ABONNEMENTS : I
AVIS-. LiCBdoaxpraaiiareB aanfaBi&BUVHB, an volumas brodtia, «oot «n ▼•&(• «uprixdaGOfr., oh«q«a «nnta prlH •èparément.
Hm Douvaanxftbaania d» 1« 8* aniiiB raçolTint, A TITRB DI PRIMB, .«■ daiix umé«a au frSx d* I>ab3Dnemeiit «imu*!, bbh* «agmanUtion, «oit à «O fr. chacuna.
pour prouver que la mère la plus pervertie et la plus souillée garde je ne sais quelle virginité idéale dans Tamour de sa fille. Ne voit-on pas des fleurs divines jaillir d'un fumier? 2)^ Profundis parut sous le pseudonyme d'Alfred Mousse. C'était la profanation du papier blanc. Le jour où il parut, je me réjouis de voir qu'il tombait dans la fosse commune avec sa vignette romantique représentant une Danse macabre.
Je n'en entendis parler que longtemps après, quand les bibliophiles se passionnèrent pour les livres romantiques; aujourd'hui un exemplaire de De Profundis se paye cent francs; c'est loo francs de trop, car j'avais écrit celte rapsodie avant que ma plume ne fût taillée.
Quand j'ai publié la Couronne de bleuets, j'étais dans ma vingtième année et je cherchais mon chemin. Je ne l'ai jamais trouvé 1 C'était au beau temps de la bohème dorée. Nous vivions dans Timpasse du Doyenné^ très gaiement dans notre intimité, avec Théophile Gautier, Gérard de Nerval, Camille Rogier ; avec les amis du dehors comme Roger de Beauvoir, Nanteuil, Ourliac, Auguste Préault, Pétrus Borel, Marilhat, Gavarni, Roqueplan, Esquiros, Chatillon, enfin celui qui est devenu l'amiral Coupvent des Bois et qui s'intitulait alors l'Amiral des Galères. Je parle des habitués, car Eugène Delacroix luimême est venu plus d'une fois nous donner sa main cordiale.
Pour nous, en ces saisons tant regrettées, il n'y avait pas d'autre monde que le romantisme, en art et en poésie ; le romantisme, non pas précisément avec les truands et les soudards, mais émaillé de quelques vierges plus ou moins folles, plus ou moins sages, selon le mot d' Esquiros? C'était, on peut dire, l'étude obstinée de peintres cherchant la poésie et de poètes sacrifiant le dictionnaire des rimes à la palette ardente. Si on s'amusait beaucoup, on travaillait plus encore. Je crois même que la femme n'était, à tout prendre, qu'un sujet d'études, à part les jours de passion où l'on subit la femme comme on subit sa destinée.
Quelque léger que puisse paraître aujourd'hui mon roman, il me fut inspiré par une idée toute philosophique. Théophile Gautier menait ou voulait mener la vie orientale, trouvant doux de croire au fatalisme ; car cet infatigable travailleur était né paresseux. Si tout est écrit là-haut, pourquoi ne pas vivre comme le poète Régnier, selon « la bonne loi naturelle ?» En opposition, j'étais toujours en lutte contre les choses, bravant les vagues au lieu de m'abandonner à elles*
Je mis donc sur pied deux personnages pour représenter ces deux carac-^ tères, mais je dois dire tout de suite que le peintre fataliste Edouard Duclos ne ressemblait pas plus à Théophile Gautier que le révolté Oberr May ne me res* semblait à moi-même.
Quand le livre dut paraître chez Hippolyte Souverain, surnommé le souverain des éditeurs et l'éditeur des souverains, ce très aimable libraire, qui existe encore aujourd'hui sous la figure d'un banquier, me répéta la chanson connue : « Votre livre est peut-être très joli, je n'en sais rien, je ne le saurai jamais, car un bon libraire ne doit pas lire ; mais si la Couronne de bleuets n'est pas signée Victor Hugo, elle me restera sur la tête. » Je lui proposai une préface par Théophile Gautier : a C'est toujours cela, me dit-il, mais ce n'est pas beaucoup, car tout son esprit reste obstinément chez Renduel.» Souverain,
pourtant/se contenta de la préface. Dans son amitié, Théo fit mieux : il s'amusa à graver un frontispice pour mon livre ^.
C'était la première fois qu'il tentait les amoureuses morsures de Teau-forte. Il avait voulu représenter mes deux héroïnes Sylvia et Suzanne dans les deux nymphes syrénéennes qui s'enroulent au cartouche ^. Après quoi, au lieu d'une préface, il fit une post-face qui n'est qu'une farce d'atelier, le premier mot des orgies tintamaresques. Ce ne fut pas tout : en bon camarade, il écrivit, dans la Chronique de Paris de M. de Balzac, l'éloge de la Couronne de bleuets ^ ce qui me valut l'honneur d'être lu par le grand romancier qui n'était alors dans l'opinion que « le plus fécond de nos romanciers ».
Balzac ne lisait pas beaucoup de romans, pareil en cela à ceux dont c'est le métier d'en faire. Je ne sais pas bien te qui lui plut dans le mien, mais il m'écrivit une lettre charmante et parla tout haut chez M*"* de Girardin de « l'originalité humoristique de ce nouveau venu. » Qui fut bien étonné, ce fut Hippolyte Souverain quand le livre lui fut demandé tout comme un autre. Il en resta pourtant plus d'un dans sa librairie pendant quelques années. Pourquoi n'en garda-t-il pas pour le jour où ce livre, devenu rarissime, fut poussé dans les ventes à deux cent cinquante francs?
Naturellement l'eau-forte de Théophile Gautier, qui n'en a pas fait d'autres, est pour deux cent cinquante francs dans ce prix étrange, éternel désespoir de Souverain, qui m'a dit souvent : «Quand je pense que j'ai eu tant de mal à vendre ce livre à cent sous. »
C'est en 1834 que j'écrivis la Pécheresse, je voulais peindre les deux amours, celui qui monte des fumées de la terre, celui qui descend des rayonnements du ciel, — l'éternel combat du corps et de l'âme. Je mis en scène deux sœurs devant ce grand pécheur qui fut brûlé en effigie sous Louis XIII, le poète Théophile, célèbre encore aujourd'hui par le Parnasse satirique, je pourrais même dire par des poésies signées de son nom, car ce fut un poète charmant et savoureux.
Dans mon roman, il aime les deux sœurs Daphné et Marie avec toutes les violences de la passion, avec toutes les voluptés d'un rêve idéal. On cria fort à l'immoralité. M™* de Giardin écrivit dans une de ses premières chroniques : « J'ai lu le premier volume qui est charmant, je n'ai pas osé lire le second parce qu'on m'en a dit trop de mal. » Il n'en fallait pas plus pour faire vendre toute l'édition ; on se passionna pour ou contre le livre, les saints-simoniens, je ne sais pas bien pourquoi, le prirent sous leur drapeau , sans doute parce que j'y chantais l'hymne des voluptés. Théophile Thoré entre autres, un passionné et un passionniste, ne trouva pas sa plume rebelle pour écrire que la Pécheresse était un chef-d'œuvre ; un peu plus je le prenais au mot, d'autant mieux que le même jour, Janin écrivait : « Voilà un livre dont je raffole. » On perdrait la tête à moins; aussi quand je remue les feuillets de ce livr^, j'y retrouve un frémissement de jeunesse : je n'ai jamais savouré un succès avec plus d'abandon. J'avais vingt ans, je ne doutais de rien, les amitiés littéraires me venaient en foule,
1. Le frontispice publié dans U réimpression de 1880 n*est qu'une reproduction diminuée de moitié. L'eau-forte te trouve dans les exemplaires sur papier de Hollande.
a. Théophile Gautier a donné à M. Arsène Houssaye un joli croquis de ces deui figures.
