‹ Le livre (volume 3)Chapitre 13 sur 103 · BAUDELAIRE INCONNU · texte numérisé non relu

BAUDELAIRE INCONNU

dans la revue le Présent^ rima une longue satire dont je me rappelle ce passage :

... Un livre qui met sur son front : Fleurs du Mal! Ne dit-il pas d'abord tout ce qu'il porte au ventre ? Aux couvents, aux salons, son nom défend qu'il entre, Et sombre exception 1 — comme certain traité Des docteurs de T Église ou de la Faculté, II proclame très haut, par sa seule cocarde.

Que le monde avec lui doit se tenir en garde, Et qu'enfin sa légende horrible il ne la dit Qu'au philosophe artiste, au penseur érudit.

Mais je ne saurais m^arrêter ici aux curieuses polémiques que souleva dans la presse le procès des Fleurs du Mal, dont la seconde édition parut seulement quatre ans plus tard en 1861, chez Malassis, avec un portrait de Tauteur par Bracquemond, dont nous reproduisons plus haut la physionomie. Cette édition était augmentée de trente-cinq poèmes nouveaux. Elle fut tirée à quinze cents exemplaires et quelques papiers de choix, et elle est aujourd'hui, on le sait, encore très recherchée.

Ce qu'on ignore, — et me voici sans plus tarder arrivé au but qui nous occupe, — c'est que Baudelaire et Malassis avaient formé le projet d'une troisième édition de grand luxe pour laquelle Braquemond dessina un frontispice, des têtes de pages et des culs-de-lampe historiés de devises latines composées par le poète. Ces dessins existeraient, paraît-il, bien qu'il n'en ait pas été fait mention dans le catalogue de la vente après décès du libraire Malassis.

De ces projets, ce qui reste, ce sont trois remarquables ébauches de préface où Baudelaire se retrouve en entier, avec son sublime mépris de la sottise, dans tout l'abandon de son esprit fatigué. Voici la première dont Asselineau, dans sa Vie de Baudelaire, n'a donné qu'un faible extrait :

S'il y a quelque gloire à n'être pas compris, ou à ne l'être que très peu, je peux dire sans vanterie que, par ce petit livre, je l'ai acquise et méritée d'un seul coup. Offert plusieurs fois de suite à divers éditeurs qui le repoussaient avec horreur, poursuivi, mutilé en 1857 par suite d'un malentendu fort bizarre, lentement rajeuni, accru et fortifié pendant quelques années de silence^ disparu de nouveau, grâce à mon insouciance, ce produit discordant de la muse des derniers jours, avivé par quelques nouvelles couches violentes, ose encore affronter aujourd'hui pour la troisième fois le soleil de la sottise.

Ce n'est pas ma faute ; c'est celle d'un éditeur insistant qui se croit assez fort pour braver le dégoût public. « Ce livre restera sur toute votre vie comme une tache », me prédisait, dès le commencement, un de mes amis qui est un grand poète. En effet, toutes mes mésaventures lui ont, jusqu'à présent, donné raison. Mais j'ai un de ces heureux caractères qui tirent une jouissance de la haine et qui se glorifient dans le mépris.

Mon goût diaboliquement passionné de la bêtise me fait trouver des plaisirs particuliers dans les travestissements de la calomnie. Chaste comme le papier, sobre comme l'eau, porté à la dévotion comme une communiante, inofiEensif comme une victime, il ne me déplairait pas de passer pour un débauché, un ivrogne, un impie et un assassin.

Mon éditeur prétend qu'il 7 aurait quelque utilité, pour moi comme pour lui, à expliquer pourquoi et comment j'ai fait ce livre, quels ont été mon but et ' mes moyens, mon dessin et ma méthode. Un tel travail de critique aurait sans doute quelques chances d'amuser les esprits amoureux de la rhétorique profonde.

Pour ceux-là, peut-être Técrirai-je plus tard, et le ferai-je tirer à une dizaine d'exemplaires. Mais, à un meilleur examen, ne serait-il pas évident que ce serait là une besogne tout à fait superflue, pour les uns comme pour les autres, puisque les uns savent ou devinent, et que les autres ne comprendront jamais ? Pour insuffler au peuple l'intelligence d'un objet d'art, j'ai une trop grande peur du ridicule, et je craindrais, en cette matière, d'égaler les utopistes qui veulent, par un décret, rendre tous les Français riches et vertueux d'un seul coup. Et puis, ma suprême, ma meilleure raison, est que cela m'ennuie et me déplaît. Ménet-on la foule dans les ateliers de l'habilleuse et du décorateur, dans la loge de la comédienne ? montre-t-on au public afiblé aujourd'hui, indiflerent demain, le mécanisme des trucs? Lui explique-t-on les retouches et les variantes improvisées aux répétitions, et jusqu'à quelle dose l'instinct et la sincérité sont mêlés aux rubriques et au charlatanisme indispensable dans l'amalgame de Tœuvre ? Lui révélô-t-on toutes les loques, les fards, les poulies, les chaînes, les épreuves barbouillées, bref toutes les horreurs qui composent le sanctuaire de l'art?

D'ailleurs, telle n'est pas aujourd'hui mon humeur. Je n'ai désir ni de démontrer, ni d'étonner, ni d'amuser, ni de persuader, j'ai mes nerfs, mes vapeurs, j'aspire à un repos absolu et à une nuit continue.

Chantre des voluptés folles du vin et de l'opium, je n'ai soif que d'une liqueur inconnue sur la terre, et que la pharmaceutique céleste elle-même ne pourrait pas m'offrir, — d'une liqueur qui ne contiendrait ni la vitalité ni la mort, ni l'excitation ni le néant. Ne rien savoir, ne rien assigner, ne rien vouloir, ne rien sentir, dormir et encore dormir, tel est aujourd'hui mon unique vœu. Vœu infâme et dégoûtant, mais sincère.

Toutefois, comme un goût supérieur nous apprend à ne pas craindre de nous contredire un peu nous-mêmes, j'ai rassemblé à la fin de ce livre abominable le témoignage de sympathie de quelques-uns des hommes que je prise le plus, pour qu'un lecteur impartial en puisse inférer que je ne suis pas absolument digne d'excommunication et qu'ayant su me faire aimer de quelques-uns, mon cœur, quoi qu'en ait dit je ne sais plus quel torchon imprimé, n'a peut-être pas c l'épouvantable laideur de mon visage ».

A cette curieuse ébauche de préface, que je viens de reproduire selon la vraie physionomie du manuscrit, et sans y changer ou ajouter quoi que ce soit, Baudelaire rêvait de joindre une manière de dédicace très étrange dont les principaux arguments sont tracés par lui sur un feuillet blanc qui précède la copie de cette pièce, et qui dut être écrite vraisemblablement vers i863. On comprendra aisément les développements que pou •> valent comporter ces thèses si nettement issues de sa plume acérée et la filiation qui devait relier les unes aux autres ces analyses du poète»

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