‹ Le livre (volume 2)Chapitre 14 sur 107 · LES BIBLIOTHEQUES DE FRANCE · texte numérisé non relu

LES BIBLIOTHEQUES DE FRANCE

doute pas que si les Français de la cour de Charles V i

monde, ils ne dissent ('si'cj tous, en voyant ces Heures : ■ Voilà les

Heures du roi ! »

Le bibliophile "Le Ber remarque d'abord que M. Monteil tire sa principale preuve de l'écusson de France encadré dans la première initiale d'or après le calendrier. L'opinion de M. Monteil peut laisser des doutes sur quelques points, dit-il ensuite; mais ce qu'on ne saurait contester, c'est l'extrême rareté des manuscrits /rançois en lettres d'or et d'argent sur fond noir, papier ou peau, quelle qu'en ait été la destination primitive. A ce titre-là seul, le nôtre offrirait encore un monument curieux de ta calligraphie au moyen âge.

Ce manuscrit, qui mesure o'",094 de hauteur sur o",o72 de largeur, commence par une quinzaine de feuillets dont les premiers sont entièrement noirs, c'est-à-dire sans écriture aucune.

Ces premiers feuillets sont consacrés au calendrier. Chaque mois occupe un feuillet, recto et verso. En tête, après l'initiale dorée, sont, sur deux lignes : Janvier a xxxi jours; la Lune en a xxx. Puis la Circon-

cision, etc.; Oct. S. Estienfie, Oct. S. Jehan, etc., etc., avec les Fêtes j y Epiphanie y indiqués pour chaque mois en lettres d'or ainsi que les titres principaux et les chiffres, les autres dénominations étant calligrar phiées en lettres d'argent.

La première page commence par ces mots : Domine, labia mea, etc. Ce manuscrit contient 86 feuillets couverts, recto et verso, de lettres d'argent avec de très nombreuses initiales dorées. Il se termine par ces mots : Benedicamus vos, Deo gratias.

Ce papier noir, très inégal d'épaisseur, très cassant, friable même, offre au toucher le sentiment de feuillets qu'on craint de sentir casser brusquement entre les doigts, comme des tablettes d'épaisseur insuffisante.

Il y avait en Espagne des fabriques de papier-coton (charta cottonea, bombasina, serica, damascena) qui, dès le xii* siècle, jouissaient d'une grande renommée, et leurs produits et leurs procédés se propagèrent rapidement en France et en Italie. Mais on comprend facilement que l'emploi du coton, propre à l'Orient, était en Europe trop coûteux, à cause de la rareté de cette matière et de la difficulté du transport.

ht papier des Arabes^ fabriqué avec du coton cru, pilé et réduit en pâte, passé sur des claies, puis séché sur des étoffes de laine, était, dit-on, peu solide et se déchirait à la moindre traction. C'est bien là le sentiment d'effroi que l'on éprouve encore en feuilletant ce manuscrit, dont la matière contraste étrangement avec ces feuilles de vélin, qui ont traversé impunément les siècles. Non seulement le parchemin est d'un aspect résistant, mais les pages font entendre, lorsqu'on les feuillette, une de ces vibrations pleines et sonores qui sont une preuve de leur solidité; ces Heures sont, au contraire, calligraphiées sur une substance tellement friable qu'on ose à peine les effleurer du doigt.

Quant à l'auguste prétendu possesseur de ce manuscrit, on peut évidemment mettre sans crainte en avant le nom de Charles V. Quelques historiens expliquent son surnom de Sage par Savant, et cela est en effet fort admissible.

Il ne faut pas oublier que c'est Charles V qui fonda la Bibliothèque royale et en rassembla le premier fonds dans la Tour de la Librairie, au Louvre. Ce premier fonds comprenait mille manuscrits. Ce roi aimait et protégeait les lettres , et c'est pour lui que fut composé le Songe du Vergier.

Cette curiosité artistique a donc fort bien pu lui être destinée.

Quant aux preuves tirées des armoiries et des fleurs de lis^ énoncées dans le Mémoire de M. Monteil elles sont curieuses à consulter; aussi avons-nous jugé indispensable de les reproduire ici même. Mais, il faut l'avouer, les lois somptuaires avaient du bon, puisque, grâce à ces défenses expresses, des armoiries et un semis de fleurs de lis servent à élucider une question aussi intéressante.

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A noire époque, oU le premier industriel venu peut barder son enseigne et ses faaures d^armoiries plus ou moins fantaisistes, et où les tentures d^ ameublement les plus banales sont semées de fleurs de lis ou de fleurons analogues avec une profusion regrettable, de pareilles preuves ne pourraient plus être invoquées.

