‹ Le livre (volume 2)Chapitre 60 sur 107 · IV · texte numérisé non relu

IV

Cette froide et fastidieuse compilation, que, dit-il, la duchesse lui avait commandée, c comme on commande des petits pâtés », entreprise et' feûte à contre-cœur, fut achevée à Strasbourg (où l'écrivain s'était arrêté d'abord) avec l'aide d'un érudit du lieu , qui, ayant un frère imprimeur à Colmar, décida Voltaire à lui confier l'édition du livre nouveau. Voltaire accepta, et, pour sur^ veiller de plus prés l'impression des Annales, se rendît k Colmar.

Il était là, a résolu à y attendre ce que décidéiiaient de lui les dieux et les hommes », quand il apprit qu'un libraire de la Haye, iean-Néaulme, venait de faire paraître uii Abrégé de l'Histoire universelle, depuis Ckarlemagne jusqu'à Charles*Xiuintj par M, de Voltaire,

Dans les deux volumes imprimés par l'éditeur hollandais, l'auteur nommé dut reconnaître, mais tronqué, défiguré, avec une évidente perfidie, le texte de a certains recueils informes d'anciennes études, auxquelles il s'était occupé quinze ans auparavant, avec une personne respectable (M">* du Châtelet), audessus de son sexe et de son siècle, dont l'esprit embrassait tous les genres d'érudition et qui savait y joindre le goût ».

« Je préparais, ajoute-t-il, ce canevas pour son usage et pour le mien... Plusieurs personnes voulurent avoir le manuscrit, tout imparfait qu'il était, et il y en a plus de trente copies. Je les donnais d'autant plus volontiers, que, ne pouvant plus travailler à cet ouvrage, c'étaient autant de matériaux que je mettais aux mains de ceux qui pouvaient l'achever. »

Comment une de ces copies avait-elle pu arriver à Jean Néaulme, qui était à la fois éditeur à la Haye et à Berlin ? Il va de soi que, tout à ses rancunes contre Vhomme de Berlin, Voltaire chercha aussitôt de ce côté. Tout d'abord, cependant, il mit la chose au compte du hasard. « Qui aurait cru, écrivait-il à son ami d'Argental, que mes dépouilles seraient prises à la bataille de Sohr (174S) et seraient vendues à Paris. On prit l'équipage du roi de Prusse dans cette bataille, au lieu de prendre sa personne. On porta sa cassette au prince Charles. Il y avait dans cette cassette gris rouge de l'avare (voy. Molière) force ducats, avec cette Histoire universelle et des fragments de la Pucelle.^ Un valet de chambre du prince Charles a vendu VHistoire à Jean Néaulme, et les papillottes de la Pucelle sont à Vienne. Tout cela compose une drôle de destinée* 9 Mais, quelques jours plus tard, dans une lettre au maréchal de Richelieu : « On m'assure que le prince Charles rendit au roi sa cassette, prise à la bataille de Shor, dans laquelle Sa Majesté prussienne prétend qu'il avait mis mon manuscrit... Il me demanda depuis un nouvel exemplaire. Je lui en donnai un, plus correct et plus ample. Il a gardé celui-là; son libraire, Jean Néaulme, a imprimé l'autre. »

t Cela veut-il dire, se demande M. Desnoiresterres, que Frédéric, pour se venger du poète, ne recula point devant une petite noirceur, qui n'aurait eu d'autre résulut, comme d'autre but, que de lui fermer la route de France?... Convenons-en; les antécédents du roi autorisaient de tels soupçons. »

Quoi qu'il en f(it, bien que l'auteur spolié prétendît que les « mêmes houzards qui se l'étaient approprié par le droit de la guerre en avaient probablement conduit l'impression, l'ouvrage étant en tel état, qu'on ne s'expliquait pas que le public ait pu le lire », le livre ne faisait pas moins scandale.

VOLTAIRE ET LE COMTE D'ARGENSON hI

Étant donné ce qu'on savait des opinions de Tauteur, qui d'ailleurs semblait se borner à protester bruyamment contre des infidélités de détails, afin qu'on ne prît pas garde aux vues d'ensemble, une telle publication devait exciter contre lui de nombreuses colères.

Pour nous en convaincre^ nous n'aurions qu'à ouvrir ce même livre, devenu YEssai sur les mœurs, dans l'édition que, quelques années plus tard, de Suisse où il était retiré, en fit Voltaire lui-même ; et, en nous plaçant à l'époque où il parut, nous imaginerons facilement l'orage qui dut s'élever.

