LE BIBLIOPHILE JACOB
de cette danse ; en effet, ce peut être un troubadour nommé Macabrus qui a composé des espèces de complaintes sur la mort et la fragilité humaines.
« Enfin le mot de macabre n^a-t-il pas certaine analogie avec la formule magique abracadabra ^ ? »
On voit combien Pimagination en éveil, prêtant son appui à Térudition plus raisonneuse, peut ouvrir de voies aux écrivains. Abracadabra gros de macabre^ c^est la rosace à vitraux de couleur par laquelle la clarté entre dans une œuvre et illumine les lecteurs.
A Pépoque où fut publié ce roman historique, se débattait dans la littérature un cerveau plein de choses, parfois confuses, parfois lumineuses, cerveau appartenant à un être tourmenté qui mêlait Tindustrie à Fart, la critique à la création et, nourri de lectures accumulées, prétendait se rendre compte de toutes les formes de Timagination. Je parle de Balzac qui, non content de chercher à se juger lui-même, jugeait volontiers les autres et faisait passer ses propres inquiétudes dans Tesprit de ses confrères. En ce sens le morceau de critique quMl consacra dans le Feuilleton des journaux politiques* à un livre nouveau que venait de publier le bibliophile Jacob, les Deux fous, histoire du temps de François /"•, mérite d'être lu, quoique un peu acerbe et emporte-pièce. Cet article critique, curieux pour Pépoque où Part de la critique allait disparaître étranglé par le journalisme, ne suffit pas à Balzac. Il revint à la charge, mais équipé plus à la légère. Le portrait intitulé « le bibliophile Jacob i> montre un Balzac plein de bonne humeur et de gaieté rabelaisienne. Dans cet article anonyme, mais signé à chaque mot, apparaît un Balzac qui s'est emparé du bâton de Polichinelle et qui en joue avec une verve que n'ont jamais atteint certains personnages gausseurs de la Comédie humaine.
« Quoiqu'il [M. Jacob] ait la mine refrognée d'un vieux juge fatigué d'une audience, il est doux, affable, un peu bavard, et simple comme La Fontaine. Si vous ne le questionnez pas et que vous passiez devant lui, il ne s'offensera pas de vos rires, et vous regardera en marmottant ou marmottera en vous regardant, comme il écrit en feuilletant et feuillette en écrivant. C'est toujours à lui que le garçon de la Bibliothèque vient dire : « Monsieur, il est trois heures, on va fermer. » Ce bonhomme rassemble alors ses papiers, et s'en va par les rues, étonnant les flâneurs qui le prennent pour Pombre d'un prieur de Sorbonne. Il a l'air d'un vieux portrait qui sort de son cadre et marche, ou plutôt il ressemble à une note, à un bourdon d'imprimerie, mis au milieu d'une page : il vit en marge du temps présent.