‹ Le Livre noir et les établissements de Dax IntroductionChapitre 9 sur 22 · MV · texte numérisé non relu

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Le Prince Noir connaissait trop Timportance militaire de la place de Dax pour risquer de s*aliéner sa fidélité. Lorsqu'il entreprit la campagne d'Espagne pour aller replacer sur le trône D. Pèdre de Gastille, dépossédé par Henri de Transtamare, c'est à Dax qu'il établit d'abord son quartier général. Il y arriva de Bordeaux tout d'une traite le lo janvier 1867, quatre jours après la naissance de l'enfant qui fut Richard II et y attendit son frère, le duc de Lancastre(i). Celui-ci ne tarda pas longtemps, nous apprend le héraut d'armes Chandos, sous la plume duquel la rencontre des deux princes revit en un tableau charmant de mœurs familiales: «11 chevaucha par les Landes, et très durement se hâta, jusqu'à ce qu'il atteignit Dax la cité, où il trouva le Prince son frère qui vint à sa rencontre avec plus de vingt chevaliers. Sachez aussi que là était le comte de Foix (3). Ils eurent grande joie ensemble. Aussitôt qu'ils se rencontrèrent, ils s'accolèrent en se baisant, et le Prince dit en souriant : « Duc de Lancastre mon doux frère, en notre pays soyez le bienvenu. » Dites-nous comment se porte le roi notre père et la reine notre mère, » tous nos frères et nos amis. » — « Sire, répondit le duc. Dieu merci, ils ») ne sont tous fors que bien; notre père dit que s'il y a rien qu'il puisse » faire, vous le lui demandiez, notre mère vous salue aussi ; tous nos » frères se recommandent à vous et vous mandent par moi qu'ils fussent *y volontiers venus s'ils en eussent eu permission. »

Et, continue le vieux chroniqueur en son naïf langage :

Ënsement tout pariant en vinrent A Dasc, et par les mains se tinrent Et si saches que cette nuyt Démenèrent moult ^and deduyt(3).

Mais les affaires mirent vite trêve aux plaisirs. Durant le séjour d'un mois environ à Dax, Lancastre et John Chandos s'abouchèrent à Saint- Jean-Pied-de-Port avec Charles le Mauvais, roi de Navarre. Ils étaient chargés par le Prince Noir d'arrêter les bases d'une entrevue qu'il désirait avoir avec ce roi et avec don Pèdre. Elle eut lieu à Peyrehorade, et le roi de Navarre, contrairement à la promesse qu'il avait faite à Henri de Transtamare, y prit l'engagement de livrer passage, à travers son

(«) Froissart, édit. Siméon Luce, l. Vil, chap. XCI. — The Black Prince, The life and foote of armes of Edwards the Black Prince by Chandos Herald, a mclrical chronicle with an english translation and notes by Francisque Michel. London and Paris J.-G. Folheringham, mdggclxxxiii, p. ihi.

(') Gaston X, dit Phœbus, Dis de Gaston IX. et d'Ëléonore de Comminges, marié à Agnès do Navarre, mort le la août i3go; Tun des plus brillants souverains du Béam, mais dont la mémoire reste à jamais chargée du double meurtre d'un frèro et d'un fils unique.

(3) The Black Prince, p. ihh- Vers: 21^16 à 2178.

royaume, aux troupes du prince anglais (i). Entre temps, Jean 111 de Grailly, captai de Buch f ), le sire d'Albret(3), Olivier de Cli88on(^), arrivèrent à Dax où se trouva réunie au grand complet la fine fleur de la chevalerie anglo-gasconne. Les troupes, une fois concentrées, se divisèrent en trois corps d'armée qui, au mois de février, entrèrent successivement en Espagne par le col de Roncevaux et remportèrent le 3 avril suivant sur Transtamare et Du Guesclin la célèbre bataille de Najera.

L'expédition d'Espagne avait accru encore le renom militaire du Prince Noir, mais elle avait fini d'épuiser sa bourse. II donna satisfaction aux nombreuses doléances formulées par les États d'Aquitaine réunis à Augoulêmele i8 janvier 1867, et en obtint en retour le vote d'un impôt de dix sous par feu durant cinq ans (5).

