IV
exemplaires les plus corrects doivent être recherchés par le copiste, afin que leur plume marche rapidement dans son droit chemin. Que chaque membre de phrase soit séparé par les deux points ou par la virgule, et que la fin de la période soit toujours marquée par le point, de peur qu'en remplissant ses fonctions à Téglise devant la pieuse assemblée de ses frères, le lecteur ne lise mal ou ne soit obligé de s'interrompre tout à coup. »
Comme on le voit, à partir de cette époque, les plumes ^paraissent avoir fait abandonner complètement les roseaux. Cependant, suivant Browerus, on se servait encore de la canne ou du calame pour les lettres onciales et majuscules, et de la plume pour les petits caractères. Cette opinion est partagée par Montfaucon. « S'il nous était permis ici de recourir à des conjectures fondées sur les traits de récriture courante, dit-il dans sa Nouvelle Diplomatique grecque, nous donnerions les diplômes mérovingiens aux calamus, ainsi que les chartes romaines, dont l'antiquité remonte encore plus haut. Au viii* siècle, la plume et la canne auraient servi à écrire en France tour à tour les diplômes. Mais la plume aurait insensiblement pris le dessus. Au siècle suivant, le roseau n'aurait plus été admis à écrire le corps des actes émanés de la puissance royale, quoiqu'il ne fût pas exclu des signatures, et que les bulles des papes et les actes synodaux le préférassent encore à la plume. »
L'abbé de Godwic observe fort judicieusement qu'à défaut de textes clairs des auteurs sur l'antiquité des plumes, on peut s'en tenir aux peintures des anciens manuscrits. Mabillon en cite deux, l'une de l'abbaye de Hautvilliers, du temps de Louis le Débonnaire, et Tautre de l'abbaye de Saint-Amand, du x« siècle. La première nous offre des portraits des Évangélistes, tenant des plumes à la main; la seconde représente dans la même attitude Beaudemont, ancien écrivain de la vie de saint Amand; il ne s'ensuit pas qu'aux ix* et x« siècles l'usage des cannes fût totalement aboli, mais bien qu'on se servait de plumes, même pour écrire les manuscrits.
Quoi qu'il en soit, plus on approche de la fin du moyen . âge^ plus on trouve répandu l'usage des plumes à écrire, particulièrement dans les abbayes, où l'art des copistes et des calligraphes était en grand honneur. Cela explique pourquoi Pierre de Cluny, surnommé le Vénérable, ami d'Abélard, mort en II 57, exhorte un de ses amis à préférer «la plume {penna) à la charrue, et à écrire au lieu de labourer ». L'inventaire du roi Charles V, dressé en i38o, mentionne une ccritoire d'or contenant, entre autres objets, « une plume à escripre » ; et VOreloge de la Mort, fabliau du xiv« siècle, parle de celles dont se servaient les écoliers.
Les uns apprennent à escripre Des greffes, en tables de cire; Les autres suivent la coustume De fourmer lettres à la plume, Et peignent dessus les peaux Et de moutons et de veaux.
« On assortit les plumes, dit Olivier de Serres, selon à quoi on les destine, « pour les licts, pour escrire. .. et pour autres usages. »
Dans les écoles du xvi* siècle, le maître lisait et commentait devant ses
élèves les Instructions de bien et parfaitement écrire, tailler la plume.. ., avec
quatrains en ordre d'A, B, C, par Jean Lemoine, e'crivain de Paris (i 556), car
les écoliers d'alors ne quittaient pas, selon les expressions de Jodelle, dans sa
comédie de V Eugène^
Les livres, le papier, les plumes, Et Us bréviaires...
Un petit ouvrage* in-4®, publié en latin par Gerardo Mercatore (1540), contient également un recueil de modèles d'écriture cursive, avec des figures gravées sur bois, indiquant la manière de tailler sa plume et de tenir la main pour ces sortes d'écritures.
Mais il ne s'agit ici que de plumes ordinaires, et il y en avait de plus riches. « Je n'ai pas encore pu trouver les plumes de grue que vous m'avez demandées, lit-on dans les Lettres confidentielles d* Albert Durer, écrites de Venise à son ami Balibald Pirkeimer (i5o6); mais il y a ici beaucoup de plumes de cygne avec lesquelles on écrit et que vous pouvez mettre à votre chapeau en attendant. » Bien évidemment, c'étaient là des exceptions, tandis que les plumes d'oie, moins chères que les plumes de grue ou de cygne, se généralisaient en même temps que l'écriture.
