Voir Tassi, t. !•', p. lxii
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fois composé, alors que la fausse nouvelle de la mort de Cellini était venue de Rome à Florence. L'artiste avait transcrit cette poésie, qui trouvait sa place naturelle dans le texte de la Vita, et Varchi eut ainsi l'occasion d'en contresigner en quelque sorte l'authenticité.
Quelques années après avoir abandonné définitivement le manuscrit de ses Mémoires, Cellini reprit la plume pour écrire cette fois un ouvrage technique, les Traités de Vorfèvrerie et de la sculpture. Il dit les avoir composés à l'occasion du mariage de Francesco de Médicis avec Jeanne d'Autriche. C'est du moins l'indication qu'on trouve dans cette épître dédicatoire adressée au fils aîné de Cosme, et dont on a retrouvé un brouillon dans VArchivio dei Buonomini di San Martino :
Depuis que la mauvaise fortune, très glorieux et très heureux Seigneur, m^a empêché, en raison d'une indisposition, de pouvoir composer quelque ouvrage pour les fêtes merveilleuses des noces de Votre Excellence Illustrissime et de Son Altesse, j'étais demeuré quelque peu mécontent. Mais tout à coup une fantaisie nouvelle vint me réveiller. Au lieu de travailler la terre ou le bois, je pris la plume, et à mesure que le souvenir m'en revenait, j'écrivis tous les pénibles travaux qui ont occupé ma jeunesse, et qui se rapportent à des arts très différents les uns des autres. Et à propos de chacun de ces arts, je citai quelques-unes des œuvres les plus notables exécutées de mes mains pour plusieurs grands princes. Semblable chose n'ayant jamais été écrite par d'autres, je pense qu'elle sera utile à plusieurs, en raison des beaux secrets qui se rencontrent dans ces arts, et qu'elle pourra encore plaire beaucoup à d'autres qui n'appartiennent pas à cette profession. Je pense que tel sera le sentiment de Votre Excellence lUustrissme, qui s'y complaît et l'aime plus que tout autre grand prince. Qu'ElIe veuille donc accepter ce témoignage de la bonne volonté avec laquelle j'ai toujours eu le désir de lui piaire. Priant Dieu qu'il la conserve longtemps très heureuse.
De Florence...
Le très-fidèle serviteur de Votre Excellence illustrissime,
Bbrvbrvto, fils de Giovanni Cbluiii, citoyen florentin.
Benvenuto croyait être le premier à formuler les préceptes techniques des arts de l'orfèvrerie et de la sculpture. Il ignorait que longtemps avant lui une œuvre aussi modeste par la forme que solide et complète par le nombre et la sûreté des informations, avait été composée sur le même sujet par le moine Théophile.
En i568, Cellini donna lui-même la première édition imprimée de ses Traités. On remarque que cet ouvrage fut alors dédié, non plus à Francesco de Médicis, mais à son frère le cardinal Fernando. Une gravure sur bois, placée au frontispice, présente trois écus portant les armes des Médicis ; deux enfants ailés supportent le chapeau de cardinal au-dessus de l'écu du milieu. Nous avons cru devoir donner le fac-similé de cette gravure, dont le dessin pourrait être de Cellini. Ensuite se trouve la dédicace : AU* Illustrissimo et Reverendissimo S. Don Hernando^ cardinale de* Medici S. et Padrone svo osservandissimo. Benvenuto Celini. Et au bas : Di Fioren^a^adi 26 di feb~ braio MDLXVIIL
Cette édition princeps a été reproduite plusieurs fois; elle a été traduite en
> BëNVENUTO CELLINI ECRIVAIN j^i
français par M. Eugène Piot, en 1843', et par Léopold Leclanché, en 1847. Le texte italien en est d'un tout autre style que celui de la Vila. On n'y retrouve plus cette syntaxe irrégulière, ces périodes mal construites qui laissent le lecteur en suspens faute de se terminer, ces fautes de grammaire, en un mot, qui trahissent l'œuvre d'un artiste peu lettré, ayant l'éloquence naturelle, mais écrivant comme il parle. Tout au contraire, les phrases sont régulières, les périodes faciles et bien pondérées; tout enfin trahit la plume d'un écrivain de
Ftc-timîU d'ane gravare mr boii plac^ lu lilr« de l'édilion prîncept (i jûBJ dei Trallali,