La ville de Dax trouva sans doute le moment opportun pour solliciter une faveur. Dotée, comme on l'a vu, de deux foires annuelles de seize jours, elle n'avait pas encore de marché hebdomadaire à jour fixe. C'est par une décision datée d'Angoulême, le 20 mars i368, que le Prince, à la prière du maire et des jurais, en autorisa la création, et le fixa au lundi de chaque semaine (6).

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On sait que le Prince Noir mourut à Canterbury, le 8 juin iSyô, sansavoir jamais porté la couronne. Lorsqu'elle échut à son fils Richard II, en 1877, la sage politique de Charles V avait déjà réparé l'énorme brèche faite à la France par le traité de Brétigny. Il ne restait à l'Angleterre^ dé ses possessions d'outre - mer, que Calais et les villes fidèles du Sud-Ouest, Bordeaux, Bazas, Dax, Bayonne, avec leurs territoires.

Richard ratifia dans la quatrième année de son règne, une charte

(') Froissart, édit. Siméon Luce, loc. cit.

(') Fils do Jean II et de Blanche de Foix. Marié en i35o à Rose d'Albret. Il contribua, par une manœuvre très habile, à la victoire de Poiliers-Maupertuis, fut pris par Du Guesclin à Cocherel, et fut chargé, trois ans plus tard, de la garde du héros breton pris par les Anglo-Gascons à Najera. Fait prisonnier de nouveau en 137a au combat de Soubise, près Tembouchure de la Charente, il Ait conduit à Paris et enfermé par Charles V à la tour du Temple, où il préféra mourir que de recouvrer la liberté en prêtant serment de ne jamais porter les armes contre la France. M. le colonel Babinet, président de la Société des Antiquaires de l'Ouest, a retracé, sous forme de discours, une biographie très documentée du célèbre capitaine gascon. (Bull, et Mém. de la Soc. des Antiquaires de V Ouest y t. XVni, i8ç5, p. iix.)

(3) Arnaud-Amanieu d'Albret, vicomte de Tartas, beau-frère du précédent, fils de Bernard- Ezi IV et de Mathe d'Armagnac. Il épousa en i368 Marguerite de Bourbon.

(4) Le futur connétable de France, alors chef du parti anglais en Bretagne.

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d*Édouard III, son grand-père, confirmant les libertés, coutumes et privilèges que les citoyens de Dax tenaient des rois ses prédécesseurs (>); il les augmenta même considérablement au point de vue judiciaire, en annexant vers la même époque la vicomte de Soûle au ressort de la Cour de Dax (>). Quand il fut parvenu à sa majorité, il jugea prudent d'offrir un dérivatif à l'humeur ambitieuse de son oncle le duc de Lancastre^ et lui donna le 26 mai i388(3) la lieutenance de la Guyenne, qu'il convertit en donation viagère le 2 mars i39o(^).

Jean de Lancastre, qu'on appelait aussi Jean de Gand à cause du lieu de sa naissance, était le troisième frère du Prince Noir et fut souvent son frère d'armes. Son attitude suspecte vis-à-vis de la couronne, durant la minorité de son neveu, n'avait pourtant jamais été jusqu'à la trahison. Veuf, et remarié en 1872 à Constance, fille aînée de Pèdre le Cruel et de Maria de Padilla, il avait promené depuis dans le monde son titre de roi de Castille in partibus qui lui attira, de la part des communes de Londres, le surnom railleur de « my lord d'Espagne». Mais il venait précisément de céder ses droits sur ce pays à sa fille Catherine, en l'unissant au fils d'Henri de Transtamare, et dès ce moment il se contenta de la dignité plus humble peut-être, mais plus effective, de duc de Guyenne. Y avait-il des raisons de craindre que la velléité lui viendrait peut-être un jour de transporter aussi à sa fille la Guyenne elle-même? La chose n'est pas vraisemblable, puisqu'il avait un fils de son premier mariage. Mais il est certain que la donation du duché à ce prince, d'allures cosmopolites, offensait le sentiment des villes qui avaient la promesse de ne jamais appartenir qu'au roi d'Angleterre ou à son premier héritier. Et qui pouvait prévoir alors que cet héritier, issu d'une révolution, serait Henri de Bolingbroke, le fils même de Jean de Lancastre! Beaucoup de villes donc ne dissimulèrent pas leur mécontentement. « La commune, déclarèrent le maire et les échevins de Bayonne, persiste à vouloir rester annexée à la couronne d'Angleterre ; mais si la volonté du roi s'y oppose, elle veut être relevée du serment qu'elle lui a prêté pour pouvoir obéir à son seigneur naturel sans parjure et sans désobéissance (s). »

Rien n'indique pourtant que la commune de Dax ait partagé ces appréhensions. Il faut reconnaître au contraire que les mesures de

• (') Coutamiery art. 208.

