‹ Le livre (volume 3)Chapitre 14 sur 103 · DÉDICACE · texte numérisé non relu

DÉDICACE

Pour connaître le bonheur, il faut avoir le courage de V avaler. — Le bonheur vomitif. — Oreste et Electre. — Angoisses. — De VUtilité de la douleur. — La Femme naturelle. — La Volupté artificielle.

Je désire que cette dédicace soit inintelligible.

Ne doit-on pas regretter ces projets abandonnés, qui, revus, condensés, mis à leur point, eussent assurément complété Pensemble du livre sans rival quUls devaient précéder ? Mais dans le cerveau du poète, cette profession de foi littéraire prenait une plus grande envergure; non seulement il comptait mettre hardiment son indépendance et sa personnalité en avant, mais encore il était tourmenté par Pidée de faire Fexposition de sa méthode et de sa doctrine poétique, ainsi que Ton peut s^en convaincre en réunissant Pénoncé de deux nouveaux projets de préface que je réunirai ici, bien que les originaux soient sur feuillets séparés :

Ce n'est pas pour mes femmes, mes filles ou mes sœurs que ce livre a été écrit , non plus que pour les femmes, les filles ou les sœurs de mon voisin. Je laisse cette fonction à ceux qui ont intérêt à confondre les bonnes actions avec le beau langage.

Je sais que l'amant passionné du beau s'expose à la haine des multitudes. Mais aucun respect humain, aucune fausse pudeur, aucune coalition, aucun suffrage universel ne me contraindront à parler le patois incomparable de ce siècle, ni à confondre l'encre avec la vertu.

Des poètes illustres s'étaient partagé depuis longtemps les provinces les plus fleuries du domaine poétique. Il m'a paru plaisant, et d'autant plus agréable que la tâche était plus difficile, d'extraire la beauté du MAL.

Ce livre, essentiellement inutile et absolument innocent, n'a pas été fait dans un autre but que de me divertir et d'exercer mon goût passionné de l'obstacle. Quelques-uns m'ont dit que ces poésies pouvaient faire du mal, je ne m'en suis pas réjoui ; d'autres, de bonnes âmes, qu'elles pouvaient faire du bien ; et cela ne m'a pas afQigé. La crainte des uns et l'espérance des autres m'ont également étonné, et n'ont servi qu'à me prouver une fois de plus que ce siècle avait désappris toutes les notions classiques relatives à la littérature.

Malgré les secours que quelques cuistres célèbres ont apportés à la sottise naturelle de l'homme, je n'aurais pas cru que notre patrie pût marcher avec une telle vélocité dans la voie du progrès. Ce monde a acquis une épaisseur de vulgarité qui donne au mépris de l'homme spirituel la violence d'une passion. Mais il est des carapaces heureuses que le poison lui-même n'entamerait pas.

C^est après cette hautaine déclaration que se placent les diverses notes dont je parle plus haut, lesquelles tendent à montrer les idées mêmes de Baudelaire sur Festhétique en général et la poésie en particulier :

Comment, par une série d'efforts déterminée, l'artiste peut s'élever à une originalité proportionnelle; comment la poésie touche à la musique par une prosodie dont les racines plongent plus avant dans l'âme humaine que ne l'indique aucune théorie classique ;

Pourquoi tout poète qui ne sait pas au juste combien chaque mot comporte de rimes est incapable d'exprimer une idée quelconque ;

Que la phrase poétique peut imiter (et par là elle touche à l'art musical et à la science mathématique) la ligne horizontale, la ligne droite ascendante, la ligne droite descendante; qu'elle peut monter à pic vers le ciel, sans essoufflement, ou descendre perpendiculairement vers Tenfer avec la vélocité de toute pesanteur ; qu'elle peut suivre la spirale, décrire la parabole, ou le zigzag figurant une série d'angles superposés ;

Que la poésie se rattache aux arts de la peinture, de la cuisine et du cosmétique par la possibilité d'exprimer toute sensation de suavité ou d'amertume, de béatitude ou d'horreur par l'accouplement de tel substantif avec tel adjectif, analogue ou contraire ;

Comment, appuyé sur mes principes et disposant de la science que je me charge de lui enseigner en vingt leçons, tout homme devient capable de composer une tragédie qui ne sera pas plus siiHée qu'une autre, ou d'aligner un poème de la longueur nécessaire pour être aussi ennuyeux que tout poème épique connu.

