DES MALADIES PARTICULIÈRES A CERTAINS OUVRAGES ROMANTIQUES
industrie disparue, celle des cabinets de lecture; il précise Pépoque qui succéda aux romans « noirs» de Pigoreau; il est une adjonction de marque aux ouvrages fabriqués par les Delangle, les Renduel, les Gosselin, les Charpentier, les Marne, les Werdet, les Souverain, comme la sphère est la marque des Elzevir.
Vous ne pouvez pas empêcher que le livre romantique ait été im* primé spécialement pour les cabinets de lecture. Pourquoi lui enlever sa cocarde? N'est-ce pas une sorte d'armoirie que ce timbre qui indique le propriétaire du livre ? Un bibliophile qui 'se respecte fait graver à son chiffre un ex-libris qu'il colle sur la garde de ses livres, et il n'admettrait pas qu'un libraire mentionne sa propriété d'une façon visible !
Je classerai donc le cachet de cabinet de lecture dans la famille des ex'libris; il n'est certes ni somptueux ni brillant, mais laissez-le vieillir, et vous reconnaîtrez que l'archéologie doit en faire dans l'avenir le sujet d'un Mémoire intéressant pour quelque Académie des inscriptions.
Il est un autre point de vue plus important à mon sens. Les livres romantiques, dont certains bibliophiles font tant de cas, se tiraient à des nombres restreints, les romans à mille exemplaires, les volumes de poésies à cinq cents ; l'éditeur vendait à grand'peine quatre à cinq cents des premiers; les volumes de poésies débités à deux cents exemplaires étaient un triomphe exceptionnel. C'est pour parer à cette pénurie de lecteurs que furent inventés tous les faux tirages, même de Viaor Hugo, car les bibliophiles les mieux disposés en faveur de l'école romantique sont obligés d'avouer les tricheries de librairie. Si la Notré-Damede Paris, malgré son succès, fut dure à enlever, il eût fallu un cric puissant pour soulever Balzac; je me rappelle qu'étant en librairie vers 1843, de sinistres ballots — retour de province — faisaient grimper dans les combles, pour n'en plus sortir, les éditions de Balzac et de Stendhal, imprimées par Souverain.
Il me paraît donc important de savoir dans quelles provinces, dans quelles villes, s'écoulaient les livres romantiques, et c'est là qu'apparaît l'utilité des cachets de cabinet de lecture.
Rien que par leurs marques ces ouvrages forment aujourd'hui un enseignement géographique et anthropologique inattendu. Anthropologiquement le cachet permet d'évoquer dans une certaine mesure les rapports du physique et du moral du lecteur, et dans cette série d'idées un intelligent bibliophile ne sera pas très éloigné de se former une mesure du crâne et de Tangle facial qui permettaient au sujet de goûter tels ou tels ouvrages de la nouvelle école.
Géographiquement ces cachets déterminent d'une façon exacte dans quelle région de la France le romantisme avait pénétré, et la capacité intellectuelle des provinciaux susceptibles de s'associer à certaines idées regardées alors par les Géronte comme subversives.
C'est donc à la littérature romantique que sont dues ces données in-
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téressantes et c^est pourquoi il ne faut pas dédaigner tel ouvrage de i83o, méprisé pour son cachet. Il contient son enseignement.
On ne peut indiquer ici qu^à grands traits les principales divisions d^un semblable thème. Nul doute qu^un Brunet de Pavenir ne divise cette série en trois classes; i» beaux cachets : 2^ cachets faibles; 3« cachets-pièges ou cachets à surprises.
Par beaux cachets j'entends ceux qui ont été marqués vigoureusement et qui ont pénétré profondément jusqu^à la plus mince fibrille du papier; le cachet faible, une main débile de vieille dame dirigeant un cabinet de lecture Pa apposé par acquit de conscience et les caractères pâles, mal venus, offrent peu de valeur marchande. Il est d^autres cachets qu^on pourrait croire honteux, car ils se cachent au milieu du volume; le libraire les a imprimés à une certaine page, espérant ainsi rentrer en possession d'un livre oublié sur la table de nuit d'une auberge par quelque commis-voyageur insouciant.
A la série n® i se rattache le cachet resplendissant, celui qui se dé« tache en noir d'un ouvrage romantique nettoyé avec soin, et qui est entré dans une bibliothèque d'amateur.
Une édition des Jeune-France de Théophile Gautier fut peut-être payée dernièrement 2,000 francs ()e dis deux mille francs), eu égard au cachet qu'avait imprimé profondément sur le titre une certaine dame Leprieur, libraire à Confolans.
Les cachets se rencontrent rarement sur les titres des œuvres de Petrus Borel. La librairie de cabinet de lecture en province se montra pudiquement revéche envers l'auteur de Madame Putiphar, d'où l'absence de cachet.
Les romans historiques du bibliophile Jacob possèdent habituellement leurs cachets; les provinciaux sérieux repassaient leur Anquetil dans les ouvrages moyen âge de l'excellent Paul Lacroix.
Ils sont moins fréquents, les cachets sur les œuvres de Balzac ; les observations physiologiques du romancier nuisaient au débit de ses romans en province. Seraphitus Serapkita, le Lys dans la vallée se rencontrent fréquemment vierges de cachets.
Les poètes également ne sont marqués d'un cachet qu'exceptionnellement. Je possède toutefois la Cape et VÉpée, de Roger de Beauvoir,
avec le frontispice à Peau-forte de Célestin Nanteuil, rogné sans goût par un relieur de sous-préfecture; mais le cachet bien marqué sur ce volume
DES MALADIES FARTICULIERES A CERTAINS OUVRAGES ROMANTIQUES jUj
de po&ies fait passer par-dessus ce défaut; aussi me paraU-il utile d^ea donner un fac-similé.
On se demande tout d'abord quel attrait pouvait trouver aux poésies de la Cape et PÉpée ce M. Blanchemain-Drian, confiseur à Nancy. Tout porte à croire qu'il joignait à ses sucreries un cabinet de lecture. C'est en tout cas une attestation irréfragable que Roger de Beauvoir avait des admirateurs en Lorraine : on y goûtait ses poésies. Que d'inductions pourront trouver nos petit-fils dans cent ans en étudiant de près ces marques de librairie injustement méprisées par les bibliophiles !
Tel est le point de vue auquel je me suis placé pour écrire ces lignes. J'ai l'espoir qu'il ne sera pas repoussé et que sous peu une mention particulière sera attachée aux ouvrages romantiques ainsi timbrés. 11 me serait doux de lire dans les catalogues de librairie ancienne, à la suite de la désignation d'un livre reprenant son cours normal, une attestation d'honorabilité ainsi conçue : Tel livre a du cachet.
Chahppleury.