‹ Le livre (volume 2)Chapitre 85 sur 107 · IV · texte numérisé non relu

IV

J4« LE LIVKB

gouement de la postérité, elles ne pouvaient en exercer aucune à cet égard sur les gens de son temps. Ce n'est pas non plus par l'aménilé de son caraaère que l'homme était capable de les gagner à sa cause; il faut donc bien admettre que l'artiste y a réussi par l'ensemble des ouvrages si divers qu'il exposa successivement à leurs yeux.

Eugène Plon.

VOLTAIRE ET NEAULME

A PROPOS DE L'ABRÉGÉ DE L'HISTOIRE UNIVERSELLE ' (Troi»Iettrci ioédilei d« Voluire. — Un crratumi rfdiilon de Rcooiurd.)

ÊjA depuis longtemps j'avais l'iniention de publier un essai sur Jean Neaulme, le contrefacteur mal famé de quelques écrits de Voltaire, de Rousseau et d'auHes litte'rateurs célèbres. Cette idée me vint après la lecture d'une cinquantaine de lettres inédites que ces écrivains lui avaient adressées, lors de la publication de ces contrefaçons, et qui se trouvent dans la collection de la Bibliothèque de l'Université de Leyde. — Bien que j'eusse déjà fait, concernant Neaulme, un grand nombre d'annatations, tirées des registres de la corporation des libraires et d'autres sourceofficielles, mes nombreuses occupations m'ont obligé d'ajourner provisoirement l'exécution de mon dessein. — L'article de M. Eugène Muller, dans la livraison du Livre du lo août dernier sur Voltaire et le comte d'Argenson, à propos de l'Histoire universelle, m'a fait reprendre ces lettres et mes annotations, car je croyais me rappeler que les lettres de Voltaire, dans notre Bibliothèque, se rapportaient toutes & l'édition de l'Abrégé publiée par Neaulme et

pouvaient former un complément à l'article de M. Muller. — En les relisant j'acquis la certitude qu'il en était ainsi. — Toutes ces lettres, dont une seule est de Voltaire lui-même tandis que les autres ont été constatées pour copies conformes par Neaulme (qui vendit les originaux à un amateur, M. Vismaer), contiennent les protestations de Voltaire contre cette édition de l'Abrégé. — J'ai donc changé d'idée et, comme mes occupations ne me permettent pas d'achever de suite une étude de plus grande étendue, )e commencerai par la publication de ces lettres de Voltaire comme supplément à l'article de M. Muller. En même temps j'aurai l'occasion de donner la copie exacte d'une lettre de Voltaire, déjà publiée, mais incorrectement, dans l'édition Renouard (1821) des œuvres de cet écrivain.

Voltaire s'étant rendu k Colmar pour y surveiller de plus près l'impression des Annales de l'Empire, ouvrage composé à la demande de la duchesse de Saxe-Gotha, en 1753, apprit par hasard l'existence d'un exemplaire de F Abrégé de l'histoire universelle depuis Charlemagne jusques à Charles-Quint, par M. de Voltaire, publié cette même année par Jean Neaulme, libraire à la Haye. Dans ces deux volumes il reconnut le texte, quoique tout à fait défectueux, d'une compilation d'anciennes études qu'il avait faite en lyBS, à Circy, à la demande d'une « personne respectable et au-dessus de son sexe » (M*** du Châtelet) ; cette compilation embrassant un siècle de moins que le titre ne promettait et n'était point fait pour être publiée. Il en avait fait prendre une trentaine d'exemplaires qu'il avait donnés en cadeau à quelques amis et connaissances à la condition que l'ouvrage ne fût jamais imprimé autrement qu'avec son consentement. Jugez de son indignation lorsqu'il s'aperçut que Neaulme, avec qui il avait déjà été en relation, avait imprimé cet ouvrage, et encore sans lui en avoir demandé la re vision. Sa fureur augmenta quand il s'aperçut que Neaulme avait aussi changé arbitrairement son orthographe. Il fut également mécontent de l'avis placé à la tête du premier .volume et dans lequel Neaulme s'exprimait comme suit :

J'ai lieu de croire que M. de Voltaire ne sera pas fftché de voir que son manu* scrit, qu'il a intitulé Abrégé de Vhistoire universelle depuis Charlemagne jusqu'à CharleS'Quint, et qu'il dit être entre les mains de trente particuliers, soit tombé entre les miennes. Il sait qu'il m'en avoit flatté dès l'année 1742, à l'occasion de son Siècle de Louis XIV, Auquel je ne renonçai en 1750, que parce qu'il me~ dit alors à Potsdam, où j'étoîs, qu'il l'imprimoit lui-même à ses propres dépens. Ainsi il ne s'agit ici que de dire comment cet Abrégé m'est tombé entre les mains, le voici.

