IV
3jg LE LIVRE
Or il advint qu'un lettré du commencement de ce siècle, un Florentin ayant nom Luigi de Poirot, en cherchant et furetant partout, eut cette bonne fortune de tomber sur le précieux volume, dont il s*empressa d'enrichir sa bibliothèque *. Comprenant toute la valeur de ce manuscrit, l'excellent éditeur et annotateur Francesco Tassi en fit la publication à Florence en 1829, et c'est ainsi que les lettres ont possédé dés lors la véritable leçon originale de la Vita di Benvenuto Cellini scritta da lui medesimo.
L'édition de Francesco Tassi a naturellement servi de texte à toutes les réimpressions qui se sont depuis produites en Italie des mémoires du célèbre Florentin. Farjasse en i833, Léopold Leclanché en 1847, l'ont, l'un après l'autre, traduite en français : le premier a judicieusement mis à profit les notes de Tassi ; le second a joint à la traduction de la Vita celle des Trattati.
Le manuscrit original retrouvé par Luigi de Poirot a été légué par l'intelligent érudit à la Bibliothèque Medico Lauren:[iana. Nous avons vu et feuilleté ce précieux volume, dont le format est à peu près celui d'un petit in-8°. Il est recouvert d'une feuille de parchemin et porte en lui-même les preuves de son authenticité. D'abord, au revers de la couverture, on lit l'inscription : De* Libri d'Andréa di Loren:(o Cavalcanti. Ensuite, sur un feuillet de parchemin est inscrite la note d'Andréa Cavalcanti à laquelle nous avons déjà fait allusion '. Puis vient une page tout entière de la main de Cellini, sur laquelle l'auteur a écrit, en un sonnet, une sorte de préambule à ses Mémoires. En voici la traduction littérale.
Cette vie agitée, je Pai écrite pour rendre grâces au Dieu de la nature, qui, après m'avoir donné Pâme, en a pris soin. Car j'ai mené des entreprises diverses et considérables, et je vis.
Mon cruel destin a rempli autrefois ma vie d^épreuves. Et maintenant ce même destin représente pour moi une telle somme de gloire, de mérites, de grâce, de valeur et de beauté, que je dépasse beaucoup d'autres, et que j'atteins ceux qui m'avaient dépassé.
Une seule chose m'afflige grandement,' c'est d'avoir, ainsi que je le reconnais, perdu un temps si précieux en vanité. Nos pensées sont fragiles, et lèvent les emporte.
Mais puisque le rpentir est inutile, je m'estimerai content, m'étant élevé comme je l'ai fait, moi le Bienvenu, dans la fleur de cette digne terre de Toscane.
Deux notes également de la main de Cellini sont tracées en tête et en pied
I. La découverte du manuscrit est antérieure à l'année 1805, puisque le chanoine Domenico Moreni, dans sa Bibliografia storico-ragionata délia Toscana, publiée à Florence en 1805, dit que l'original de la vie de Cellini, très différent de Ti m primé, avait été autrefois chez les « PP. Scolpiti di Firenze », et qu'aujourd'hui il était entre les mains de « Teruditissimo signor Segret. Luigi de Poirot ».
a. En voici le texte : « Di questo singolarissimo Libro fu fatta sempre grande stima dalla buona e sempre a me cara memoria del signor Andréa Cavalcanti mio padre, quale mai a nessuno volse lasciarlo copiare ; schermendosi ancora dalle replicate istanze, che gliene fece il Serenissimo e Reverendissimo Principe Cardinale Leopoldo di Toscana. Perché
Sol negU Arabi rcgni un« Fenice Vive a se stesM e genetrice e proie, Onde del mondo è in pregio. A' rai del Sole È vil quel che di avère a ciascun lice.
BENVENUTO CELLINI ÉCRIVAIN jjç
du même feuillet : la première est devenue illisible. Voici la traduction de la seconde :
J^avais commencé à écrire ma vie de ma propre main, comme on peut le voir à certains feuillets recollés. Mais considérant que je perdais trop de temps, et comme il me paraissait quMi y avait à cela une vanité excessive, le hasard ayant mis devant moi un fils de Michèle di Goro, de la paroisse de Gropine, jeune garçon de quatorze ans environ et maladif, je commençai à le faire écrire; et pendant que je travaillais )e lui dictais ma Vie, Comme j^y prenais quelque plaisir, je travaillais d'autant plus assidûment, et je produisais beaucoup plus de besogne. CVst ainsi que je laissai cette charge audit jeune garçon ; et j^espère poursuivre cette entreprise autant que mes souvenirs me serviront.
Benvenuto, qui avait conscience de Tincorrection de son style, eut la pensée de soumettre le manuscrit de ses Mémoires à son grand ami l'écrivain Benedetto Varchi, pour que celui-ci y corrigeât les fautes de grammaire et de syntaxe. On le sait par une lettre de Cellini à Varchi, dont Tassi a relevé l'autographe même dans un certain Codice Stros[pano, conservé dans VArchi' vio Mediceo, et intitulé Lettere originali di\ diversi letterati scritte a tnesser Benedetto Varchi ^. Nous pensons qu'il ne sera pas sans intérêt de donner la traduction de cette lettre : '
a Votre Seigneurie m^a dit que ce simple récit de ma vie lui plaisait plus dans cette forme naturelle que s^il était reiimé et retouché par d'autres, parce qu'alors la vérité de ce que j'ai écrit n'apparaîtrait plus avec autant d'évidence. Et en effet je me suis bien gardé de rien dire des choses au sujet desquelles ma mémoire va comme à tâtons, tandis qu'au contraire je n'ai dit que la pure vérité, laissant de côté beaucoup de circonstances étonnantes que d'autres, tentant la même entreprise, n'auraient pas manqué de mettre en relief; mais j'avais tant de choses importantes à dire, que j'ai laissé de côté une grande partie des petites, pour ne pas arriver à un trop gros volume. Je vous mande donc mon serviteur, afin que vous lui remettiez ma besace et le livre. Je pense que vous n'avez pas pu en finir entièrement la lecture; aussi, ne voulant pas vous fatiguer à un travail trop au-dessous de vous, et ayant de vous à ce sujet ce que je désirais, ce dont je suis très satisfait et vous remercie de tout mon cœur, je vous prie de ne pas vous donner maintenant la peine de le lire au delà, mais de me le retourner, ne gardant que le sonnet, car je désire que celui-ci sente un peu le poli de votre merveilleuse lime. Prochainement j'irai vous rendre visite, et très volontiers je resterai à votre service pour tout ce que je sais et tout ce que je puis. Gardez-vous bien portant, je vous en prie, et maintenez-moi dans votre bonne grâce.
De Florence, le 22 mai iSSg.
Par cette date, on voit que Varchi n'eut pas alors communication intégrale du manuscrit, qui va jusqu'en i562. L'intelligent écrivain, en homme de goût, avait donc bien vite compris que ce serait faire perdre à l'œuvre de l'orfèvre une partie de sa saveur et de son originalité que de la corriger en grammairien. Il se contenta de relever quelques fautes, ou du moins Tassi * a cru reconnaître sa main dans un petit nombre de corrections marquées sur les premiers feuillets, et il renvoya le volume sans même changer rien au sonnet. Mais, détail piquant; il apposa sa signature au bas d'un autre sonnet, celui qu'il avait autre-