Paris, Blanchar,di8$i, i vol. carré
ia8 LE LIVRE
sans grande valeur, auxquelles succèdent cinq années de découragement improductif, quelque chose comme le harassement d'un lutteur qui veut s'arrêter avant d'avoir été vaincu.
En i856, la gène revient comme autrefois; aiguillonné par sa présence il reprend son travail. Mais quelle navrante différence 1 Pendant ces cinq années de torpeur, le public, ce peuple ingrat des Parisiens, Ta oublié. Son nom sert de réclame aux éditeurs qui l'inscrivent en tète de nombreux volumes où il ne met presque rien. Et quand par hasard on le retrouve, quel changement! Des publicatcurs peu scrupuleux lui font illustrer des livres d'étrennes, pour lesquels ils font graver ses aquarelles * à la manière anglaise ; aussi, dorénavant, toutes ses planches s'enfumeront-elles d'un brouillard gris, uniforme, dû au fini, au pointillé de ces vignettes de keepsake. D'ailleurs, son propre travail subit aussi une transformation manifeste. Ses personnages, par un singulier retour des choses, reprennent l'aspect émacié qu'ils avaient à ses débuts. En même temps, leur anatomie se gâte : ils se dégingandent en des postures fausses et forcées, l'expression devient terne ou banale, le métier, la « patte, » en langage d'atelier, prend le pas sur l'étude ; en peu de temps, dans ces figures feites de chic, on voit s'introduire le convenu, le poncif; c'est le commencement de la décadence. De cette époque datent Paris et les Parisiens au XIX* siècle*; les Petits bonheurs de la vie', par J. Janin, où on devine encore de temps à autre le véritable Gavarni, puis un malencontreux retour sur le passé, les Masques et visages *, et plus bas encore, les Symphonies de Vhiver^ de J. Janin ^, la Dame aux Camélias, d'A. Dumas fils *, et les Fables proverbes de Berlot-Chapuit '', où il ne reste plus rien de Gavarni, pas même son fantôme : pages condamnées en naissant à un oubli tellement justifié, qu'il semble cruel d'aller les exhumer de leur vénérable poussière !
Puis au milieu de cet abaissement, tout à coup, le vieux lion se révolte. Un éclair lui revient, il se refait pour un jour le Gavarni d'autrefois, le grand Gavarni. Il publie les trois dizains de lithographies intitulées : d^ Après nature^y pour lesquels J. Janin, les Goncourt, P. de Saint- Victor font quelques pages de texte. C'est le bouquet de son feu d'artifice, le dernier joyau du roi de la pierre; il n'a jamais fait plus simple et plus magistral, plus vrai et plus artistique à la fois. Là encore, la femme revient, toujours attrayante, mais cette fois comme une fleur un peu fanée d'arriére-saison, avec une note légèrement empreinte de mélancolie et de vague attendrissement. Rien de plus expressif que la dernière page du volume : un débardeur à peine vêtu de sa chemise qui la quitte et de son pantalon de velours, adossé à un portant dans une attitude où se dévoile Eve avec tous ses défauts et tous ses charmes; au-dessous, Gavarni
I. M. Hetzel poMède une cariease collection de ceg aquarelles du maître. — Ajoutons que c'est à la maison Hetzel que nous sommes redevable d'une grande partie des bois qui ornent cet article. a. Paris, Morizot, i8$6, i vol. in-8.