IV
eût fait François I«', et le personnage du mari eût été tenu par M. Listener. Mais ce beau projet n'eut pas de suite, et la pièce ne sortit jamais du cerveau de son auteur.
Le i^"" décembre i833, un traité fut passé entre le poète et Charles Malo, directeur de la France littéraire, pour la publication dans ce recueil d'une série de portraits d'écrivains oubliés, sous le titre général d'Exhumations littéraires. Ceux qu'il y publia sont entrés en 1844 dans les Grotesques, mais il en manque plusieurs, indiqués dans ce traité, que nous avons sous les yeux, car les biographies de Tabourot, d'Aubigny, Hardy, Dubartas, ne furent jamais écrites.
Citons ici, pour mémoire, une Lysistrata promise en i835 au Monde dramatique, dont nous n'avons retrouvé aucune autre trace. C'est peut-être le premier projet de la Chaîne d*or qu'il publia en iSSy dans la Chronique de Paris, après avoir changé, en ce cas, le nom de l'héroïne primitive, ou, plus probablement encore, un ressouvenir du théâtre d'Aristophane, qu'il ne fixa jamais sur le papier.
Une de ses œuvres les plus remarquables, le Capitaine Fracasse, fut bien près aussi de ne jamais voir le jour. Annoncé pour la première fois en 1 836 sur les catalogues de Renduel, ce roman fut inscrit comme sous presse pendant près de vingt ans, aux faux-titres ou sur les couvertures de presque tous les ouvrages de Théophile Gautier. Environ dix ans après, cette annonce se retrouve en outre, et pendant une dizaine d'années, parmi les promesses des Revues des Deux Mondes et de Paris, puis, en même temps, à partir de 1 854, sur les catalogues de la Librairie nouvelle, dirigée alors par MM. Jacottet et Bourdilliat.
Après avoir été cause en i853 d'un procès que la Revue des Deux Mondes intenta à son auteur pour en obtenir livraison, le Capitaine Fracasse fut enfin commencé vers 1854 ou i855. Le premier chapitre, le Château de la misère, fut écrit et composé en placards pour être inséré dans la Revue de Paris. Mais l'œuvre devait encore s'arrêter; la Revue fut un jour supprimée, et le grand Théo, avec son insouciance habituelle, oublia son héros, et l'abandonna au seuil de son manoir délabré. Pourtant ce merveilleux chapitre était connu de quelques personnes; on poussa Gautier à continuer son roman et, en mars 1861, un traité fut enfin signé entre l'éditeur Charpentier, qui publiait alors la Revue nationale, et les directeurs de la défunte Revue de Paris ; ceux-ci lui cédèrent le début de l'ouvrage pour l'insérer dans son recueil, et l'auteur s'engagea de son côté à continuer son œuvre. Chose curieuse, elle fut dès lors écrite page à page ; chacune lui était payée à part, et lorsqu'il reprenait son travail, parfois après une longue interruption, il n'hésitait pas un instant en commençant le feuillet nouveau, quoique le précédent, resté souvent au milieu d'un mot, ne fût jamais sous ses yeux. Le sujet de ce roman est bien celui que Théophile Gautier devait concevoir après Mademoiselle de Maupin, dont la première édition fut mise en vente en décembre i835 avec le sous-titre : Double amour, aujourd'hui disparu. Fracasse est par quelques côtés la contre-partie de sa première héroïne, et les deux œuvres se complètent l'une par l'autre.
Et pourtant le plan de cet ouvrage ne fut jamais absolument arrêté dans l'esprit du maître. Jusqu'au moment de l'exécution, il hésita à propos de plusieurs personnages, et M.Arnold Mortier (un monsieur de l'orchestre) a recueilli
dans le Figaro du 3 juillet 1878 (à propos de la représentation de Topera comique : le Capitaine Fracasse)^ ces intéressants détails >: t On me raconte le fait suivant, connu seulement de ceux qui ont vécu dans l'intimité du grand poète.
« Vous savez — tout le monde sait — quel est le dénouement du Capitaine Fracasse?
«Sigognac s'est battu avec Vallombreuse, père d'Isabelle, et ill'a grièvement blessé; mais Vallombreuse guérit de sa blessure, Sigognac épouse Isabelle et rentre triomphalement dans son château restauré qui a été le Château de la misère et qui est devenu le Château du bonheur.
ff Tel est le dénouement heureux qui termine le roman à la satisfaction de tous.
« Eh bien, cette fin satisfaisante n'est point celle qu'avait conçue Théo* phile Gautier.
