BENVENUTO CELLINI ÉCRIVAIN
ensuite deux pièces de vers en octave, vraiment délicates et charmantes, comme introduction à un chapitre en Thonneur des femmes, qui paraît être resté à rétat de projet. Néanmoins, nous le préférons encore dans le style épistolaire : là surtout il donne un libre cours à son originalité naturelle, qui reste toujours le meilleur de son talent.
Certes, pour le nombre et l'ampleur des informations, on ne saurait comparer les écrits de Cellini à ceux de cet autre artiste florentin qui tint aussi la plume, et le fit avec tant de vaillance et de bonne foi. Vasari, d'ailleurs, est écrivain ; il prétend au style, et c'est son droit ; la forme de sa phrase l'intéresse ; il excelle dans l'inversion, il la recherche et s'y complaît. Pourtant, il a lui-même le tour facile, et l'on retrouve dans son œuvre écrite cette même fécondité sans effort, cette même entente de la grande composition et de la méthode, qui constituent le mérite de son œuvre peinte.
Cellini, au contraire, écrit un peu à la diable, comme il fait toutes les choses de la vie courante. Bien parti, c'est le brio, la, furia, l'esprit en gerbes. Les expressions pittoresques abondent, car sa langue est ce dialecte populaire florentin si pur, si original et si fin, qui défie la traduction. -Comme homme et comme écrivain. Clément Marot, qui a plus d'un point de contact avec Cellini, eût peut-être réussi à faire passer ce vieil italien dans notre vieux français. Ces deux hâbleurs de race ont pu se rencontrer à la cour de France, où Marot devait se trouver aux premiers temps du séjour de Cellini. Un peu plus tard, les rodomontades espagnoles de Brantôme feront penser à l'auteur de la Vita,
Si Benvenuto se fait polémiste, il a l'ironie mordante et acérée dont il joue comme du poignard. Jamais l'idée ne lui viendrait de copier ou d'imiter les maîtres dans l'art du bien dire. Toute sa préoccupation est, on le sent, de courir après sa propre imagination ; il a peine à la suivre, et il la saisit comme il peut. De là vient que ses écrits ont la saveur d'une ébauche rapide, portant partout l'empreinte personnelle.
Jean- Jacques croyait être le premier à mettre l'homme à nu, disant tout le bon et tout le mauvais. Il avait été précédé par Cellini, qui le fit sans y songer, et avec moins de cynisme, car on voit qu'il n'a pas toujours conscience du mal; souvent l'artiste le dit comme chose louable ou tout au moins glorieuse, selon les idées de beaucoup de ceux au milieu desquels il vivait. Mais ses Mémoires n'ont pas seulement le mérite d'une vivante autobiographie, ils constituent en même temps un tableau saisissant de certains côtés des mœurs d'une époque, puisque ce n'est pas lui seul qu'il met en scène, mais que ce sont aussi les papes, l'empereur, le roi, les princes, les prélats et tout ce monde de cour, grands seigneurs et artistes, qui s'agite autour d'eux. Cet homme, qui d'orfèvre s'était fait reconnaître sculpteur, par le développement naturel de son talent d'artiste, s'imposa aussi comme écrivain, du droit que lui donnait sa verve intarissable. Si bien que, lorsque ensuite les ouvrages de l'artiste eurent en grande partie disparu, Benvenuto écrivain a, par une sorte de phénomène réflexe assez naturel, contribué non seulement à soutenir, mais encore à étendre la renommée de Benvenuto, orfèvre et sculpteur.
On lui a reproché d'avoir vanté trop haut ses talents. Si le fait est vrai jusqu'à un certain point, Cellini eut presque tous ses contemporains pour complices. Or, si ses œuvres écrites ont pu exercer une certaine influence sur l'en*