Hugo, qui naturellement n'avait pas lu mon livre, me dit que c'était l'œuvre d'un jeune maître; Balzac me serra deux fois la main en disant : a Voilà un roman », comme Voltaire eût dit à un rimeur de son temps : « Voilà un poème épique » ; car pour Balzac le roman était la plus haute expression de l'art. Sainte-Beuve, qui publiait alors Volupté, écrivit que sa cuisinière, sa bonne Céleste, avait manqué son ragoût dans sa fureur de lire la Pécheresse : après cela il fallait tirer l'échelle de soie de mes vanités.
Mais je retombai bientôt du haut de l'échelle ; par malheur, j'avais alors pour secrétaire intime une Nini-yeux-bleus qui avait les dents aiguës : j'eus plus de cœur à l'amour que de cœur au travail ; pour habiller bien vite la princesse visible, je lui sacrifiai les robes de ma princesse invisible, c'est-à-dire ma jeune renommée.
Je bâclai en six semaines le plus mauvais de mes romans, le Serpent sous Vherbe, dont l'idée primitive méritait mieux, ainsi que l'indique le titre de ces deux méchants volumes ; le roman tomba comme une pièce sous les sifflets, si bien qu'il entraîna presque dans l'abîme la Pécheresse et la Couronne de bleuets. Que faire ? j'étais désorienté. Est-ce que j'avais déjà joué mon jeu? Théo me dit que je venais de faire une bêtise de Philistin, dont je me repentirais toute ma vie.
Selon lui, il fallait vivre coûte que coûte pendant toute une année sur le succès de la Pécheresse. « Voilà les plumitifs déchaînés contre toi, il te faudra faire un chef-d'œuvre pour les désarmer. » Je n'avais pas de chef-d'œuvre sous la main; heureusement j'écrivis alors dans un petit journal, le Don Quichotte, un roman, chapitre par chapitre, avec des illustrations rudimentaires. Ce fut le premier roman illustré. Or autour de moi on trouvait le roman très gai et très joli ; c'était tout à la fois naïf et parisien, une gardeuse de vaches et une châtelaine qui se disputent un ci-devant paysan devenu à Paris un homme célèbre. Des Essarts s'empressa de publier en un volume les Aventures galantes de Margot. Le vent changea : Philarèle Chasles, dans le Journal des Débats et dans la Chronique de Paris, proclama que c'était le plus beau roman rustique après Daphnis et Chloé. Ce ne fut pas mon opinion.
Ce fut un peu l'opinion d'Edouard Thierry, de Léon Gozlan, d'Esquiros, de Joncières, de Roger de Beauvoir, de Victor de Mars et de quelques autres bonnes plumes de Tolède. Je me retrouvai sur le rivage après avoir vu mon esquif à demi naufragé. La Revue 4e Paris, très dédaigneuse, m'appela dans sa rédaction, puis bientôt la Revue des Deux Mondes ; ces deux grandes dames tenaient le haut du pavé littéraire, grâce à Balzac, Musset, Sand, Sue, Gozlan, Sandeau, Karr, Planche; c'était la nouvelle académie avec Buloz pour secrétaire perpétuel ; ce fut là que je publiai les premiers volumes de mes portraits du XVIII* siècle, jusqu'au jour où le docteur Véron me prit dans le Constitutionnel d'une main tout à fait prodigue.
HISTOIRE DE MA PLUME )oi
Dans les revues, surtout à la Revue de Paris où j'entrais vers 1837, j'écrivis des romans, des études littéraires, des contes et des Salons ; mes derniers articles Callot, Boucher, Chamfort, furent publiés vers 1847 par la Revue des Deux Mondes où je n'écrivis plus parce que je devins directeur du Tréâtre-Français à la place de Buloz ; il y avait eu déjà des brouilles, quand pour mon malheur quatre de mes amis me condamnèrent à être rédacteur du journal L'Artiste, qui me prit beaucoup de temps et ne me donna jamais un sou. Ce fut dans L'Artiste que vint mourir la Revue de Paris en 1845 ; tant d'esprit, tant de talent, tant de génie devaient aboutir là; les journaux littéraires n'ont jamais pu s'acclimater en France, parce que les journaux littéraires ne sont lus que par les littérateurs, lesquels ne s'abonnent à aucun journal. Qui le croirait 1 la Revue de Paris et L'Artiste ont à peine dépassé mille abonnés dans leurs bons jours. C'est la politique qui a fait le succès de la Revue des Deux Mondes, En i85i, avec toutes les cartes dans notre jeu, nous voulûmes, Théophile Gautier, Maxime Du Camp, Louis de Cormenin et moi, remettre au monde la Revue de Paris; tous les grands noms furent avec nous, il n'y a pas de volume qui ne renfermnt une œuvre hors ligne, mais quand nous fûmes à mille abonnés, il nous fallut faire une croix : c'était déjà l'épi taphe. Maxime Du Camp lutta héroïquement, il s'aperçut plus tard qu'il était bien plus facile, quand on a du talent, d'entrer à l'Académie que de créer une revue.
Je reviens à mes livres. Werdet, qui lisait bien plus les livres des autres libraires que ceux qu'il publiait lui-même, s'était pris aux miens. Il m'invita à dîner avec ses romanciers du dimanche, Balzac, Sandeau, Brucker, Gozlan, Jules David, dîner très gai où le rôti ne manquait pas; il me donna deux mille francs de la Belle au Bois dormant, un roman qui se passe sous la Terreur; naturellement on y voit la fille d'un révolutionnaire amoureuse d'un grand seigneur, comme on y voit un septembriseur passionné d'une châtelaine. C'est le combat des cœurs et des opinions pendant la tourmente : une œuvre dramatique s'il en fut, où toutes les pages sont des « cinquième acte b de drames. Depuis, on a conté cent fois ces choses-là dans les livres et au théâtre; on m'a pillé mes caractères et mes situations comme en pays ennemi : moi, au moins, je je n'avais 'pas pris mon bien chez les autres. Je suis venu le premier, comme Colomb.
Ce livre a été réimprimé depuis sous le titre de Blanche et Marguerite; Blanche, c'est la royaliste; Marguerite, c'est la républicaine; deux héroïnes charmantes et superbes. J'aimais mieux le premier titre, qui exprimait bien l'horrible situation de la jeune châtelaine jouant la mort dans son château, quand tous les siens sont guillotinés. Ici le prince Charmant qui vient la réveiller, c'est un horrible septembriseur.