« Dans la pensée première de l'illustre écrivain, Vallombreuse ne guéris* sait pas, Sigognac ne pouvait épouser la sœur de celui qu'il avait tué, et le triste capitaine Fracasse rentrait seul dans le château de la misère, où il retrouvait plus mornes, plus maigres, le vieux chien Mirant, le vieux chat Belzébuth, le vieux maître d'armes, Pierre l
ff Sûr de son admirable palette, le poète peintre reprenait la description déjà si désolée du château de la misère.
« Il mettait plus de toiles d'araignée dans les angles, plus de poussière sur les meubles rompus, plus de tristesse dans les yeux des ancêtres peints.
« Les jours se passaient horriblement moroses. Le chien mourait, le chat mourait; un matin, le vieux serviteur ne se relevait plus de son grabat dans la salle basse, et Sigognac, pauvre, délaissé, oublié par Isabelle elle-même, se mourait d'inanition dans le Château de la misère devenu le Château de la fa^ mine.
c Pourquoi Gautier a-t-il changé son dénouement primitif? A-t-il été vaincu par le préjugé des dénouements heureux? A-t-il cédé à quelques conseils? Je l'ignore.
a Quant à dire s'il a eu raison ou tort, si la version publiée est préférable à la version rêvée, cela me paraît bien inutile. L'œuvre est lancée, l'ouvrier est mort. 9
Ces renseignements sont parfaitement exacts, et nous en tenons la confirmation d'un des plus intimes amis du grand poète.
En songeant qu'un ouvrage de cette valeur doit son existence plus au hasard des circonstances qu'à la volonté de son auteur, combien ne faut-il pas regretter ses autres œuvres perdues à jamais!...
Sur ce même catalogue de Renduel, paru en i836, où le titre du Capitaine Fracasse se trouve inscrit pour la première fois à notre connaissance, nous voyons annoncé aussi un autre ouvrage qui fut moins heureux et ne parut jamais : les Confessions de deux gentilshommes périgourdins (en collaboration avec Gérard Labrunie). Deux volumes in-8«. On sait que Gérard Labrunie était le vrai nom de Gérard de Nerval.
L'Ariel, journal du monde élégant^ publia en mars et avril i836 sept articles sur le Salon de i836 par notre écrivain; ce recueil en annonçait un dernier,
lorsque la mort subite de cette rarissime petite feuille empêcha l'auteur de récrire. Ajoutons ici que ses Salons de 1867 et de 1872 sont aussi restés inachevés.
La Chronique de Paris du 16 juin de la même année i836 promit une nouvelle du poète intitulée : les Amours d'une morte. Elle y parut sous le titre qu'elle a toujours porté depuis : la Morte amoureuse.
En 1837, Arsène Houssaye dirigeait un petit journal hebdomadaire intitulé : Don Quichotte, Il avait publié Tannée précédente son roman, la Couronne de bluets qu'une eau-forte et une moralité de Théophile Gautier ont faiit si ardemment rechercher depuis quelques années. Ce dernier donna quelques vers au journal de son ami, et il venait de lui promettre une nouvelle intitulée : Madeleine y lorsque le Don Quichotte mourut. Cette Madeleine devint la Toison d'or et vit le jour dans la Presse en 1889.
C'est à la fin de i838 que le même journal publia : une Nuit de Cléopdtre. Quelques mois après, le maître songea à tirer de cette nouvelle un ballet qui eût porté le même titre. Il en rédigea le scénario abrégé et le confia à M. Xavier Boisselot, l'auteur de Ne touche^ pas à la reine, pour en écrire la musique. Ce projet n'eut malheureusement pas de suites, et le plan même de ce ballet est perdu.
Nous lisons, en 1889, au faux titre de son livre : une Larme du Diable^ édité par Dessessart, l'annonce parmi ses œuvres sous presse de l'ouvrage suivant : Promenades de deux voyageurs enthousiastes, première livraison, un volume. Nous soupçonnons que la part de Théophile Gautier dans ce livre devait se composer seulement de son Tour en Belgique, paru en i836 dans la Chronique de Paris, et qui ne fit partie qu'en 1845 de ses Zigjags. Le complément de ces Promenades eût été sans doute fourni par Gérard de Nerval, l'autre a voyageur enthousiaste », qui s'est souvent servi de ce qualificatif aux titres de ses récits de voyages.
