IV
(c Ëh bien, cet homme-là est, en quelque sorte, la conscience de rhistoîre même ou quelque chose de. plus que Phistoire, un tiers de Dieu, car il Voit le passé comme sUl était devant lui. »
Tout être qui a rêvé de devenir chat, pour se donner la jouissance d^attraper des souris, trouvera une certaine satisfaction sarcastique à savourer le passage oti le bibliophile Jacob devient a la conscience de Phistoire, r histoire même ou quelque chose déplus que l'histoire. »
Balzac continue à faire sauter sa souris en Pair et à la rattraper avec d'amusants coups de patte.
« M. Jacob connaît tous les siècles avec leurs meubles, leurs costumes) leurs mœurs, leur langage, leurs gestes, leur architecture. Il vous dira, en voyant sur le boulevard des gaufres roulées, que, sous Charles VI, cette pâtisserie avait une forme bien plus déshonnête. Il sait quand un mot est né, pourquoi il est né, de quoi il est né et quand il est mort. Il ne connaît pas la rue aux Ours, mais bien une rue aux Oùes^ où Ton vend des oies, et qui mène de la rue Saint-Denis à la rue Saint-Martin. Souvent il demande des macreuses à sa ménagère et se plaint qu^on ne lui serve pas dts foulques ^ des paons et du beurre rôtij comme en savait faire Taillevent. »
A part lui, Pauteur ainsi secoué put se dire que Balzac, qui jadis s^ était essayé dans le roman historique, était peut-être jaloux de ce genre. Toujours occupé avec sa souris, le critique continuait :
« C'est à P.-L. Jacob, bibliophile, c'est à ce digne et excellent homme, c'est à cette espèce de mouleur en cire qui passe sa vie à guetter une syllabe, un fait, qui prend les empreintes de toutes les faces héroïques des vieux siècles; c'est à ce modèle des antiquaires qui voudrait mettre sous verre toute une époque, qui se plaint de la petitesse des médailles et souhaite vingt fois par jour un carporama des faits historiques*; c'est à ce consciencieux et modeste auteur, Pami de tous ceux qui le connaissent ; c'est à ce Vaucanson littéraire que nous devons les Deux fous!... Lire ce livre, c'est vivre dans le xvi« siècle, et nous le comparerions volontiers au cabinet de Curtius dont, par un coup de baguette, les figures auraient reçu, pour un jour, la vie et le mouvement. En efifet, cette composition tient de la peinture, de la sculpture, du drame et de la magie. C'est un sièclorama. On regrette bien vivement que le temps prodigieux réclamé par ces sortes de compositions les rende si rares. Enfin, m'est advis que Sa Majesté Charles X devrait donner quelques fonds à notre
I . Â l'époque où furent inventés le Panorama^ le Diorama, le Toporama^ un industriel organisa une exposition de fruits et de plantes exotiques à laquelle il donna le nom de Carporama; d'où la langue rama des rapins de i8jo, dont Bakac a donné de facétieaz échantillons dans le Père Goriot.
LE BIBLIOPHILE JACOB 6g
ami P.-L. Jacob pour élever, fonder, administrer, diriger, entretenir une manufacture royale de mosaïque hîstorîco-linéraire, »
Ainsi conclut le chat qui, fatigué de donner des coups de patte à sa souris, se repose viaorieux en la regardant étendue, sans mouvement,
PAUL LACROIX (BiiiiorHiiE Jacob), en iSjj (D'aprii un deuia laddil).
sur le plancher. Après s'être longuement amusé, le chat n'en fera qu'une bouchée tout à l'heure et ce goûter sera vraiment succulent. Eh bien, non, la souris n'est pas morte; la preuve, c'est que d'un trait elle vient de ' regagner son trou à la barbe du matou ébahi.
Pour l'édification du petit monde littéraire oit, du plus gros au plus petit, chacuq joue le môme jeu, il convient de rapporter comment plus tard la souris se vengea du chat.
Avec son système de surexcitation et de travail désordonné, Balzac avait abrégé ses jours ; les efforts du bibliophile Jacob étaient incessants, mais mesurés et moins fiévreux. Le style « fiel et amertume », « sang et malédiaion », de ses conceptions moyen àf^t n'était que pour la montre.
Avec une pointe d'ironie qui devenait juste, Balzac avait dit du bibliophile : <c II a la naïveté d'iin La Fontaine. » Un La Fontaine du xix« siècle, il est vrai, faisant gémir la presse et obligé pour vivre de se répandre en publications de toute sorte.
Le bon Paul Lacroix n'avait pas de rancunes. Balzac mort, il se vengea de son adversaire en écrivant une notice très élogieuse du romancier en tête des Femmes de Balzac. N'est-ce pas un rare exemple que celui-là, donné par un saint Sébastien criblé de flèches qui chante un hymne à la louange de son bourreau?
J'estime Texcellent bibliophile Jacob à ce titre ; à ce titre je lui pardonne Vertu et tempérament^ comme je pardonne à son frère Jules Lacroix Une Grossesse^ Fleur à vendre^ romans de la même catégorie.
Quoique rêveur et aimant à regarder voltiger l'idée dans les étincelles du foyer ou à travers la fumée d'une cigarette, je ne suis pas de ceux qui envient les hommes pressés de produire, jaloux d'emplir les colonnes des dictionnaires bibliographiques, et je laisse l'avenir se prononcer sur cet amoncellement de produits. Mais un point tout particulier commande mes sympathies pour le doyen des écrivains d'aujourd'hui, Paul Lacroix. Le bibliophile Jacob n'a-t-il pas droit à un chapitre spécial par son culte des images? Pour lui, Tony Johannot a dessiné quelques vignettes qui caractérisent le mieux la souplesse de son talent. En tête, il faut placer le Roi des Ribauds^ une silhouette reconstituée sans doute d'après les indications de l'érudit auteur de cet ouvrage.
Tony Johannot a laissé en outre un petit chef-d'œuvre dans la vignette du roman le Divorce, une merveille de grâce et d'élégance, ce n'est pas trop dire. La Parisienne ainsi vue, c'est à un thème du bibliophile Jacob qu'on la doit, et il faut savoir gré au laborieux écrivain d'avoir laissé ses truands et ses malandrins pour fournir à un artiste une si délicate représentation de la femme de i83o.
Champfleury.
Nota. — Notre spirituel collaborateur, au cours de cet article qui formerait un chapitre complémentaire à son histoire des Chats, sous ce titre : les Chats littéraires, a peut-être mis quelque malice dans ce joli Croquis romantique.
Nos lecteurs comprendront que dans cette étude rétrospective il n'y a rien qui puisse atteindre notre illustre doyen et ami le Bibliophile Jacob, et nous serions heureux de voir celui-ci nous répondre par un article de souvenirs anecdotiques concernant tes relations littéraires avec Balzac.