JEAN-FRANÇOIS GIGOUX
ANS sa carrière de peintre, si noblement remplie de travail et de succès, M. Gigoux a joué le rôle bruyant et brillant d'un véritable portedrapeau. Il comptait, dès le début, parmi les ardents du romantisme, invoqué par les uns, honni par les autres, il a, trente années durant, &it retentir les Salons de ses audaces et de ses luttes contre * l'élément bourgeois > du jury. S'achamant aux tendances nécropbiles et médiievales de ses contemporains, il choisissaii avec soin les sujets les plus propres à foire frissonner un public encore endormi dans les fadeurs du classicisme : il donnait tour à tour la Mort de Léonard de Vinci {t83Sj, Antoine et Cléopdtre essaxant des poiions, la Mort de Cléopdtre; il s'associait au lycaniUrope Petnis Borel, dont il illustrait le Champavert, mettant à son service tout ce que son crayon pouvait fournir de sang et d'horreur. Aujourd'hui encore, quand on le nomme aux survivants de ili3o, pas un qui ne s'écrie : s C'était un des nôtres! ■ du ton d'un vieux soldat à qui l'on parle d'un de ses frères d'armes.
Et pourtant, par un singulier retour des choses d'ici-bas, aux yeux des représentants de la génération nouvelle, il apparaît comme un modéré, pour ne pas dire un timide. A dire vrai, nous sommes blasés en fait de témérités. Hante et Basiien Lepage ont mis en fuite les ombres de Delacroix et de Courbet. Nous s devenus plus difficiles à émouvoir, et l'archaTsme naïf de nos pères nous
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arrache presque un sourire, à nous qu'une documentation plus scientifique a faits plus exacts et plus scrupuleux en matière d'antiquités. Le moyen âge, tel que Tont conçu nos prédécesseurs immédiats, nous affecte à peu près comme un vieil opéra-comique. Il faut d'autres piments à nos admirations; et provoquer Tétonnement du public n'est plus, actuellement, affaire de procédés aussi simples et aussi primitifs. Il n'y a donc pas lieu d'être surpris si de nos jours la renommée guerrière de M. Gigoux s'est légèrement appâlie. Il n'y a rien perdu d'ailleurs, car elle s'est épurée en même temps, et la postérité désormais, en la recueillant de nos mains, n'aura rien à en déduire.
Cette antinomie que nous remarquons entre la nature du talent de M. Gigoux et la réputation qui lui a été faite se retrouve d'ailleurs dans toutes les manifestations de sa personnalité, et jusque dans son individu. Les habitants du quartier des Champs-Elysées ont dû remarquer plus d'une fois ce vieillard un peu voûté, mais resté solide et maître de son corps en dépit des étreintes de l'âge. Les yeux, vifs encore, sont enfoncés sous d'épais sourcils ; la moustache, blanche et longue, et la mâchoire au relief singulièrement puissant, donnent à la figure un premier aspect un peu dur; on se croirait en présence d'un vieux capitaine en retraite, et la canne massive accrochée à sa boutonnière, la Légion d'honneur qui fleurit au revers de sa redingote noire achèvent et complètent l'illusion. Mais si l'extérieur est d'un vétéran, la voix aux inflexions douces et presque féminines, l'allure simple et pleine de bonhomie, l'aisance et la politesse des manières sont d'un homme du monde et d'un véritable artiste. A le bien regarder, on retrouve le charme de l'élégante figure que nous publions en tête de cet article *, et on devine que les succès de tout ordre n'ont pas dû manquer à cette nature privilégiée. D'autre part, une légende assez difficile à contrôler prétend que, dans sa première jeunesse, M. Gigoux a été forgeron; ce qui est certain, c'est qu'aujourd'hui, à soixante-seize ans, sa main est toujours ferme et manœuvre quotidiennement le pinceau avec la même sûreté. Et pourtant, à voir le dessin un peu vague de ses compositions, les ombres molles dont il noie ses contours, et cette sorte de bcume générale d'où sortent ses figures aux grands yeux lumineux, on sent qu'on a affaire à un contemplatif, à un indécis épris d'idéal et de sentiment, un Henner un peu timoré. Au bas des nombreuses vignettes qu!il a données à ses amîç, on lit sa signature, qui est souverainement caractéristique de l'homme. Elle s'allonge en lettres élégantes, mais ténues et grêles, laissant traîner après elle, avec une sorte d'affectation, un long cheveu d'une finesse extrême, qui frise et se déroule indéfiniment. Il y a là une note vraiment désignative de l'homme, et, sans vouloir s'attarder à foire œuvre de Desbarrolles, on peut dire que ce cheveu résume l'artiste.