Passons au Violon de Franjolé, qui fut publié d'abord par la Revue du XIX* siècle dirigée par M. de Saint-Priest ; c'est une étude curieuse et romanesque de la Régence ; l'histoire fit fortune. Véron, furieux de ne pas avoir voulu publier le roman de Franjolé à cause du titre, le trouva tant de son goût, qu'il le publia en supplément dans le Constitutionnel, Quelques jours après^ comme on jouait au lansquenet chez le comte Walewski, il me dit gracieusement après une banque très heureuse et en chiffonnant des billets de mille francs : < Tenez, voilà pour votre joueur de violon qui m'a fait pleurer. » Les larmes de Véron !
j'offris h M'** Rachel, qui était au jeu, de les lui faire monter en perles fines. « Ne m'en parlez pas l Vous ne sauriez croire comme ce gros sceptique m'a noyée à mes débuts, un peu plus je demandais une arche de salut. »
On remarquera que Véron faisait toutes ses affaires en public; il avait été fort généreux, avec Eugène Sue, Alfred de Musset, Alexandre Dumas, mais jamais dans le silence du cabinet; je ne fis pas d'ailleurs de façons pour prendre l'argent de Mécénas. Par malheur, j'en perdis la moitié d*un coup de cartes.
Ce fut en cette année 1846 que Véron publia les Trois Sœurs ou les Filles d'Eve; il m'avait recommandé d'aller droit au cceur; je me contentais de peindre trois caractères de femmes contemporaines ; le premier chapitre contait une histoire qui m'était arrivée à moi-même aux Champs-Elysées et qui avait fait quelque bruit.
Dès ce premier feuilleton, le docteur prit le roman sous sa protection, disant à tout son monde de l'Opéra et du Café de Paris : « Il faut lire ça. » Le tambour de Véron valait en ce temps-là un feuilleton du lundi de Jules Janin.
J'écrivis dans le même temps, pour le Constitutionnel, la Vertu de Rosine et quelques autres petits romans, Pourquoi elle allait dans cette chambre à coucher, Af"* de Cormeilley l'Amour qui s'en va et l'amour qui vient, pendant que je donnais à Girardin le Repentir de Marion, Ce fut une des périodes les plus laborieuses, car je continuais mes Portraits du xviii* siècle, Sartoriusavait acheté les cuivres de la galerie Lebrun ; il me demanda à prix d'or une histoire de la peinture flamande et hollandaise pour accompagner ses gravures et eaux-fortes-; j'avais voyagé dans les Flandres et dans les Pays-Bas, une fois avec l'éditeur Werdet, un gai compagnon; une autre fois avec Gérard de Nerval, un fou qui renfermait tous les sages de la Grèce. Je connaissais donc le pays des peintres qu'il me fallait portraicturer. Ce que je fis trop rapidement, car un tel livre demanderait un quart de siècle de travail; mon volume in-folio, réédité bientôt en deux volumes in-8*, eut pourtant im succès de critique comme un succès de vente; je n'ai pas oublié de très éloquentes pages de Van Hasselt, Félix Pyat, Théophile l'horé; je ne parle pas de Théophile Gautier, quiétait trop mon ami pour en dire du mal. L'édition in-folio se vendit d'un coup, l'édition in-octavo la suivit de près.
Sartorius, tout en me payant d'abord l'encre et les plumes, m'avait promis moitié dans les bénéfices, au lieu de me donner les dix mille francs que je lui demandais; il se trouva rudement attrapé. L'édition in-folio se vendait 3oo francs, il y eut même cent exemplaires à 5oo francs. Ce n'est pas tout : on acheta des droits de traduction pour publier les planches à Leipzig et à la Haye. Ce fut presque une fortune; j'avoue que j'aurais mieux aimé que tout cet argent me vînt pour un autre livre, par exemple, pour mes Portraits du XVIII* siècle. Naturellement, on ne laissa point passer une pareille bonne fortune sans vouloir m'en punir ; un autre historien de la peinture flamande et hollandaise m'accusa de lui avoir pris son titre et son style. Son titre, c'est vrai; mais ses phrases point du tout, car je ne l'avais pas lu; un titre historique appartient à tout le monde, comme tout ce qui a été écrit jusqu'au jour où l'on prend la plume pour écrire encore ; je n'en fus pas moins violemment attaqué, en fort bonne compagnie d'ailleurs, puisque les rédacteurs de la Revue des Deux Mondes recevaient tous le même coup de bâton. Gérard de Nerval, plus
royaliste que le roi, riposta par une petite brochure intitule'e Un Martyr littéraire-y où il se contentait d'ailleurs de transcrire toutes les opinions de mon critique et toutes les opinions de ceux qu'il critiquait. C'était pourtant un homme d'étude et de littérature qui au fond n'avait qu'un ennemi, lui-même, par son caractère ombrageux. Je ne devins pas son second ennemi, au contraire. Un ministre, M. Jules Simon, m'ayant consulté sur l'apôtre, je lui répondis que je n'avais qu'à m'en louer. Je reconnais bien volontiers que son histoire, que je n'ai pas lue, vaut mieux que la mienne.
Mes premières poésies avaient paru presque à mes débuts de romancier sous ce titre : les Sentiers perdus; c'était une envolée d'oiseaux chanteurs entre deux giboulées d'avril. J'envoyai mon premier exemplaire à Victor Hugo avec un sonnet crayonné au frontispice. Je ne me rappelle plus que les quatre premiers vers :
O vous, qui chantez l'hymne, accueillez la chanson, Je suis la fraîche églogue aux pieds parfumés d^herbes. Je glane; que glaner après votre moisson?
Quelques bleuets tombés de vos splendides gerbes*
On a beaucoup critiqué le grand poète pour son eau bénite de cour, on a eu tort; c'est comme si on critiquait Apollon de donner le feu sacré ou le diable au corps. Voici ce que m'écrivit Hugo :
« Votre sonnet vaut un poème ; votre volume vaut une bibliothèque. a J'ai cru relire tour à tour Théocrite et Virgile; je vous aime comme poète^ soyez « toujours mon ami. v
J'étais bien convaincu que hormis les derniers mots Victor Hugo ne pensait pas un mot de ce qu'il écrivait, ni moi non plus; mais j'avoue que j'aimais bien mieux cette parole dorée que s'il m'eût dit de jeter mon volume au feu. Et pourtant la raison eût été de parler ainsi ; mais la raison est l'ennemie de la poésie.
Le recueil que je publiais quelques années après, la Poésie dans le bois, me fit pardonner les Sentiers perdus par les impeccables. Je publiai ensuite les Poèmes antiques, enfin les Cent et un sonnets. Le sonnet est le vrai cadre aujourd'hui que la poésie a débordé en mettant trop d'eau dans son vin. Je léguerai un prix pour le meilleur sonnet de chaque année. L'heure est venue d'apprendre à tout dire en quatorze vers.
Après les Poèmes antiques, je rencontrai Rachel qui me demanda un drame sur Sapho; elle voulait exprimer sur la scène tout le délire amoureux, tout le désespoir tragique de cette première muse de la passion. Je commençai par le dernier acte, un monologue sur le Rocher légendaire, que la grande tragédienne joua dans son salon avec un si beau sentiment, que je fis tout de
suite les deux autres actes pour elle et pour Brohan. Temps perdu 1 Buloz me dit qu*il voulait bien me donner lecture, mais que Rachel avait trop de tragédies à jouer^ et que d'ailleurs l'antiquité avait fait son temps; il me conseilla d'écrire une comédie sur les mœurs du jour, en s'indignant de ne plus trouver un auteur dans la maison de Molière. C'est que Buloz était brouillé avec tout le monde. C'est l'histoire de tous les directeurs de théâtre qui demeurent trop longtemps dans leur fauteuil directorial. Rachel se fâcha contre Buloz en me jurant queSapho serait jouée ; vint la révolution de Février, ce fut Buloz qui fut joué. Je devins moi-même directeur du Théâtre-Français ; j'abandonnai Sapho à l'oubli; Rachel me promit de jouer mes trois actes dans ses voyages ; elle se contenta de dire en Russie et en Amérique le monologue du Rocher de Leucade.