(3) Rymer, t. 111, pars IV, p. sk.

(4) IbUl., p. 53.

(5) Arch, de Bayonne, AA. I, p. 36 '1. — Balasque, Études histor., III, p. \ob.

gouvernement qui y furent prises par le duc, dénotent une intelligente sollicitude pour les intérêts de la cité.

La première en date est une ordonnance rendue sur Textension abusive du privilège de clergie. Les historiens jnoralistes ont signalé avec quelle trop complaisante facilité la société ecclésiastique du Moyen-Age ouvrait ses rangs à une multitude de gens non voués au culte et n'ayant rien de commun avec le sacerdoce (■). Ces gens-là, appartenant souvent à la plus basse condition, contractaient mariage, exerçaient toutes sortes de métiers, et, n'ayant du clerc ni l'éducation ni les mœurs, dédaignaient même d'en porter l'habit. Liés à l'Ëglise sans lui appartenir, ils tenaient pour suflBsant de participer à ses immunités et de s'en faire un abri contre les rigueurs du for temporel.

Des conflits de pouvoir devaient nécessairement éclater. La juridiction séculière, représentée à Dax par le maire et les jurais, se plaignit des empiétements de la juridiction ecclésiastique dont l'évêque Jean Gutteritz se montra le défenseur naturel quoique trop zélé peut-être. Institué juge de la contestation survenue entre le corps municipal et ce prélat, l'un des plus illustres assurément de son siège, le duc de Lancastre coupa court aux prétentions des pseudo-clercs. Il décida, de l'avis du Conseil du roi et du consentement de toutes parties : i** que nul clerc marié ne jouirait du privilège de clergie, s'il ne portait la tonsure et l'habit ecclésiastique (3) ; 2" que même revêtu de ces insignes extérieurs, le clerc marié aurait pour toutes prérogatives d'être protégé contre les voies de fait par la peine d'excommunication et de n'être jamais condamné lui-même pour crime par le juge séculier; 3" que pour tout autre cas il serait justiciable indifféremment du juge laïque ou du juge d'église ; 4° que les clercs bouchers, taverniers ou barbiers seraient tenus de se défaire de leurs oiBces s'ils voulaient jouir à l'avenir des privilèges

(') « Or voicy les principales entreprises des juges ecclcsiastiquos. Premièrement, supposé qu'ils tenoient les clercs pour exempts totalement de la justice séculière, ils mettoient au nombre des clercs tous ceux qui avoient eu tonsure, encore qu'ils hissent mariez et qu'ils eussent autre vacation que l'ecclésiastique, et ainsi presque tous les hommes estoient do leur juridiction ; car chacun prenoit tonsure pour s'exempter de la Justice du Roy ou de son Seigneur plutost que pour servir à l'Eglise. » (Loyseau, De» $eignearie$ et Juitiees ecclésiastiques, chap. XV, p. i4o. — Guizot, Hist. de la civilis. en France, t. 1, p. 33i.)

(') Pour éviter tout débat à l'avenir, il fut arrêté que l'évêque publierait la-dessus une constitution synodale : <t Item es ordenat e acordat que per ostar totz debatz, per labesque e sons officiers sie feite constitution sinodau, que tôt clerc molherat qui se bulhe gaudir deu priuilegi de clersic en lo cas que dessus, porti sa corone feite e raubes de clerc per le maneyre susdiite, autrement quQ no sen gaudesque. » Il existait pourtant une constitution synodale sur le même sujet, faite en i35i par l'évêque Bernard de Liposse ou par l'évêque Bertrand son successeur, mais apparemment tombée quelque peu en désuétude. (Constitutiones synodales aquensis ecclesiae. Édition de rabb«> Degert, Bull, de la Soc. de Borda, 1898, p. 149.)

cléricaux, el que ceux qui se livraient au commerce forain seraient assujettis aux impôts et péages accoutumés, car le droit canon interdit aux clercs d'être marchands — soes a dize mercaders bendens ni crompans los quoaus Jhuxrisl gela deu temple. Enfin l'ordonnance décidait que les veuves et les pupilles pourraient être cités comme les clercs soit devant le tribunal ecclésiastique, soit devant le séculier (>).

