CROQUIS ROMANTIQUES
chirurgien du xvi* siècle, Pétrus Borel avait fait le héros d'un de ses récits, sous le nom d'Andréa Vesalius. Les galants de sa femme, le chirurgien les tuait : par jalousie autant que par amour de la science, il se livrait sur eux à une dissection approfondie, et les squelettes, bien préparés^ rangés dans une armoire, André Vésale les montrait à Tépouse coupable, qui elle-même devait être à son tour préparée anatomiquement. C^est la scène palpitante qu'a dessinée Gigoux.
Je ne veux pas perdre de temps à analyser l'œuvre de Pétrus Borel : la critique contemporaine a amassé les matériaux suffisants pour faire connaître l'œuvre et l'homme * .
Un témoignage d'un contemporain ne doit cependant pas être négligé. Gabriel Laviron, rendant compte du Champaverty disait : « Ce livre est d'une étrange vérité : vrai dans ses passions et ses meurtres, vrai dans sa philosophie désolée et son suicide athéiste, vrai dans son rire de crâne '. » Voilà des mots de l'époque précieux à collectionner, car nous n'en trouvons pas de pareils dans les dictionnaires de 1880.
Si le Champauert est « vrai dans son rire de crâne », on n'en peut dire autant de Madame Putiphar^ roman qui fut annoncé pendant plus de trois ans en librairie, et dont l'enfantement fut laborieux ; aussi, après une lecture de cette œuvre, le lecteur cherche-t-il le pourquoi du brouillard malsain qui pénètre et enveloppe son esprit, brouillard vraisemblablement produit par la fumée d'une lampe charbonneuse qui a éclairé les vaines méditations d'un auteur se battant inutilement les flancs et se donnant tant de peine pour aboutir à si peu d'intérêt.
Il est un remède aux fâcheuses sensations causées par ce genre d'écrits. Jetez la Madame Putiphar de Pétrus Borel dans un coin et prenez en main un livre plein de calme et de science d'un érudit, son homonyme, un de ses aïeux peut-être, le traité de r655 de Pétrus Borellus : De vero Telescopii inventore cum brevi omnium conspiciliorum historia; accessit etiam centuria observationum microscopicarum. Pour rasséréner l'esprit des hommes, la science est toujours prête à ouvrir sa porte à ceux qui veulent l'interroger sur les mystères de la nature.
Champfleury.
I. Pour plus de développemeots, touchant l'écrivain, on peut consulter : Auelineau, Bibliographie romantique; Baudelaire, Réflexions sur quelques-uns de mes contemporains (Œuvres complètes, t. Il], et surtout l'intéressant petit volume de }nie9C\^Tttïey Pétrus Borel le lycanthrope, in-iBy 186$.
a. V Artiste,
CATAtOGUE DE LA BIBLIOTHÈQUE NATIONALE
A PROPOS DO REJET d'uN RÉCENT PROJET DE LOI
B De minimis non curât... legislator. ■
Epuis longtemps il est k la mode de railler plus ou moins agréablement l'étonnante lenteur avec laquelle l'Académie française procède k la rédaclion de son Dictionnaire; toutes les plaisanteries, parfois un peu injustes, accumulées sur ce sujet légendaire pourraient, il semble, être appliquées, avec non moins de fondement que de succès, au fameux catalogue de la Bibliothèque nationale, dont on parle beaucoup mais qui n^avance guère.
Tour à tour commencé, délaissé, repris, transformé, ce monument bibliographique, par suite de tant de vicissitudes, ne parait pas devoir être achevé de sitôt. Quelles ressources, quels secours il fournirait cependant aux chercheurs, aux gens de lettres, aux bibliophiles qui déplorent chaque jour davantage rinsuffîsance des moyens d'investigation etdVtude mis k la disposition des travailleurs dans la première bibliothèque du monde !
Cette imporunte lacune tant de fols signalée semblait devoir être incessamment comblée, de la manière la plus efficace et dans des conditions inespérées, grâce k l'intelligente initiative de deux honorables députés. Il ne s'agissait plus seulement, en effet, de rédiger le catalogue de la Bibliothèque nationale, mais bien de dresser l'inventaire aussi complet que possible des richesses bibliographiques de toute la France.