En tout autre temps, et le trouvant en tout autre lieu, cet orage eût été loin sans doute d'émouvoir désagréablement l'écrivain. Mais sa situation était alors délicate. Toute réflexion faite, l'aventure n'avait rien d'heureux. Il ùMait aviser, mais aviser à la façon de Voltaire, c'est-à-dire sans que l'esprit, la malignité et, au fond, la liberté de penser perdissent aucun de leurs droits.

Parmi les personnages de marque dont Voltaire pouvait solliciter l'interven* tion, il n'en était pas de mieux désigné que le comte d'Argenson, alors secrétaire d'État, ministre de la guerre, ayant dans son département administratif la province d'Alsace.

Le comte d'Argenson — oncle paternel du marquis de Paulmy, fondateur de la magnifique bibliothèque qui est aujourd'hui la bibliothèque de l'Arsenal — avait été, au collège Louis- le -Grand, le condisciple de Voltaire, à qui il avait toujours depuis donné des marques d'afiectîon, et qui d'ailleurs était resté avec lui en relations personnelles ou épistolaires très suivies. Ami sincère et libéral des lettres, partisan déclaré des philosophes, c'était à lui que Diderot et d'Alembert avaient dédié l'Encyclopédie, Voltaire, à qui il avait fourni les principaux matériaux de son Siècle de Louis X V, le lui avait envoyé, comme lui appartenant, c ayant été fait en quelque sorte dans ses bureaux et par ses ordres ».

Tout naturellement donc, l'écrivain menacé crut devoir se recommander aux puissantes influences de son ancien condisciple. Pour entamer la petite négociation, il prit prétexte de l'envoi du premier volume des Annales de l'Ent' pire, dont on venait d'achever l'impression.

De cette négociation, on n'avait découvert jusqu'ici d'autres traces qu'une lettre et un billet de Voltaire, existant à la bibliothèque de l'Arsenal, dans un exemplaire de l'Histoire universelle, relié aux armes du marquis de Paulmy, et reproduits pour la première fois par Beuchot, dans sa grande édition des Œuvres complètes.

A la vérité, l'éditeur, s'en tenant à la seule appartenance ou provenance bien démontrée du volume qui contient ces pièces, se trompa sur la désignation du destinataire et les plaça dans la correspondance générale, comme ayant été adressées, non au comte d'Argenson, mais à son neveu le marquis de Paulmy.

Nous dirons plus loin quels indices auraient pu l'empêcher de commettre cette erreur.

Ces jours derniers, au cours du récolement général auquel on procède actuellement h la bibliothèque de l'Arsenal, un de nos jeunes collègues, M. Cottin, a trouvé, dans un exemplaire des Annales de l'Empire (évidemment celui qui fut envoyé par Voltaire au comte d'Argenson), plusieurs autres pièces.

qui, jointes à la lettre et au billet publiés par Beuchot, complètent pour nous l'historique de cette petite, mais assez curieuse affaire *.

L'envoi du premier volume des Annales est accompagné de la lettre suivante {inédite) :

A Colmar, 12 février (1754).

Puisque vous faites une bibliothèque considéra ble^ il faut bien, monseigneur, qu'il y entre des livres médiocres. En voicy un qui est probablement fort indigne de vous être présenté. Je sçais que vous avez une relieure particulière, et d'ailleurs il y a peu de relieurs à Cohnar. Souffrez donc que votre vieux courtisan vous présente ces prémices telles qu'elles sont.

Vous avez voulu avoir absolument cette prétendue Histoire universelle à laquelle on a mis mon nom, et qui est si ridiculement imprimée. Vous êtes en quelque façon obligé en honneur d'empêcher qu'on ne fasse des procédures contre cet ouvrage. Quelque bonne âme a voulu engager un vieux procureur gênerai du conseil d'Alsace à instrumenter dans cette affaire contre le livre et contre l'autheur. Vous êtes secrétaire d'État de TAlsace. II est très certain qu'un mot de vous au procureur gênerai empêcherait un scandale ridicule qui irait aux oreilles du roy, et qui éclaterait dans l'Europe. Deux lignes en gênerai, une recommandation même vague suffirait assurément pour tout arrêter! J'ose vous la demander instamment. J'ay peur que ma lettre n'arrive dans un moment où la goutte vous tourmente encore; je m'intéresse bien plus vivement a votre santé qu'a tous les livres du monde, et je conserverai pour vous, jusqu'au dernier moment de ma vie, le tendre et respectueux attachement qui par maiheur a commencé il y a bientôt cinquante années *. V.

Deux )ours plus tard, tant l'impatience ou l'inquiétude du poète était grande, autre missive plus explicite, plus pressante (inédite) :

A Colmar, 14 février.