C'est environ vers cette époque que les Hollandais trouvèrent, les premiers, un bon procédé qu'ils tinrent longtemps secret, pour débarrasser les plumes à écrire de l'humeur graisseuse dont elles sont tapissées à l'intérieur et à l'extérieur, et qui empêche l'encre d'y adhérer et d'y couler comme il faut. Ces plumes se revendaient sous le nom de plumes hollandées. Néanmoins, quelles que fussent les plumes dont on se servît pour écrire, il fallait les tailler, ce qui occasionnait une perte de temps toujours fâcheuse. « Elle dit constamment qu'elle va vous écrire , rapporte M"*' de Sévigné en parlant de M™' de Grignan ; elle taille ses plumes. » Il est vrai que pour obvier à ce désagrément, il suffisait d'aller rue Saint-André, du côté du pont Saint-Michel, chez un papetier déjà renommé « pour la bonne encre, pour les canifs fins », et dans l'assortiment duquel, suivant le Livre commode, on trouvait aussi des «plumes taillées». Mais ces plumes étaient probablement peu connues, et les inhabiles, les impatients, se trouvaient forcément d'ans le cas de Fontenelle, qui, d'après le Journal manuscrit de Cideville (i 742-1 757), disait quelquefois de lui-même «que deux fées avaient présidé à sa naissance; que l'une avait dit : Tu écriras toute ta vie, et que l'autre avait ajouté : Mais il aura toujours de mauvaises plumes». Heureusement que, selon le même auteur, a Fontenelle ne faisait presque jamais de ratures », à la différence de Voltaire, qui corrigeait et recorrigeait sans cesse.
Ajoutons que la plume d'oie fut longtemps un terrible instrument entre les mains des gens de loi. On connaît le sixain ironique de Richelet :
Mon ami, ta fureur Contre ton procureur Injustement s'allume; Cesse d'en mal parler.
Tout ce qui porte plume Est créé pour voler.
Au xviii* siècle, la plume d'oie était dans presque toutes les mains. Sébastien
37^ LE LIVAE
Mercier, dans un chapitre de son Tableau de Paris intitulé Plumes de com^ mis, dit avec raison : « Comptez, si vous le pouvez, toutes ces plumes machinales qui arment la main de ces commis, dressant de toutes parts comptes, quittances, bordereaux. Sur combien de registres un pauvre écu ne doit-il pas être couché avant de parvenir à sa destination 1 Que de bureaux peuplés de scribes qui rongent ce pauvre écu pendant qu'il circule ! Quelle race innombrable de tailleurs de plumes, chiffrant, calculant, faisant de la ronde et de la bâtarde !... Le moindre de ces commis a six cents livres. Il a le canif en poche, Tépée au côté; il fait un peu d'arithmétique : voilà sa science, voilà son gagne-pain. »
Sous la Révolution, on ne connaissait également que la plume d'oie, c La Terreur avait cessé, nous apprend Lombard de Langres dans ses Mémoires, qu'on voyait encore, place du Carrousel, en face des Tuileries, un monument à jour en forme de pyramide, où étaient renfermés et offerts à la vénération publique, la baignoire dans laquelle Marat avait été frappé ; la table, l'écritoire et la plume dont il s'était servi pour demander, après les massacres de septembre, une nouvelle hécatombe de 3oo,ooo têtes. La Jeunesse dorée de Fréron abattit ce monument, dispersa ces guenilles et fut chercher au Panthéon les restes de l'Ami du peuple y auxquels elle donna l'égout de Montmartre pour sépulture. »
Concurremment avec les plumes d'oie, de grue et de cygne, on employa aussi les plumes de vautour, les plumes de canard et les plumes de corbeau; ces dernières n'étaient guère employées que pour le dessin ou les écritures très fines. VAlmanach des Muses, année 1804, renferme le quatrain suivant sur un Envoi déplume de corbeau à un célèbre dessinateur :
Le dieu des arts Ta juré par le Styx ;
Pour les dessins d'une touche si pure, Ces plumes de corbeau vont, changeant de nature, Devenir, sous tes doigts, les plumes du phénix.