Au demeurant, l'ordre public avait de pires ennemis que les parasites de la cléricature. C'étaient les rôdeurs et gens sans aveu qui infestaient les abords de la ville, épaves que le flux et le reflux des guerres léguaient par intervalle aux bois et aux grands chemins, ramassis d'aventuriers cassés aux gages, de soudards sans emploi, qui, en attendant l'occasion de se revendre au plus offrant, pratiquaient pour leur compte le métier de pillards dont ils avaient fait l'apprentissage dans quelque Grande Compagnie. A la requête du maire et des jurats, le duc de Lancastrc ferma les tavernes qui leur servaient de repaires « au cap du pont de Sant-Pandelon,àHoeyre, Saubanhac, Yzosse, Quilhac, Bielle e Acgoade», quartiers qui embrassaient le périmètre entier de la banlieue et dont l'un porte encore, en souvenir, sans doute, des exploits qui l'illustrèrent, le nom tragique de Coupe-gorye {^).

Si le duc fut sévère pour les malfaiteurs, il fit, par contre, preuve d'humanité vis-à-vis des débiteurs malheureux en rapportant une de ses précédentes ordonnances qui aggravait les rigueurs de la contrainte corporelle (3).

Il fit preuve aussi de désintéressement^ ou de simple habileté peut-être, en révoquant le monopole du change des monnaies dont il jouissait à Dax depuis des années et en proclamant le libre exercice de ce genre de négoce (4).

Mais la mesure la plus notable prise par le duc de Lancastre fut assurément celle qui, modifiant pour la première fois le statut organique de 1243, abaissa le nombre des jurats à douze. Les motifs qui y donnèrent lieu sont empreints de quelque tristesse. Les bourgeois eux-mêmes se virent obligés d'exposer que, primitivement, ils étaient régis par un Capdel et vingt justiciers, plus tard par un maire et vingt jurats renouvelés chaque année le jour de la fête des bienheureux apôtres Pierre et Paul, mais que, par l'effet des guerres et des maladies, la ville avait été privée d'un grand nombre d'hommes honnêtes et prudents — dicta nostra civilas

(») P. kk9-

(*) Àreh. mun, de Dax. A A. I, Original en parchemin^ et Livre noir, p. Vio.

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Jueril pluribus honeslis el pradenlibus viris deslUula, — a Ici point qu'on n'y pouvait trouver le nombre accoutumé de vingt jurats aptes à remplir les fonctions de leur charge. Avec une résignation qui fait honneur à leur sagesse, - ils demandèrent en conséquence et obtinrent que la compagnie fût réduite à douze membres. La réforme ne dépassa pas les limites de ce sacrifice nécessité par les circonstances, et rien absolument ne fut changé ni au mode de nomination ni aux attributions de l'assemblée municipale. Au contraire, la clause de retour éventuel au régime archaïque des Capdels, renouvelée d'Henri III et d'Edouard I*% vint consacrer encore après un siècle et demi le principe inaliénable de la libre autonomie communale. Volwnus etiam et simili modo indulgemus eisdem maiori, juratis et comunitati, quod si eosdem, officia maiorie seu maioria per nos aut cUiquem aUum saperiorem ipsoram privari contingeret, ex causa seu occassione quod ipsi ad pristinum statum, scilicet ad unum gubernatorem vocatum Capdet el xx^ justiciarioSy prout erant ante premissum regium privilegium, revertantar et redacantur{^). Clause remarquable, si Ton songe que nous touchons au xv* siècle et que presque partout les libertés communales ont péri. %