Mon pied pourri apprend, monseigneur, que le vôtre est enflé et a la goutte encore. Je me flatte que votre régime adoucit vos maux. Permettez-moy de vous dire que je ne suis pas sur mes pieds si bien que vous. Un missionnaire jesuitte, nommé Menar, est venu prêcher a Colmar, et il s'est avisé de me designer un peu fortement dans ses sermons, que je crois très édifians, mais que je ne peux avoir la consolation d'entendre, parce que je suis au lit depuis trois mois. Ce saint homme a poussé son zèle jusqu'à écrire apostoliquement a l'eveque de Porentru, qui a Colmar dans son diocèse. Ce digne prince de l'Empire a écrit, après boire, au procureur gênerai d'Alsace, et ce procureur gênerai, après boire, a résolu de déférer à son parlement le livre de la prétendue Histoire universelle. Les présidents des deux chambres m'en

1. Que ces dernières piicei soient restées ignorées jusqu'à présent dans les deux volumes où elles furent reliées, on peut se l'expliquer par cela que cet exemplaire des Annales, simplement recouvert de veau brun, fut et demeura coté comme double ou triple d'un autre exemplaire, provenant du fonds La Vallière, magnifiquement habillé de maroquin rouge. Ajoutons que si, depuis que la bibliothèque est publique, la médiocre compilation de Voltaire a pu être quelquefois demandée, on dut, pour la donner en lecture, la prendre dans une des éditions des Œuvres complètes, qui furent toujours affectées au service courant. — Le livre est actuellement coté : H. 8971) a vol. in-ia; et l'exemplaire de V Histoire universelle, contenant les pièces publiées par Beuchot : H. I7SJ) 3 vol. in-ia.

a. On sait que la généralité des lettres adressées par Voltaire aux personnes avec lesquelles Q correspondait fréquemment sont signées de celte seule initiale, qui, par le caractère que Técrivain lui donnait, est devenue une sorte de monogramme historiquement consacré pour les autogra* philes.

ont averti. Il est vray que j'ay publiquement désavoué et condamné ce livre dans les journaux et dans les gazettes. Mais enfin il est imprimé sous mon nom, il peut fournir grande matière a débats et a scandales, il peut diviser le conseil d^Alsace, il peut le mettre aux prises avec l'eveque de Porentru^ et je crains un éclat qui irait aux oreilles du roy. Rien n'est plus aisé que de faire un incendie de cette étincelle; mais aussi rien n'est plus aisé que de l'étouffer. Une seule lettre de vous, très générale, une lettre de protection au procureur gênerai de votre province préviendra tout et remédiera a tout. Je vous demande instamment cette lettre. Je l'attends de vos anciennes bontez. Elle sera d'autant plus convenable que je suis icy pour des affaires assez considérables que j'ay avec M. le duc de Wurtemberg, qui a des terres en Alsace. Daignez, je vous en conjure, mander au procureur général que vous me protégez beaucoup, et que vous espérez qu'il me favorisera en tout ce qui dépendra de son ministère et de son équité. Je ne vous demande que ces trois lignes. Vous savez que trois lignes de vous font quelque effet. Vous préviendrez une scène très ridicule. On a déjà fait entendre raison au buveur éveque de Porentru, et le buveur procureur général souscrira, en buvant, à tous vos ordres. Pour moi, qui ne bois que de la tisane, je devrai a vos bontez et a votre protection le repos dont j'ay le plus grand besoin du monde, et je conserverai, jusqu'au dernier moment de ma vie, mon tendre et respectueux attachement et ma reconnaissance.

Le 20 du même mois, Voltaire, n'ayant pas reçu de réponse, adresse au comte d'Argenson une troisième lettre (celle qui, dans l'édition de Beuchot, t. LVI, p. 402, porte le n** 2o35, et à la première ligne de laquelle l'éditeur, qui ne connaissait pas les lettres précédentes, a supprimé un mot dont la raison d'être lui échappait) :

« Votre bibliothèque soufiFrira-t-elle encor ce rogaton ? écrit Voltaire (Beuchot omet cet encor, qui, pour lui, n'a pas de sens). Je vous supplie, monseigneur, de faire relier cette préface avec cette belle Histoire universelle. » Le rogaton, ou la préface dont il s'agit ici, est un texte imprimé du procès-verbal de confrontation que Voltaire a fait faire par deux tabellions entre son manuscrit des Études et le méchant livre édité par Néaulme. Nous trouvons, en effet, ce petit cahier, placé dans notre exemplaire entre l'introduction et le premier chapitre avec la lettre autographe du poète et la copie imprimée d'une lettre adressée par lui à Jean Néaulme, à qui il dit durement son fait :

c Voudriez- vous bien, continue Voltaire, avoir la bonté de donner l'exemplaire cy-joînt à M. le président Henaut, comme à mon confrère à l'Académie et à mon maître en histoire ? Pardonnez-moy cette liberté. »