' J'avais primitivement l'intention de répondre à de nombreuses critiques, et en même temps d'expliquer quelques questions très simples, totalement obscurcies par la lumière moderne : Qu'est-ce que la poésie ? Quel est son but ? de la distinction du bien d'avec le Beau ; de la beauté dans le MAL ; que le rythme et la rime dans l'homme répondent aux immortels besoins de monotonie, de symétrie et de surprise; de l'adaptation du style au sujet; de la vanité et du danger de l'inspiration, etc., etc. ; mais j'ai eu l'imprudence de lire ce matin quelques feuilles publiques ; soudain une indolence du poids de vingt atmosphères s'est abattue sur moi, et je me suis arrêté devant l'épouvantable inutilité d'expliquer quoi que ce soit. Ceux qui savent me devinent, et pour ceux qui peuvent et ne veulent pas comprendre, j'amoncelerais sans fruit les explications.

Tâche difficile que de s'élever vers cette impassibilité divine! car, moimême, malgré les plus louables efforts, je n'ai su résister au désir de plaire à mes contemporains, comme l'attestent ces quelques endroits, apposés comme un fard, certaines basses flatteries adressées à la démocratie, et même quelques ordures destinées à me faire pardonner la tristesse de mon sujet. Mais MM. les journalistes s'étant montrés ingrats envers les caresses de ce genre, j'en ai supprimé la trace autant qu'il m'a été possible dans cette nouvelle édition.

Je m^arréterai à ces quelques citations; aujourd'^hui je n^ai pu présenter, grâce à ces feuillets inédits, qu^un des côtés intimes de Pauteur des Fleurs du Mal, Par la suite, nous retrouverons Baudelaire sous un aspect tout nouveau, et, en dehors de Tétude complète que je donnerai sans doute quelque jour aux^ lecteurs du Livre, je compte prochainement parler du journaliste-directeur d^une gazette hebdomadaire qui eut presque un commencement d'exécution, sous ce titre d'une bizarrerie charmante :

le Hibou philosophe.

Octave Uzanne.

r Paris, 25 février 1881.

nquiète fureur qui le porte à tout exaini- :r, tout exhumer, lui acquiert (les connais- \. Mais, toujours pressé de passer ailleurs, tlicîtations qui lui arrivent de mille côte's K donne le temps de rien approfondir. Il te qui sépare ceux qui ont des livres pour our l'apparat, de ceux qui tes possèdent en vue des hautes satis&cttons de l'esprit; supérieur parfois aux uns et aux autres, sans pouvoir établir sur eux sa suprématie. De Thou, La Vallière, A. F. Dîdot ont été des bibliophiles éclairés et magnifiques j Grolier, Longepierre, M. Quantin-Bauchart, des amateurs somptueux. Ch. Nodier fut un curieux, assurément le plus admirable et le plus accompli des curieux.

A un degré inférieur, Jamet, son prédécesseur, ne fut aussi qu'un curieux, mais un curieux universel, fureteur, avisé, insatiable, qui affectionne surtout les recoins et les lieux mal famés. C'est en cela seul qu'il laisse voir une prédilection particulière : son dada, sa spécialité, comme nous disons aujourd'hui, ce sont ces livres que notre euphémisme qualifie de singuliers. Heureux et complaisant euphémisme qui englobe tant de choses peu favorables et permet de placer sur une tablette, qui n'est pas toujours la moins prisée, un tas de livres grotesquesou monstrueux, œuvres de bêtise et d'ineptie, que suit inévitablement l'arrière-bande des livres cyniques et crapuleux.

