‹ Le livre (volume 2)Chapitre 46 sur 107 · CHARLES NODIER · texte numérisé non relu

CHARLES NODIER

rent sur la scène, c'étaient de piteuses interprétations du héros de Mathurin, dues à des faiseurs.

Il est d'autres pièces que Charles Nodier ne voulut pas signer et qui constitueraient un volume curieux, je parle du mélodrame le Monstre et le Magicien^ et particulièrement du Vampire* qui précéda cette hardie conception dramatique.

Je ae voudrais pas me priver du plaisir d'analyser le Vampire^ plaisir qui vraisemblablement sera partagé par mes lecteurs. C'est une composition hors ligne qui marque l'heure de l'horloge dramatique de 1820. Tout d'abord il convient de remarquer que les auteurs de cette fantastique affabulation s'étaient retranchés derrière l'anonyme.

Une prudence de Nodier, à en croire Alexandre Dumas.

La direction du théâtre s'était mise en frais. La musique de Piccini réalisait merveilleusement l'intention des auteurs. Avant le lever de la toile « l'ouverture a exprimé une tempête ».

La toile se levait lentement et si nous ne pouvons admirer les merveilles du décorateur, le texte des auteurs suffit : « La scène se passe dans une grotte basaltique, dont les longs prismes se terminent à angles inégaux vers le ciel. L'enceinte est semée de tombeaux de formes diverses, de colonnes, de pyramides, de cubes, d'un travail brut et grossier. »

J'admire l'astuce profonde de Charles Nodier, son désir de pénétrer dans les masses. Pour mieux se faire comprendre, il emploie, comme s'il l'avait pratiquée toute la vie, la langue des célèbres mélodramaturges de son époque ; témoin ce détail de mise en scène :

Sur une tombe on voit une jeune fille couchée et plongée dans le plus profond sommeil. Sa tête est appuyée sur un de ses bras, et recouverte de son voile et de ses cheveux.

Le prologue ne comporte que trois personnages : Ituriel, range de la Lune, représenté par M*"' Descottes (? ), Oscar, le génie des mariages que jouait dans la perfection, disent les contemporains, M. Moessard et un vampire^ dont l'emploi était tenu par un certain M. Philippe.

Ituriel, vêtu d'une longue robe blanche flottante, parle ainsi au génie des mariages :

— Que vois-je ? Est-ce toi, mon cher Oscar, toi le génie protecteur des mariages, dans ces lieux redoutables que je crains moi-même d^éclairer ! . . . Oui^ de toutes les scènes lugubres de la nuit, dont l'astre que je conduis sert à dissiper Phorreur, il n'en

i.Le Monstre et le Magicien^ mélodrame-féerie à grand ipeclacle, par MM. Merle et Antony. Paris, 1826.

2. Le Vampire, mélodrame en trois actes avec uii prologue, par MM. ***. Paris, iSao.

ira LE LIVRE

est point qui m'effraye autant que l'approche des grottes de Staffa. Quand les premiers rayons de la lune se brisent sur la neige éblouissante des sommets de la Calédonie, je frissonne malgré moi et Taspect de ses tombeaux me saisit d'une horreur que je n'ai pu m'expliquer encore.

L^âme des spectateurs devait déjà tressaillir, émue des craintes de Pange de la Lune.

— Serait-il vrai, demande Ituriel, que d'horribles fantômes viennent quelquefois, sous l'apparence des droits de l'hymen, égorger une vierge timide et s'abreuver de son sang ?

— Ces monstres s'appellent les vampires, répond Oscar. Une puissance dont il ne nous est pas permis de scruter les arrêts irrévocables a permis que certaines âmes funestes, vouées à des tourments que leurs crimes se sont attirés sur la terre, jouissent de ce droit épouvantable qu'elles exercent de préférence sur la couche virginale et sur le berceau. Tantôt elles y descendent formidables, avec la figure hideuse que la mort leur a donnée; tantôt, plus privilégiées parce que leur carrière est plus courte et leur avenir plus effrayant, elles obtiennent de revêtir des formes perdues dans la tombe et de reparaître à la lumière des vivants sous l'aspect du corps qu'elles ont animée.