Jusqu'en i83o, époque où Ton importait chaque année en France, d'après les registres de la douane, de quatre- vingts à cent mille kilogrammes de plumes à écrire, toutes venant de Russie, de Belgique et d'Angleterre, la plume d'oie est restée le véritable instrument de l'écriture. Vers iSSq seulement, les plumes métalliques commencèrent à se répandre dans le public, quoique les maîtres d'écriture eussent prononcé leur arrêt en faveur de la plume d'oie. L'industrie put dès lors livrer des plumes métalliques à un sou la douzaine; mais elles n'étaient pas perfectionnées comme de nos jours. Cela explique pourquoi la plupart des grands écrivains de la première moitié de ce siècle ont préféré les plumes d'oie aux plumes de fer. « Nous citerons à la tête de ces récalcitrants, dit Alexandre Dumas père, dans une monographie de l'oie, publiée en 1867, Chateaubriand, de Vigny, Méry et Victor Hugo. Le premier ouvrage que celui qui écrit ces lignes ait écrit avec une plume de fer est Richard d'Arlingion, » Il en est de même de George Sand. « Il est très vrai que je suis une paresseuse , dit- ■elle dans une lettre datée de Nohant (20 janvier 1829)*. Vous savez que je suis de force à me laisser brûler les pieds plutôt que de me déranger et à vous
t. CorretpondaDce de George Sand, t. I*'.
couvrir une lettre de pâtés plutôt que de tailler ma plume... chacun sa nature.» Le 14 mai 1857, Gustave Flaubert fait l'aveu suivant à son correspondant Louis de Cormenin : « Un encrier, pour beaucoup, ne contient que quelques gouttes d'un liquide noir; mais pour d'autres, c'est un océan, et moi je m'y noie. J'ai le vertige du papier blanc, et l'amas de mes plumes taillées sur une table me semble parfois un buisson de formidables épines. J'ai déjà bien saigné sur ces broussailles, b Enfin une révélation de DesbaroUes, l'auteur des MyS' tères de la main et de Vécriturey nous apprend qu'Alexandre Dumas fils n'emploie également que des plumes d'oie. « Il rature, il efface, il jette au hasard les feuilles sur sa vaste table toute parsemée de plumes d'oie qu'il saisit quand l'inspiration le prend. »
Victor Hugo se sert encore aujourd'hui de la plume d'oie^ « celle qui a la légèreté du vent et la puissance de la foudre », selon ses propres expressions. Un jour, le célèbre écrivain ayant reçu, avec une dédicace en vers, une plume en rapport direct avec son génie, il répondit à ce cadeau par les strophes suivantes tirées des Contemplations, et intitulées : « Au poète qui m'envoie une plume d'aigle. »
Oui, c'est une heure solennelle !
Mon esprit, en ce jour serein, Croit qu'un peu de gloire éternelle . Se m6le au bruit contemporain.
Puisque, dans mon humble retraite, Je ramasse, sans me courber, Ce qu'y laisse choir le poète, Ce que l'aigle y laisse tomber!
Puisque sur ma tête fidèle Ils ont jeté, couple vainqueur.
L'un, une plume de son aile.
L'autre, une strophe de son cœur !
Oh! soyez donc les bienvenues, Plume! strophe! envoi glorieux!
Vous avez erré dans les nues, Vous avez plané dans les cieux!
Les grands conquérants seuls, à l'exemple du grand Frédéric, aiment à se servir de plumes inconnues au vulgaire. Voltaire, décrivant une bataille dans son Épttre au roi de Prusse (1741), dit avec autant de flatterie que d'esprit :
Je vous y vois, tranquille au milieu de la gloire. Arracher une plume au dos de la Victoire, Et m'écrire en jouant, sur la peau d'un tambour, En vers toujours heureux, pleins de grâce et de tour.
L'empereur de toutes les Russies, Alexandre, avait de moins hautes prétentions. Il se faisait suivre, pendant ses campagnes et ses longs et nombreux voyages, par un employé aux appointements de 8,5oo francs par an, chargé uni-
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quement de lui tailler ses plumes. Cet artiste , armé d'un arsenal de canifs et muni d'un approvisionnement considérable de plumes, devait en tenir constamment une centaine de taillées sous la main impériale, ce qui n'était que le strict nécessaire ; car l'autocrate ne reprenait jamais deux fois la même plume, ne fût-ce que pour donner une seule signature. Cet employé resta en fonctions pendant toute la durée du règne d'Alexandre.
