‹ Le livre (volume 2)Chapitre 27 sur 107 · CROQUIS ROMANTIQUES · texte numérisé non relu

CROQUIS ROMANTIQUES

gens, Baudelaire et moi-même tout le premier. La jeunesse se regarde comme prodigieusement avancée de jouer avec les sujets macabres ; elle se donne pour très hardie, se complaît dans ce qu^elle croit une étrangeté sans sMnquièter de la somme de voulu , de peiné qui forment la^ trame de ces productions en apparence bizarres. Au début, on ne goûte pas le charme du naturel, de la simplicité, dont la clarté et la transparence demandent plus d^études que de violentes oppositions de noir et de blanc.

Malgré ses efforts, Pétrus Borel ne fit pas école. Heureusement. Le jacobinisme qu^il invoque dans ses écrits, et qui est tout de fantaisie, la liberté de Diogène qu^il réclame pour son art, les néologismes malheureux quMl essaya en vain de mettre en circulation, les racas de Fracasse qu^il jetait à la hure des « flasques » et des « gavaches », tout cela put étonner un moment et servir de prétexte à des- préfaces guerroyantes ; tout cela, sauf quelques élans, quelques cocasseries, a-t-il plus de valeur aujourd'hui que les fameux « beaux vers » frappés par les auteurs de tragédies du premier empire ?

Pétrus Borel, à bien chercher, a laissé quelques pages; mais son œuvre, à cinquante ans de distance, n^est pas viable. On peut réimprimer, pour répondre au désir de quelques bibliophiles attardés, certains de ses livres devenus rares ; on ne les fera pas sortir du domaine de la « curiosité ».

Pétrus Borel n^en reste pas moins, physiquement, un spécimen très accentué du romantisme. Comédien habile, il s^était composé une tenue tout à fait particulière ; son masque avait été soigneusement travaillé dans le silence du cabinet avant de se profiler devant le public.

Un peintre dans le mouvement, Louis Boulanger, se prêta aux fantaisies du modèle; un graveur^ qui fut bien Pexpression de l'esthétique du temps, colora, à Paide de sa pointe, ce portrait, et Pétrus Borel bénéficia de cette association, comme V Homme au gant avait été immortalisé par les pinceaux du Titien.

M. Jal rapporte, dans les Causeries du Louvre^ qu^un certain Napoléon Thomas avait exposé, au Salon de i833, unportrait de Pétrus Borel ainsi costumé : « Gilet rouge, habit aux larges revers pointus, gants sangroyaliste, chapeau pointu, barbe et cheveux flottants. »

Ce merveilleux portrait excitait d^autant plus Pattention quMl avait un cadre tricolore!!^

Il est fâcheux que la critique d^art n^ait pas été plus développée

I. la^ention à recommander aax peiotres de Técole impressionniste que ce cadre tricolore ! Ils n'ont guère osé )uaqa'à présent que le cadre vert-pomme; mais un cadre tricolore entourant un portrait, voilà bien ce qui démontre jusqu'où' peut aller le génie humain. Pétrus Bore! avait-il deviné cette poussée des peintres indépendants, en affichant ses sentiments politiques par l'exhibition du fameux cadre tricolore?

io8 LE LIVRE

en i833. A part la courte analyse donnée par M. Jal, je ne trouve pas de renseignements sur le portrait; et on peut en conclure que la peinture n^était pas à la hauteur de Tencadrement.

Ce Napoléon Thomas, acclamé par Fauteur des /{Aap^o^fV^; « A toi, Napoléon Thom., le peintre, air, franchise, poignée de cœux soldatesque », était, en réalité, un ouvrier médiocre^ peu digne de faire partie de la bande du Bousingot. Les pauvres eaux-fortes dont il a « orné » le volume de vers de Pétrus Borel ne valent que par le thème qui lui a été dicté par le poète. La faiblesse de Texécution fait comprendre comment Napoléon Thomas, rangé au début parmi la bande des « cœurs de salpêtre », devint un lithographe aux gages des marchands d^estampes de la rue Saint-Jacques.

Aussi la seconde édition, (fausse) des Rhapsodies fut-elle précédée d^un frontispice de Célestin Nanteuil; dans cet encadrement, plus digne du poète, tout grouilla avec des alternances de noir, de blanc, d^anges, de démons, de gardes nationaux, de blagues à tabac, de têtes de morts, enfin toute la salade qu^accommodait si merveilleusement le graveur.

Une autre représentation fut donnée de Pétrus Borel par le sculpteur Jehan Dusseigneur ^. A part le collet d^habit à la Marat, ce n^est pas dans ce médaillon qu^il faut chercher le farouche lycanthrope. Le poète paya, toutefois, largement son sculpteur : « A toi, Jehan Dusseigneur, le statuaire, beau et bon de cœur, et courageux à Tœuvre, pourtant candide comme une jeune fille! Courage! Ta place serait belle : la France, pour la première fois, aurait un statuaire français ! »

Pétrus Borel ne paraît pas se rappeler qu^à cette même époque un nommé David d^ Angers modelait avec quelque puissance les médaillons des grandes figures intellectuelles de PEurope; mais David, quoique en communion dMdées avec les républicains, ne descendait pas jusqu^aux bousingots. De cœuF avec les romantiques réellement puissants de son époque, il négligea d^introduire dans son Panthéon le personnage

Drapant sa souffrance secrète Sous les fiertés de son manteau.

Et c^est ce qui me paraît expliquer comment Jehan Dusseigneur était appelé à fournir m pour la première fois » un statuaire à la France.

On peut dire que Fart rendit de nombreux services à la réputation de Pétrus Borel. Au portrait de Louis Boulanger, au frontispice de Célestin Nanteuil, il faut joindre la vignette de Gigoux pour le Champavert. C'est une image à -sensation qui donnerait la chair de poule si le conte de Barbe-Bleue n^existait pas. D'André Vésale, le grand

z. De ce médaillon, M. Aglaiit Bouvenne a donné une lithographie à j$ exemplaires.

POnTRAlT-MUDAlLLON

Il 'J S B () R ï. L

Page 1