C'est avec ceux-là que Jamet est à Taise! Le malheureux, il n'e'tait pas eacore gendarme que, dans la fréquentation de cette bohème, il avait contracté Todeur suspecte qui se dégage des moindres volumes qu'il a touchés, et son vocabulaire s'était grossi des nettes et éclatantes incongruités qui retentissent aux halles.

Malgré tout cela, un de ses savants biographes, regrettant que le long séjour à Rancy de notre bibliophile l'eût privé d'acquérir autant qu'il aurait voulu et tout ce qu'il aurait voulu, ajoute que, possesseur d'une o assez joJie collection » quand il vint habiter Paris, Jamet t y devint Toracle des ventes de livres, où il se distinguait par la délicatesse de son goût! » Voilà une affirmation singulièrement fantaisiste. J'avoue qu'après avoir vu passer sous mes yeux une grande partie des collections de Jamet, cette appréciation dégagée sur la < délicatesse de son goût v m'a causé une inextinguible hilarité, à laquelle ce drôle de corps se serait, bien sûr, associé, non sans y mêler quelques-uns de ces vocables énergiques que mon érudition moins spéciale et moins familière (autant pour le moins que le respect du lecteur) m'interdit ici.

En somme, Jamet cherchait les livres un peu à l'aventure, s'arrêtant plus volontiers aux bonnes pièces qui dégagent un fumet de faisandé, et sans fermer le nez aux exhalaisons scatologiques. A vrai dire, les dons de ses amis ont un peu mitigé ses écarts sur ce poiut ; car il n'achetait pas toujours : comme nous l'avons vu, Lebeuf, Calmet, Sallier, vingt autres, furent mis à contribution pour enrichir sa bibliothèque. Ce fait si remarquable, presque unique dans les proportions où il s'accuse, mérite qu'on s'y arrête et réclame une explication. Les sympathies que put s'attirer notre bibliophile, parmi ses doctes amis, euxmêmes peu fortunés, ne suffit pas à donner le mot de ces incessantes libéralités. La vérité, c'est que l'insatiable Jamet s'ingéniait à les provoquer, sous la pression de la modicité de ses ressources et sous l'aiguillon des difficultés où sa passion se heurtait dans le fond de la province, qui n'ofifrait alors sur le marché de la librairie qu'un stock peu abondant et peu varié.

En rangeant ses chers livres, toujours à son gré trop à Taise sur leurs rayons ; en poursuivant une lecture qui lui suggérait le titre d'un volume désiré, en se rappelant le livre inconnu qu'il avait découvert sur les tablettes d'un ami, que de combinaisons machiavéliques l'ont arrêté sur place et ont bercé sa rêverie, jusqu'à ce qu'il eût tendu ses toiles, combiné ses ruses, trouvé le moyen de placer ses gluaux, de faire miroiter une proposition d'échange. Car. il faut l'avouer, Jamet ne demandait pas toujours en pur don, il savait sacrifier une curiosité au besoin (j'en ai fourni deux exemples*, j'en pourrais produire d'autres) en vue d'une acquisition présente, souvent pour se ménager des ouvertures dans l'avenir. Ah 1 le fin limier!

. Tel était l'homme dans l'œuvre de la formation de sa bibliothèque. Voyonsle maintenant au milieu de ses livres.

Donnés ou acquis, ces volumes, au nombre de quelques centaines, formaient tout Tornement de son modeste cabinet, de ce buen retira^ où Jamet a passé plus de cinquante ans de son existence. Je ne crois pas qu'à aucune époque, pas

I. Voir ci-dessus la lettre à Le Franc de Pompignan, et le don du Maran\akiniana à Lebeuf.

même à la nôtre, les bibliophiles de sa lignée aient fait de leur cabinet une charmante retraite, parée, embellie par la main des arts, et où tout respire cette fleur d'élégance dont les émanations disposent si bien Tesprit à goûter le charme de la biblophilie. Les collectionneurs à la Jamet ne sont pas de ces raffinés du vice élégant qui logent leur exquise maîtresse dans un boudoir coquet et parfumé : ils ont les amours libres et quelque peu populacières ; à eux aussi il ne faut que « du pain, du fromage et la première venue, » qu'ils emmènent dans leur réduit, où Ton ne va point pour se distraire aux beaux dehors et s'éparpiller aux mille soins et aux plaisirs du luxe.