Comme illustrateur, M. Gigoux a fait un véritable chef-d'œuvre; c'est le Gil Blas qui parut pour la première fois chez Paulin, en i835, et qu'on a tant de fois reproduit depuis cette époque *. L'histoire de ce livre, qui a été l'un des
I. Ce portrait nous a été communiqué par M. Gigoux lui-même, auquel nousco adressons ici nos bien sincères remerciements. Nous devons à la bienveillance de M. BouIanger-Cavé les deux projets de vignettes pour le Gil Blas, dont IMntérêt pour l'étude des procédés de Tartiste n'échappera à personne.
3. Histoire Je Gil Blas de Santillaue, par Le Sage. Vignettes par Jean Gigoux. Paris, ches Paulin, libraire-éditeur, 6, rue de Seine, 1 8] 5, 1 vol. in-8^
aïs LE LIVRE
plus grands succès de librairie au commencement du siècle, ne manque pas d'un certain intérêt.
L'idée première en était venue à Paulin. Par malheur, sa situation était assez embarrassée, et il ne pouvait entreprendre l'affaire à lui seul, faute d'argent. Il s'adressa donc à Dubochet, le Genevois, qui devait plus tard emprunter au gaz le moyen de faire une si brillante fortune. Dubochet possédait toutes les qualités d'homme d'affaires nécessaires à la prospérité de l'entreprise, jointe* à la parcimonie radicale, sans laquelle un éditeur sérieux prétend ne pas pou-
Croquii origiiu] de Cigom.
voir atteindre le succès. Par malheur, il n'était pas non plus en situation de
fournir à lui seul les capitaux demandés. Mais il s'engagea à les trouver, et s'aboucha dans ce but avec Hingray, qui faisait des publications internationales. Plus tard, un autre libraire, nommé Ricourt, vint jouer le rôle de satellite dans l'association. Ils parvinrent, à eux tous, à réunir une quinzaine de mille francs, avec lesquels ils résolurent de se mettre en campagne. Heureux temps, où une publication de luxe ne réclamait pas, dés le début, des déboursés plus considérables I
Il fallait un illustrateur. Paulin se chargea d'en trouver un. Au Salon de l'année précédente, M. Gigoux avait remporté de très honorables succès. Son Henri IV écrivant des vers sur le missel de Gabrielle d'Estrées lui avait valu une médaille de deuxième classe, et le public avait beaucoup remarqué ses portraits de deux célèbres réfugiés polonais : les généraux Divernicki et Ostrowski. Ce fiit à lui que Paulin fit ses ouvertures. A cette époque, le jeune artiste commençait le grand tableau qui devait faire sa réputation et lui valoir une médaille de première classe : la Mort de Léonard de Vinci, qui est actuellement au musée de Besançon. C'était un de ces efforts gigantesques d'où dépend la carrière d'un artiste, et, aujourd'hui encore, l'émotion avec laquelle M. Gigoux en évoque le souvenir prouve l'intensité avec laquelle ce tableau a été vécu. Malheureusement, jeunesse et pauvreté, d'ordinaire, vont se tenant par la main, et le Pactole ne canalisait guère dans tes poches du jeune Franc-Com-
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tois. Dix-huit figures de grandeur naturelle à mettre sur la toile ne sont pas une petite affaire, et les modèles sont chose coûteuse. Il écouta donc volontiers les propositions que lui faisait Paulin, propositions qui passeraient pour bien maigres aux yeux du moindre aquarelliste de nos jours. L'ouvrage devait paraître par livraisons. M. Gigoux se chargeait de toute l'illustration, calculée k raison de trois cents vignettes. Le prix de chaque vignette couvrait à peine la dépense d'une journée de modèle.
L'artiste se mit à l'œuvre. Il lut et relut son Gil Bios, et chaque soir, sa
Croquji original de Gigonc.
journée faite, à la lumière de sa lampe de jeune homme, il produisît la vignette demandée. Puis le lendemain, dès les premières lumières du jour, il se remettait & son Léonard de Vinci.