profession, auquel il parait que l'artiste crut devoir recourir au moment de livrer son œuvre h l'impression. On ne peut s'arrêter à l'idée que ce fut Varchi ; celui qui n'avait pas voulu toucher au texte de la Vita avait les mêmes raisons pour ne pas corriger les Traitait. D'ailleurs, Varchi mourut en l'anne'e i566, c'est-à-dire à l'époque où Cellini commençait h écrire cet ouvrage, après les noces du fils de Cosme, qui avaient eu lieu le 1 6 décembre 1 565 ; et ce n'est qu'en i568 que le livre fut imprimé. Plusieurs indices permettent de supposer avec beaucoup de vraisemblance que ce dut être le secrétaire de don Fernando, messer Gherardo Spini, qui, avec un goût moins judicieux et un tact moins discret que Varchi, eut le dévouement de refondre entièrement les Traités. Cellini dit en effet dans sa seconde lettre dédicatoire, adressée celle-ci au cardinal, que ce jeune homme, « très intelligent connaisseur dans tes arts du
I. Voir le CabiMl de l'amaUur et de fantiqaairt, I>cuiiéinc aMùie, 6' et 7° livraMoai.
j^a LE LIVRE
dessin et de l'architecture », lui avait rapporté o combien Sa Seigneurie tenait en haute estime, parmi les beaux-arts, ceux de la sculpture et de la fonte des bronzes ». Gherardo Spini était membre de l'Académie florentine, et il a laissé plusieurs ouvrages sur les arts, sur l'antiquité, sur les sciences, ainsi que quelques poésies. M. Carlo Milanesi est porté à voir en lui le correcteur du texte des Traités, et préférant avec raison l'œuvre même de Cellinî, toute fruste qu'elle puisse être, à celle que lui a substituée Spini, il a pris le parti de publier non pas une reproduction nouvelle de l'édition princeps, mais le texte d'un manuscrit de la Bibliothèque Marciana de Venise. Ce manuscrit avait fait antérieurement partie de la Libreria Naniana et avait été décrit par l'abbé Jacopo Morelli*; M. Carlo Milanesi croit même qu'il appartint autrefois à Magliabecchi. Détail plus intéressant encore, il a été relu par Cellini, car il porte quelques corrections de sa main. Son mérite très évident est surtout d'avoir été copié sur l'œuvre originale, avant qu'elle eût été refondue par Spini pour l'impression. On y retrouve de tous points la langue incorrecte, mab vive, brillante, pleine de cette grâce native et spontanée qui fait le charme des récits des Mémoires. C'est bien le même Cellini et Cellini tout entier. Francesco Tassi, qui avait eu déjà l'heureuse fortune de restituer la Vita d'après le manuscrit original, avait conçu le projet de donner aussi cette vraie leçon des Trattati. Il en fut détourné par d'autres travaux, et c'est ainsi qu'il laissa cette tâche délicate à M. Carlo Milanesi, qui s'en est acquitté avec honneur, et a publié une excellente édition, enrichie de notes précieuses.
L'idée de comparer l'œuvre didactique de Cellini à celle du moine Théophile vient naturellement à l'esprit. Ceux qui ont fait de l'une et de l'autre une étude attentive ont remarqué qu'au temps du moine comme à l'époque de Benvenuto, les procédés, dans les diverses branches de l'art, étaient presque identiques. Le moyen âge, si longtemps et si injustement déprécié, les avait légués à peu près tous à la Renaissance. Il n'est pas jusqu'aux expressions spéciales ayant cours parmi les artistes du ^xvi* siècle, dont on ne retrouve les expressions similaires dans cette langue de basse latinité dont Théophile avait dû se servir pour parler à ses contemporains. Quoique antérieur de plusieurs siècles, sans qu'on puisse encore aujourd'hui en fixer la date avec une absolue précision, le traité du moine : Diversarum artium schedula, est de beaucoup plus ample et plus complet. Mais ce qui frappe surtout, comme étant le trait caractéristique de deux époques si opposées, c'est la différence de ton des deux auteurs. Et en effet, autant le moyen âge avait été la période de l'effacement volontaire et désintéressé de l'individu travaillant au profit de la gloire commune de l'humanité croyante, qui n'avait alors d'autre guide, d'autre inspiration et même d'autre récompense que la fol ; autant la Renaissance fut l'exaltation à outrance de la personnalité. De ces admirables architectes, de ces sculpteurs et de ces orfèvres, de tous ces artistes sincères et féconds à qui nous devons nos églises et leurs trésors jusqu^au xiV' siècle, combien peu ont laissé leur nom 1 Ils paraissent aussi soucieux de le cacher que leurs successeurs du xvi* s'efforcent de faire retentir le leur aux oreilles des contemporains et dans le souvenir de la postérité. Tandis que les premiers ne songent qu'à apporter leur concours et