Après s'être égayé de nouveau sur le € buveur » évêque de Porentru, < qui a deux cent mille écus de rente, pendant que la plus grande pauvreté règne dans la province, que les jésuites allemands gouvernent avec toute l'humilité dont ils sont capables, Voltaire constate que monseigneur ne l'a pas honoré du petit mot de protection sollicité de lui. « Mais peut-être le solliciteur a-t-il mal pris son temps ; il a bien peur que, dans un accès de goutte, monseigneur n'ait eu pour lui qu'un accès d'indifférence. » Il prie ensuite le « grand ministre » d'intercéder pour que le roi l'autorise a à porter son corps mourant où bon lui semblera ». Non à Paris, toutefois, puisque la volonté royale s'y oppose; mais le roi ne peut vouloir qu'il « meure dans l'hôpital de Colmar », etc., etc.

Voltaire se trompait, paraît-il, sur les dispositions du comte d'Argenson à son égard. L'indifférence n'était pour rien dans l'aifaire. Sans nul doute.

le secrétaire d'État, qui avait à concilier sa vieille affection avec les exigences de sa position auprès du souverain profondément indisposé contre récrivain, le secrétaire d'État dut se demander et chercher à savoir ce qu'il lui était possible de faire. Il lui fut malheureusement démontré qu'il ne pouvait que s'abstenir, au moins ouvertement. Nous en trouvons la preuve dans une réponse qui dut se croiser avec la troisième lettre de Voltaire, et dont la minute, ou plutôt le brouillon a été relié à la suite des deux premières lettres de Voltaire, dans le volume d'envoi des Annales.

Lettre du comte d'Argenson à Voltaire.

A Versailles, le 21 février 1754.

Pal reçu, monsieur, le nouvel ouvrage sur les Annales de V Empire que vous m'avez fait le plaisir de m'envoyer, et je vous en remercie. Par rapport a VHîstoire universelle que l'on vous attribue, que peut-on dire a un homme qui prend le soin d'avertir le public qu'un ouvrage ne lui appartient pas, et qui, par cette précaution, empêche que la considération pour son nom n'entraisne a une lecmre dangereuse? Il me semble que dans ce cas l'auteur doit être séparé de l'ouvrage. Mais vous sentes bien, monsieur, si vous y voulcs penser, que la demande que vous me faites par votre seconde lettre n'est pas praticable, et qu'il ne conviendroit pas d'écrire au procureur gênerai d'Alsace pour ralentir son zele^ sur une pareille matière. Soyés d'ailleurs très persuadé de l'interest que je prendrai toujours a ce qui pourra vous regarder, particulièrement a votre santé, dont l'état où je suis me fait connoître mieux qu'un autre tout le prix, et ne doutés point de la continuité des anciens sentimens avec lesquels je suis toujours, monsieur, votre', etc.

Ainsi le comte d'Argenson refuse officiellement d'intervenir. Et pourtant, malgré la sécheresse et la froideur, d'ailleurs un peu embarrassées de sa lettre, nous serions porté à croire que la rigueur dont il pensait devoir faire montre, la plume à la main, ne fut pas officieusement aussi absolue.

Sur quoi s'appuie cette opinion? Sur la lettre suivante (inédite) adressée, en date du 16 mars, au comte d'Argenson, en lui envoyant l'exemplaire du second volume des Annales (dans lequel elle est reliée) :

A Colmar, 16 mars 1754.

11 n'est pas juste, monseigneur, que vous ayez dans votre bibliothèque le premier volume d'un mauvais livre sans avoir le second. Dieu mercy, il n'y en pas davantage.

Vous avez la goutte comme Charles-Quint; mais je me flatte que vous n'abdiquerez pas comme luy, et qu'il n'y aura jamais pour vous d'hieronimites. Ce qu'il y a d'affreux, c'est qu'il faut qu'un secrétaire d'État travaille quand il est malade, et qu'un empereur peut se reposer. Je fais assurément des vœux bien sincères pour le rétablissement de votre santé.

Je vous demande bien pardon de vous avoir importuné pour un procureur gênerai de quatre-vingts ans; ce n'était sans doute qu*en cas que la chose fût aisée, simple, ordinaire, ne tirant à aucune conséquence.

Si vous permettiez que j'envoyasse sous votre enveloppe les Annales de V Empire

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