Une chambre plus ou moins éclairée, plus ou moins nue ; quelques étagères, une table et, tout auprès, une chaise, peut-être unique ; des bouquins se pressant désordonnément sur leurs rayons, errant un peu partout, jetés à monceaux sur le parquet, les marges débordantes de bouts de papier; vingt volumes ouverts çà et là, des paperasses dispersées ici, amoncelées là-bas : voilà le temple où vivaient avec délices les Goujet, les Josse Le Clerc, ces infatigables re&sasseurs de livres, et où se prélassait leur contemporain Jamet.

Je le retrouve là, à toute heure, avant le soleil levé et quand le sommeil a plongé la ville entière dans le silence. Si, par occasion, il s'absente dès son retour il court à sa librairie : canne et tricorne jetés à la hâte, il extrait de ses poches, volumes grands ou petits, brochures anciennes ou nouvelles. Tout cela n'est pas brillant à l'extérieur, ni bien pur au dedans ; la condition est souvent plus que médiocre. Jamet ne s'en émeut point. Il n'était guère difficile dans ses acquisitions : il suffit pour s'en convaincre, et malgré les trop complaisantes affirmations de Nodier sur ce point, d'avoir vérifié le premier venu des volumes qui lui ont appartenu. Quant aux livres qu'il devait aux libéralités de ses amis, ces derniers n'étaient pas généralement assez riches pour lui octroyer des exemplaires qui valussent mieux que les siens.

Eh ! que lui importe ? si d'ailleurs il a eu le bonheur de réintégrer quelque enfant perdu dans sa petite famille bibliographique, de grossir son recueil favori sur les femmes, ou de fournir de nouveaux matériaux à ses Stromates ? La grande occupation de Jamet n'est pas de caresser de la main et du regard des livres bien alignés, de vérifier, pour la millième fois, l'exemplaire de choix ou le volume rarissime conquis à force de persévérance et destinés à s'abriter, pour le plaisir des yeux et la sécurité de la précieuse relique, sous un somptueux maroquin : c'est affaire aux Longepierre et aux Rothelin de son temps.

Pour lui, il entend et il aime le livre d'une toute autre façon. Il veut pouvoir le prendre, le manier à son gré. Il faut de vieux routiers, des vétérans éprouvés dans cette bibliothèque de combat. Gare les horions, les coins effrités, les dos brisés, les pages écornées, les éraflures, les éclaboussures ! Jamet ne leur laisse pas un instant de repos : « Mon ami, approchez 1 tenez-vous là, et si, de quelque recoin, l'un de vos camarades me fait signe; si je cours à lui pour ménagerie temps et saisir le mot au passage. Dieu vous garde de malencontre et des hasards de la bousculade ! »

Ah 1 c'est un maître qui a la main rude et le geste prompt. Il lui faut des soldats endurcis; sans égards pour leurs vieux services, il les mène et les surmène. Il ne craint pas pour eux les trop brusques évolutions ; ils en ont vu bien

d'autres i C'est ainsi qu'il les veut et qu'il les lui Êiut pour le mouvement rapide, les détours et retours de ses colloques bibliographiques. Il aime les prendre à partie; il les interroge, les redresse, les morigène : « Tu passes bien fier, mon cher auteur, avec ce beau mot en guise de panache 1 Mais on l'avait dit avant toi, et puis un tel encore. Je ne suis pas de « ceux qui donnent à Plutarque une nazarde sur le nez d'autrui, » et je te « saurais bien déplumer. » — Quelle est cette expression bizarre ou archaïque ? est-ce une énigme ? Je suis Œdipe, et voilà ma réponse. — Et toi, beau débrideur de discours sans suc et sans moelle, prends-tu bien garde, en bavardant sur ceci, que tu oublies cela? — Toi, franc raillard, docteur en c gentilles polissonneries, » sais-tu les généalogies de toutes tes joyeusetés ? Je vais les coucher ici tout au long. * Mais toi, sournois c Messelier >, vilain sermonneur, c barbichon de la gent tartufienne ^, » que me veux-tu? Viens-tu m'interloquer et verser la poudre dans mon encrier? Ah 1 tu crois arrêter ma plume et couper court à ma gaîté ? Je suis le fils du siècle qui rit et qui nie, et je vais te dire gaillardement ton fait 1 p

