SCÈNE III
Lrs MêsiBs, POINCELET, un Domestique. Il porte plusieurs lettres sur un plateau. Il le pore sur la table et se retire. Pendant le dialogue de Poincelet et de Maurice, Henriette s'assied et lit avec divers degrés d'émotion les lettres apportées. poincelet, effaré.
Jo ne vous répéterai pas, mes jeunes amis, tous les souhaits que j’ai formés? pour vous, pour votre mariage ; c’est dit. Parlons un instant du mien ; je vais vous renverser.
Maurice, allant s'asseoir à droite.
Qu'est-ce donc, monsieur Poincelet?
POINCELET.
C’est b ne pas y croire.
MAURICE
Mais enfin?
poincelet.
Vous savez que je fais un procès à ma femmo ou plutôt que je voudrais lui foire un procès. Eh bien I c’est elle qui m en fan un ! MAURICE.
A quel titre?
POINCELET.
Vous ne le devineriez jamais. Quand je faisais h cour à Joseph *•
(je lui ai fait la cour!) j’avais la sottise de lui écrire des lettres tendres, ardentes, passionnées.
MAURICB.
Je ne vois rien jusque-là...
POINCELET.
Attendez!... je m’appelle Paul, pourquoi m’avoir appelé Paul? — Pour donner un caractère poétique et romanesque à notre correspondance , dans mes lettres non datées, — non daiws! autre sottise!... j’appelais Josepha ma Virginie! vous comprenez... Paul et Virginie... c'est une fadaise... mais Bernardin de Saint-Pierre # les cocotiers... les bons négus m’avaient monté la tôle. J’appelais donc Josepha Virginie, quelle imprudence t F.h bien! ces lettres h la main, elle prétend qu'elles ont été adressées par moi à une autre femme qu'elle, à une femme qui répond au nom de Virginie; et elle m'attaque tout simplement en adultère. Oui , monsieur , elle a tourne l’arme contre moi. J'ai leçuco matin une assignation. C’est bouffon... J’ai couru, l’indignation aux lèvres, chez monsienr landreuil, son dernier amant... ( Ici Maurice se lève spontanément et passe au milieu.) avec lequel je devais croire qu’elle était allée aux eaux. Justement monsieur do Landreuil arrivait des eaux. 11 no mo laisse pas achever. « Mois votre femme, me dit-il, in’a traité comme vous. » — Ah bah! elle vous aurait trompé?... - Il ajoute: « 1.11e est en Allemagne avec lo major d’Ang’emiro... lit do quatre! !... » — Je reste immobile, figé... Au nom du ciel, lui dis-je alors, incitez un tonne à une situation morale qui commence à devenir intolérable ; soyez assez bon , puisque je n’ai pas pu vous surprendre ensemble, ma femme cl vous, pour me donner sur elle un certificat de mauvaise vio et înæurs, qui me permette de répondre à l'étrange accusation qu’elle porto aujourd'hui contre moi. Monsieur de Landreuil so met à rire, ces gens-là rient de tout ; et il a la cruauté do mo refuser obstinément. Mc voilà donc accusé par Josépha dont jo payo toujours les mémoires.
Maurice, depuis quelques instants distrait par l'attention qu'il porte sur sa femme; à part.
Quo renferment donc ces lettres? Elles semblent préoccuper vivement Henriette.
POINCELET.
Monsieur Maurice , je n’ai plus quo vous... tous seul aTez en maiu la preuve de l’inconduite de Josépha.
Maurice, regardant toujours Henriette.
Moi?
POINCELET.
Ce feuillet du livre noir... c’est vous qui l’avez pris... il n’y a que vous qui ayez pu l’enlever, quoique j’aie fait deux jours do prison pour avoir été soupçonné de l’avoir arraché.
Maurice, toujours distrait, les regards sur Henriette.
Vous vous trompez, monsieur Poincolet. (A pari.) Ces lettres...
POINCELET.
Je n’ai jamais osé vous en parler ourertemout; mais aujourd’hui qu’uuo circoustauco...
MAURICE
Je tous assure...
POINCELET.
Ce feuillet n’est d’aucun intérêt pour tous, j’ignoro du moins... et eu feuillet c’est ma dernière espérance pour traduire ma femme aux assises.
Maurice.
Henriette paratt émue, affligée... (Il ta brusquement vers Henriette.) Jo veux savoir ce que ces lettres...
HENRIETTE
Lisez. (Elle donne à Maurice une des lettres qu'elle vient de lire.)
Maurice, lisant.
« Monsieur de Morlac et sa famille expriment à monsieur et à ma i, mie Maurice le regret de ne pouvoir jouir de leur aimable invitation. Monsieur de Morlac vient do recevoir l'ordre du ministre do la justice de se rendre immédiatement près la cour revalu do Toulouse pour affaires urgentes.» (A Henriette.) Cet accident n'a rien quo do très-naturel, ma chère llennolie, et je no comprends pas...
poincelet.
