle était déjà yètue pour la nuit d'un peignoir en toile de coton blanche. Un simple bonnet de percale^ sans autre ornement qu'une ruche do même étofife^ eiiTeloppait sa chevelure. Elle paraissait plongée dans quelque contemplation secrète qui ne l'empêchait pas de compter les fils de sa serviette ou les mailles de son bas. £ile offrait ainsi l'image la plus complète ^ le type le plus vrai de la femme destinée aux œuvres terrestres , dont le regard pourrait percer les nuées du sanctuaire , mais qu'une pensée à la fois humble et charitable maintient à hauteur d'homme.

Wilfrid s'était jeté sur un fauteuil y entre ces deux tables, et contemplait avec une sorte d'ivresse ce tableau plein d'harmonies ^ et au* quel les nuages de fumée ne messeyaient point. La seule fenêtre qui éclairât ce parloir pendant la belle saison était alors soigneusement close. £n guise de rideaux , une vieille tapisserie , fixée sur un bâton , pendait en formant de gros plis. Là y rien de pittoresque, rien d'éclatant, mais une simplicité rigoureuse , une bonhomie vraie , le laisser-aUer de la nature, et toutes les habitud^ d'une vie domestique sans troubles ni

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soucis. Beaucoup de demeures ont l'apparence d'un rêve ; l'éclat du plaisir qui passe semble y cacher des ruines sous le froid sourire du luxe ; mais ce parloir était sublime de réalité , harmonieux de couleur , et réveillait les idées patriarcales d'une vie pleine et recueillie. Le silence n'était troublé que par les trépignemens de la servante occupée à préparer le souper , et par les frissonnemens du poisson séché qu'elle faisait frire dans le beurre salé ^ suivant la méthode du pays.

— Voulez- vous fumer une pipe ? dit le pasteur en saisissant un moment où il crut que Wilfrid pouvait l'entendre.

— Merci , cher monsieur Becker , répondit-il.

• — Vous semblez aujourd'hui plus souffrant que vous ne l'êtes ordinairement , lui dit Minna frappée de la faiblesse que trahissait la voix de l'étranger.

— Je suis toujours ainsi quand je sors du château.

Minna tressaillit.

— Il est habité par une étrange personne , monsieur le pasteur , reprit-il après une pause. Depuis six mois que je suis dans ce village y je n'ai point osé vous adresser de que^Uot^^ ^\iX

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