‹ Le livre (volume 2)Chapitre 3 sur 107 · I. L'Artiste, i8ja, p. ijo · texte numérisé non relu

I. L'Artiste, i8ja, p. ijo

s. La maUon hotpitaliôre det Pierret s'oavrait tous les soirs à un groupe de peintres et d'amis des arU ; Delacroix^ Schwitter, Frédéric Villot, A. Jal, etc; divers croquis donnent k croire qu'à la suite de quelque mésaventure récente attribuée à Paul Foucher, toute une soirée fut consacrée à dessiner ses faits et gestes.

d'imagination d'alors, ne sont-ils pas quelque peu superficiels et d'épiderme?

Un soir que j'écoutais, dans les salons d'une Muse, une conversation entre M. Cousin et M. Alfred de Vigny, il me sembla que du plomb fondu venait d'être versé dans mon oreille. Un astronome spirituel, M. Babinet, qui, les cheveux en broussaille,le menton appuyé sur la poitrine, semblait sans cesse sommeiller, me souffla tout à coup : t Dans notre temps, nous traînions les femmes par la chevelure sur le parquet. » Après cette étrange confidence, le brave astronome ferma les yeux et sa tête retomba béatement, comme d'habitude, sur sa poitrine. Mais M. Babinet jouant les Aniony me jeta dans un trouble inexprimable.

Je vois, d'après les images de l'époque, des dandys causant dans les (c raouts » avec les femmes entre deux quadrilles; je ne trouve pas dans leur attitude, dans leurs regards, cette poussée à l'adultère, ces acres sensualités consacrées par les poètes et par les romanciers : je me demande même parfois si ces romantiques fougueux n'étaient pas des mystificateurs qui voulaient stupéfier les Parisiens. Il y a là, me semble-il, plus de cherché, de voulu, que de frénésie réelle. Un Jeune-France se vante de boire du punch dans un crâne; qui sait si, en rentrant, cet enragé ne prend pas une infusion de camomille dans une vulgaire tasse de porcelaine?

Je me garde toutefois d'afiirmer, ayant eu sous les yeux la correspondance du poète romantique le plus gentleman avec une actrice de drame la plus passionnée de l'époque. Je ne sais quelle torche enflammée secouait la femme parmi les hommes de son entourage; ce sont des échanges d'idées auprès desquelles la correspondance de Sophie et de Mirabeau semble vide. Le délire des sens atteint une intensité que je ne me hasarderai pas à décrire : les lettres étranges adressées à M"® Dorval par des poètes, des romanciers et une femme célèbre dont je ne veux même pas donner les initiales, font partie actuellement d'une des collections de l'étranger, la plus riche en documents sur l'époque romantique. On se demande ce que penseront nos fils de telles révélations le jour où elles seront divulguées : ne vaudrait-il pas mieux, pour éteindre à jamais ces traces de délire erotique, que de telles correspondances fussent détruites ?

Pour en revenir aux principales réunions romantiques, on peut grouper et ne faire qu'un du salon de Charles Nodier et de celui de Victor Hugo, non par analogie des rois et des reines qui y tenaient le sceptre, mais en raison des invités qui s'y pressaient. L'Arsenal offrait une certaine sévérité d'aspect ; des restes de décoration du temps où Sully l'habitait s'opposaient à l'encombrement d'objets d*art<, qui d'ailleurs n'étaient pas le fait de Charles Nodier. Bibliophile distingué, il était de ceux que ravit une bibliothèque couvrant les murailles d'un appartement. Par son âge Nodier appartenait à la classe de l'homme de lettres tel qu'on le comprenait au xviii* siècle, c'est-à-dire un philosophe porté à la méditation par les objets qui l'entourent : une sphère sur le bureau, des cartes tapissant les murs et, sur le haut de la bibliothèque, des bustes de grands hommes de l'antiquité.

Cette austérité d'ameublement n'empêcha pas l'Arsenal de devenir, à quelques années de là^ une sorte d'antichambre des salons de la place Royale; ce fut comme le purgatoire de ce paradis alors qu'après le résultat des grandes batailles dramatiques, M"** Victor Hugo reçut les amis de son mari. Un hon-

neur, un plaisir délicat que d'être accueilli par cette beauté majestueuse, douce et bonne, dont les triomphantes épaules, les yeux noirs, faisaient penser à une reine d'Espagne.

A la place Royale, de même qu'à l'Arsenal, les femmes étaient nombreuses. Qui voudra les voir dans leur élégance, leurs airs de tête de l'époque, devra consulter l'œuvre de Tony Johannot, certaines lithographies de la première manière de Gavarni et pour les détails de costumes et de coiffures les dessins sur pierre de Devéria. Si un esprit porté à la critique s'arrêtait aux poupées gravées sèchement par les journaux de modes de l'époque, avec raison il trouverait quelque peu ridicules les ajustements féminins de i83o; mais à se reporter aux scènes d'ensemble recueillies par les dessinateurs dont je parle, l'impression change : on entre dans le courant d'alors et le charme de ces jolis papillons de salons apparaît plus piquant.

Le fanatisme pour les modes de femmes est aujourd'hui poussé si loin que, dans les journaux à informations, le compte rendu d'une comédie débute souvent par la description des différentes toilettes d'une actrice. Un bon critique doit être doublé d'une marchande de modes, et la description des robes d'une comédienne en renom offre parfois plus de développements que l'analyse de la pièce. Pour faire plaisir à ces couturiers, je dirai que, de i83o à 1834, les chapeaux et les coiffures étaient fournis par Victorine, Palmyre et madame Saint-Laurent, trois rivales chez lesquelles les femmes à la mode devaient se montrer. Pour les étoffes, les soieries, j'ai recueilli cette nouvelle à sensation : « Les Herbault, les Gagelin, les Burty, ne seront pas cette année au-dessous de leur renommée européenne. Leur fécond cerveau travaille déjà pour Longchamps. »

Ces détails piquants, il serait facile d'en recueillir à foison; je ne veux signaler qu'en passant une étoffe très recherchée alors, tout à fait oubliée aujourd'hui et qui a sa place marquée dans le musée d'un monsieur de la Mésangère : je parle du Châly célèbre dans les romans de 1834. Emile Cabanon, cet humoriste qui eut l'esprit de ne laisser qu'un livre, habille son héroïne d'une « robe de Châly noire où se jouaient de vives rosaces écarlates ». Un autre romancier, parlant du boulevard de Gand, près du Café de Paris, écrit :

C^est là qu'entre huit et neuf heures, au moment où l'air se rafraîchit en même temps que la pensée, est assigné le rendez-vous de ce que la chaussée d'Antin possède d'aimable et de galant. Les robes de soie et de Châly se fripent sur des chaises grossières. N'importe! Toutes ces femmes que vous admirez, parées, agaçantes et étourdies, elles ont fui leur boudoir et leur divan jaspé pour un siège rustique en plein air; et cela parce que dans le boudoir, elles s'ennuyaient d'être seules en tête à tête avec la glace de leur toilette ou les derniers dessins de Devéria, et que sur le boulevard elles ont pour admirateur tout un peuple de désoeuvrés.

Un vent doux agite mollement ou courbe en ondulations embaumées et capricieuses les voiles de gaze, les plumes, les rubans^.

Ce Châly étant un fait établi, peut-être même un document humain, il me paraît nécessaire de recueillir quelques sentiments des personnages. Je voudrais montrer, dans un coin de salon romantique, le jeune homme cherchant, parmi

I. Le Fashionable, nouvelle du Corridor du puits de Termite, par Adolphe Choquart et Georges Guenot. Paris, 1833, in-8*.

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