Les premières livraisons parurent en temps utile pour les étrennesde i835. Le succès fut presque immédiat. Ces minces plaquettes, dont l'attrait à nos yeux ne consiste plus guère que dans les charmantes croquades de M. Gigoux, constituaient à cette époque une publication de haut luxe. Dès i'abord, la réussite fut telle que les éditeurs avaient toutes les peines du monde à satisfaire aux exigences du public. Le premier mouvement de surprise passé, ils songèrent Si tirer parti d'une veine si heureuse. Le moyen le plus simple était d'augmenter autant que possible le nombre des livraisons. Le Sage étant mort, le texte du Gil Blas était malheureusement définitif, et on ne pouvait pas songer b obtenir le moindre allongement de la copie. Force fiit donc de se rabattre sur les illustrations. On demanda à M. Gigoux de fournir cinq cents vignettes, au lieu de trois cents. Il hésita d'abord; son siège était fait, son travail arrêté d'avance, et il ne savait pas s'il lui serait possible d'accomplir le véritable tour de force qu'on exigeait de lui avec tant de désinvolture. Une dernière lecture de son texte le décida. — • J'en aurais trouvé raille, si l'on avait voulu I » nous disait-il à ce propos.
Le succès, d'ailleurs, allait s'accentuant de jour en jour; le public, toujours excessif, passait de l'indifférence k l'engouement, sans transition aucune. Les livraisons s'envolaient comme par enchantement; on les trouvait partout; chacun voulait avoir « la dernière du Gil Blas de Gigoux i ; les étudiants opé-
•)f LE LIVRE
raient des réductions sur le maigre ordinaire de leur crémerie pour tcdît à bout de se compléter i'ouvrage. Paulin embrassait avec effusion M. Gigoux ; Dubochet lui-même te regardait avec des yeux tendres. — * Si cela continue, s'écriait aimablement Hingray, nous tenons la fortune, rien qu'avec cette afTaire-là! > L'artiste, fort peu homme d'affaires cependant, crut le moment venu de tirer parti de la situation, et insinua timidement aux quatre associés qu'il serait heureux d'avoir un intérêt <tans l'entreprise. Celte proposition les ' , rembrunit visiblement. Ils refîisè-
^ .-■X-"'i'''^litti"i?tF} ■"*"** ^^ s'engager à quoi que ce fOt,
ffl -p-j-rrî^'^: t'I WWÏl t prenant d'ailleurs grand soin de
' I ^ r-^1- ■ p".. ■- — - faire remarquer au jeune illustra-
• qu'il n'y avait rien d'écrit i.
elques )Ours de là, Paulin vint M. Gigoux, mit sur sa table re billets de mille francs, et lui a clairement à entendre que li ni ses coliques ne compt l'associer d'une façon plus >léte au bénéfice qu'il leur proit Le livre, illustré par lui, longtemps la vogue, et il s'en luccessivement de nombreux es. Mais M. Gigoux ne participa plus désormais aux prolits de ses éditeurs, dont il n'entendit même plus parler au bout de quelque temps.
Pourtant, même à l'heure présente, l'illustratioa du Gil Blas est digne d'être considérée comme un véri- - .- table modèle du genre. Nul,
CoDipoiUion poor le OU Blai. mieux que M. Gigoux, ne
s'est attaché plus littéralement à la traduction d'un texte dans la langue du dessin ; personne n'est arrivé à une interprétation plus vivante et plus graphique de la fantabie, souvent si difficile à suivre, d'un auteur. On ne trouvera nulle part ailleurs une aussi complète identification entra les deux poètes; et c'est chose vraiment merveiUeuse que de voir la pensée de Le Sage, voltigeuse, alerte et gaie comme un papillon immortel, saisie au passage, arrêtée et définitivement fixée par l'artiste d'un seul trait de son crayon rapide et sûr. L'aurore du xviii* siècle rayonne dans ces pages heureuses, où chaque effort d'imagination aimable chez l'écrivain trouve immédiatement la délinéation correspondante chez l'illustrateur. Leurs défauts même sont frères. La fable de Le Sage n'a guère d'espagnol que le nom ; c'est avant tout une vaste analyse, louangeuse parfois, satirique le plus souvent, de l'état social français; une ample comédie, dont les cent actes
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divers enferment tout ce que notre race a de qualités naturelles et de défauts innés, de séductions et de dégoûts, d'attraits et de répugnances. Et le personnage même de Gil Blas, qu'est-il autre chose que la typiâcalion du Français idéal, avec son âme mélangée de naïveté et de scepticisme, d'intelligence et de légèreté, de courtisanerie et d'indépendance , avec sa nature fine et souple, sans cesse rebondissante dans la bonne comme dans la mauvaise fortune, et sautant de l'une à l'autre avec cette élasticité qui ne se dément îamais, et que rien ne vient à bout de fetiguer et d'alourdir?