Au Théâtre-Français, j'étais trop occupé des œuvres des autres pour songer aux miennes. Pendant ces six à sept années, je ne publiai que le Voyage à ma fenêtre et le 4i* fauteuil de V Académie française; on a peut-être oublié le Voyage à ma fenêtre, des rêveries philosophiques et mondaines sur un balcon. A ce paradoxe j'en joignis un autre, le Roi Voltaire; c'est ,que j'étais indigné de voir toujours proclamer la souveraineté de la force : je voulus couronner dans Voltaire la souveraineté de l'intelligence.
On a dit que tout le monde avait plus d'esprit que Voltaire, c'est que Voltaire a donné de l'esprit à tout le monde ; or tout le monde voulait couronner Voltaire avec moi. Voilà pourquoi le livre fit du bruit.
De la cour du roi Voltaire, je rebroussai chemin jusqu'à la cour du roi Louis XIV, entraîné par toute une galerie de portraits que j'avais chez moi : les Mancini, les la Vallière, les Montespan, les Fontange me parlaient avec tant d'éloquence du beau temps passé que je perdis deux années de ma vie à évoquer toute la cour du Roi-Soleil. Voilà pourquoi je publiai 3f '* de la Vallière et M^^ de Montespan, Le livre fut fort discuté, on cria au roman parce que c'était une étude de femmes, parce que le style historique y était émaillé de phrases romanesques. Ce n'est pas du tout un roman. Je ne dis pas cela pour sauver le livre du naufrage, mais parce que j'y ai mis toute l'étude et toute la probité de l'historien; il parait que j'ai eu le tort de ne pas piquer mon livre de commentaires et d'annotations, mais j'appartenais à l'école de Lamartine et de Michelet, qui sont bien plus préoccupés de donner la vie à leurs figures que des infiniment petits qui marquent la date, non seulement la date d'un jour, mais la date d'une heure pour une futilité. — Document, que me veux-tu? — L'histoire étouffera sous le document jusqu'au jour où il ne restera plus que la légende.
Nous assistons d'ailleurs à toutes les violations de la vérité. N'ai- je pas vu, l'autre jour, un plumitif français qui prouvait pièces en mains que Diane de Poitiers était laide, tandis qu'un plumitif allemand trouvait que Lucrèce Borgia fut vertueuse. Les historiens documentaires ne doutent de rien. Voltaire vit un jour venir à lui un abbé sans abbaye qui lui offrit une histoire manuscrite du bon Dieu. « Oh 1 oh l s'écria le patriarche, en quelle bibliothèque avez-vous écrit cela ?» — A Rome, monsieur de Voltaire. « A Romel mauvaise bibliothèque ; voyez-vous, monsieur l'abbé, il n'y a qu'une bibliothèque pour écrire l'histoire de Dieu, c'est celle du ciel. »
Voltaire avait raison. La Vie de Jésus de Renan serait bien plus vraie encore si Renan, pour l'écrire, ne fût pas allé à Jérusalem.
Je commence à croire que le véritable historien est celui qui amasse beaucoup de documents, qui les remue pour y respirer le parfum du passé, mais qui écrit en toute liberté de création sans trop secouer la poussière des paperasses. Il faut plus d'imagination que de science à un peintre d'histoire. Celui qui donne la vie à sa figure est un maître, celui qui ne fait qu'entr'ouvrir un tombeau est un sot.
Ce fut encore mon point de vue pour Notre-Dame de Thermidor, où j'ai mis en scène presque toutes les grandes figures de cette période épique. Les petits journaux ont dit que je jouais du violon sur l'échafaud, mais beaucoup de ceux qui ont assisté à la Révolution par la seconde vue, Lamartine le premier, ont écrit que c'était là l'histoire vivante. Ce mot ne fera pas vivre mon livre, mais plus d'un des chapitres revivront dans les futures histoires de la Révolution, parce que j'ai vu et ouï bien des acteurs de ce drame en quinze journées qui commence par le mot de Mirabeau et qui finit par le coup d'État du 18 brumaire.
Un dernier livre d'histoire, Molière, sa femme et sa fille; — j'ai commencé cela au Théâtre- Français, m'étonnant que la vie de Molière fût si mystérieuse, voulant pénétrer Armande Bejart sous son éventail, comme on voudrait pénétrer la Joconde sous son cruel sourire. Le livre s'est fait peu à peu, un chapitre par ci, un chapitre par là, jusqu'au jour où il fut publié. Cette fois, c'est un livre d'histoire avec des documents; mais les documents sont surtout des gravures d'après d'autres gravures du temps, d'après des peintures et des dessins. Pour moi, voilà les documents les plus précieux de l'histoire; aussi j'aime mieux les musées que les bibliothèques. En effet, à quoi bon une bibliothèque? Tous les chefs-d'œuvre on les sait par cœur, tous les autres livres sont presque non avenus. Une bibliothèque est un cimetière où il y a des morts qui reviennent. C'est tout.
C'est en i855 que j'achevai d'écrire l'histoire du ^i* Fauteuil de l'Acadé' mie. Ce paradoxe est un acte de justice. J'avoue que si quelqu'un fut étonné du succès^ ce fut surtout moi. Je croyais n'avoir écrit que pour les curieux littéraires, mais le public tout entier prit le volume sous sa protection ; le succès descendit jusque dans la rue où on chanta longtemps ma chanson : Béranger à V Académie.
La critique étrangère a dit que je n'avais fait l'histoire à\i 41* Fauteuil de l'Académie que parce qu'on m'avait refusé un des quarante. On sait bien en France qu'au temps où j'écrivis ce livre j'étais trop jeune pour me présenter à l'Académie. L'idée du 41* Fauteuil m'est venue à vingt-quatre ans, en voyant Victor Hugo repoussé, tout comme Corneille, trois ou quatre fois avant d'être élu. Et Dieu sait combien l'Académie renfermait alors de figures invraisemblables l
Je suis d'ailleurs en très bonne amitié avec messieurs des Quarante ; moins quelques-uns que je ne connais pas. On m'a dit souvent : Pourquoi n'ètes-vous pas de l'Académie ? J'aime mieux cette question-là que celle-ci : Pourquoi êtesvous de l'Académie? J'ai continué mon œuvre sans souci des honneurs littéraires, trouvant bien plus simple de donner des fêtes où je recevais l'Académie IV. 39
chez moi, que d'être reçu par elle, quelle que soit mon estime pour ses doctes vertus.
Je reviens à mes romans. Pendant un séjour à Venise, j'écrivis AP^* Cléopâtre, dont je retrouvais l'héroïne bien connue au bras d'un prince russe sur la place Saint-Marc, a Oui, c'est moi, toujours moi; pourquoi n'écrivez-vous pas mon histoire? — C'est une idée; seulement, pour que je peigne bien votre portrait, il faut que vous posiez devant moi. — J'ai trop posé devant vous, car vous me connaissez par toutes mes vertus. » Le prince m'invita à dîner. Le lendemain, je fis un tour en gondole avec l'héroïne, après quoi je me mis à l'œuvre. Quand je revins à Paris, j'étais à la moitié du volume, qui fut interrompu par les Charmettes, une étude de Jean-Jacques et de M"** de Warens, qui fut publiée en i863.
