‹ Le livre (volume 2)Chapitre 26 sur 107 · PÉTRUS BOREL · texte numérisé non relu

PÉTRUS BOREL

EN 1845, alors que s'agitait dans tes bureaux de PArtiste une bande gaie ei tapageuse à laquelle Arsène Houssaye ouvrait les portes de sa Revue, je me rappelle un personnage mélancolique qui, debout devant la cheminée, parlait gravement.

C'était Pétrus Borel. Un nom éclatant des anciens jours.

Pétrus Borel faisait partie du petit groupe d'écrivains : Théophile Gautier, Gérard de Nerval, Alphonse Esquiros, amis de jeunesse d'Arsène Houssaye; mais en même temps que ses anciens camarades, le directeur de l'Artiste avait su attirer à lui une jeune garde tant soit peu indisciplinée : Henry MQrger, Charles Monselet, Baudelaire et bien d'autres, sans compter les poètes, presque aussi nombreux que les grains de sable de la plage.

Dans cette Revue qui, jusqu'en 18S0, fut un salon ouvert l'aprèsmidi aux impatiences des uns, à la sérénité des autres, les relations entre les anciens et les nouveaux furent de bonne camaraderie. Rien qui fît penser à l'ennui et à la malsaine influence des bureaux de rédaction de journaux : en plein quai Malaquais, dans l'hôtel Pellaprat, un des plus importants du quanier, au milieu d'une belle galerie du rez-de-chaussée dont les fenêtres donnaient sur la Seine, arrivaient, pour causer plus que

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pour écrire, ceux qui avaient donné des gages à la littérature, ceux qui aspiraient à les imiter.

Ce fut là que J'aperçus une seconde fois Pétrus Borel, dont le nom retentissait à mes oreilles comme le son d'une trompette. Pétrus Borel le lycanthrope, Fauteur de Madame Putiphar^ le biographe des croquemorts, le beau Pétrus Borel était un de ces personnages qui s'imposent à la jeunesse et lui apparaissent avec le nimbe d'une réputation bizarre.

Il n'en était plus tout à fait ainsi en 1845. L'étrangeté de l'homme s'était quelque peu décolorée aux yeux des astronomes parisiens qui constatent les étoiles filantes du monde intellectuel. Les /î/uip^orfi^^, les Contes du Lycanthrope^ Madame Putiphar elle-même, malgré son titre, n'avaient pu triompher de l'indifférence du public. A V Artiste, Pétrus Borel publiait des articles tout à fait singuliers : un pastiche de Montaigne (Montaigne et Pétrus Borel ! ! !), une étude sur la Chaussure che:( les anciens et les modernes??? De tels sujets n'étonnaient plus. La signature de l'écrivain devenait insuffisante pour faire passer ces caprices.

a La caisse de VA rtiste, a dit quelque part Monselet, était plus bourrée de roses que d'écus. » Nous nous contentions volontiers, nous jeunes, d'une poignée de roses, et si un louis égaré, extrait des profondeurs de cette caisse fantastique, nous permettait d'aller nous ébattre, en compagnie de nos amies, sous les ombrages d'Aulnay ou de l'île du Bas-Meudon, une si mince rémunération n'était pas à la hauteur d'un personnage de la réputation de Pétrus Borel ; aussi disparut-il de cet endroit trop poétique pour chercher sa vie dans la fondation de petits journaux : n'y trouvant la gloire ni la fortune, il fut forcé d'accepter un poste au delà des mers, dans l'administration de l'Algérie.

Tel je cherche à revoir, dans l'ombre de mes vingt ans, de mes lectures, de mes souvenirs, ce Pétrus Borel reforçant l'étrangeté pour dissimuler peu d*imagination, se présentant en « loup » dans la civilisation, goguenard très travaillé, sans cesse en quête de sujets étonnants, voulant forcer l'attention du public par son orthographe, n'écrivant toutefois qu'avec peine de bizarres récits en prose; poète jadis, dont les vers étaient hirsutes et martelés, à la tête autrefois d'un grouf>e d'artistes à tous crins, qui, depuis, avaient laissé leurs cheveux dans les mains de l'occasion. Une austère coiffure à la malcontent, une admirable barbe que jalousait Théophile Gautier, un habit noir boutonné sévèrement jusqu'au col avec adjonctions à la Marat, avaient fait remarquer, dans sa jeunesse, l'homme par les Parisiens. Le plus clair de la réputation de Pétrus Borel n'était-il pas dû à un fameux portrait de Louis Boulanger, dont le modèle se profilait, noir et fatal, sur le paysage avec un vague reflet d'attitude à la Velasquez ?

Les motifs particuliers au lycanthrope, les souvenirs de Morgue et de pompes funèbres, déteignirent momentanément sur quelques jeunes

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