LE CATALOGUE DE LA BIBLIOTHÈQUE NATIONALE m
Vers la fin de Tannée. dernière, MM. Victor Plessier et E, Lockroy déposèrent sur le bureau de la Chambre la proposition de loi suivante :
Article premier. — Il sera déposé à la Bibliothèque nationale un double des catalogues de toutes les autres bibliothèques publiques.
Art. 2. — Un règlement d^administration publique réglera le mode d'^exécution de cette disposition.
Art. 3. — La dépense d^établissement des doubles sera à la charge de la République.
A ce projet si simple et si clair, MM. Plessier et Lockroy avaient joint un court exposé des motifs, non moins net et bien conçu, permettant, même aux esprits les plus indifférents en la matière, de se bien rendre compte de l'importance du sujet.
«c Le travailleur, disaient-ils, qui éprouve le besoin de consulter un livre qu'il ne possède pas en fait la demande de préférence à la Bibliothèque nationale, la plus grande et la plus riche, oii il a le plus de chances de le trouver. Il est obligé, si elle ne Ta pas, de recourir à d'autres bibliothèques. La longueur et la difficulté de ces recherches l'empêchent souvent de les entreprendre ou le forcent à les abandonner. Pour améliorer cette situation, il suffit de mettre la Bibliothèque nationale en possession d'un double du catalogue des autres bibliothèques, de manière que, si elle ne peut communiquer l'ouvrage demandé, elle soit à même d'indiquer la bibliothèque publique où il est possible de se le procurer. Ce renseignement sera d'une grande utilité pour tous les hommes de lettres, les historiens, les artistes et les savants, dont F État ne saura jamais trop faciliter les travaux. Le dépôt à la Bibliothèque nationale d'un double du catalogue des autres bibliothèques publiques aura d'autres avantages d'une réelle importance. Il assurera l'établissement et l'existence des catalogues et contribuera à la conservation des bibliothèques en donnant un moyen certain de constater la disparition des livres ; il permettra de reconnaître et de rectifier les erreurs trop fréquentes commises par les catologographes ; il révélera l'existence de livres nombreux et précieux en mettant en lumière nos richesses bibliographiques ; enfin, la dépense nécessitée par cette mesure sera peu importante. »
Suivant l'usage^ la proposition de loi fut imprimée, distribuée et mise à l'étude au sein de la première commission d'initiative. Cette commission, composée de vingt-deux membres (ne vouons pas leurs noms à l'exécration des bibliophiles 1), ail» assez vite en besogne, car, dès le 6 décembre, le rapporteur, homme excellent d'ailleurs, vint lire à la Chambre un rapport sommaire détruisant impitoyablement la proposition de MM. Plessier et Lockroy. Deux raisons principales, la question de
temps et la question d^argent, avaient déterminé la commission à rejeter le projet de loi. « A l'heure actuelle, dit le rapport, un bien petit nombre de bibliothèques possèdent leur catalogue complet, et il est impossible de prévoir à quel moment ils seront tous terminés. Les hommes du métier font souvent défaut en province, les communes n'ont pas ou ne votent pas les ressources nécessaires. Si PÉtat en prenait la charge, il lui faudrait tout à la fois de longues années et des sommes considérables pour achever et imprimer ces nombreux et volumineux catalogues. » Ces arguments, que Ton s'efforcera de rétorquer plus loin, ont leur valeur ; mais le rapport n'est-îl pas un peu téméraire quand il affirme qu'il n'y a pas en province de livre imprimé qui ne se trouve également dans les bibliothèques de Paris et particulièrement à la Bibliothèque nationale ? Il convient de dire que, beaucoup mieux disposée pour les ouvrages manuscrits que pour les imprimés, la commission reconnaissait la nécessité de dresser un inventaire de ces richesses, d'avoir le catalogue des manuscrits que possèdent les archives et les bibliothèques publiques, et de l'avoir non seulement dans chacune de ces bibliothèques, mais en double à la Bibliothèque nationale de Paris; quant au catalogue des livres imprimés, elle en niait absolument, sinon l'utilité, du moins l'indispensabilité et concluait à la non-prise en considération du projet de loi en question.