Peu de temps après qu'il eut ravi la couronne a son cousin Richard II, le nouveau roi, Henri IV, fils du duc de Lancastre mort récemment, délégua pour prendre possession de l'Aquitaine : François, archevêque de Bordeaux, Hugues le Despenser, Henri Bowet, et Jean Traylli, maire de Bordeaux. Le 26 septembre i4oo, les trois premiers arrivèrent à Dax. Ils remirent copie de leurs pouvoirs, puis prêtèrent le serment d'usage, au nom du roi, en s'engageant à le faire ratifier par lettres patentes dans le délai d'un an, et reçurent à leur tour le serment de la commune (»). Le même jour, ils confirmèrent par écrit tous ses privilèges (3). Le i octobre, Hugues le Despenser, resté seul sans doute, invita le maire et les jurats à se rendre aux assises qu'il devait tenir à Saint-Sever le lendemain 5, afin de délibérer sur le gouvernement de la sénéchaussée des « Landes »; il les invitait à ne pas se formaliser pour cette fois de ce qu'ils n'avaient pas été convoqués neuf jours à l'avance, selon la coutume (^). Ce sont là les derniers actes de nos cartulaires.

Si l'on en excepte la tentative infructueuse du duc de Bourbon, oncle du roi de France, venu à Agen pour exploiter le mécontentement que la chute du roi Richard inspira de prime abord aux villes de Bordeaux, Uax et Bayonne, et pour les amener à « se tourner » françaises, on peut dire que ces villes demeurèrent absolument livrées à elles-mêmes sous les deux premiers Lancastre, et n'éprouvèrent que le contre-coup des (^alamités inouïes qui désolèrent les malheureuses provinces d'outre-Loire durant les vingt dernières années du règne de Charles VI.

La répercussion des événements qui mirent la France sous le joug de r Angleterre n'est accusée à Dax que par la tenue des États de Guyenne, c|ui y eut lieu sur Tordre d'Henri V en vue d'une demande de subsides.

Le compte rendu de ces États nous a été conservé par les registres de la Jurade de Bordeaux. Ils se réunirent le vendredi matin 17 mai i4ao dans le réfectoire du couvent des Frères Mineurs ('). Il y fut donné lecture de la lettre du roi, datée de Mantes le 17 octobre i4i9 (^), quatre ans après le désastre d'Azincourt, et neuf mois après la glorieuse capitulation de Rouen. Puis, le connétable de Bordeaux, John RadcliflT, exposa comment le roi d'Angleterre et de France, son souverain seigneur, était descendu en Normandie, avait conquis ce pays et projetait de conquérir également les parties de la Guyenne rebelles à son obéissance. Il conclut en invitant l'assemblée à consentir l'impôt d'un noble d'or d'Angleterre par feu, pour les frais de la guerre.

Dans la séance qui eut lieu l'après-midi du même jour, les députés de Guyenne, savoir : l'archevêque de Bordeaux (3), les seigneurs de Montferrand, de la Lande, d'Usar, de Roquetailhade, les gens de Bordeaux, de Libourne, de Saint-Émilion, de Bourg, s'apprêtaient à délibérer en commun avec ceux des Lannes, lorsque Fortaner de Lescun (^), sénéchal des Lannes, dit que les députés de la sénéchaussée entendaient délibérer séparément. L'archevêque de Bordeaux eut beau opposer que la lettre du roi ayant été adressée à tous conjointement, la délibération devait être prise de même; que le Bordelais et les Lannes étaient solidaires d'honneur et d'intérêt, Fortaner de Lescun entraîna les Trois-Ordres de

(') Arch. mun. do Bordeaux, Reg. de la Jurade. Délibérât, de 1^1^ à i4i6 et de i^ao à i^aa, texte impr., p. 38i et 389.

(«) Ibid,, p. 38o.

(3) David de Montferrand, chanoine de Saint- André, promu à rarchevôché de Bordeaux le 17 mai i4i3. Il mourut en i43o.

(4) Fortaner de Pomiors, baron de Lescun et de Hagetmau, vicomte de Louvigrny, marié i Jeanne de GastiUon, en Modoc, mort en 1&39. Les armes des Lescun, gravées sur une des clefs de voûte de la crypte de Saint-Girons à Hagetmau, ont été reproduites dans le recueil des Scêonx gascons par M. Paul I^ Plagne Barris. {Arch. hist. de la Gasc,, fasc. 17.)

la sénéchaussée landaise, qui tinrent session à part « setis que no boluren que los deu pais de Bordâtes fossan en aucuna maneyra en lor conselh » .

