IV. Il
suspendre momentanément le Courrier de Paris ^ ou du moins la partie de ce feuilleton qui nous a été confiée. »
Il s'agit du Voyage pittoresque en Algérie ; Alger, Oran, Constantine, la Kabylie.Un volume grand in-octavo, illustré d'après nature par MM. Benjamin Roubaud, Théophile Gautier, Français, Baccuet, etc., publié en trente livraisons à cinquante centimes. A Paris, chez J. Hetzel, rue Richelieu, 76. Nous le trouvons indiqué ainsi dans VAlmanach du jour de l'an^ mis en vente chez le même éditeur le 1" janvier 1846, et sur les couvertures des Œuvres choisies de Gavami (Hetzel, 1845). Cette dernière annonce l'indique comme devant se composer de vingt-quatre livraisons à cinquante centimes, l'ouvrage complet coté douze francs. Ce livre fut encore inscrit à la dernière page du numéro d'avril 1847 des Guêpes illustrées^ par Alphonse Karr, et, la même année, sur la couverture du Budget des chemins de fer, par Bertall, sous le titre de Tableau d^ Alger, un volume in-octavo, du prix de quinze francs. Malgré toutes ces belles promesses, Touvrage ne parut jamais, mais nous en voyons annoncer encore des fragments à la fin de i852, sur les catalogues d'Eugène Didier, le premier éditeur des Émaux et Camées, sous le titre de Scènes d'Afrique^ puis chez Michel Lévy, en mars i853, sous celui de En Grèce et en Afrique, En i$65, enfin, la partie de cet ouvrage écrite en 1845- 1846, jointe à différents fragmens nouveaux, fut imprimée dans Loin de Paris^ chez ce dernier éditeur. Disons pourtant que le livre primitif avait reçu un commencement d'exécution. La première livraison fut tirée, et pendant longtemps l'éditeur Hetzel espéra terminer la publication de l'ouvrage. Gautier mit en i85i-i853 quelques fragments de ce début dans la Revue de Paris^ et y ajouta même une ou deux pages complémentaires. Mais il avait oublié la fin de sa rédaction de 1 846, les dernières lignes écrites autrefois par lui et qui sont restées inédites. Nous avons eu la bonne fortune de les retrouver, et nous allons les citer ici, conformes à l'autographe. Elles doivent prendre place à la page 73 de Loin de Paris^ après le paragraphe terminé par le mot : c commerce j>.
« A propos de bergers, faisons cette remarque que les Arabes ne se servent pas de chiens pour conduire les troupeaux. Dans les idées mahométanes, le chien est un animal impur, et c'est sans doute ce motif qui empêche là-bas de les associer à la garde du bétail. L'absence de cet utile auxiliaire n'a pas l'air de gêner le moins du monde les pâtres arabes qui, au moyen de certains cris, de certains sifflements gutturaux et d'un bâton à tête recourbée comme ceux des bergers d'Arcadie, n'en conduisent pas moins très aisément un nombre considérable de bêtes à travers toute sorte d'obstacles. Ce sont les pasteurs par excellence.
« La colonne de sauterelles que nous avions rencontrée dans la campagne passait sur la ville, en ce moment poussée par le vent du côté de la mer, où il s'en noyait par millions. Elles tombaient sur nos chapeaux avec un bruit de grêlons ; nos poches s'en remplissaient : nous voulions prendre un sou, nous tirions une sauterelle par la cuisse ; elles nous entraient dans le dos par l'hiatus de nos cravates ; elles se cognaient à notre figure comme des hannetons contre le carreau de la boîte qui les enferme. On aurait dit qu'on vidait du haut des maisons des milliers de paillasses, à voir voltiger en tourbillons ces fétus jaunâtres, et rien n'était plus drôle que tous les passants qui se donnaient à eux-
LES PROJETS LITTÉRAIRES DE THÉOPHILE GAUTIER 8j
mêmes des multitudes de soufflets pour écarter ces essaims importuns. Nous prions nos lecteurs de croire que nous n'exagérons rien. — Cela serait impossible. — Qu'il nous suffise de dire qu'une prime de quelques centimes par hectolitre de sauterelles détruites, étant accordée par le gouvernement, trente-trois mille francs avaient été payés déjà, sans diminuer en rien l'intensité du fléau.
a Les invasions de sauterelles obéissent à des lois inconnues. Aujourd'hui le ciel en est obscurci, la terre en est jonchée, et demain tout a disparu. Un souffle les apporte, un souffle les emporte. Mais en voilà assez sur ce sujet.
« En longeant les arcades, nous vîmes un jeune gamin français, une espèce d'apprenti quelconque de quatorze ou quinze ans, qui marchait derrière- un Mozabite de grande taille et de proportions herculéennes, s'amusait à lui tirer le capuchon et lui faisait toute sorte d'avanies. L'Arabe se retournait de temps en temps et jetait un regard de colère sur le mauvais drôle qu'il eût écrasé d'une chiquenaude, puis reprenait sa route avec une placidité méprisante. Le gamin, enhardi par l'impunité, recommençait de plus belle. Impatienté de ce manège, nous crûmes qu'il était bon d'intervenir, et nous entrâmes en conversation avec ce petit misérable par un coup de pied au derrière assez bien détaché, le menaçant de réitérer s'il continuait.
ff Quand l'Arabe Vit cela, il se mit à rire, montrant jusqu'aux molaires ses dents aigués et blanches, clignant les yeux et se frottant les mains d'un air de jubilation extrême ; puis il nous fît le salut oriental en répétant : Bono! Bono!