L'Espagne de Gil Blas n'existe donc --■pas; celle de M. Gigoux n'existe guère davantage. Certes, en i835, le parti pris de ■ couleur locale ■ avait, depuis quelque temps déjà, dans le monde artistique, la valeur d'un dogme. Maïs les moyens d'investigation dans le passé faisaient malbeureusement défaut, et plus d'un se laissait aller à reconstituer en imagination ce qui manquait & la
connaissance exacte des mœurs et ConpoiitioD poar le Cil Biai.
coutumes de l'époque qu'il cherchait à ressusciter. Les Espagnols de M. Gigoux, comme le Gil Blas de Le Sage sont donc avant tout des personnages de convention, des marionnettes habillées suivant une mode extravagante, où les ajustements des règnes de Louis XIII, Louis XIV et Louis XV s'unissent dans des disparates souvent frappantes. D'autre part, la gravure de ces vignettes est assez grossière, et nous sommes loin de l'exécution finie et scrupuleuse de nos gilotages modernes. De ce côté encore, nous avons réalisé de très grands et très incontestables progrés.
Mais, malgré ces légères taches, qui sont plutôt l'effet de l'époque que le résultat d'une défaillance de l'artiste, quel charmant poème que cette illustration du Gil Blas! Quelle variété d'expression dans toutes ces figurines si déliées, depuis te bon chanoine Ferez Compodtioii poar la et) BIm. jusqu'à la séduisante Laure, depuis le capitaine Rolando, avec ses allures de bravache, jusqu'au docteur Sangrado, avec sa face de cuistre haïssable! Avec quelle fidélité d'analyse le peintre a su détailler sur chaque figure la ride, le pli correspondant à un ridicule ou à un vice, quelque secrètement dissimulé qu'il puisse être 1 On dirait que son crayon révélateur dissèque impitoyablement les petitesses et les vilenies de l'âme humaine, pour les traduire ensuite au grand jour et les afficher définitivement sur le visage de ses héros. Prenez, par exemple, la figure du parasite qui se foit offrir par Gil Blas un succulent diner, « en lui donnant louanges
sur louanges, ce qui le rendoit fort content de sa petite personne ». C'est un vrai chef-d'œuvre que cette tête déplumée à laquelle un long nez, aquilin et pointu, donne l'aspect d'un émouchet, pendant que les yeux, éraillés et vagues encore des ivresses antérieures, semblent caresser du regard l'infortuné qui va lui servir de jouet. Rien de plus vrai et de plus drôle à la fois que ce coup d*œil bénin d'adulateur éhonté, qu'accentue encore l'inflexion des sourcils, pendant que la rougissure du nez, les lèvres incertaines et presque baveuses, les mille petites rides qui maroquinent en tous sens la peau flétrie du visage, trahissent un adepte de toutes les repues d'occasion.
Chaque détail est expressif et vrai, et l'impression qui se déduit de l'ensemble est merveilleuse. Parfois même, mais rarement, l'artiste, à force de vouloir caractériser une figure, arrive à la déformer ; mais cette déformation est toujours significative et spirituelle. Elle n'atteint jamais l'outrance ou le grotesque. Ainsi le personnage du licencié Garcias, avec sa bouche vile qui se fend jusqu'à ses oreilles, et son regard hypocritement libertin ; ainsi encore les figures d'hommes d'Eglise, que M. Gigoux a traitées avec un soin particulier, et où l'on retrouve toutes les rancunes drolatiques d'un contemporain de Béranger, d'un ennemi instinctif et acharné de tout ce qui porte soutane.
Et puis, même au point de vue du costume, l'illustration du Gil Blas a éga» lement son mérite. Il est vrai que les habillements ne sont pas toujours d'une vérité archaïque incontestable. Mais chacun des personnages est merveilleusement vêtu de son costume de figurant. Nul mieux que M. Gigoux n'a su Êiire tournoyer noblement un panache autour d'un grand feutre à larges bords, ajuster coquettement un manteau de cour sur les épaules d'un jeune homme élégant et fringant, friper un grand col plat autour du cou maigre d'un cuistre, ou accrocher victorieusement à la ceinture d'un spadassin la longue colichemarde qui lui bat les talons. Ses justaucorps laissent saillir d'amples poitrines, ses culottes bouffent gracieusement autour des cuisses de ses petits-maîtres^ ou s'allongent en tire-bouchons autour des jambes maigres de ses vieillards. En un mot, toutes ces poupées portent simplement et vraiment leurs vêtements. Ceuxci, par malheur sont trop souvent l'ouvrage de la convention pure, mais il est intéressant pourtant de les voir manœuvrer si naturellement dans leurs oripeaux de théâtre. Plus d'un acteur de nos jours montrerait sa gêne et son défaut d'habitude dans l'apparat où les personnages de M. Gigoux se meuvent avec une si leste allure et une aisance si franche ; et si le décor n'est pas absolument ce qu'il devrait être, il n'en faut pas moins savoir gré à l'imagination qui, après l'avoir conçu et ordonné, a su le réaliser sous une forme si vivante, malgré son apparence fantaisiste.