Cette question des États particuliers du pays des Lannes devait encore passionner Topinion locale et aiguiser la verve érudite des régionalistes dacquois, à la veille des grands États-Généraux de 1789.

La miraculeuse épopée de Jeanne d'Arc allait bientôt fixer les destinées de la France, mais elle n'éveilla aucun écho dans le Sud-Ouest aquitain, dernier refuge de Tindépendance gasconne, et peu intéressé en apparence aux événements qui se déroulaient sur les bords de la Loire ou de la Seine.

La conquête française eut pour précurseur en Guyenne un des redoutables chefs de bande qui, après la fatale tragédie du 3o mai i43i, firent revivre au milieu d'une effroyable anarchie militaire le fléau des Grandes Compagnies. Écorcheurs! l'épithète populaire leur est restée, et nul ne la mérita plus justement que l'aventurier espagnol Rodrigo de Villandrando, qui, selon une vieille chronique, se plaisait à mutiler horriblement les femmes enceintes et à faire rôtir les petits enfants (>). Il se rua en 1435 sur la Chalosse; les Bayonnais se portèrent à sa rencontre et contribuèrent pour une large part à rejeter dails le désert de la Grande- Lande cet ogre bardé de fer (2).

En i44a, une armée régulière, conduite par Charles VU en personne, s'empara de Dax, qui fut repris quelques jours après, grâce à la ruse et au courage d'un gentilhomme du pays, nommé Arnaud de Saint-Cricq.

Neuf années s'écoulèrent encore avant que l'œuvre d'unité et de délivrance personnifiée par la glorieuse martyre de Rouen triomphât des dernières résistances de l'esprit communal; car, on ne Ta pas assez remarqué, c'est l'esprit communal qui, seul, dans les contrées situées entre l'embouchure de la Garonne et les Pyrénées occidentales, essaya de barrer la route à la monarchie française. Ce ne sont pas les capitaines anglais de l'époque, obscurs et inconnus pour la plupart, ce sont les chefs municipaux qui jouent le principal rôle dans cette guerre de défense suprême, à Bordeaux, à Dax, à Bayonne, quelquefois comme à Tartas et à Guiche, menant les populations au combat contre leurs propres seigneurs devenus les lieutenants du roi de France. Lutte, en somme, de la bourgeoisie indépendante contre les grands feudataires oublieux de la vieille devise : Gratta Det sum id quod sum; lutte de la

(') « Item l'an mcccg et xxxv, bingo Rodigo en Guiayna, et fase guera a Franses et ad Angles et que disen que tostaba enfans et tôle popas a fempnas prenhs, et fado grant cop d'autres maus. » (Arch. mun. de Bordeaux. Chronique de la Guyenne, lAvre des CoutumeSt p. 691.)

(*) Rymer, t. V, pars I, p. 53. — Arch. mun. de Bayonne, Livre des Établissements, p. a35 ot 35 1.

commune libre contre le fief asservi, des institutions forales contre le bon plaisir de la royauté. Tarlas, la plus importante place de TAlbret, assiégée par un d'Albret, fut secourue, vainement il est vrai, par son maire, à la tête de huit mille hommes ramassés à la hâte dans le pays(i). Un fait analogue eut lieu pour la défense du château de Guiche, assiégé par Gaston de Foix, vicomte de Béarn (>). Ces deux grands seigneurs régionaux, Gaston de Foix et Amanieu d'Albret, sire d'Orval, devaient se retrouver un peu plus tard en présence des bourgeois de Dax, qu'ils forcèrent de se rendre le 8 juillet i45r (3).

La capitulation, il faut le dire, respecta toutes les franchises de la ville.

Charles VII la ratifia à Taillebourg quelques jours après. Il fit plus. Il confirma séparément les privilèges les plus importants, même celui d'Edouard P', approuvé autrefois par Philippe le Bel, qui sanctionnait la constitution communale de i !i43 et la faculté conditionnelle de retour au régime des Capdels (^).

En ce qui concerne la juridiction, la capitulation portait : « Item que en la dite cyté dAcqs ayt justice comme il y a acoustumé, et que les causes du ressort comme anciennement estoyt observé et gardé soyent illec déterminées et décidées par voye d'appellation. » Louis XI à son tour confirma ce privilège (5).