Ainsi est posé dès le début lord Ruthwen, un faux lord, un faux Ruthwen, qui n'est autre que Je vampire lui-même et qui tente de faire tomber dans la trappe de ses ténébreuses machinations la jeune Malvina, que M"** Dorval rendait si intéressante.

Je n'entreprendrai pas de détailler le Vampire, cette fantastique composition simple comme les œuvres du génie. Il me paraît suffisant, ayant donné une idée du prologue, d'arriver immédiatement à Pépilogue.

On entend sonner une heure au timbre argentin d'une cloche éloignée. Le tam-tam la répète d'écho en écho par gradation.

Toutes les tombes se soulèvent. Un spectre vêtu d'un linceul s'élance jusqu'à la place où miss Aubray est endormie, en criant : Malvina l

Alors un accord de harpes se fait entendre, annonçant le retour du bon Oscar, le génie des mariages , « un vieillard dont la tête vénérable inspire le respect » et dont la (c démarche a quelque chose d'imposant et de majestueux ».

OSCAR. — Retire-toi.

LE SPECTRE. — Elle m'appartient.

OSCAR (saisissant la jeune fille endormie), -^lEAXt appartient à Dieu et tu appartiendras bientôt au néant.

LE SPECTRE (se retire menaçant en répétant). — Le néant!

Alexandre Dumas rapporte dans ses Mémoires qu'assistant en 1820 à une représentation du Vampire, il se trouva à côté d'un spectateur qui sifflait vertement le mélodrame et que le spectateur exaspéré n'était autre que Nodier. L'invention est peut-être plaisante ; mais il faut une foi d'enfant à la mamelle pour se laisser prendre aux histoires de Dumas.

CHARLES NODIER I7j

Je n'ai pas vu le bon Oscar, le génie du mariage, disputer Tinfortunée Malvina au faux lord Ruthwen; mais, vers i833, une bande de comédiens de province, qui essayait de représenter le mélodrame le Monstre et le Magicien^ avec toutes les pompes que comportait le chef-d'œuvre, me laissa une impression ineffaçable ^.

Je cherche pourquoi ce drame m'a frappé si vivement. Est-ce parce que je l'ai vu jouer dans ma jeunesse et que le tendre cerveau de l'enfant reçoit de ces représentations un décalque ineffaçable que ne ternit pas le souffle de la critique? Cependant si, à l'âge d'homme, je revois le drame et que l'effet premier se produise, dois-je l'attribuer à un entendement prévenu par des impressions d'enfance?

Je pense au vacillement de la raison sur lequel on ne peut guère faire plus de fonds que sur la flamme d'une bougie entre deux airs. A combien d'inclinaisons semblables est exposé notre jugement suivant la disposition du moment, l'âge, le cadre, les interprètes !

J'eus plus tard la bonne fortune de voir jouer en hollandais le Monstre et le Magicien^ pendant la kermesse de Rotterdam ; de la pièce il ne restait que le squelette, la mimique, mais un squelette plus grand que nature, imposant comme celui d'un animal antédiluvien et j'admirai que la France eût pu produire une conception quasi shakespearienne.

C'est vraisemblablementà Nodier qu'en est due l'idée; le bibliographe Quérard est d'avis de lui attribuer cette paternité ; le collaborateur A nfon^^ adjoint au nom de Merle, ami de Nodier, doit cacher le polygraphe qui, à ce moment déjà, rêvait sans doute les palmes académiques et ne voulait pas les compromettre dans les cahots du char dramatique.