En 1839 toujours, une publication satirique fondée en 1838, la Caricature provisoire, prit une certaine extension et l'auteur de la Comédie de la mort y collabora assez activement. Il y publia le Garde national ré/ractaire, le Portrait de Madame Jabulot et promit en outre toute une série de travaux qu'il n'écrivit jamais. Le 11 août, le journal annonce de lui : le Rapin, puis quelques jours après sous le titre général de : les Bourgeois et les Artistes^ il promet : I le Rapin; II Mademoiselle Zin^oline; III la Famille du mo* dèle; enfin à propos de cette série, on lit dans un prospectus du journal publié en décembre 1839 : <c Dans ces articles, M. Gautier mettra aux prises deux races si bien faites pour s'estimer et ne jamais se comprendre. Ni l'esprit ni la verve pittoresque ne manqueront à la peinture de ces mœurs excentriques décrites par un écrivain dont la plume est si souvent un pinceau. » D'autres articles encore furent promis à ce journal sous les titres suivants : mes Cachots (pour faire suite aux Prisons de Silvio Pellico); les Cachots du quai d'Austerlit:^; mon Spielberg. Ces trois derniers ne sont qu'un unique et même article dont l'en-tête seul varia. Aucun d'eux ne fut du reste écrit ; les derniers furent annoncés dans la Caricature jusqu'en avril 1840, mais l'auteur partit pour l'Espagne le 5 mai, et son départ coupa court à sa collaboration.
Les premiers chapitres de son Voyage en Espagne, qui fut terminé, celui-
là, parurent dans la Presse sous, le titre de ; Sur les chemins, lettres d'un feuilletonniste^ et il y promet dans la huitième un travail sur le Musée de Madrid qn'iï n'écrivit pas. En volume, cette promesse est supprimée, mais en voici le texte même tel qu'il se trouve dans la Presse : « Nous ne parlerons pas ici du Musée^ nous en ferons l'objet d'un travail particulier. Les bornes d'une lettre ne nous permettent pas de nous y arrêter, etc.» Ajoutons aussi que deux feuillets de sa troisième lettre à la Presse ont été égarés en route ; le journal le constate le 7 avril 1 840 par cette note : a Deux feuillets de cette troisième lettre.
sur lesquels étaient écrites deux pièces de vers ont été égarés; c'est. le motif qui en a retardé si longtemps la publication. Nous nous sommes empressés d'en informer notre voyageur pour qu'il nous renvoyât un double de ses vers ; mais, les ayant plutôt improvisés que composés, il nous répond « qu'il n'en a pas gardé copie 0.
Un livre qui du moins ne fut point perdu pour les lecteurs, ce sont les Poésies espagnoles^ un volume in-octavo, que nous trouvons inscrit en 1843 sur les couvertures des livraisons des Actrices de Paris, publiées chez Delavigne. Il forma en 1845 sous le titre d'Espana la partie inédite des Poésies complètes de Théophile Gautier, réunies pour la première fois. En revanche, le portrait de Madame Damoreau Cintiy promis par lui aux Actrices de Paris, ne fut jamais imprimé dans cette collection. Ce n'était peut-être du reste qu'une réimpression de son article du Figaro de 1837, article recueilli aujourd'hui dans ses Por/raiM contemporains.
Le sujet du ballet : la Péri, représentée TOpéra le 17 juillet 1S43, fut d'abord traité en poème dont les premiers vers, les seuls écrits, ont même été recueillis par Tauteur dans le compte rendu de sa pièce, publié sous forme de lettre à Gérard de Nerval, alors en Orient, dans la Presse du 25 juillet 1843. Il en fît ensuite une nouvelle qui parut dans le Musée des familles d'août 1842 sous le titre de la mille et deuxième Nuit, puis enfin un plan de ballet qu'il soumit au danseur Perrot dans une lettre, lettre insérée en 1 877 dans la deuxième édition de son Théâtre. Cette fois la Péri était née, et peu de temps après elle faisait sa première apparition sur la scène de l'Opéra, sous les traits charmants de Carlotta Grisi.
On lit aussi, dans le Messager du 20 décembre 1843, l'annonce d'une nouvelle promise à ce journal où elle ne fut jamais publiée ; elle porte le titre de V Obsession et nous ignorons absolument de quel récit il pouvait être question.
La plupart des promesses faites par l'écrivain en 1844 ^^ furent pas exécutées. Un seul des ouvrages projetés fut publié plus tard; ce sont les Roués ^innocents que nous trouvons au nombre des œuvres annoncées par la Presse à ses lecteurs dans son numéro du 21 juin 1844, sous le titre de Sénange et Lucinde ou les Roués innocents. En revanche, l'Arche de Noé, deux volumes in-octavo annoncés chez Dessessart au faux-titre des Grotesques, ne vit point le jour. Ce n'était sans doute là qu'une série de nouvelles et de mélanges qui sont entrés plus tard dans la Peau de tigre, dont, soit dit en passant, une édition in-douze, qui n'a jamais paru, fut annoncée longtemps sur les cataloguesde la Librairie nouvelle. La seule édition in-douze de cet ouvrage fut publiée plus tard, en i865, chez Michel Lévy.