Un appel de la cour de Licharre, interjeté le i6 mai 1^77 devant le maire et les jurats, prouve, en effet, qu'ils n'avaient encore rien perdu, à cette époque, de leurs attributions judiciaires (6).

Et cependant, il n'y a pas à s'y méprendre, l'individualité communale a disparu. La confirmation des antiques franchises a pu endormir momen-

(*) Olhagaray, HisL de Foix, Béarn, etc., p. 367.

(^) Ibid. — Cf. Un épisode de la conquête de la Guyenne sous Charles VII par H. Courtcault (extrait des Annales du Midi, t. VI).

(3) « Traiclé et appointement faict entre Messeigneurs le comte de Foix et le sire d*0rval, pour et Hu nom du roi de France Charles nosire souverain seigneur d'une part, et les gens d*Eglize, Nobles, Bourgeoi», citoyens, habitans de la Ville, cité et Ghastel dAcqs occupez par les Angloys, d'aultre, touchant la réduction d'icculx en obéissance du roy. Et premièrement que ceulx de ladiite cyté dAcqs seront contrenhs de mardy en buyt jours qui sera le huitième jour de juillet par tout ce jour, de monslrer et faire obcyssance au Roy do France Charles, etc. » Ce traité est inséré tout au long dans la confirmation qui en fût faite par Charles Vil à Taillebourg. (Arch. mun. de Dax, AA, 1. Orig. en parchemin avec sceau.)

(4) Arch. mun. de Dax, Orig, en parchemin, AA. i.

(5) Pourtant, il ne se fit pas toiyours scrupule d*y porter atleinle. C'est ainsi qu'il érigea en baronnie « certaines paroisses qui confrontent les fossés de la dicte ville et cité dAcqs • et les donna au sieur de Poylault avec droit de haute justice. Le Parlement de Bordeaux sanctionna par un arrêt provisionnel la donation royale. Le maire et les jurats protestèrent contre cette aliénation partielle de la prévôté et obtinrent vraisemblablement gain de cause, car les paroisses de la banlieue de Dax ne cessèrent jusqu'à la Révolution de faire partie du domaine prévôtal. — (BibL nat.. Fonds fran- (.tais, vol. 30^3 1, fol. 30. Lettre transcrite par M. Tamizey de Larroque, Bévue de Béarn, t. I, p. 19.)

(6) V. infra.

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tanément les alarmes du patriotisme local, elle n'a opposé qu'un obstacle illusoire au nivellement administratif systématiquement pratiqué par les ministres réformateurs de Charles YIl et après eux par Louis XI. La bourgeoisie privilégiée des dernières villes anglo-gasconnes est rentrée dans le rang, ses intérêts se trouvent désormais confondus avec ceux de la grande bourgeoisie nationale qui s'appelle le Tiers-État.

Les ravages de la guerre de Cent ans et la brusque rupture des rapports commerciaux avec l'Angleterre, en portant un coup funeste à la prospérité de Dax, avaient aussi précipité la déchéance de la Commune. La misère du temps avait engendré le manque d'hommes. En iSi^? lors de la réformation de la Coutume, les États des Lannes constatèrent avec humiliation que, pour remplir les douze sièges de la jurade, on s'était vu contraint d'y « mettre un barbier, un savetier, gens pauvres, ignares et de petite condition » (i). Cette lamentable pénurie de sujets avait favorisé l'accès de l'Hôtel de Ville aux officiers du roi, magistrats de la sénéchaussée ou de la prévôté. Ils y avaient apporté, avec la prépondérance du savoir et du talent, leur tendance professionnelle à faire prévaloir la volonté royale contre les aspirations populaires, et l'esprit de centralisation contre l'esprit de communalisme. On avait ainsi sacrifié l'homogénéité politique à la supériorité intellectuelle. Le remède était peut-être pire que le mal.

On profita de l'occasion de la réforme pour prendre un autre parti et réduire les douze jurats à quatre, dont deux fournis par les praticiens de robe longue et deux autres par la corporation des marchands. Par contre, les États décidèrent que les officiers du roi et leurs substituts ne seraient plus éligibles. L'homogénéité se trouvait cette fois rétablie au préjudice du nombre.