En revenant d'Italie par Chambéry, j'étais monté aux Charmettes et j'avais vécu tout un jour de la vie des deux amoureux; nul plus que moi ne se détache du présent pour courir les aventures du passé sous les avatars les plus divers. J'écrivis dans la Presse ma vie aux Charmettes avec Jean-Jacques et M"»» de Warens, croyant n'écrire que des Variétés sans lendemain ; Girardin me dit qu'il fallait en faire u^ livre; George Sand écrivit et m'écrivit que rien n'était plus charmant; il n'en fallait pas plus pour me décider à vendre mes Variétés à Didier, qui en fît tout un volume in-octavo. Il n'y avait pas de quoi.
Je détache ici deux alinéas de la préface.
ff Ami lecteur, — tu diras que ceci n'est pas un livre. Et tu auras raison. J'étais aux Charmettes par la neige, j'y ai retrouvé très vivants encore Jean- Jacques et M"** de Warens, et, sans préméditation, j'ai conté mon pèlerinage dans la Presse. Mais un grand romancier m'a écrit que mes portraits s'étaient détachés de leurs cadres pour aller lui parler ; mais un éditeur a vu un livre là où je n'avais vu qu'une page perdue; c'est mon tort d'avoir écouté cette voix d'or et cette voix d'argent.
<c J'ai pensé qu'après tout il n'y avait pas de mal à parler de Jean-Jacques et de M"** de Warens, à traverser cette jeunesse poétique, à secouer avec eux l'arbre de la science, à respirer une dernière fois la pervenche dans la chevelure au vent de la blonde amoureuse ? »
Af^* Cléopâtre parut en 1864. Les Parisiens qui savaient leur monde et leur demi-monde reconnurent l'héroïne, ce qui fit le succès du livre. On voulait voir de près comment cette beauté célèbre avait pu jouer ainsi, sans monter sur les planches d'un théâtre, deux rôles si opposés : celui d'une vraie marquise, car elle l'était, et celui d'une courtisane, car elle l'était aussi. Donc c'était moins une chronique qu'un roman. La simple histoire la voici : J'avais rencontré à Rome
la marquise T ï, j'étais allé chez elle pour voir une Vierge attribuée à
Raphaël, la Vierge di T ï.
Je ne m'étais point passionné pour la Vierge, mais j'avais pris feu pour la
marquise. Un prince romain me dit que je perdais mon temps parce que c'était une impeccable. « Vous croyez, dis-je au prince, qu'elle ne se donnerait pas au prix qu'elle demande de sa Vierge ? — Combien demande-t-elle ? — Cent mille francs. — Eh bien 1 non, elle ne se donnerait point pour ce prix là. — Une femme qui ne se donne pas pour cent mille francs se donne quelquefois pour rien. — Oui, pour de l'amour ; mais la marquise n'a dans son cœur que l'amour de Dieu. »
A mon retour à Paris le souvenir de la marquise passa quelquefois devant mes yeux avec le souvenir de la Vierge de Raphaël ; peu à peu les deux figures se brouillèrent dans mon esprit jusqu'au jour où elles n'en firent plus qu'une seule. Fut-ce pour cela que je conseillai à M. de Morny d'offrir vingt-cinq mille francs
de la Vierge di T ï quand il eut vendu sa galerie flamande pour se refaire
une galerie plus variée; mais il me répondit qu'il n'aimait que les vierges de Greuze, des coquines sous le masque de la candeur, tandis que les vierges de Raphaél avant la Fornarina sont des filles du ciel.
Mais ne perdons pas de vue la marquise. Quelques années après ce voyage à Rome, en i855, j'étais campé vers une heure sur l'escalier de la Madeleine, au moment où descendent les belles catholiques qui viennent de la messe, à peu près comme on se campe dans l'escalier de l'Opéra pour voir sortir les belles mondaines. Une figure me frappa entre toutes, ce fut comme une apparition. Il me sembla reconnaître la marquise T....Ï : c'était une jeune dame avec sa suivante qui semblait promener la mode, tant elle était habillée dans le style du jour ou plutôt du lendemain. On la regardait beaucoup. Je fis un pas vers elle comme pour lui parler, le mot marquise s'échappa de mes lèvres. Elle me fixa et dit à sa fille de chambre : « Tu as entendu ? »
Je reconnus un léger accent italien. « C'est elle, me dis-je en me demandant si j'allais lui parler. Je ne suis jamais les femmes. Il faut les attaquer de face, bravement; jamais quand elles battent en retraite^ parce qu'il n'y a pas de retraite plus savante ni plus dangereuse. Je descendis rapidement les marches pour prendre les devants. Au bas de l'escalier je me retournai et je saluai. ^ Bonjour, marquise. » La dame sourit et me dit le plus naturellement du monde : — Je m'appelle Jeanne. — Eh bien 1 bonjour Jeanne.
Une giboulée passait au-dessus de nous et nous aspergeait : « Madame, voulez-vous mon parapluie ?» Je levais ma canne en l'air : vieille chanson qui ne chante pas plus mal qu'une autre pour entrer en conversation. « Ou plutôt, repris-je, venez déjeuner avec moi au café d'en face. C'était comme aujourd'hui le café Durand. La dame savait qu'on y déjeunait bien. Or elle n'avait pas déjeuné, a Pourquoi pas? répondit-elle. » Elle prit mon bras et ordonna à sa suivante de rentrer chez elle. Me voilà donc en quelques secondes à la tête d'une marquise ou d'une demi-mondaine.
Je ne savais pas encore : c'était l'une et l'autre, mais elle eut un si grand art à jouer son jeu de haute courtisane, que je m'y perdis. Nous déjeunâmes gaiement, sans souci du lieu ni de l'heure. Un de mes amis, boulevardier s'il en fut, vint me faire ses compliments. Il n'avait jamais vu la dame; je la lui présentai comme ma voisine. Comme moi, il la trouvait fort jolie : par surcroît, elle lui prouva qu'elle était fort spirituelle, bataillant à tout propos, toujours invaincue parce qu'elle avait le mot cruel. « Ce n'est pas votre voisine, me dit mon
•il.'
soient mises en scène pour amuser le public. — Alors il me faudra mettre en scène les ministres. — Mon cher monsieur, Molière, notre maître à tous, ne mettait en scène que les bourgeois. — Et les dieux ^ monsieur le ministre, rappelez-vous Amphitryon. — En un mot, mon cher monsieur, nous n'aimons pas les personnalités : pourquoi seriez-vous désagréable à Rachel et à Brohan qui ont été vos amies ? — Qui sont toujours mes amies, mon cher ministre ; vous les reconnaissez dans mes comédiennes, mais elles n'y sont pas. — Elles y sont, Rachel surtout; or Rachel est malade; remettons la pièce à une autre saison.