A mon retour de Paris, en juin de cette année 1753, je m'arrêtai à Bruxelles, où j'eus l'honneur de voir une personne de mérite, qui en étant le possesseur me le fit voir, et m'en fit aussi tout l'éloge imaginable, de même que l'histoire du manuscrit, et de tout ce qui s'étoit passé à l'occasion d'un Avertissement qui se trouve inséré dans le second volume du mois de juin ijSa du Mercure de France, et répété dans Vépilogueur du 3i juillet de^ la même année, avec la réponse que l'on y a faite, et qui se trouve dans le même Épilogueur du 7 août suivant: toutes choses inutiles à relever ici, mais qui m'ont ensuite déterminé à acheter de^ mains de ce galant homme le manuscrit après avoir été offert à l'auteur, bien persuadé d^ailleurs qu'il étoit effectivement de M. de Voltaire; son génie, son style, et surtout son orthographe s'y trouvant partout. J'ai changé cette dernière, parce qu'il est notoire que le public a toutes les

VOLTAIRE ET NEAULME 149

peines du monde à s^y accoutumer; et c'est ce que Fauteur est prié de vouloir bien excuser.

Voltaire prit la plume et^ dans toute Tardeur de son indignation, écrivit le 28 décembre à Neaulme ^.

J'ai lu avec attention et avec douleur le livre intitulé Abrégé de l'histoire universeUe, dont vous dites avoir acheté le manuscrit à Bruxelles. Un libraire de Paris à qui vous Tavez envoyé, en a fait sur-le-champ une édition aussi fautive que la vôtre. Vous auriez bien dû au moins me consulter avant de donner au public un ouvrage si défectueux. En vérité, c'est la honte de la littérature. Comment vôtre éditeur a-t-il pu prendre le viii* siècle pour le iv*, le xiix* pour le xii*, le pape Boniface VIII pour le pape Benoît VIII ? Chaque page est pleine d'erreurs absurdes ; tout ce que je pense vous dire, c'est que tous les manuscrits qui sont à Paris^ ceux qui sont actuellement entre les mains du roi de Prusse, de Monseigneur l'électeur Palatin, de Madame la duchesse de Gotha, sont très différents du vôtre. Une transposition, un mot oublié suffisent pour former un sens odieux et criminel» Il y a malheureusement beaucoup .de ces fautes dans vôtre ouvrage. Il semble que vous alez voulu me rendre ridicule, et me perdre en imprimant cette infâme rapsodie, et en y mettant mon nom. Votre éditeur a trouvé le secret d'avilir un ouvrage qui aurait pu devenir très utile. Vous avez gagné de l'argent, je vous en félicite. Mais je vis dans un pals où l'honneur, les lettres et les bienséances me font un devoir d'avertir que je (n'ai) nulle part à la publication de ce livre rempli d'erreurs et d'indécences, que je le désavoue, que je le condamne, et que je vous sçais très mauvais gré de votre édition.

A Colmar, a8 décembre 17$]*

Voltaire.

Je serai mis en prison pour votre ouvrage : voilà l'obligation que je vous ay.

Ce qu'il avait prévu arriva. Il avait doublement raison de se plaindre à la comtesse de Lutzelbourg qu'on eût donné à la cour ce sujet de scandale, et il lui écrivit aussi qu'il avait eu beaucoup de peine à apaiser les rumeurs causées par ce livre « ridiculement imprimé, et où il y avait autant de £Eiutes que de lignes ». En effet, la publication de l'Abrégé ne laissa pas de lui causer bien des désagréments, car il écrivait à Neaulme, le 10 février 1754*.

Ce que j'avais prévu en lisant votre malheureuse édition de la prétendue histoire universelle, où vous avez mis mon nom, est arrivé. Le roi, mon maître, justement indigné de voir mon nom à la tête de cet ouvrage, me prive de la pension dont il m'honorait depuis trente années, et — m'interdit le séjour de Versailles et de Paris. Mon éloignement de la capitale dans ces conjectures me coûte d'ailleurs la moitié de mon bien. Voilà, monsieur, ce que m'a valu vôtre — empressement imprudent d'imprimer sans ma participation et sans m'en donner le moindre avis, un ouvrage aussi informe. Vous devez — de plus sentir que cette édition est la honte de la librairie; je vous l'ai déjà dit. Il n'y a presque pas de ligne sans fautes grossières.

I. Cette lettre a déjà été publiée, mais incorrectement, dans les œayres de Voltaire (Paris, Renonard, iSai), Mélanges littéraira, t. II, p 967. Une copie, certifiée par Neaulme oomme « copie conforme à l'original », est en ma possession, j'en donoe l'exacte reprodaction.

Page 1