‹ Le livre (volume 2)Chapitre 95 sur 107 · L PLUKS, LE CANIF, LE GRATTOIR · texte numérisé non relu

L PLUKS, LE CANIF, LE GRATTOIR

L n'est jamais question de plumes à écrire dans l'antiquité; c'est une invention posie'rieure de plusieurs siècles à l'ère chrétienne. Pour écrire sur les feuilles d'arbre, l'écorce et les tablettes enduites de cire, dont se ser< vaient les anciens, on employait, comme nous l'avons dit, le style ou stylet. Hais pour tracer des caractères sur la loile, le papyrus, on faisait usage de roseaux {calamîj taillés à l'aide d'un canif.

L'Italie produisait des calâmes; maïs ils étaient noueux, lïstuleux, spongieui^ couverts d'un bois mince qui se desséchait, buvait l'encre et se fendait presque toujours. Les meilleurs, selon Pline, venaient de Gnide et des environs du lac Ananique, en Asie, ou d'Egypte. Apulée, au commencement de ses Métamorphoses, fait allusion à ceux de cette dernière contrée, lorsqu'il rapporte qu'il écrit sur du papier d'Egypte, avec un roseau du Nil. L'épigrammatisie Martial, dans son distique sur les paquets de roseaux à écrire, précise davantage : » Les roseaux de la teire de Memphis servent à l'écriture ; on emploie, pour couvrir les toits, ceux des autres marais, v C'étaient donc les bords du Nil et la ville de Memphis, oi)i les roseaux étaient manu&cturés, qui fournissaient les calâmes

les plus recherchés. En effet, les roseaux taillés servaient principalement à tracer sur le papyrus récriture dite démotique^ dérivée de l'écriture hiératique^ première abréviation de l'écriture hiéroglyphique. Mais pour tracer cette dernière sur les murs des palais ou sur les parois des obélisques, les scribes se servaient de pinceaux en jonc fibreux, qui, trempés dans Teau, acquéraient la souplesse nécessaire pour étendre la couleur. Horus-ApoUon, dans ses Hié^ roglypheSy et saint Clément d'Alexandrie, dans ses Stromates, le disent positivement.

Les roseaux d'Egypte étaient forts comme les grosses plumes de l'aile d'une oie, bruns, fermes et luisants quand ils étaient secs. Sur une fresque de Sakkarah, aujourd'hui au musée de Boulaq, l'artiste a représenté des scribes faisant le compte de la récolte, et ayant l'encrier sous le bras, le calame à la main, et deux roseaux de rechange à l'oreille. Une vitrine de la Salle funéraire^ au musée Égyptien du Louvre, renferme des palettes de scribes. Ces petits meubles sont ordinairement en bois dur ; un trou de forme carrée servait à insérer les roseaux taillés pour l'écriture.

Les Indous et les Persans emploient aussi le roseau pour écrire et lui donnent le nom de qalam^ expression usitée chez la plupart des Orientaux. Quant aux Arabes, leurs plumes sont des qalams de la grosseur de nos belles plumes d'oie, qu'ils taillent comme nous, en les fendant; mais ils laissent un bec bien plus long. Le bec doit être coupé dans sa largeur, avec une inclinaison proportionnée aux différents accidents du type à calligraphier. Voici à ce sujet quelques indications curieuses, empruntées à Ibn-el-Bawwab, poète célèbre et calligraphe arabe, qui vivait au v« siècle de l'hégire :

<K .0 vous qui désirez posséder dans sa perfection l'art d'écrire, et qui avez l'ambition d'exceller dans la calligraphie,

c Si votre projet est sincère et votre résolution ferme, priez le Seigneur de vous en faciliter le succès.

« Choisissez d'abord des qalams droits, solides et propres à produire une belle écriture;

« Et lorsque vous voudrez en tailler un, préférez celui qui est d'une grosseur moyenne;

« Examinez ses deux extrémités et choisissez, pour la tailler, celle qui est la plus mince et la plus ténue.

c Placez la fente exactement au milieu, afin que la taille soit égale et uniforme des deux côtés.

c Quand vous aurez exécuté tout cela en homme habile et connaisseur en son art,

« Appliquez toute votre attention à la coupe, car c'est de la coupe que tout dépend. »

Selon le traité sur l'Origine des choses, les Chinois,! au contraire, commencèrent par se servir de simples bambous pointus. Les bambous furent ensuite remplacés par des pinceaux, définis dans le Dictionnaire de Hiu Chin, « instruments qui servent à tracer l'écriture ». Suivant Tching-Taï, a dans l'antiquité on n'était pas dépourvu de pinceaux pour écrire ; seulement c'est depuis Moung- Tien, des Thsin, que l'on a employé le poil de lapin dans leur fabrication. Le

maître (Çonfucius), pour écrire les Âanales du royaume de Lou (sa patri^, se servit de pinceaux dont le poil provenait d'une espèce d'antilope. >

Les Grecs, qui par Hérodote et Platon avaient eu connaissance des coutumes égyptiennes, préférèrent se servir du roseau pour écrire et lui donnèrent le nom de calamos. Les c roseaux au bec pointu », les a calâmes fendus à leur pointe et bien taillés », les c excellents calâmes aux becs noircis », les « roseaux qui révèlent les mystères de la pensée », et « par lesquels le temps conserve à l'avenir la mémoire du passé », sont maintes fois célébrés par les poètes de V Anthologie grecque. La taille et la forme de la plume sont d'ailleurs démontrées par le calame que tient une des trois Parques sur Turne cinéraire de la villa Borghèse, représentant la mort de Méléagre. Une figure de femme en terre cuite, publiée par Ficoroni, et qui tient un calame dans sa main, fait voir, ainsi qu'une pierre gravée du cabinet de Stosch, que les écrivains de l'antiquité tenaient la plume de la même manière que nous.