Les plumes métalliques, espèces de plumes d'un métal assez dur pour résister et durer longtemps,, et en même temps assez âexibles pour former les liaisons les plus fines, ont de nos jours succédé aux plumes d'oie. Elles sont cependant d'un usage très ancien. Les Romains faisaient, à l'imitation des calami, de véritables plumes en métal. Le docteur anglais Lister, médecin de la reine Anne, dans la relation de son Voyage à Paris (1698), affirme avoir vu, parmi les antiquités conservées autrefois à la bibliothèque Sainte-Geneviève, un ancien instrument à écrire en fil d'argent gros et épais, roulé en forme de tire-bouchon, et les deux bouts dirigés du même côté et à quelque distance. On pouvait mettre l'index entre les deux pointes, et le corps de l'instrument remplissait la main. « L'un des bouts étoit en forme d'aiguille ; c'étoit pour écrire sur des tablettes cirées. L'autre bout présentoit une espèce de bec de coq, dont la pointe étoit fendue en deux, tout juste comme nos plumes d'acier : et c'est de là, sans doute, que les modernes ont pris les leurs. » On rencontre une plume en métal dans la collection d'antiquités romaines formée à Aoste (Augusta praetoria). Elle est en bronze, fabriquée avec une feuille de ce métal roulée et forgée sur un mandrin de fer; le joint ne porte aucune trace de soudure. D'autres semblables ont été trouvées dans divers endroits. On en voit une au musée de Liège, et une autre au musée de Nîmes.
Suivant Montfaucon, les patriarches de Constantinople se servaient, pour écrire leurs lettres, d'un roseau d'argent, dans le genre de celui dont fait mention une épigramme de V Anthologie grecque. Il semble aussi résulter de divers textes que leur usage existait dans quelques couvents. En effet, au xiv* siècle, on écrivait parfois avec des plumes de fer ou de cuivre, puisque le faussaire que Robert d'Artois employa pour fabriquer les faux titres dont il avait besoin avoua dans sa déposition qu'il avait fait usage d'une penne d'airain.
Le XVI* siècle connut également les plumes de métal; mais elles étaient fort rares. C'est pourquoi Juste-Lipse, catholique à Rome, luthérien à léna, calviniste à Leyde, ei enfin catholique à Louvain, consacra à la Vierge, par son testament, dressé en 1606, « sa plume d'argent» et lui légua sa robe fourrée.
Les plumes d'argent devinrent plus communes à partir du xvu" siècle. On trouve des traces de ce luxe dans quelques écrits contemporains. Le Testament et inventaire des biens de Claudine Boufonnet Stella, femme artiste de ce temps (1693-1697), mentionne entre autres objets précieux d'orfèvrerie « un petit estuy, dans lequel il y a un cure-oreille et une plume d'argent; — un autre estuy ayant cuiller, ciseaux, couteau, fourchette, leur manche se démontant, une plume d'argent, et au fond de Testuy une écritoire aussi d'argent».
Quant aux plumes d'acier, elles commençaient à jouir d'une certaine vogue, si l'on en juge par le couteau au millésime de 1614, conservé dans la collection d'objets d'art du château des landgraves, à la Wartbourg^ et portant dans son manche une plume d'acier et un encrier. Tout porte à croire effectivement que,
dès cette époque, on adaptait des plumes d'acier à divers ustensiles, entre autres aux porte-crayons. Dans les curieux mémoires écrits contre M">* de Pompadour et publiés sous ce titre : le Despotisme dévoilé, le célèbre prisonnier de la Bastille Henri Masers de Latude raconte que, voulant écrire entre les lignes de quelques livres qu'il avait achetés, il se rappela qu'il n'avait aucune des choses nécessaires pour écrire. « J'aurais pu prendre au lieu de plume des arêtes de carpes, comme la première fois; mais j'avais observé qu'elles ne pouvaient servir à des caractères fins, comme Tétaient ceux qu'il fallait placer dans les in* terlignes d'un ouvrage imprimé : j'usai d'un autre expédient. Je pris une pièce de deux liards que je frappai au point de l'aplatir comme une feuille de papier, et de l'étendre comme un écu de six francs; ensuite je l'arrondis, et je parvins à en faire une excellente plume, comme nous en voyons tous les jours dans des crayons. »
D'autre part, nous savons par le Livre commode de 1692 que le sieur Dalesne, rue Saint-Denis, près la fontaine de la Reine, vendait des plumes d'acier de son invention. Mais il est probable qu'on en fabriquait aussi en Angleterre, car le docteur Lister, décrivant une plume antique, ne manque pas de dire que la pointe de cette plume était fendue en deux, tout juste comme nos plumes d'acier. Et il ajoute : c Nous les faisons aujourd'hui d'argent, d'or ou de vermeil; mais tout cela manque de ressort et ne vaut ni l'acier ni la plume d'oie : celle-ci, à la vérité, est bientôt usée; l'acier est indubitablement ce qu'il y a de mieux, et si vous usez d'encre de la Chine, la meilleure de toutes les encres, jamais elle ne rouille la plume, mais au contraire la conserve sous une espèce de vernis, qui se sèche dessus et y adhère, quand même vous Tessuyeriez sans aucun soin. »
Quoique le savant académicien André Dalesne ait devancé de plus d'un demisiècle, comme on l'a vu, les prétendus inventeurs des plumes métalliques, on attribue généralement cette innovation à un mécanicien français nommé Arnoux, établi à Rouen vers lySo. Ces plumes, d'un métal très fin et très léger, dur et flexible, étaient propres à faire toutes les opérations de l'écriture avec autant de délicatesse et plus de promptitude qu'avec la plume d'oie. Outre l'avantage de la durée et d'un caractère toujours uniforme, ces plumes économiques offraient encore celui d'épargner à l'écrivain la peine de les tailler.