On me demandait des romans : il y a des auteurs qui mettent leurs romans en pièces, je renversai la coutume : Les Comédiennes apparurent bientôt sous ce titre : le Roman de la Duchesse. Presque toute la comédie disparut dans le roman, moins la fable qui groupait les personnages : c'était l'histoire de tous ces gentilshommes qui font une fin avec une jeune fille de leur monde sans se résigner à abandonner leur maîtresse du demi-monde, courtisane du turf ou princesse de la rampe.
Le roman eut beaucoup d'éditions, mais j'ai regretté que la pièce ait été interdite. Elle fut jouée en Amérique par la traduction d'une aventurière qui depuis dix ans me promet des droits d'auteur.
Je ne fus pas plus heureux avec le drame intitulé le Roi Soleil où j'ai mis en scène dans une action presque tragique les trois maîtresses de Louis XIV, M"* de la Vallière, M"* de Montespan et la Scarron, qui, au temps, n'était pas encore la Maintenon. Je ne lus pas la pièce au Théâtre-Français parce que, selon mes amis du Comité, le directeur qui n'était plus mon ami déclara qu'il ne jouerait pas une pièce où Louis XIV était en scène. Il obéissait déjà au mot d'ordre du Ministre. Le Roi Soleil me fut très gracieusement demandé à l'Odéon, où on engagea pour le jouer trois comédiens hors ligne : Brindeau, qui devait jouer Lauzun, Lafontaine, qui devait jouer La Fontaine, M"* Judith, qui devait jouer M"* de la Vallière ; les autres rôles furent distribués aux meilleurs acteurs de la troupe. Au bout de trois semaines, on savait la pièce, les costumes étalent taillés, on brossait les derniers décors, quand la censure mit son veto. Je courus chez le Ministre, Quoiqu'il eût été toujours plus ou moins mon ami, il me parla du haut de son excellence.
Je ripostai du haut de mes droits; alors, pour me rappeler qu'il était le Ministre et que je n'étais qu'un fonctionnaire de son cabinet, il me dit : a Nous ne pouvons pas discuter pied à pied ; commencez par me donner votre démission d'inspecteur général des Beaux-Arts, après quoi vous parlerez aussi haut que vous voudrez. — Eh bien, je vous donne ma démission. » Mais, au lieu de s'adoucir, Son Excellence monta dans sa colère. « Monsieur, comment ne comprenez-vous pas que Louis XIV ne doive pas être mis en scène sur un théâtre? — Pourquoi pas? Louis XIV a dansé dans les ballets de LuUi, il n'y eut pas de roi plus théâtral. — Eh bien, nous, monsieur, nous avons trop le
jio LE LIVRE
respect des grandes figures françaises pour permettre qu'on en fasse des fantoches de comédie. — Monsieur, je ne comprends pas très bien; ne vois-je pas tous les jours Napoléon I" livrant bataille au Cirque avec des généraux à la solde de trente sous par soirée; il est vrai que les maréchaux ont quarantecinq sous. — Monsieur, ce n'est pas le moment de faire de Pesprit. — Monsieur, Dieu m'en garde, je suis revenu de ces bêtises-là. — En un mot, monsieur, Louis XIV est notre prédécesseur immédiat. C'est une question de haute politique. Il ne faut pas que la grande figure de la France moderne avant Napoléon soit ridiculisée sur la scène. — Mais, monsieur, j'ai trop le sentiment de la vérité dans l'histoire pour vouloir montrer Louis XIV ridicule. — Monsieur, j'ai lu votre drame, Louis XIV n'y joue pas toujours un beau rôle dans son cortège de femmes. — Je ne puis pourtant pas supprimer de son régne ni de son cœur la Vallière, Montespan, Maintenon et les autres. Selon vous, il n'y a plus de théâtre possible; demain vous enverrez l'ordre au Théâtre- Français de ne plus représenter Amphitryon sous prétexte que Jupiter y joue un rôle.
Le ministre se leva d'un bond comme Jupiter tonnant.
Je ne fus pas du tout foudroyé, je me levai et je saluai.
C'était le meilleur cœur du monde quand il ne jouait pas à l'homme d'État; il fit quatre pas pour me conduire.
Je me retournai pour saluer une seconde fois, alors il me tendit la main pour me prouver peut-être qu'il n'avait pas entendu mon dernier mot.
Je sortis très mécontent de lui et de moi ; dans un mouvement de dignité, j'avais donné ma démission, ce qui n'avait pas sauvé ma pièce, de sorte que je perdais tout à la fois. Mais le lendemain le ministre me renvoya ma démission par un mot très gracieux.
On voit que si j'ai été heureux comme directeur de théâtre j'ai toujours été malheureux comme auteur dramatique. Ainsi, en 1873, Brindeau et Marie Colombier, avec M"* Henriette Drouart pour satellite, me demandèrent de leur tailler un drame dans un de mes romans, Y Histoire d'une fille perdue. Brindeau avait échoué à l'Ambigu, ce fut là que j'échouai moi-même. Le drame fut bientôt fait; le Monsieur de V orchestre y mit la main, mais ne détourna pas les sifflets. Quoique la pièce fût par nous deux détachée du roman en moins d'une semaine, nous n'en sommes pas moins convaincus que c'est un des meilleurs drames de ces dernières années. Par malheur, NP* Trente^six Vertus fut jouée à l'Ambigu au lieu d'être jouée au Gymnase ou au Vaudeville; elle fut mal jouée par de bons acteurs qui n'avaient pas eu le temps de répéter, parce que le directeur aux abois était tous les soirs menacé de la faillite.
Nous lui défendîmes de jouer la pièce ; il passa outre, il afficha. On se résigna devant cette infortune : il ne faut jamais se résigner, sinon à mourir. On ne sait jamais d'ailleurs si la pièce qu'on va jouer sera un succès ou une chute. On fit une répétition le matin où tout le monde fut ravi, même les esprits difficiles comme Barrière et Régnier ; mais le soir, on siffla dès la première scène. Jamais une représentation n'avait été si bien préparée pour les sifflets. Le directeur, qui ne se préoccupait que de sa faillite imminente qui l'empêcherait de porter sa croix, avait loué toute la salle, ne laissant aux auteurs qu'une
HISTOIRE DE MA PLUME jii
baignoire, deux orchestres et deux balcons; les journaux eux-mêmes ne reçurent qu'un demi-service. Comme on avait parlé d'une représentation orageuse, des loges furent vendues 5oo francs, des stalles cinq louis. On s'habitue bien vite au sifflet ; j'étais resté sur le champ de bataille; dès qu'on ne sifflait plus, je perdais pied; mais on avait sifflé au commencement, on siffla à la fin. Je n'avais ouï rien de pareil depuis la Nuit vénitienue d'Alfred de Musset et le Carrosse du Saint-Sacrement de Mérimée. Me croira- t-on si je dis que nous allâmes souper gaiement avec Albéric Second, Paul de Saint- Victor, Xavi^ Aubryet? Je croyais n'entendre plus jamais parler de Af'* Trente-six Vertus, quand le lendemain Moreau-Sainti, secrétaire général de l'Ambigu, vint me dire qu'il y avait beaucoup de locations pour les représentations suivantes. « Comment, m'écriai-)e, il faudra aller jusqu'au Père-Lachaise pour enterrer AT*» Trente-six Vertus? — Mais elle n'est pas morte du tout; vous verrez ce soir, elle a cent représentations dans le ventre, si le beau temps ne vient pas trop vite. » Nous étions aux premiers jours de mai : on joua la pièce trente fois avec de très belles salles, mais M}^* Trente^six Vertus reçut un coup de soleil de juin qui la mit au tombeau. Brindeau et Colombier voulaient la traîner par les provinces, mais les chaleurs sénégaliennes de 1873 sauvèrent AP»« Trente-six Vertus de toutes les épitaphes des grandes villes.