< Les paroles ont beau courir, la main vole plus vite encore. La langue n'a pas achevé, que le calame a déjà fini », dit le poète Martial. Aussi les peuples anciens conservèrent-ils les plumes de roseau jusqu'à l'époque du moyen âge. Dans le Roman d'Apollonius de Tyr^ auteur chrétien du commencement du v« siècle, traduit du grec en latin vers i35o, on trouve une énigme intitulée le Roseau taillé en plume, dont voici la traduction :

De la rive profonde ami fidèle et tendre.

Je chante les neuf Sœurs; et je leur fais entendre D^harmonieux accords, quand, gorgé de liqueur. Mon bec est tout noirci de l'humide couleur.

Chez les Romains, la plume de roseau était désignée par les mots arundo ou fistulay comme on le voit dans Ausone et dans Perse. Cicéron et Horace nomment aussi le roseau à écrire calamus, expression adoptée de préférence par les Latins. Ausone lui donne par extension le nom àefissipeSy « pied fourchu », parce qu'elle était fendue comme les nôtres au bec. Quant au serreplume ou étui pour mettre les roseaux à écrire, on l'appelait calamarius ou theca calamar ia, Suétone raconte à ce sujet que l'empereur Claude, devenu méfiant et peureux, cessa seulement vers la fin de son règne de faire ôter aux esclaves et aux scribes les boîtes à plumes et les poinçons qu'ils portaient à la suite de leurs maîtres. « Quand tu auras reçu cette écritoire {theca calamaria)^ ne manque pas de la garnir de plumes. Je t'ai donné le principal; à toi d'y joindre l'accessoire », lit-on dans les Épigrammes de Martial.

Quelques peintures antiques offrent des représentations de roseaux à écrire, dont on trouve d'ailleurs des spécimens authentiques, découverts à Portici avec les objets exposés dans la Salle des papyrus, au musée national de Naples. On peut voir au même musée (Salle des bronjes) un petit tuyau en verre moderne renfermant une plume en roseau pour écrire, trouvée avec un papyrus à Herculanum. Dans la rue de V Abondance y anciennement rue des Orfèvres, à Pompéi, les murs conservent encore les noms des propriétaires en caractères grossiers, peints en rouge ; quelquefois ils recouvrent le nom d'un précédent propriétaire, imparfaitement effacé. Plusieurs de ces marchands, suivant une

coutume dont les exemples sont multipliés à Pompéi^ se mettent toujours sous le patronage de Tédile. C'est ainsi que le scribe Faventius, se recommandant à rédile, ajoute à côté de l'inscription un portrait avec la plume à Voreille.

Les Romains se servaient aussi d'une espèce de plume à écrire, nommée pennUf faite d'une penne dans le genre de nos plumes d'oie, comme le montrent deux bas-reliefs des colonnes Trajane et Antonine, qui remontent au II* siècle de notre ère. Sur tous les deux on la trouve dans la main d'une femme représentant une Victoire et occupée à relater les triomphes des empereurs. L'usage de la penna, comme instrument à écrire sur le parchemin et le papier, selon la savante dissertation du bénédictin Jean Luc d'Achery (Historia pennarum, Altemburgi, 1726), est toutefois d'une époque relativement moderne ; le roseau (arundo^ calamus) ayant seul été employé dans les premiers temps de l'antiquité. Mais on peut inférer d'un texte de l'anonyme auteur d'une Histoire de Constance^ et extrait par Adrien de Valois dans ses notes sur Ammien Marcellin, que les plumes se répandirent peu à peu dès le v* siècle, sans pour cela faire cesser l'usage des calâmes ou roseaux. En effet, saint Isidore de Séville, qui vivait au vu* siècle, est le premier auteur qui en parle au VI* livre de ses Origines : « Le roseau {calamus) et la plume [penna) sont les instruments qui servent à écrire. Ce sont eux, en effet, qui tracent (infiguntur) les mots sur les parchemins; mais le calame est tiré de l'arbuste, tandis que la plume vient de l'oiseau. La pointe de celle-ci est partagée en deux parties, et tout le reste du corps demeure intact. »

Althelmus, mort en 709, le premier Saxon qui ait écrit en langue latine, a composé les vers suivants sur une plume de pélican, conservés dans la Maxima Biblioiheca patrum (Lugdini, 1677). Nous en donnons la traduction à titre de curiosité.

V Sur une plume à écrire.

«Je pris jadis naissance, blanche progéniture, aux flancs immaculés du pélican, dont le large gosier se désaltère aux eaux pures du lac.

« Dans la blanche plaine je vais en droite ligne, laissant sur les blancheurs de la route mes traces d'azur et par l'ombre de mes circuits menaçant le champ lumineux.

c Mais ce n'est pas assez d'un sentier tracé dans la plaine ; en mille sens divers la voie s'y divise, conduisant toujours au haut des cieux celui qui ne sait point s'égarer».

Dans ce logogriphe l'auteur fait allusion à la feuille de papier [blanche plaine, champ lumineux) sur laquelle on écrit, et aux divers traits de plume . que faisait le scribe en écrivant.

Il est encore fait mention des plumes à écrire dans l'inscription suivante tracée sur les murs du musée ou de l'appartement qu'occupaient les religieux copistes de Charlemagne (Alcuini opéra, cura Frobenii, Ratisbonse, 1777).

ff Qu'ici travaillent les frères qui copient les livres sacrés et les écrits vénérés des Pères de l'Église. Que l'on n'y entende aucune parole de frivolité, de peur qu'à son occasion la main se méprenne en ce qu'elle doit écrire. Les

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