Voilà les thèmes habituels de ces petits colloques que Jamet poursuit, la plume à la main, avec ses livres. Car il associe toujours sa plume à ses lectures ; en elle, il a une compagne et une confidente qui ne le quitte pas. Il lit et relit, presque sans trêve; il confère et compulse avec délices, semant sur les marges, d'une main hâtive, des réflexions, des souvenirs, des suggessions de liseur infatigable.

Je ne sais s'il a fait en cela véritablement œuvre de savant ; on l'a dit. Mais je mettrai tout à l'heure à nu ses procédés, je produirai quelques portions inédites de son travail d'annotateur, et l'on pourra juger, pièces en mains, de la valeur de l'appréciation.

J'ai montré Jamet lisant et annotant ses livres, je ne dois pas omettre de rapporter aussi qu'il copiait avec une ferveur que rien ne rebutait. C'était une de ses plus chères occupations et de ses plus anciennes habitudes ; nous l'avons constaté à propos des Stromates. Ce qu'il a transcrit de dissertations, de factums, de lettres, de pièces volantes en prose ou en vers, est considérable. Il conservait ainsi ce qu'il désespérait de se procurer, ou ce qu'il avait renoncé à acquérir. Mais ce travail de transcription était une œuvre absolument dépendante et subordonnée ; c'était encore un tribut payé à sa bibliomanie. Les copies qu'il tirait n'avaient d'autre destination que d'aller compléter un recueil d'imprimés, ou de s'adjoindre, comme appendice, à tel ou tel volume. C'est en cela qu'il difière du seul émule que je lui connaisse en ce genre, mais un émule qui l'a surpassé prodigieusement : je veux parler d'Edouard Tricotel, cet enragé copiste qui a fait passer sous sa plume et d'une seule traite des volumes entiers ' !

Je viens de faire allusion aux recueils spéciaux, si nombreux dans la bibliothèque de Jamet. Il manquerait un trait à sa physionomie de bibliomane, si je passais sous silence cette autre forme de sa passion, dont il offre peut-être un

I. J'empninte, dans tout ceci, les formes et les expressions mêmes des annotations de Jamet. a. Voir Catalogue des livres de feu Éd. Tricotel, 1878, in-8^, n^ 188, 194 à 197 y }4$, 406, 466, 68) à 686, 740 à 74), 856.

JAMET LE JEUNE jy

eiLemple unique. Je ne sache pas, en effet, qu'aucun amateur ait possédé à un égal degré le goût des recueils factices.