« Le mauvais petit drôle s'éloigna, assez confus et grommelant quelques invectives contre nous. — Il faut dire que les gamins français sont assez Turcs à l'égard des Arabes et ne leur épargnent guère les avanies, et même ils sont imités en cela par des gens qui devraient être plus raisonnables et plus humains. L'on acquiert vite en Algérie une très grande légèreté de main et de bâton. Ce sont ces petites injures de détail, aussitôt oubliées de ceux qui les font, qui fomentent dans le cœur de ceux qui les ont reçues des haines irréconciliables. La paix entendue ainsi nous fait plus d'ennemis que la guerre. — La plupart de ces brutalités ont presque toutes le même motif. Le Français, et surtout le Parisien, ne peut jamais s'imaginer qu'on ne comprenne pas sa langue ; il donne avec cet idiome un ordre quelconque à un indigène qui, naturellement, prend un air rêveur et stupide, cherchant dans sa tête ce que le Roumi lui commande, et fait quelque chose au hasard pour lui prouver sa bonne volonté. Le Français élève alors le ton et répète sa phrase d'une voix de tonnerre, croyant se faire mieux entendre en criant comme un sourd. L'Arabe, ahuri, s'arrête, et roule de grands yeux blancs, pleins d'interrogation. L'Européen, furieux, fait de son discours une traduction libre avec le pied ou la main.
a Nous autres Français, nous n'avons pas le don des langues. Il y a force gens établis en Afrique depuis la conquête, qui ne savent pas encore un mot d'arabe et qui n'en apprendront jamais davantage; ils mènent exactement, làbas, la vie qu'ils mèneraient à Paris, persistant à n'admettre l'idiome des naturels que comme un grognement indistinct qu'ils emploient pour contrarier les vainqueurs. Ne serait-il pas sage que le gouvernement, puisque l'Algérie est tout à fait française, substituât dans les collèges, à l'étude parfaitement inutile du latin et à celle encore plus fantastique du grec, l'enseignement de l'arabe, qui ouvrirait aux élèves mille carrières dans cet Orient profond et mystérieux que
la civilisation doit fatalement envahir d'ici à un temps très court? Que d'erreurs, que de fautes, que de trahisons on eût évitées avec la connaissance de la langue! Beaucoup de cruautés, de part et d'autre, n'auraient pas été commises si l'on avait pu s'entendre. »
Une sorte de malchance s'est attachée aux récits de voyages de l'écrivain; la plupart ne sont pas terminés; sauf Y Espagne et la Russie, d'où le lecteur revient en France avec l'auteur, ses excursions en Afrique, en Italie, en Grèce, en Suisse et en Egypte sont toutes restées inachevées, et les Trésors d'art de la Russie n'ont pas vu non plus le mot^«, écrit au bas de leur dernière page.
.La France musicale du ii octobre 1846 promit un article intitulé Pro-méthée, ou la musique imaginaire^ qui ne parut jamais et dont nous ne connaissons nulle autre trace. Cette même année un journal illustré, le Journal du Dimanche, avait promis aussi le Bal, et la Presse du 14 décembre 1846, renchérissant sur ce premier avis, indiqua le Bal comme inséré déjà dans les numéros parus. L'important dossier des erreurs littéraires commises à propos de l'auteur de Militona s'augmenta donc d'un chapitre de plus, car ce morceau ne fut jamais publié.
Nous trouvons, en 1 847, l'indication suivante sur la couverture de la deuxième série des Romans, contes et voyages, par Arsène Houssaye, volume paru chez Sartorius : « Les Artistes contemporains, par Théophile Gautier, un volume* trois francs cinquante. » Ce livre, qui devait paraître format Charpentier, n'a jamais été livré au public. L'article intitulé Marilhat, inséré dans la Revue des Deux Mondes 4u i*' juillet 1848 après avoir été promis longtemps sous le titre de ; Vie et correspondance de Marilhat, était peut-être destiné à ce volume.
Un ouvrage plus intéressant encore eût été : la Plastique de la civilisation, dont nous trouvons la première mention, ainsi que celle de : les Ateliers de peintres et de sculpteurs, dans le spécimen du journal de Victor Hugo, VÉvénement, spécimen portant la date des 3o-3i juillet 1848. C'est Charles Hugo qui fut chargé d'encadrer les promesses du feuilleton dans un commentaire à sensation. Il le fit dans un article intitulé les Premières Hirondelles. Nous ne résistons pas au plaisir d'en citer ici la partie relative à ces deux œuvres, car elle donne le plan de la principale :
« Les Ateliers des peintres et des sculpteurs seront souvent visités pour nous par Théophile Gautier, le statuaire du vers, et par Auguste Préault, le poète du marbre. L'auteur du Roi Candaule nous parlera, dès la semaine prochaine, de la nouvelle Vénus Anadyomène d'Ingres, et l'auteur de la Clémence Isaure, des Peintures murales d'Eugène Delacroix à TAssemblée nationale ^
« Théophile Gautier ne s'en tiendra pas là. Il nous a promis la Plastique de la civilisation, — tout un livre 1 — le livre des élégances, l'histoire des formes nouvelles dont l'art actuel relève les choses de la vie, le bulletin de la mode agrandi jusqu'aux proportions de l'idéal. Sculptures extérieures des maisons, meubles et tentures des appartements, toilettes des femmes, costume des hommes, bijoux, ustensiles, Théophile Gautier va fixer en types magnifiques et populaires, à l'usage du pauvre et du riche, tout ce qui peut devenir la poésie
I. Cet article de Préaalt, promis par V Evénement, n'y parut jamais.