, D'un autre côté, Gabriel Peignot, dans ses Amusements philologiques, fait revenir l'honneur de l'invention des plumes métalliques à l'Anglais Wise. Le Dictionnaire de l'industrie (1776) les annonce ainsi parmi les inventions nouvelles : « Plumes d'acier d'Angleterre, propres pour écrire, non sujettes à s'émousser, 3o sols. Fontaine, bijoutier, rue Dauphine, 1772. » En l'an X, un fabricant du nom de Barthelot inventait de nouvelles plumes dont le Moniteur de la même année rend un compte très favorable. « On ne taille pas ces plumes, qui ont été approuvées par l'Athénée des arts et admises par le jury d'examen des objets d'art à l'exposition publique de l'année. Ces plumes sont d'argent préparé exprès, et infiniment supérieur pour la durée et par son élasticité à l'argent ordinaire, ce qui les rend aussi douces que des plumes d'oie. » Mais ces produits n'étant fabriqués qu'à la main et en quantité restreinte, les plumes étaient peu répandues et considérées plutôt comme des objets de curiosité que comme des instruments pratiques.
if 6 tE LIVRE
Les plumes métalliques furent employées d'une manière tout à fait exceptionnelle iusqu'au jour où les Anglais conçurent l'idée de les fabriquer sur une grande échelle. Les commencements de la nouvelle industrie, établie d'abord à Birmingham, ne furent pas très heureux, à cause de la qualité médiocre des produits. Les choses prirent une tournure plus favorable vers 1 820^ quand on eut imaginé de substituer des tôles d'acier aux feuilles de cuivre mises en œuvre jusqu'alors. Cette amélioration, jointe à d'ingénieux procédés d'exécution inventés, pour la plupart, par James Perry, de Londres, répandit de plus en plus l'usage des plumes métalliques, qui furent très longtemps fournies par l'Angleterre au monde entier. Mais depuis une trentaine d'années il s'est formé, dans plusieurs partiesde l'Europe, des fabriques qui, après de nombreux tâtonnements, ont fini par devenir florissantes. Malgré divers essais fait» en France, en 1807, par les Parisiens Bouvier et Barthelot, et en iSao, par Dejernon, cette industrie n'existe véritablement en France que depuis 1847, époque à laquelle MM. Poure et Blanzy établirent à Boulogne-sur-Mer une manufacture devenue tellement importante, que non seulement notre commerce ne tire plus aujourd'hui de plumes d'Angleterre, mais que les plumes qui en sortent font une rude concurrence aux plumes anglaises. Ajoutons qu'en dehors de la France et de l'Angleterre, il n'existe que deux fabriques de plumes métalliques, Tune à Berlin, l'autre à New- York.
Les plumes métalliques se fabriquent le plus souvent en acier; cependant on en fait quelquefois en argent, en platine et en or, dans le genre des plumes que Voltaire se faisait envoyer de Paris à Cirey. En effet, le 24 novembre 1738, le célèbre philosophe écrivait à Thieriot : c Envôyez-moi des plumes d'or, si vous avez de la monnaie; je suis las de vous écrire avec des plumes d'oison. » La strophe suivante d'Hégésippe Mofeau fait mention des plumes en métal précieux.
Forgeron, laisse sur l'enclume Le fer vengeur inachevé :
L'arme du siècle, c'est la plume. Levier qu'Archimède a râvé.
Écrivons; quand pour la patrie La plume de fer veille et crie Aux mains du talent indigné.
Rois, princes, valets, tout ensemble S'écrie... ! et la plume d'or tremble Devant l'arrêt qu'elle a signé.