X. / Codici manoscritti volgari deila Libreria Naniana, par Jacopo Morblu. Venise^ 1776.
BENVENUTO CELLINI ÉCRIVAIN j+î
leur dévouement à la grande œuvre, avec les autres il n'est bruit, le plus souvent, que de leurs violentes querelles, de leurs âpres rivalités, de leurs implacables jalousies.
C'est ainsi qu'à s'effacer, cet humble moine apporte une attention qui ne se dément pas une seule fois, a Si tu veux faire tel ouvrage, dit- il, tu t'y prendras de telle et telle manière » ; mais jamais il n'ajoutera : « Moi-même j'ai expérimenté ceci, moi-même j'ai réussi en cela, j» A ce point qu'après avoir lu tout son Traité, on demeure émerveillé de n'y avoir recueilli nulle indication qu'il ait pratiqué aucun art, tandis qu'il résulte clairement de la compétence avec laquelle il en parle, que tous lui étaient également familiers. Benvenuto, bien au contraire, et l'on ne saurait lui en adresser un reproche sérieux, puisqu'il agissait ainsi en homme de son temps, se met à tout propos en scène, dans ses Traités comme dans ses Mémoires, et donne naturellement ses œuvres en exemple de ses démonstrations. D'ailleurs, son récit n'en est que plus vivant, et toujours, par là même, il captivera davantage le lecteur.
Parmi les mémorables erreurs de son époque, il en est une à laquelle Cellini ne pouvait manquer de prendre part. Nous voulons parler de cette fastidieuse querelle de la prééminence de la peinture sur la sculpture, ou réciproquement, de la sculpture sur la peinture. Elle n'était d'ailleurs pas nouvelle, cette dispute byzantine. Déjà Léon Battista Alberti,dans son Traité de la peinture, avait donné l'avantage à celle-ci. Baldassar Castiglione, qui fut pourtant l'un des hommes de goût les plus distingués de son temps, consacre à cette vaine question tout un chapitre de son merveilleux livre // Cortegiano, composé en 1 5 14 et publié seulement en i528 à Venise; il expose les arguments pour et contre, et s'abstient à peu près de conclure. On commençait à n'y plus songer, quand, au milieu du siècle, elle fut remise sur le tapis avec plus de vivacité que jamais. Cela devint comme une matière de dogme, et les artistes furent incités à entrer eux-mêmes dans la lice. Benedetto Varchi prit l'affaire en main avec la gravité du rhéteur et convia peintres et sculpteurs à rédiger des mémoires. Sept d'entre eux répondirent à son appel : Giorgio Vasari, le Bronzino, Jacopo da Puntormo, Tasso, Francesco da San Gallo, le Tribolo, et Benvenuto Cellini*. Rappellerons-nous quels étaient les arguments?