Malgré le succès du Gil Blas, M. Gigoux n'a plus repris son crayon d'illustrateur qu'à de trop rares intervalles. Tout entier à son art, dont les conceptions grandioses l'absorbaient chaque jour davantage, il exposait à tous les Salons (il ' n'en a manqué que cinq) des toiles devant lesquelles s'inclinait la critique, et pour lesquelles le public n'était pas avare d'admiration. C'est ainsi qu'il devint le modèle, et, dans un certain sens, l'épouvantail de la génération nouvelle. Les libraires proposaient son exemple aux jeunes illustrateurs, et plus d'un, sans doute, dut s'écrier avec le poète latin : Timeo hominem unius libri! A deux ou trois reprises pourtant, M. Gigoux céda aux sollicitations pressantes
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dont l'assiégeaient les éditeurs, et reparut dans son premier rôle. Il sema quelques croquis spirituels dans les XV Jojres de Mariage *; le frontispice, entre autres, qui représente une foule d'infortunés goujons conjugaux se pressant pour entrer dans la nasse gigantesque où ils laisseront toute espérance et toute liberté. L'ouvrage ne pouvait, à coup sûr, être illustré par un plus éminent célibataire. Plus tard, il dessina également un certain nombre de vignettes pour les Lettres d'Héldiseet d'Abailard*, Malheureusement pour lui, il ne retrouvait pas dans cet ouvrage le côté finement amusant du Gil Blas. La raideur austère et quelque peu pédantesque du philosophe scolastique faisait un contraste pénible à la l^éreté clownesque du héros de Le Sage. Peut-être aussi l'artiste fut-il opprimé par son contact avec cette trinité doctrinaire où M. Oddoul représentait le fils, M. Guizot le père, et M"** Guizot le faible substitut d'un esprit dont la sainteté n'excusait pas l'absence. — Quoi qu'il en soit, M. Gigoux reconnaît lui-m8me que, lors de cette excursion sur le terroir monacal, sa verve ne fut pas à beaucoup près aussi heureusement inspirée que dans ses précédentes tentatives. A part une ou deux belles et nobles figures (celle de saint Bernard, par exemple), qui se détachent en médaille sur le fond terne de l'illustration, le reste des vignettes ne sort guère du convenu et du poncif en ce genre.
La passion terrible d'Abailard ne pouvait tenir dans un croquis que par un tour de force excessif, et le résultat, quelque heureux qu'il pût être, devait nécessairement paraître pénible à l'œil ; il en sera toujours ainsi lorsqu'on voudra réduire de trop grandes choses à des proportions inutilement exigués. L^s Chinois, dit-on, parviennent à faire croître un chêne dans une boîte à pilules. Faut-il leur envier une pareille habileté ? A ce compte, Robert-' Houdin l'emporterait sur Michel-Ange, et la prestidigitation prendrait la place de l'art.
Indépendamment des ouvrages ci-dessus mentionnés, M. Gigoux a fait encore quelques illustrations pour les Contes de Perrault ^\ il a donné, en outre, un certain nombre de bois au Musée des Familles et à V Artiste.
Certes, pour plus d'un membre de la génération actuelle, de ceux chez qui le travail n'est plus guère en honneur, il y aurait, rien que dans la carrière de vignettiste qu'a fournie M. Gigoux, de quoi remplir une vie. Et pourtant, nous n'avons montré ici qu'une des faces du talent de l'artiste. Comme peintre, M. Gigoux a laissé des œuvres plus durables, auxquelles la postérité, à coup sûr, saura &ire honneur et dont le catalogue n'est pas encore complet, malgré l'âge de M. Gigoux. Né en 1806, il est en efifet resté maître de lui-même et de son pinceau ; et si son visage porte encore l'empreinte du deuil récent que lui a causé la mort de M"^ de Balzac, sa fidèle amie, on sent que cette tristesse est dominée par la confiance qu'il a dans son art, et dont celui-ci a su si largement le récompenser jusqu'à ce jour.