Les choses allèrent ainsi jusqu'en i55o. A cette époque, un édit général d'Henri II interdit à tous les gens de robe longue, magistrats, avocats, procureurs, de faire partie des corps municipaux. Cette mesure équivalait pour beaucoup de villes à la suppression de leurs justices. Elles s'empressent de formuler leurs doléances. Les habitants de Dax remontrent que l'édit ne saurait leur être applicable, a daultant que au maire et jurats appartient l'administration de la justice dans ladicte ville ès-laquelle ils ont haulte justice, moyenne et basse, et l'administration de la police, et oultre ont les appellations de toutes les ordonnances de la seneschaussée d'Acqs par obtion des parties de pouvoir relever telles appellations par

(') Verbal de la Coutume de la cité et prévôté de Dax, Manuscrit dont la copie est attribuée à M. Debrat, lieutenant particulier au sénéchal en 1747. (BibL de la Soc, de Borda.)

devant le seneschal dudict lieu où par- devant lesdicts maire et jurats, et par ce moyen, il seroit impossible de pouvoir exercer la justice en ladicte ville d'AcqS) s'il n'y avoit gens lettrés, praticiens et expérimentés (>). )>

Une ordonnance du roi fit droit à ces réclamations le !•' avril de Tannée i55i (') qui venait de commencer le jour de Pâques 29 mars, suivant l'usage aboli en i563 par Tédit de Roussillon. Ce fut un succès sans lendemain. Au mois de janvier i55i (n. st.), TÉdit des Présidiaux instituait « en chacun des principaux bailliages et sénéchaussées un siège présidial » avec pouvoir de juger et décider sans appel en toute matière civile, jusqu'à 25o livres tournois de fonds ou dix livres de rente, et nonobstant appel, avec bénéfice d'exécution provisionnelle sous caution, dans les matières civiles n'excédant pas 5oo livres de principal ou vingt livres de rente. On sait, d'ailleurs, que les juges du Présidial ne formèrent avec les juges du Sénéchal qu'une même compagnie dont la compétence se transformait suivant qu'elle avait à se prononcer dans les limites ou en dehors des limites de l'Édit.

Le 8 novembre i552, à huit heures du matin, messire Jacques Benoist, conseiller du Roy et président en la Cour de Parlement de Bordeaux, accompagné de son clerc, maître François le Double, arrivait à Dax et procédait « incontinent t^ à l'établissement de la Cour présidiale, dans l'auditoire du Sénéchal des Lannes, sis à la maison commune (^). Dans l'assistance, au premier rang de laquelle figure Salvador d'Aguerre(^), chevalier, gouverneur de la ville, aucun jurât n*est mentionné, et le maire, Etienne Brocha, passe presque inaperçu. Le corps municipal, avec ces deux modestes jurats dérobe longue, s'effaçait devant un corps de judicature composé de magistrats de carrière à compétence nettement définie et qui, ayant acheté leurs charges à beaux deniers comptants, entendaient en tirer tout l'honneur et le profit possibles.

La Commune de Dax avait vécu. Les attributions de l'Hôtel de Ville

(') Areh. mun. de tktx, AA. 5.

(») Ibid.

(3) Procès-verbal manuscrit communiqué par M. le docteur Louis Lassègue. Ce procès-verbal est une copie faite au xviii* siècle d'un vidimus délivré en ibgb par Arnaud de Bordenave, lieutenant général en la prévôté royale de Dax, et coUationné par ce magistrat sur Toriginal qui existait aux archives de la maison commune, à lui « représenté et exibé par Etienne de Laborde, capitaine et maire de lad. ville, et M* David Danchil, syndicq d*icelle ». La copie de M. Lassègue est défectueuse souvent dans la lettre, et dépourvue, ce qui est plus fâcheux, de certification authentique, mais le fait qu'elle concorde, dans sa partie correspondante, avec un extrait, en due forme, déposé aux archives de Saint-Sever (FF. i) et portant la signature originale du président Jacques Benoist, nous paraît suffisamment garantir, quant au fond, son exactitude. .

(4) Gentilhomme de Belette, pays basque (Rev. de Bêarn, Nav. et Lannes, t. III, i" livr. i885, p. laS), mentionné déjà comme gouverneur de Dax en i548. (Ibid,, t. I, p. 5o8, note.)

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