LIVRE
deuse, Caf il ne s'en est pas tenu à la femme jeune, belle, attrayante, il a étudié en elle même la misère, l'abjection et la décrépitude. Ses vieilles femmes sont le pendant de celles de Baudelaire ; lui aussi sans doute, il a souvent suivi de Tœil dans la rue ces marionnettes détraquées qui vont au hasard, incertaines et tremblotantes, qui se traînent douloureusement sur leurs membres déformés,
Ou dansent sans vouloir danser, pauvres sonnettes Où se pend un démon sans pitié...
A voir cette parité d'impression entre l'œuvre de Baudelaire et celle de Gavarni, on se demande involontairement lequel des deux est le peintre, lequel le poète ; et les légendes shakespeariennes que l'illustrateur met au bas de ses dessins, font oublier les alexandrins grandioses de l'auteur des Fleurs du mal.
Cette figuration de nos pères immédiats a encore conservé de nos jours presque toute sa ressemblance, avons-nous dit. Pourtant, il faut bien signaler quelques vieillissures, quelques types disparus qui manquent à la collection actuelle de nos travers ou de nos vices. La grisette n'est plus , et son oraison funèbre a déjà souvent été faite. A l'étudiant, Gavarni a consacré des pages tellement heureuses qu'il y eut un moment où chacun de nos écoliers voulait ressembler aux gaillards immortels du Charivari; et ce n'est pas une de ses moindres gloires que cette réaction de l'artiste sur son public. Mais l'étudiant aussi s'est transformé depuis cette époque. Nous ne connaissons plus le luron sans le sou, débraillé, pipeur, coureur de fillettes, paresseux comme un loir et joyeux comme- un pinson. A sa place nous trouvons aujourd'hui un jeune homme mûr qui s'habille correctement chez un tailleur qu'il paye, quia pour maîtresse une fille à tant par mois, qui fume le cigare et travaille assez souvent pour s'ennuyer. — Bien changée également, l'élève du Conservatoire que Gavarni nous montre en cheveux, au coin d'une rue, avec une petite robe d'indienne et un cabas, le sourire vif, l'œil en quête d'amoureux. Nous l'avons remplacée par la jeune fille élégante et sérieuse, dont la vertu garantie sur facture est à l'épreuve de toutes les séductions, à moins qu'elles ne revêtent la forme d'un petit hôtel aux environs de l'avenue de Villiers. Plus de cabas : un rouleau de maroquin chiffré. Sa mère elle-même s'est métamorphosée; elle a bien rarement conservé le parfum originel de sa loge de concierge ; c'est une femme mûre et digne comme toutes les femmes dignes et mûres. Ce sont là autant de personnalités défuntes, disparues dans le courant uniforme de notre décadence, et qui manquent à notre époque sans couleur et sans vie. Heureux encore que Gavarni s'en soit constitué l'historiographe et nous en évoque aujourd'hui les fantômes comme un magicien fait revivre le passé en images cabalistiques.
Quant aux Pkysiologies, elles nous donnent le côté amusant de l'esprit de Gavarni ; sa verve drolatique s'y est ouvert libre carrière et y fait jaillir, à droite, à gauche, des croquis d'une finesse et d'une bouffonnerie exquises. C'est de la caricature de délicat, sans méchanceté ni fiel ; tout au plus y trouverait-on de la malice. Les grotesques à la façon de Daumier, les épaisseurs d'Henri Monnier ne se retrouvent pas parmi ces bonshommes de leste allure, qui font rire par la vérité même avec laquelle ils sont saisis, par l'observation photo-
LES ILLUSTRATEURS DE LIVRES AU XIX* SIECLE iif
graphique qui les a figés dans l'aciitude précise où ils sont drôles. 11 y a là les éléments d'une collection cbannanre que les amateurs, du reste, commencent à se disputer.
Le Juif errant et les nitmTEon et rKitiNrl
Contes ^Hoffmann ont, dans l'œuTrede Gavarni, une importance particulière, car ils nous permettent de nous rendre compte de l'imagination de l'artiste et d'en apprécier l'étendue. Imaginer , c'est combiner ensemble les observations puisées dans la vie réelle, de manière à en former des tableaux, des images qui en conserveront les proportions et l'apparence. L'imagination n'est pas autre chose que cette acuité de combinaison.
Elle ne crée rien, n'invente rien ; elle compose et reproduit. A ce point de vue, il est curieux d'en étudier le fonctionnement dans la fiction et le fantastique. Le, elle a pour objet la recherche de l'invraisemhlahle ; et tout son effort consiste à dénaturer d'une manière quelconque les éléments vraisemblables qu'elle a à sa disposition, ji leur ôter l'apparence de la vérité en modifiant leurs caractères principaux, en
leur en donnant d'au- U" x^ucii^ur i'Anacréo*.
très qu'ils ne possèdent
pas. Ce travail suppose nécessairement des goûts raffinés et quelque peu corrompus; un amour del'artificiel poussé jusqu'à la limite de l'absurde. Aussi tous les fontastiques, depuis Gozzt jusqu'à Edgar Poé, en passant par Hoffmann, ont-ils toujours été de véritablesdécadenU, et cela souvent de parti pris. Gavarni n'avait
pas ce tempérament de déformateur à froid. 11 reste naturel quand même; il lui taxn le vrai comme point de départ; l'observation comme moyen ; c'est un voyant au sens strict du mot. Son Vireloque est vrai, et c'est là son premier mérite. Au contraire, dans ses illustrations d'Hoffmann, il se sent transporté dans un monde qu'il ne connaît pas, oti il n'a pour guide que l'écrivain, dont les procédés lui sont non seulement étrangers, mais antipathiques. Il est mal à l'aise, et ses efforts échouent dans ta banalité ou aboutissent involontairement
VigncUei de Parit marié.
à la caricature. Dans le Juif errant, au contraire, il y a tout un côté vécu dont il s'empare, qu'il éclaire et détaille avec amour, qu'il analyse avec un soin jaloui pour le reproduire ensuite, vivant et vrai, avec toute la souplesse de son merveilleux instrument. Gavarni n'est donc pas un fantastique, au sens ordinaire du mot, et si, dans le cours de sa carrière, il a voulu s'en donner l'illusion, il a bien vite reconnu l'inanité d'un tel effort et est revenu en toute hâte au naturel, son véritable élément.
A la fin de décembre 1844, Gavarni se marie. Il est arrivé au pinacle, la gtne et les soucis ont quitté son foyer; il gagne ce qu'il veut et comme il veut. Aussi une certaine paresse, compagne inévitable du succès, s'introduit-elle dans son existence. Il y a là deux années infécondes au point de vue de l'illustration, une halte au milieu de l'étape du soldat. C'est d'ailleurs l'époque de ses plus belles séries : les Impressions de ménage, le Carnaval, les Mires de famille, etc., toute cette savante analyse du Paris contemporain qu'il continue dans les journaux. D'autre part, des projets importants occupent son esprit; puis en 1847, attiré par l'appSt d'un bénéfice royal, il part pour l'Angleterre. Là le dessinateur un peu blasé, fouetté par l'aspect nouveau des choses qu'il voit, se remet au travail et publie les curieux croquis de l'Illustration et de Vlllustraied London News, époque extrême de la valeur de Gavarni, où nous avons encore à mentionner l'Album grotesque et pittoresque (1849) et les splendides