Heureusement que les savants de l'avenir seront plus perspicaces que jamais; car, s^ils attribuaient des origines illustres à tout ce qui est blasonné, que de jolies confusions, que de réjouissantes erreurs!

Jules Adeline.

LE BARON DRISSE (Souvenirs dt jeunesie).

H 1S67, le baron Brisse montait encore bravement à l'assaut de l'impériale d'un omni- ' bus. Il me semble le voir, sur la place du Carrousel, s'élancer d'un bond qui étonna le conducteur, harponner avec vigueur la main courante, et accomplir l'ascension périlleuse sans accroc ' pour sa proéminence abdominale.

Le ballon Giffard, qui dix ans plustarddevait exécuter des départs périodiques à l'autre bout de la place, ne s'éleva jamais avec plus de majesté.

Les voyageurs admiraient, quand l'un d'eux dit au conducteur avec un air d'homme bien informé : 1 Vous ne connaissez pas ce gros monsieur i

— Ma foi, non !

— Eh bien I c'est le baron DHsse!....

— Le baron Brisse ! allons donc, ^it le conducteur avec un malin sourire... Est-ce qu'il a jamais existé? C'est un nom que les journaux prennent comme ça. .

Ce propos, qui me rendit rêveur dans mon coin, prouve la nécessité des présents souvenirs. Si la présence réelle du baron Brisse fut mise en doute de son vivant, ne court-elle pas le risque d'être niée par les générations futures?

Après Napoléon apocryphe, serions-nous menacés d'un Brisse apocryphe! L'erreur serait d'autant plus regrettable qu'il s'agit ici d'un type très comique, sous certains côtés, et que ces types-là sont rares à une époque comme la nôtre, où chacun a trop peur de faire rire le voisin.

Cette peur-là, Brissene la connut guère. Vrai FalstalT, il fut forestier, Tentru et joyeux compère. Gastronome par occasion, cuisinier par vocation, journaliste, fermier d'annonces et gérant de cercle par nécessité, il fit un peu de tout, mais, bien qu'il se soit fort occupé de la reproduction des chênes et qu'il ait inventé un porte- jupe dit Pompadour, il n'a réellement fait du bruit que comme gastronome, et c'est en effet à ce titre qu'il mérite d'être particulièrement connu, car il ne fut pas de ceux qu'on peut juger sur leurs écrits. La plume ne comptait pas, mais l'homme tenait sa large place, montrant partout son exubérante personnalité, son entrain provençal, sa faconde, son bel appétit, choses qui plaisaient particulièrement à bien des gens et déplaisaient souverainement à d'autres. Ce n'est pas pour ces derniers que j'écris.

Sans un certain embonpoint, un gastronome est difficilement accepté. Mais si triomphal que fût l'abdomen de Brisse, on doit reconnaître qu'il n'eût pas suffi à le rendre populaire. Non ! il avait plus que cela; il possédait la science de la vie matérielle, il savait en parler joyeusement et mettre vivement la main à la pâte. Nul ne possédait mieux l'art d'improviser un repas avec peu de choses, et de disposer ce peu de choses avec une belle apparence; nul ne savait mieux se servir de tout sans déranger rien dans la première cuisine venue ; nul ne possédait comme lui la science difficile d'acheter. Il était curieux de le voir à l'œuvre dans une halle, au temps où l'on risquait encore une bordée de sottises, car maintenant nos poissardes tournent à la femme du monde. Soupesant, flairant, marchandant, ripostant, Brisse avait un mot pour tout et pour toutes; puis se retirait en faisant la bouche en cœur, après avoir embrassé la plus belle ->- Et il enlevait encore son bouquet de persil par-dessus le marché.

Comme journaliste, il n'était pas moins étonnant. Non qu'il prétendît à la littérature ! mais il avait une façon à lui de parler des choses qui se mangent. Sans broncher, il transportait les procédés de Gargantua dans la vie réelle. C'est de lui qu'est cet aphorisme célèbre : A chacun son canard! Il parut pour la première fois, je crois, dans la Liberté, avec le développement que voici : « On ne s'accorde pas généralement sur les mérites du canard. Les uns tiennent pour les aiguillettes, d'autres croient à la supériorité des abatis. Je maintiens que^ pour bien apprécier un canard, il le faut manger tout entier. — Donc, à chacun son canard ! »

Il n'y avait pas là de gasconnade; ceux qui l'ont connu à table savent qu'il joignait l'exemple au précepte. Il mangeait son canard ; il en eût même mangé plusieurs sans se faire prier.

Aussi avait-il en horreur les repas servis par un maître d'hôtel. Ce valet

venant de temps à autre verser avec précaution dans un tout petit verre, cet

autre présentant avec un sourire bête quelque lèche amincie sur l'assiette,

tout cela était bon pour les demoiselles. Ce qu'il lui fallait, par la morbleu !

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