Ce qui prouve que les sifflets avaient peut-être tort, c'est que le roman d'où est tombé le drame a été réimprimé vingt fois.
J'allais beaucoup dans le monde quand je ne voyageais pas. Quand on est homme de lettres et qu'on fait des romans dans ses entr'actes, aller dans le monde c'est travailler; un travail attractif pour le moraliste qui ne veut pas prêcher la morale. L'Empire avait créé tout un nouveau Paris. Le Paris des Champs-Elysées et du bois de Boulogne, le Paris des grandes dames tapageuses et des étrangères bruyantes, sans oublier les demi-mondaines qui sont un peu de tous les mondes et de toutes les nations. Comme j'habitais les Champs-Elysées avant que le beau Paris n'y vînt, j'assistai peu à peu à l'épanouissement de cette géographie invraisemblable qui partait des Tuileries, émergeait le boulevard Malesherbes, passait par le parc Monceau, courait jusqu'au lac et revenait par la grande avenue, sans renier comme province le vieux faubourg Saint- Germain, dont les naturels du pays se risquaient çà et là au petit Moulia rouge, au concert Musard, au cirque de l'Impératrice, jusqu'au château des Fleurs.
Je voulus étudier et mettre au jour la grande vie des Champs-Elysées, les passions plus ou moins masquées de toute cette pléiade de charmeuses, de tout ce décaméron de belles impénitentes qui ont fait la loi et la mode pendant une génération. Balzac n'avait pas vu cela, je tentai d'être le Balzac blond des temps nouveaux.
Je pourrais m'enorgueillir du succès des Grandes Dames, si je ne croyais beaucoup aux bonnes fortunes littéraires. L'opinion est comme la mer qui prend
us LE LIVRE
un navire pour le conduire au rivage ou pour Tabimer dans la tempête, selon le mouvement de ses caprices. La première édition des Grandes Dames a paru au mois de mai 1868, en quatre volumes in-8^ et imprimés à cinq mille exemplaires. Quelques jours après, Dentu m'envoyait cette dépêche : « Réimprimons encore cinq mille exemplaires. » Ce ne fut pas tout : on réimprima un si grand nombre d'éditions qu'on ne les compte plus aujourd'hui. Pourquoi cette curiosité ? Je veux bien croire qu'on trouvait du plaisir à lire les Grandes Dames, mais combien d'autres romans qui n'étaient pas moins dignes de curiosité restaient-ils oubliés chez les libraires? C'est que j'avais galamment démasqué tout un monde inconnu, vivant alors comme les dieux de l'Olympe au delà du monde connu. Il y eut, en effet, pendant le second empire, une période inouTe d'aventures amoureuses encadrées dans toutes les folies du luxe. On ne croyait plus qu'à la politique des femmes; l'horloge ne sonnait plus que l'heure à cueillir; on s'imaginait que la civilisation avait dit son dernier mot. Aussi courait-on de fêtes en fêtes sans entrevoir la guerre et la révolution, qui s'armaient pour les combats, pour les défaites, pour les déchéances. Qui donc prévoit l'orage pour le lendemain ? Moi-même n'ai-je pas inconsciemment donné le couronnement de toutes les têtes de l'Empire par mes trop célèbres redoutes vénitiennes, où les plus grands personnages et les plus grandes dames auraient pu écouter des vérités dites sous le masque? Mais on riait de tout parce qu'on ne croyait plus à rien.
J'ai donc peint à vif les passions parisiennes de ce temps passé, — et bien passé. — Le succès m'entraîna à écrire les Parisiennes et les Courtisanes du monde : tout cela ne formait pas moins de douze volumes in-8^ Mais je suis comme mon compatriote La Fontaine : « Les longs ouvrages me font peur, » voilà pourquoi je me contente aujourd'hui de ne réimprimer que les Grandes Dames. Et encore je me suis obstiné à mettre les quatre volumes in-8* en un seul volume in- 18, rejetant quelques épisodes, mais conservant tout ce qui est l'âme du livre. « Les Grandes Dames appartiennent à l'histoire littéraire, a dit Nestor Roqueplan, parce qu'elles sont une page de notre vie intime au xfx* siècle. » Toute la critique, d'ailleurs, a été douce à ce roman, Paul de Saint-Victor comme Nestor Roqueplan, Henry de Pêne comme Théophile Gautier. On a reconnu dans Octave de Parisis l'éternelle figure de Don Juan entraînant les femmes affolées dans le cortège des âpres voluptés qui les brûlent toutes vives. Mais Don Juan trouve toujours son maître.
Le duc de Parisis, qui était fort beau, portait dans sa figure la marque de la fieitalité. Toutes les femmes qui l'ont aimé ressentaient toutes dans le cœur, aux meilleurs jours de leur passion, je ne sais quelle secrète épouvante. Aussi plus d'une confessait qu'à certaines heures elles croyaient sentir les étreintes du diable quand elles se jetaient dans ses bras.
A chaque période, à Paris surtout, depuis que Paris est la capitale des passions, un homme s'est révélé qui prenait — presque toutes les femmes — pour les aimer un jour et pour les rejeter hors de sa vie toutes brisées dans les larmes éternelles, ne pouvant vaincre cet amour tyrannique qui déchirait leurs cœurs et ensevelissait leur âmes.
Jean-Octave, duc de Parisis, fut cet homme dans la plus belle période du second empire ; aussi fut-il surnommé Don Juan par les femmes de la cour, par
HISTOIRE DE MA PLUME |i|
les demi-mondaines et par les coquines. Il était si bien admis qu'il faisait le massacre des cœurs que beaucoup de femmes se fussent trouvées ridicules de ne pas se donner à lui quand il voulait bien les prendre. C'était la mode d'être sa victime; or Paris est pnr excellence le pays de la mode.
Beaucoup de femmes du monde ont porté ses armes — un petit poignard d'or qu'il fichait dans leur chevelure, — quelques-unes s'imaginaient que c'était une fiche de consolation, quelques autres que c'était un porte-bonheur.
Les courtisanes, au contraire, disaient tout haut que le duc de Parisis leur portait malheur. « Octave porte la guigne. » Mais celles qui avaient le plus d'illusions ne furent pas longtemps à les perdre, car on s'aperçut bientôt que le duc de Parisis traînait avec lui la mort, la ruine, le désespoir. Qui eût jamais dit cela, en le voyant si gai en son perpétuel sourire armé de raillerie?
La Fatalité, cette divinité des anciens, n'a pas d'autels parmi nous, mais si on ne lui sacrifie pas des colombes elle n'en est pas moins vivante, impérieuse, terrible, vengeresse, toujours déesse du mal.
Elle est invisible, mais on la pressent comme on pressent l'orage et la tempête. Et d'ailleurs elle a ses représentants visibles. Combien d'hommes ici-bas qui ne sont que les représentants de la fatalité I Combien qui portent malheur sans avoir la conscience du mal qu'ils vont faire !