Théoriquement d'ailleurs Charles Nodier défendait le mélodrame et lui prétait même une haute portée sociale. Dans un compte rendu que faisait le journaliste de la Gaule poétique de M. de Marchaugy , Nodier concluait ainsi : a L'inutile levée des boucliers des classiques contre les romantiques, ou, si l'on veut, des routiniers de la littérature contre ses idées libérales, n'empêchera pas le mélodrame de se naturaliser sur notre scène. C'est, puisqu'il faut le dire, un des pas de la perfectibilité et une de ces conquêtes irréparables dont il n'est pas possible de s'appauvrir, parce qu'elles sortent d'elles-mêmes de l'institution sociale et qu'elles deviennent, comme la littérature l'est toujours, l'expression d'un siècle. »

Il nous paraît que Nodier avançait bien imprudemment ses pions en prononçant de telles paroles. Le mélodrame, expression d'un siècle, dut

I. Le drame a été repris depuis et sans doute reparaitra-t-il sur la scène lorsque la roue de la Fortune aura tourné et fera jeter un regard en arrière sur une conception qui ne manquait pas de grandeur.

faire frissonner les auteurs de tragédies, contemporains de Nodier. Il n'en était rien. Ouvrez les Tablettes romantiques de 1823, vous y trouverez réunis, dans le même keepsake, les portraits des célébrités du jour : Alexandre Guiraud, auteur de la tragédie des Machabées; Ancelot, le poète de Marie de Brabant; Alexandre Soumet , père de la tragédie la Fête de Néron, et Charles Nodier, auteur de tout ce qu'on voudra. 11 était critique important, dispensateur de la réputation de ses confrères ; on lui passait ses exagérations et comme il sautillait de branche en branche et ne restait jamais sur le même arbre, peut-être ne passait-il pas pour un confrère dangereux.

Cependant le mélodrame avait fait son temps. Tous ces héros fictifs, hors nature, que les auteurs dramatiques avaient tirés des grottes de Fingal ou des brumes du Nord, semblaient usés. Nodier se dit qu'ils devaient être remplacés par des personnages empruntés à notre histoire ; peut-être y était-il poussé par un jeune homme plein d'afdeur qui piaffait comme un cheval arabe impatient de courir. Qui pouvait mieux comprendre Alexandre Dumas que Charles Nodier? Tous deux grands donneurs de crocs-en-jambe à l'histoire et jongleurs de première force dans Part de faire sauter en l'air des noms historiques, de les mêler à des incidents romanesques, tous deux finissant par croire à leurs propres tours de passe-passe.

Il est très curieux en ce sens, le prospectus signé par Nodier en tête des Œuvres complètes d'Alexandre Dumas, que le libraire Charpentier publiait en 1834. Avec précaution, au début, Nodier énumère complaisamment tous les écrivains qu'il a aidés, sur lesquels il a appelé l'attention.

Avant tous les autres )'ai osé attacher la garantie obscure de mon nom aux premiers écrits de Ballanche, aux premières chansons de Béranger, aux premiers vers de Casimir Delavigne, de Lamartine et de Vigny, aux premières inspirations de Sainte-Beuve. La première voix qui ait fait retentir aux oreilles de mon cher Victor le macte animo du poète, il me semble que c'était la mienne. Ce n'est pas jouer de malheur, n'est-il pas vrai ?

Voici Dumas dont le berceau était placé si près du leur, et qui marche avec eux : Dumas arrivé à cet âge de force où le génie se complète de tous les progrès de la méditation, cette fille modeste de l'imagination, qui détrône innocemment sa mère et qui ne l'exile point. Vieux héraut placé sur le chemin de la renommée, je proclame mon Alexandre à son tour comme le prophète des Hébreux qui annonçait infailliblement la terre promise et qui ne devait jamais la voir.

Parlant de l'ami de La Fontaine qui s'appelait Gâche, de l'ami de Rousseau qui s'appelait Bâche, de l'ami de Voltaire qui s'appelait Thiriot, Nodier ajoute :

Gâche, Bâche et Thiriot ne mourront jamais dans la mémoire des hommes, ni moi non plus, je suis l'ami de Dumas.

Page 1