Quelquefois même, pour en prolonger la durée, on munit ces plumes de luxe de pointes de rubis ou d'iridium. Les plumes à pointes de rubis paraissent avoir été imaginées vers 1840, par M. Doughty, de Londres. C'est le Parisien Mallat qui les a introduites en France, en 1843; c'est lui qui a également remplacé le rubis par l'iridium. Les Américains font un usage assez fréquent de plumes d'or armées de pointes de rhodium, inventées en 1 8o3 par WoUaston. Ce dernier métal^ qui accompagne ordinairement le platine dans les minerais, et que l'on rencontre souvent en Californie, est aussi inaltérable que l'or; mais il est plus dur que l'acier et ne s'use que très lentement. Le prix du rhodium est très élevé; les meilleures qualités valent jusqu'à 2a francs le gramme, c'est^
à-dire environ sept fois autant que l'or. La fabrication de ces plumes est fort difficile, et les opérations sont au nombre de douze, ce qui les rend excessivement chères.
En 1 85 5 y on a beaucoup parlé, comme d'une chose nouvelle, de plumes métalliques disposées de manière que, une fois chargées d'encre, elles pouvaient tracer des milliers de lettres sans avoir besoin d'être plongées dans l'encrier ; mais des plumes de ce genre ont été plusieurs fois proposées au dernier siècle et dans le nôtre: on les appelait autrefois plumes perpétuelles ^encriers'plumes, etc. Le philosophe Leibniz, dans une lettre autographe du 21 mars 170$, parle de choses « d'une curiosité et d'une commodité extraordinaires », dont on publiait alors le catalogue, et cite, entre autres, « des plumes sans fin, des cornets pour conserver l'encre », etc., etc. Cette invention des plumes sans fin était cependant loin d'être nouvelle. On lit dans le Journal d'un voyage à Parisen i657-i658, publié par M. Faugère : «Nous fûmes voir un homme qui a trouvé une merveilleuse invention pour écrire commodément. Il fait des plumes d'argent, où il met de l'encre qui ne sèche point, et sans en prendre on peut escrire de suite une demy-main de papier; si son secret a vogue, il se fera riche en peu de temps, car il n'y aura personne qui n'en veuille avoir : nous luy en avons aussi commandé quelques-unes. Il les vend dix francs et douze francs à ceux qu'il sçait avoir fort envie d'en avoir. » Ce sont là toutefois des plumes très ordinaires, comparativement à la plume magique ; on trempe celle-ci dans l'eau et on écrit; mais c'est seulement après avoir fait chauffer le papier que l'encre apparaît.
Certaines plumes métalliques, telles que les plumes Alexandre, portent des noms d'hommes célèbres. Écoutons à ce sujet le témoignage d'un contemporain. « Il n'est guère d'é(iri vains et de journalistes à Paris qui ne se souviennent de J. Alexandre, de Birmingham, l'inventeur des plumes en acier doublement cémenté, mort en 1870. Quand on allait chez lui pour acheter une boîte de plumes, cet excellent homme, l'ami des gens de lettres, vous en fourrait dans toutes vos poches. « Ce n'est point moi qui vous les offre, disait-il, c'est Alexandre de Humboldt lui même. » Et si vous répliquiez que de Humboldt était mort depuis 1859, il répondait : a C'est vrai; mais il a accepté que ces plumes portassent son nom. C'est un grand honneur que je ne puis reconnaître que de cette manière. » Puis il continuait aussitôt : « Connaissez-vous l'écriture de Humboldt ? » Et, sans attendre votre réponse, il vous entraînait dans son bureau, où il vous montrait des lettres adressées à lui-même par le grand savant, puis des autographes d'Alexandre Dumas père et de Rossini, qui avait accepté la dédicace et le patronage d'une sorte de plumes taillées pour écrire la musique. Il n'était pas rare qu'Alexandre joignît à son cadeau de plumes un assortiment de ses aiguilles pour votre femme et une paire de rasoirs, lors même que vous eussiez porté toute la barbe. Nous avons cru devoir payer un tribut de souvenir à la mémoire de cet ami des gens de lettres. »
Il existe de très curieuses collections de plumes métalliques. Un amateur en avait réuni une centaine d'échantillons, dont plusieurs dataient du commencement de ce siècle, et qui furent détruits en 1S71 dans les incendies de la Commune. Quelques-unes de ces plumes rappelaient des personnages célèbres ou des événements historiques. C'est ainsi qu'une plume de fer, fabriquée en 1848 et