La première livraison du Diable à Paris fut mise en vente au commencement d'avril 1844 et le Prospectus que nous avons sous les yeux annonce trois articles de Théophile Gautier : Aurea mediocritas^ les Jours et les Nuits d'un peintre et Paris futur. Seul, le second de ces morceaux fait partie de l'ouvrage sous le titre de Feuillets d'album d'un jeune rapin. Le premier ne fut jamais écrit et Paris futur ne fut publié qu'en décembre i85i dans le Pays. L'auteur parle dans les Feuillets d'album d'un jeune rapin d'un traité : Ars natandi; on le lui a souvent attribué comme un de ses propres livres ; nous trouvons même la phrase suivante dans la biographie du poète par Nadar, biographie publiée dans le Journal amusant du 6 novembre 1 858 : « Citons seulement dans les moins connus (de ses ouvrages) un poème latin, De arte natandi, et un Traité du combat sans armes. » Inutile d'ajouter qu'aucun des deux n'a jamais vu le jour et n'a sans doute jamais été écrit.
Mis en rapport avec M. Hetzel par le Diable à Paris, l'écrivain lui promit encore en 1844 un volume pour sa collection naissante: le Nouveau Magasin des enfants. Il devait être intitulé : Histoire d'un moutard et nous en trouvons la première indication sur la couverture de la première livraison : Trésor des fèves et fleur des pois, par Charles Nodier, volume £aiisant partie de la même collection, dont ce fascicule parut en septembre 1844. Nous la retrouvons encore sur une page de catalogue du même éditeur qui termine le volume d'Eugène Briffaut, Paris à table, paru en 1845, quoique la première livraison et le titre, qui porte le millésime de 1844, aient paru en effet cette année-là. Sur ces deux imprimés le nom de l'auteur est orthographié : a Théophile Gauthier » ce
qui lui causait une très vive contrariété. Il eut plus d'une fois l'occasion de réprouver, car cette faute s'étale même au dos du titre de l'édition si artistique des Émaux et camées, publiée par Poulet-Malassis en décembre i858. Un autre £silsification de ses deux noms ne lui était pas plus agréable; c'est Tinterversion des deux dernières syllabes : Théotier Gauphile. Jules Lecomte passe pour en avoir été l'inventeur.
Pour en revenir à VHistoire d'un Moutard, il est permis peut-être d'en soupçonner le sujet ou du moins l'esprit, en lisant les lignes suivantes que l'auteur écrivit en 1845, alors que son livre était toujours annoncé sur les catalogues d'Hetzel, à propos des Enfants terribles par Gavami.
« Les poètes et les peintres, ces menteurs involontaires, ont prodigieusement flatté les enfants ; ils les ont représentés comme de petits chérubins qui ont laissé leurs ailes dans les cieux, comme des âmes de lait et de crème que le contact du monde n'a pas encore fait tourner à l'aigre. Victor Hugo, entre autres, a fait sur eux une foule de vers adorables, où les métaphores gracieuses sont épuisées t ce sont des fleurs à peine épanouies où ne bourdonne nulle abeille au dard venimeux, des yeux ingénus où le bleu d'en haut se réfléchit sans nuage ; des lèvres de cerise que. l'on voudrait manger et qui ne connaissent pas le mensonge ; des cheveux palpitants, soie lumineuse et blonde que soulève le souffle de l'ange gardien ou la respiration contenue de la mère penchée avec amour, tout ce qu'on peut imaginer de coquettement tendre et de paternellement anacréontique !
« Quelle peau de camélia, de papier de riz 1 quel teint de cœur de clochette s'ouvrant dans la rosée, les peintres et surtout Lawrence ont donnée à l'enfance 1 Quel regard intelligent déjà dans sa moite profondeur , dans son étonnçment lustré 1 quel frais sourire errant, comme le rdlet d'une source sur une fleur, sur cette bouche qu'on croirait faite de pulpe de framboise ! quel charmant embonpoint troué de fossettes! quelles épaules grassouillettes , frissonnantes de luisants satinés! quels pieds mignons à désespérer Tom*Pouce^ non celui qui se montre et qui vit sur nos théâtres pour de l'argent, mais Taérien, l'imperceptible, l'impalpable Tom-Pouce dont Stahl nous a raconté la merveilleuse histoire.
c Oh ! peintres et poètes, ce que vous en faites est pour flatter les mères; mais vous n'en êtes pas moins des imposteurs fiefles ; vous peignez les enfants tels qu'ils devraient être et non pasicomme ils sont. Vos enfants sont des enfants de Keepsake, bons pour regarder la mer du haut d'une roche, comme le jeune Lambton, ou pour figurer sur le devant d'une calèche entre une gouvernante anglaise et un king's Charles. Vous avez créé une enfance de convention qui n'a aucun rapport avec le moutard pur sang. Par vos récits et vos peintures, vous induisez frauduleusement les gens en paternité, ce qui est un délit que le Code a oublié de punir. Mais à quoi pense le Code !