Les uns disaient en substance : « La sculpture est supérieure, parce qu'elle donne une représentation plus complète et plus vraie de l'œuvre de Dieu ; tandis que la peinture n'est qu'une fiction, un mensonge. La sculpture a plus de mérite, parce qu'elle impose un labeur infiniment plus long et beaucoup plus pénible. Elle est aussi plus utile dans ses applications ; enfin, elle est durable, et presque éternelle. »
Les autres répondaient : « Ce n'est pas la sculpture qui est durable, c'est le marbre de Carrare; encore lui-même n'est-il pas éternel. La peinture, obligée à produire le relief sur une surface plane, exige une plus grande habi-
I. Voir BoTTAKi, Raccolta di lettere sulla pittura, scultura,ed architettura, scritte daipiù ceUbri personnaggi, etc. Milan, 1822. — Voir aussi l'oavrage publié par Varchi à Florence, en 1549, intitulé Due leiioni di M, Benedetto Varchi^ nella prima délie quali si dichiara un sonetto di M, Michelagnolo Buonarroti; nella seconda si disputa quale sia piû nobile arte, la seullura o la pittura, con una lettera di esso Michelagnolo e piU altri eccellentissimi pittori e scultoriy sopra la questione sopradetta.
leté de l'artiste. Grâce à la couleur, elle communique la vie à ce qu'elle représente. »
Varchi doctement résuma, classa, discuta, commenta toute cette argumentation, nous pourrions dire tous ces sophismes, et, par l'intermédiaire de Luca Martini, il soumit la cause au jugement de Michel- Ange. Le Buonarroti répondit que ni la difficulté vaincue ni la peine de l'artiste ne peuvent donner plus de noblesse à une œuvre ; que la peinture et la sculpture sont une seule et même chose. Et sa conclusion fut, à l'adresse des artistes : « Qu'on leur fasse donc conclure une bonne paix, et qu'ils laissent toutes ces disputes, où l'on donne plus de temps qu'à composer des figures *. »
Ainsi le génie supérieur du maître mit fin à cette pauvre querelle. Pourtant, après sa mort, elle se réveilla un instant, parce qu'à la cérémonie de ses obsèques, dans Téglise de San Lorenzo, on avait assigné le côté droit aux peintres. Cellini, qui n'avait pu assister à la cérémonie, prit encore cette fois la plume pour revendiquer le premier rang en faveur de la sculpture*. Ce sont toujours les mêmes arguments. Il a été beaucoup plus heureux dans un fragment sur les principes du dessin et la manière de l'apprendre, morceau excellent, et qui renferme des préceptes utiles à appliquer dans tous les temps. Avec le sens juste d'un vrai praticien, il veut qu'on mette d'abord l'élève en présence des fragments les plus simples de l'ossature humaine pour en dessiner les profils ; ensuite, que par degrés on lui fasse successivement étudier les parties plus compliquées du corps, et qu'enfin, en dernier lieu seulement, on lui permette de copier le visage, cette œuvre la plus belle et la plus complète de la création divine.
Comme tant d'autres enfants bien doués de cette heureuse terre de Toscane, cet illettré eut un tempérament de poète; mais de son temps, l'Italie avait fourni ses plus grands écrivains, et déjà l'on pouvait pressentir la décadence du siècle prochain. Aussi lorsque, cédant à la mode alors générale, il prétend raffiner en concetti, s'il y montre un esprit aussi subtil qu'aucun autre de ses contemporains, grands rimeurs de sonnets, il faut bien reconnaître qu'il n'est ni moins obscur ni moins fatigant que la plupart d'entre eux. La recherche, d'ailleurs, ne sied pas à celui que l'on aime surtout pour ce tour naturel et prime-sautier, en faveur duquel on lui passe si volontiers les incorrections. Mais quand il ne songe plus à faire montre d'esprit, quand la passion l'anime, la colère surtout, alors il manie l'invective avec bravoure, comme l'épée, d*estoc et de taille : spontané, rapide, étincelant, il atteint parfois à la vigueur des maîtres. Un jour pourtant, sa haine contre Bandinelli l'emporte au delà de toute borne, au point qu'il ose dire, avec un complet oubli du sens moral :
a Un de nous deux a une nature inquiète et perverse. Des vivants, j'en ai frappé, et la terre les couvre. Vous, ce sont des marbres que vous avez massacrés ; on les voit, et la honte vous en restera'! » Et le même Benvenuto écrira
1. N ... Far f are loto una buona pace insieme, et lasciar tante dispute^ dove va pik tempo che a far figure, n
2. Ce morceau fut imprimé à la suite d'un discours de Mess. Gio. Maria Tarsia sur Michel-Auge. — Jacopo RiLLi, Notifie letterarie ed istoriche.