Déjà, on le voit, la proposition de MM. Plessier et Lockroy était bien malade; une circonstance exceptionnelle rendit sa situation plus critique encore et assura un rejet qu'il était dès lors facile de prévoir : la discussion sur la prise en considération était inscrite à l'ordre du jour du lundi 23 janvier 1882 ; or, c'est dans cette séance que fut déposé le « rapport de la commission chargée d'examiner le projet de résolution tendant à la revision des lois constitutionnelles ». On se rappelle sans doute quelle émotion régnait alors dans le parlement ; tous les esprits attachés à cette question fameuse de la revision n'étaient guère disposés à étudier un pauvre projet de loi sur les bibliothèques. Ce fut donc au milieu de l'in« différence, pour ne pas dire de l'inattention générale, que M. Plessier dut se faire entendre, avec bien de la peine d'ailleurs, et produire quelques arguments succincts, mais très topiques, à l'appui de sa proposition; en vain il demanda l'ajournement de la discussion ; ce fut inutile : il lui fallut aller jusqu'au bout* et plaider une cause à laquelle personne ne s'intéressait en ce moment ; aucun de ses collègues ne prit même la parole pour le soutenir ou le combattre, et bientôt la Chambre, consultée sur les conclusions de la première commission d'initiative, les adopta purement et simplement. On ne prétend nullement critiquer ici la décision du parlement ; on se borne à la constater en regrettant que les préoccupations de la politique aient préjudicié une fois de plus aux intérêts des lettres et des hommes d'étude.
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Indépendamment des circonstances contraires qui viennent d^étre relatées, le projet de loi de MM. Plessier et Lockroy paraît avoir succombé surtout parce qu^on pensait que son exécution entraînerait de trop fortes dépenses et exigerait un trop long temps. Ces appréhensions, nous n^hésitons point à le dire, furent en grande partie exagérées. Cest ce que nous allons tâcher de démontrer : mais, pour rendre plus sensible la vérité de cette assertion, on nous permettra de citer d^abord Pexemple dMn travail analogue à celui du catalogue général de nos bibliothèques publiques, travail au moins aussi considérable, accompli cependant dans des conditions satisfaisantes d^économie et de rapidité.
Tout le monde se rappelle que, pendant Tinsurrection parisienne de 1871, la plupart des archives de la préfecture de police furent incendiées; parmi les documents détruits, le plus important de tous devint la proie des flammes ; nous voulons parler de Timmense répertoire connu sous le nom de « Sommier judiciaire ». On appelle ainsi le recueil de toutes les condamnations prononcées par les cours et tribunaux de la France et de ses colonies, depuis Tannée 1800 jusqu^à ce jour. Il était impossible de le reconstituer, même à Paide du casier central établi au ministère de la justice, qui ne contient qu^une certaine catégorie de condamnations. On dut donc recourir au procédé le plus long, mais aussi le plus sûr, en demandant à chaque tribunal de province une copie intégrale du casier judiciaire. Des cartes ou fiches uniformes furent expédiées à tous les greffes correctionnels, remplies par les greffiers et retournées à la préfecture de police, où elles furent centralisées et classées alphabétiquement. Ajoutons que, dans cette administration, il fallut en outre procéder à un travail de fusion de toutes les fiches applicables à un seul et même individu, certains condamnés (et ils sont nombreux) ayant encouru par récidive jusqu^à cinquante condamnations prononcées par des tribunaux différents et sur tous les points du territoire. La rémunération affectée aux grefiiers pour ces transcriptions était de cinq centimes par fiche et d^un centime par condamnation inscrite. Nous ignorons à quel chiffre s^est élevée la dépense totale de cet immense travail ; mais ce qui est bien certain, c'est que, dès Tannée 1876, le sommier judiciaire était entièrement reconstitué ; il comprenait alors près de six millions de fiches, pour le classement et la rédaction desquelles les greffes de province en avaient expédié plus du double.
Ceci exposé, il devient aisé de comprendre comment Pinventaire général de nos richesses bibliographiques ne serait une œuvre ni très longue ni très coûteuse, si Ton employait pour sa rédaction le même procédé que pour la reconstitution du sommier judiciaire.