« Par malheur, l'enfant réel ne ressemble guère à tous ces portraits de fantaisie : c'est un simple bimane à grosse tête, à bedaine proéminente, à membres grêles, à genoux cagneux, qui lèche les confitures de sa tartine, fourre ses doigts dans son nez, et bien souvent, vu la rigueur de la saison, fait de sa langue ou de son coude un mouchoir, comme le gamin moyen âge dont il est question dans Notre-Dame de Paris.
« Un homme d'esprit, nous ne disons pas son nom de peur de lui nuire, h
8o LE LIVRE
qui une femme demandait s*il aimait les enfants, répondit : « Oh ouil madame, beaucoup, — à huit heures du soir, parce qu'on les couche; ou quand ils sont très méchants, parce qu'on les emporte ^ ».
« Quel trouble, quel désordre jettent dans un intérieur ces démons baptisés! Avec eux plus de rêverie, plus de travail, plus de conversation possible. Ils choisissent le moment où vous cherchez une rime à oncle pour exécuter la plus stridente fanfare de trompette en fer-blanc ; ils battent du tambour, juste quand vous alliez trouver la solution de votre problème ; ils égratignent vos meubles et prennent, à écouter le bruit que font en tombant les porcelaines de la Chine et du Japon, le même plaisir que les singes, dont ils sont une famille non encore classée. Si vous avez un beau portrait de femme auquel vous teniez beaucoup, ils n'ont rien de plus pressé que d'y dessiner des moustaches avec du cirage ; pour faire une galiote en papier, ils sauront bien trouver au fond de votre tiroir le titre d'où le gain de votre procès dépend ; et malgré votre surveillance, ils finissent par accrocher une casserole à la queue de votre chat ou de votre épagneul favori.
m Mais ce ne sont là que de faibles inconvénients. Les enfants sont nos espions, nos ennemis, nos dénonciateurs ; ils nous observent d'un œil inquiet, furtif et jaloux, ils ne cherchent qu'à nous prendre en faute, ils nous haïssent de toute la haine du domestique pour le maître, du petit pour le grand, de l'animal pour le cornac. Ils nous rendent en trahison, en avanies de toutes sortes, les leçons de grammaire et de civilité puérile et honnête que nous leur faisons subir. Gavarni, ce profond philosophe, a le premier constaté ce penchant dans sa série de dessins, les Enfants terribles, le plus éloquent plaidoyer qu'on ait jamais fait en faveur du célibat. En feuilletant ces tableaux d'une vérité si grande, on se sent des envies de laisser finir le monde 1 car ils n'épargnent rien, ces monstres, avec leur candeur sournoise et leur naïveté machiavélique : ils trahissent la mère et l'amant, le père et la maîtresse, le domestique et l'ami ; leur cruauté tenace s*en prend à tout. Les secrets du boudoir, du cabinet de toilette et de la cuisine, rien n'est sacré pour eux. Ils découvrent à l'amoureux désenchanté les mensonges cotonneux du corsage de madame ; ils apportent en plein salon le casque à mèche de monsieur. Chaque visiteur apprend par leur entremise le mot désobligeant qui a été dit sur lui. A celui-ci l'enfant terrible demande pourquoi il a des yeux comme des lanternes de cabriolet ; à celui-là pourquoi on n'a pas tiré de feu d'artifice à sa naissance. Que de catastrophes, que de duels, que de séparations ont amenés ces bandits en jaquette et en pantalon à la matelote, par leurs révélations inattendues, par leurs caquets scélérats! Et le mal qu'ils font, ils en ont la conscience, quoi qu'on en dise ; leur air bête n'est qu'un masque. Les enfants sont féroces par caractère ; ils se plaisent à faire le mal, à plumer des oiseaux viik, à causer des scènes et des querelles; car jamais ils ne rapportent une chose indifférente, C'est toujours la phrase dangereuse qu'ils vont redire, tout en se balançant sur les genoux de la victime !
« Ouf! quelle tirade, quel dithyrambe 1 Mais ne nous laissons pas aller par réaction à un paradoxe inverse. Certes, les enfants ne sont pas des anges,