C'est que le monde vit par le mal comme par le bien. Dieu l'a voulu, parce que Dieu a voulu que l'homme ne pût arriver au bien qu'en traversant le mal : ne faut-il pas que la vertu ait sa récompense ? La vertu n'est pas seulement le don de ne pas mal faire, comme le croient beaucoup de gens ; c'est la force d'arriver au bien après avoir traversé tour les périls de la vie.
Ceux qui étaient à la surfece sous le second empire ont tous connu le duc de Parisis : le comte d'Orsay comme M. de Morny, Kalil-Bey comme M. de Persigny, M. de Grammont-Caderousse comme Georges de Heckereen, le duc d'Aquaviva comme Antonio de Espeletta. Le règne de ce personnage, tragique dans sa comédie mondaine, fut bien éphémère. Il passa comme l'ouragan, mais son souvenir est vivant encore dans plus d'un cœur de femme qu'il a blessé mortellement. Ce n'était pas un cœur que cet homme, c'était un orgueil; c'était une soif de vivre par toutes les voluptés, c'était Don Juan ressuscité pour finir plus mal que ses ancêtres, car on sait que tous les Don Juan ont mal fini.
J'ai été plus d'une fois le compagnon d'aventures d'Octave de Parisis ; j'ai vécu avec ce viveur, chez moi et chez lui, dans l'intimité la plus cordiale; j'ai donc conté une histoire que je connais bien.
Il y a certes plus d'un chapitre que j'aurais dû écrire en hébreu pour les jeunes filles; mais pourtant ce livre porte sa moralité. Tout en dévisageant les passions des femmes tombées, je passe avec respect devant toutes les femmes qui ont bravé les passions. C'est d'ailleurs toujours avec sympathie que j'étudie ces pauvres cœurs vaincus qui me rappellent cette épitaphe d'une grande dame au Père-Lachaise : Pauvre femme que je suis : Son nom? Point de nom. C'est une femme.
Si je comptais par les éditions des Grandes Dames, des Parisiennes, des Courtisanes du monde, douze volumes in-octavo qui ont paru de 1 858 à 1 870, je pourrais me croire l'historiographe des mœurs de Paris pendant le second IV. 40
empire. Mais qu'est-ce qu'un roman ? Un chi£fon dont la mode fait un joli bonnet, mais que la mode jette bientôt par-dessus les moulins. Je n'en ai pas moins compté beaucoup d'argent pour ces douze volumes. Faut-il parler chiffres ? Dentu me donnait près de deux francs par volume, total : prés de 3oo,ooo fr. Davyl, qui était imprimeur avant de se faire imprimer si à propos, avait prédit le succès. Je ne trouve jamais qu'un homme soit trop payé, seulement comme le joueur qui gagne beaucoup j'étais fâché de voir que tout le monde ne gagnait pas autour de moi. Combien de beaux romans publiés alors dont les auteurs ne recueillaient qu'une poignée d'or. Oh l l'injustice des choses 1 Je ne pouvais pourtant pas m'en faire mourir; je pris gaiement mon parti : je donnai des fêtes, j'achetai des tableaux. Je ne perdis pas un jour pour jeter les 3oo,ooo francs par la fenêtre.
Ce succès se renouvela à moitié quand je publiai, en iSyS, les Mille et une Nuits parisiennes^ encore quatre volumes in-octavo, où je mis en scène le diable en habit noir, pour mieux peindre les troisièmes dessous de la vie intime dans le monde romanesque. Comme dans les Grandes Dames, je ne contai là que des histoires vraies, quoique toujours invraisemblables; ce qui fit crier les réalistes, ces protestants de la vérité.
Peu de temps après, j'écrivis les Trois Duchesses, pour défendre la cause des enfants abandonnés et pour frapper de toute responsabilité le père qui se dérobe. Je croyais que c'était mon dernier roman, quand Girardin me remit la plume à la main pour la France, où je n'écrivis pas moins de cent vingt feuilletons sous ce titre : l'Éventail brisé, dont voici la fable en quelques mots. Un gentilhomme du turf est trouvé tué chez lui d'un coup de revolver ; près de lui gît un éventail brisé. Pourquoi cet éventail ? C'est un chef-d'œuvre peint par Leloir ou Clairin. A qui cet éventail ? Le juge d'instruction découvre qu'il est à la femme du mari, à moins qu'il ne soit à sa maîtresse; car deux éventails pareils ont été peints par le même artiste. Est-ce la maîtresse ou la femme qui a tiré le coup de revolver ? Pendant plus de cent feuilletons, ce fut la question de tous les lecteurs de la France, de Girardin lui-même, qui ne voulait pas savoir le dernier mot avant les autres. Je me souviens surtout de ce roman parce qu'Esther Guimond, malade delà dernière maladie, voulant qu'on le lui lût tous les soirs, me disait à chacune de mes visites : « Ne me laissez pas mourir sans me dire si c'est Régina ou Angèle. » Elle est partie pour l'autre monde sans le savoir ; ce qui n'a pas dû l'empêcher de faire une longue station au purgatoire. C'était une grande pécheresse qui avait le courage de son opinion. Elle avait péché au grand jour voulant réformer l'axiome : Péché caché est à moitié pardonné. On ne retourne pas l'habit de la sagesse. Mais elle avait fait du bien en se cachant.
J*ai toujours été obsédé par la recherche de l'inconnu. De bonne heure, j'ai fait monépitaphe en deux sonnets: uil sonnet païen et un sonnet chrétien, avec la foi robuste en l'immortalité de l'âme ; je n'ai pas douté un seul instant
que la vie ne fût un naufrage» mais dont le navire jetait l'ancre dans le ciel. Je n'ai jamais salué un mort que comme un voyageur qui part en avant. Nous avons trop la marque divine pour n'avoir que des destinées humaines. Les Grecs, ces athées rayonnants qui se croyaient trop des dieux pour en adorer d'autres, 'n'ont-ils pas créé trois âmes, tout en ne croyant pas à leur âme : Psyché, l'âme sensitive; Pneuma, l'âme qui donna la vie; et NoUs^ l'intelligence.
J'avais commencé un livre, les Destinées de l'âme^ comme pour retrouver un enfant mort; c'était en 1846. J'ai vingt fois repris et vingt fois abandonné ce livre parce que je ne savais pas mon chemin, mais surtout parce que les théologiens et les philosophes m'égaraient en route. « Qu'est-ce que l'âme ? demandait-on à Marivaux. » Il se recueillit et répondit : c II faudra le demander à Fontenelle. » Mais se reprenant : a II a trop d'esprit pour en savoir plus que moi ».
J'avais abandonné mon livre sur ce mot et sur un autre mot de Napoléon III qui, sachant que je travaillais à cette œuvre de ténèbres, me dit un jour : a C'est un livre qu'on commence toujours et qu'on ne finit jamais. » Quand j'ai vu l'athéisme lever son front superbe et prendre la faux de la mort pour faucher l'idéal, j'ai pensé que mon livre serait une bonne action, sinon un bon livre. Je suis arrivé à la dernière page sans oser y mettre le mot fin, mais en y écrivant ces deux dernières lignes :
« Nous avons soif du lendemain, Dieu ne trompe pas, la nuit du tombeau a son aurore. »
Après quoi je le mis par cette dédicace sous la potection d'une femme bien-aimée :
JE vous DÉDIE CE LIVRE,