Supposons en effet que les bibliothèques publiques possèdent ensemble dix millions, non pas de volumes mais à^ ouvrages ; ce chiffre purement approximatif est peut-être exagéré, mais cela n'en vaudra que IV. 1 5
Il4 LE LIVRE
mieux pour les conséquences de notre raisonnement. L^Etat, ou pour mieux dire le ministère de l'instruction publique, devra faire confectionner et imprimer, d'après des indications convenues, des fiches qui seront envoyées à chaque bibliothécaire, suivant Fimportance du dépôt confié à ses soins. Chaque bibliothécaire cataloguera ses livres non pas en double, mais en triple expédition (une fiche pour sa bibliothèque, une autre pour la Bibliothèque nationale, la troisième pour le dépôt des archives du département, afin qu'en cas d'incendie le travail ne soit point à refaire). Le bibliothécaire recevra la rémunération, bien minime il est vrai, de quinze centimes par fiche originale et de cinq centimes par expédition, soit en tout vingt-cinq centimes par ouvrage qu'il cataloguera. Il résulte de ce qui précède que la dépense occasionnée par ce travail^ tant pour les trente millions de fiches que pour leur rédaction et leur expédition, se chiffrerait comme suit :
3o,ooo,ooo de fiches à i centime l'une Soo.ooo fr.
10,000,000 d'ouvrages catalogués (rédaction: i5 cent.) . i.5oo.ooo
20,000,000 id. (expédition : 5 cent.) • i. 000. 000
Frais généraux de transport, poste, etc., etc 200.000
Total 3.000.000 fr.
Trois millions^ c'est une grosse somme assurément, surtout si elle devait être inscrite au budget d'une seule année; mais comme on ne saurait prétendre exécuter le travail qui nous occupe dans l'espace d'un an, elle devrait être divisée et répartie sur plusieurs exercices. Voyons donc combien de temps il faudrait raisonnablement pour dresser le catalogue de nos dix millions d'ouvrages.
Un rédacteur peut, sans trop de peine, cataloguer trente ouvrages par jour et remplir ainsi quatre-vingt-dix fiches, étant donné qu'il doit faire son travail en triple exemplaire. S'il travaille seulement trois cents jours par an, il aura inventorié neuf mille ouvrages à la fin de l'année : le personnel des bibliothèques comprend bien deux cents employés de tous ordres (bibliothécaires, adjoints, conservateurs, commis, etc.) qui, travaillant dans les mêmes conditions, arriveraient à répertorier dix-huit cent mille ouvrages par an. On voit dès lors que cette énorme tâche serait accomplie en moins de six années, ce qui permettrait de faire peser sur six exercices consécutifs la somme totale de trois millions dont il est parlé plus haut, soit cinq cent mille francs par an. Or nous avons admis dans notre hypothèse que le travail serait exécuté dans les conditions les moins favorables, c'est-à-dire comme si tout était à faire, aucun catalogue, aucun répertoire n'existant déjà. Personne n'ignore qu'il n'en est point ainsi : depuis trente à quarante ans, les bibliothécaires se sont beaucoup occupés en province; secondés par les conseils départementaux, soutenus
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par des municipalités intelligentes et généreuses, ils ont pu, en tout ou en partie, publier rinventaire de leurs richesses; sans parler des beaux travaux faits à Paris et, pour ne citer que les documents les plus récents, plus de vingt villes possèdent aujourd'hui le catalogue complet ou en cours d'exécution de leurs manuscrits ou de leurs livres : nommons, en passant, ces cités qui n'ont point hésité à s'imposer un sacrifice pécuniaire pour un but aussi noble qu'utile : ce sont Reims, Marseille, Troyes, Amiens, Douai, Lille, Valencien nés, Orléans, Angers, Bourges, Rouen, Laon, Soîssons, Nantes, Caen, Bordeaux, Cambrai, Niort, Limoges, Lyon, Sens, Ajaccio et d'autres encore que nous avons le regret de ne point nous rappeler. N'est-il pas bien certain que tous ces répertoires faciliteraient singulièrement la tâche des futurs rédacteurs du catalogue général des bibliothèques publiques de France?
En résumé, malgré des difficultés plus apparentes que réelles, il serait très possible de mener à bonne fin ce travail immense, en assez peu de temps et sans trop de frais : trois millions et six années devraient y suffire ; c'est ce que nous nous sommes efforcé d'établir dans cette note, dont nous prions le lecteur de nous pardonner la longueur et l'artdité.
L'échec subi par la proposition de MM, Plessier et Lockroy ne doit point décourager les amis des livres. C'est un projet à reprendre et à représenter dès la plus prochaîne législature. Que tous ceux qui s'intéressent aux lettres, bibliographes, littérateurs, savants, y veuillent bien songer ; que chacun, au moment propice, use de son influence ou de son autorité et nous obtiendrons enfin, suivant la remarquable expression de l'ordonnance de 1839, la constitution définitive du Grand-livre des bibliothèques de France.
Spectator.