‹ Le livre (volume 2)Chapitre 48 sur 107 · AVEC HONORÉ DE BALZAC · texte numérisé non relu

AVEC HONORÉ DE BALZAC

F. fut M. Marne lui-même qui me rapporta dans quelles circonstances il s'était fait l'éditeur des Mémoires de Sanson, sans avoir vu l'auteur responsable de ces Mémoires, sans savoir comment et par qui ils seraient rédigés. Je ne répéterai pas ici les détails que j'ai donnés à ce sujet dans un article qui a paru le sS octobre 1861, n" 10 des Annales du Bibliophile, du^ Bibliothécaire et de l'Archiviste. Je/me bornerai à en extraire ce qui concerne spécialement Balzac et b y ajouter quelques particularités nouvelles que l'avais omises dans mon premier récit.

M. Mame avait rencontré, chez le libraire Levavasseur, l'auteur du roman le Dernier Chouan, qu'il admirait beaucoup, comme il me l'avait dit plus d'une fois. 11 ne manqua donc pas d'exprimer hautement son admiration à Balzac, qui fut très flatté de cet éloge que lui adressait un des principaus éditeurs de Paris, en présence de son libraire- éditeur. Balzac s'empressa de lui répondre qu'il avait un ouvrage important, dont il lui proposerait la publication, après la Physiologie du mariage, qui s'imprimait alors et qui serait bientôt publiée par Levavasseur. M. Mame accepta tout d'abord la proposition et invita Balzac à le venir voir, pour en parler, La conversation s'engagea entre eux, comme s'ils

se connaissaient depuis longtemps. Balzac, qui avait en mains quelques épreuves de sa Physiologie du mariage, en lut des passages avec l'entrain et la chaleur d'un auteur content de lui-même et de son œuvre. M. Mame fut émerveillé et déclara qu'un pareil livre aurait certainement un succès énorme.

« Ce que nous publierons ensemble, repartit Balzac, aura plus de succès encore ; ce sont les Scènes de la vie privée, qui doivent faire cinq ou six volumes et peut-être davantage.

— On commencerait toujours par deux volumes, pour tâter le public , dit M. Mame, que le titre de l'ouvrage avait laissé froid. C'est ainsi que j'ai lancé mes Mémoires d'une Femme de qualité et mes Mémoires de la comtesse du Barry,

— Je vois que vous tenez à vos Mémoires apocryphes, répliqua dédaigneusement Balzac. Je n'aime guère cette marchandise-là. Encore faudrait-il que ce fût fait de meilleure main ! Pourquoi ne pas vous en tenir aux Mémoires authentiques, comme ceux de Saint-Simon, que publie Sautelet?

— En avez-vous, des Mémoires authentiques? je les prends! s'écria Mame, piqué au vif. En attendant, je me contente des Mémoires que je vends à deux ou trois mille exemplaires : les Mémoires de la Femme de qualité, de M"** du Barry, du cardinal Dubois, de Gabrielle d'Estrées.

— Il ne faut pas disputer des goûts, dit Balzac en haussant les épaules* Mais, si vous demandez des Mémoires authentiques, qui se vendront aussi bien que vos faux Mémoires de pacotille, j'ai justement votre affaire : des Mémoires curieux pour servir à l'histoire de la Révolution française.

— Ce n'est pas mauvais, reprit M. Mame, quoique la Révolution soit un peu usée, depuis que Baudoin a publié son interminable collection de Mémoires relatifs à la Révolution. C'est trop sérieux et trop triste. Mais est-ce vous qui écrirez les Mémoires curieux que vous m'offrez ?

— Moi ou un autre, peu importe, pourvu que ce soit bien écrit dans le style de la chose. L'ouvrage que je vous offre, ce sont les Mémoires de Sanson, exécuteur des jugements criminels pendant toute la Révolution. Hein? Que vous en semble ? c'est du nanan. Il y a là-dedans de quoi faire huit ou dix volumes effroyables et pourtant admirables, qui intéresseront tout le monde et que tout le monde voudra lire.

— J'accepte, dit M. Mame, qui avait réfléchi un moment. Ces Mémoires, vous les avez ?

— Non, mais vous les aurez, en un ou deux mois, si vous les faites rédiger. Il s'agit seulement d'acheter à l'auteur nommé, au respectable M. Sanson père, qui n'exerce plus aujourd'hui, à cause de son grand âge, le droit de publier ses Mémoires, tels qu'ils seront rédigés sous son nom et sous sa garantie. Cela vous coûtera 4,000 francs. »

Balzac, sans mot dire, prit une plume sur le bureau de Levavasseur et libella l'engagement suivant : « Je soussigné, déclare que je payerai comptant la somme de quatre mille francs, en échange du consentement formel et définitif du sieur Sanson, ancien exécuteur des jugements criminels, à la publication de ses Mémoires relatifs à la Révolution française, écrits par lui-même ou signés par lui, ne varietur, pour le cas où lesdits Mémoires auraient été rédigés sous ses yeux, d'après ses propres récits. »

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