Permettez! Je connais parfaitement monsieur do Morlac, puisque c'est un avocat général. S'il d ut partir immédiatement pour Toulouse, il est bien singulier qu'il soit passé tantôt tou' près do moi dans sa voiture pour so rendre chez monsieur de Ch.Tuipvilliers, qui donne aussi ce soir, vous le savez peut-être, une soirée, uno grande soirée, ou l’on fête lo retour de monsieur do Lan- [ dreuil, son fuiur gendre.
If il' FU CB.
Vous tous s«ez trompé, monsieur Poincelet.
- POINCELET.
Je lo veux bion... raponJam... moi no pa» reconnatlro im magistrat |, l(
K ormes, prenant unt autre lettre, quffrnrirlte lui remet.
«Monsieur do Sunl. Martin n'aura nas l'honneur d'assister il U reunion de monsieur Maurice ; sa mère «lent il’Mre saisie tout à coup d une grave indisposition. Mille eicuses ot.mille regrets.»
, POISiCELKT.
• 2 Q J , **?' fl . T0US trom P p ; je sors de chez lui; c’est un des jures (le la quinzaine. Je fréquente aussi les jurés. Eh bien! sa mere et lui étaient déjà allés à la soirée de monsieur de Champ» Tiiliers quand je me suis présent ce soir ch>z eux pour leuroffrir un mémoire contro ma femme. Si bien que je vais de ce p is chez monsieur deChampvilliers porter co mémoire, — lo voici, — à monsieur de Saint-Martin, que je suis sûr d'y trouver.
MAI' mes.
Celte absence est fâcheuse, ma bonno Henriette, mais enfin... (Jfeme /eu.) « Mon cher confrère, mes sœurs et moi nous sommes ilwoles de ne pouvoir nous trouver ce soir à votre charmante rate. La porto reccnlo d’un oode chéri nous oblige, vous lo comprimez, h rester chez nous.»
qu’après l’Opéra.
MAURICE
Regardez... Une heuro cl demie... Il y a longtemps que l’Opéra est fini. r n
Henriette.
Les femmes apportent des soins exagérés, minutieux, infinis a leurs toilettes de soirée. Les maris attendent; ilsuliild’un retardataire pour que bion d’autres soient en retard.
Maurice, agité.
Personne !
HENRIETTE
votre impatience me fait mal.
Maurice, marchant.
Toujours personne !... Ah! uoo voilure. (Allant à la lenitre.) Non; elle passe!
HENRIETTE
Du calme , je tons en prie , mon ami.
MAURICE
Le £ bougies sont aux deux tiers consumées , ces fleurs sont déjh flétries... Quel silence dans la ruo et au loin !... Oh ï co v^dft, co silonce mVcablent... Que supposer ? III l'assitdà droite sur le canapé.)
POINCELET.
Celui-là, jo ne le connais pas.
Maurice, passant de l’autre côté de la table.
Je le connais, mot... Il était hier h l'Opéra avec ses sœurs. Voyons encore... (//prend virement une troisième, une onatrumty une cinquième, une sixième lettre.) Différentes excuses, inçme refus. Mais que veut dire? (A Henriette.) Votre contrariété m’est expliquée... nous n’aurons pas nuianl de mondo que nous lespei ions.
# " HEXRIETTE.
Oui... Une autre fois nous serons plus heureux.
Maurice, après aroir lu plusieurs lettres.
Allons! toujours des impossibilités, des accidents imprévus, des migraines, des départs subits... {A part ) Ah ! je devine ! (A Henriette.) Notre pauvre soirée est bien malade, ma bonne Hennoue.
POINCELET.
La soirée de monsieur de Chain pvilliere aura meilleure chance que la vôtre.
Oui... oui... (// prend en tremblant une autre letlre el court à la signature.) De mon meilleur ami, de Ferdinand d’F.lvimare : « Mon cher et excellent Maurice, nous avons reçu deux invitations ; In tienne et celle dt* monsieur de Champvillicrs ; moi, je voulais donner la préférence h la tienne, mais ma femme, qui est lico avec mademoiselle Clotiide, m’entraîne chez les Champvilliers. »*- H menti sa femme n’est pas liée avec la fille do monsieur do Champvilliers, elle ne connaît pas mademoiselle Clotiide ! 11 menti... (Passant près de Poincelet.) Pardon, monsieur Poincelet, pardon pour cet emportement... Mais une soirée manquée contrario parfois beaucoup... C’est uno puérilité sans doute... mais on y est sensible... on s’irrite... Vous m’avez dit tantôt, monsieur Poincelet, que vous aviez le projet do porter ce soir un mémoire...
POINCELET.
Ah! oui .. vous m’en faites souvenir ; je cours chez monsieur de Champvilliers, où je dois rencontrer infailliblement monsieur de Saint-Martin, mon incorruptible juré. A revoir, mes bons arnis. (/; salue Maurice et Henriette. — A part, en *’<rn a fouit.) La lune de miel n’est pas clairo. Il n’y a pas de luno de miel, c’est un mensongo astronomique. (// sort.)