Les recueils factices ! Ce n'est pas moi qui voudrais en médire : faits intelligemment, avec science et avec goût, ils sont l'ornement le plus agréable, en même temps que l'instrument le plus précieux, dans une bibliothèque fidèle à sa vraie destination, qui est d'éclairer et de fournir à l'étude des matériaux bien groupés. Aussi le goût des recueils factices se rencontre-t-il surtout chez les bibliophiles studieux qui savent mettre l'intérêt de la science d'accord avec les satisfactions de leur passion. Mais lorsque Jamet colligeait les pièces de toute sorte en vue de ses recueils, il y apportait le même esprit que dans la formation du reste de sa bibliothèque. Les sujets venaient à lui, conduits par la main du hasard; une ou deux brochures trouvées dans un lot, en voilà assez pour le déterminer et donner naissance à l'un de ces nombreux petits édifices qu'il mettait en construction dans son atelier de stromates. Alors, il accumule pièces sur pièces, de toute valeur, de tout esprit, et, le plus souvent, aucune cohésion ne règne dans ces recueils où tout est factice, jusqu'au lien même qui les unit. Sans s'en inquiéter, Jamet s'est plu à les multiplier : il en a fait sur tous les sujets et les a créés (car beaucoup sont de vraies créations) par tous les moyens à sa portée. Son zèle en pareil cas ne connaît pas d'obstacle. Les disparates extérieures ne le choquent point : il associe tous les formats, accouple les manuscrits aux imprimés, mêle toutes les langues, ajoute (c'est le seul tribut qu'il paye au plaisir des yeux) parfois des portraits, souvent des figures singulières; et si, de fortune, il a rencontré dans un ouvrage quelque partie, fût-ce un simple chapitre, qui aille à son but, le malheureux volume est immédiatement dépecé; vrai prosecteur, il opère sans hésitation, sans rémission, sans remords. Il plie, il taille, il rogne à plaisir. Jamais sa main ne se montre plus impitoyable que dans ces opérations, où rien ne résiste à l'accomplissement de son dessein. Ah 1 qu'il révèle bien ici l'acuité de sa passion, et ce peu de respect et d'amour du livre — au sens véritablement bibliophilique — dont il nous a déjà fourni des preuves.

Il est sorti de ces agrégations bibliographiques de grands ou de petits groupes, — parfois simples et rudimentaires ébauches, parfois aussi surabondantes agglomérations, — qui s'offrent à nous aujourd'hui comme une traduction matérielle de quelques fragments des tables méthodiques du Manuel. C'est, au total, un singulier résultat, dans l'ensemble plus bizarre et séduisant d'aspect que réellement utile, quoique certaines séries soient, il faut l'avouer, véritablement curieuses ^

La bibliothèque de la rue Richelieu possède une suite considérable de ces

I. Je ne Toudrais rien exagérer. Il est aisé, je le sais, d'être sévère en pareille matière, car c'est un labeur ingrat et difficile que la formation de bons recueils spéciaux. Il y faut apporter des qualités que Jamet n'avait point. Il savait beaucoup, mais il ne savait pas assez bien; or il faut à une telle œuvre un savant éclairé, doublé d'un bibliophile plein de sagacité et de flair, sachant attendre et saisir l'occasion, et, par-dessus tout cela, accompagné de cette bonne chance qui est la grâce d'état des collectionneurs : assurément, c'est trop demander à Jamet en une fois. Avait-il suffisamment médité cette sentence de son auteur favori : « Est-ce pas faire une muraille saps pierres ou chose semblable, que de bastir des livres sans science et sans art? » 'Montaigne, Essais y liv. III, ch. ii.)

Mélanges, entre autres le recueil, vingt fois cité, sur les Femmes, formant 57 volumes in-i 2; une série d'écrits sur Rabelais; enfin une collection in-8<* contenant quelques pièces rares et peu connues, ainsi le Cocuage de Molière, qui n'est point mentionné dans la dernière édition de la Bibliographie molié* resque.

Je citerai les autres petites familles bibliographiques improvisées par la fantaisie de Jamet et qui sont arrivées jusqu'à nous; je donnerai, comme types, des détails concernant la composition de quelques-unes et renverrai aux sources pour les autres.

Voici cette liste :

i® Stromaies pour et contre la comédie (1684-1760), 9 vol. in-12. (Voir Biblioth. dramatiq. de M. de Soleinne, t. V, p. i55-i56.)

2» Stromates sacrés. Décrits sous le n* 88 et dernier du supplément à la quatrième partie du catalogue des frères de Bure (1834- 1840, 7 fasc* in-8^) *.

y* Bigarrures ou stromates^ sur les livrées et les mœurs cléricales et monacales, in-12. Recueil de 21 pièces. Le titre est factice et de la composition de Jamet. {Catal. Potier, 1872, gr. in-8», n" 2335.)

4^ Pièces relatives à la médecine, avec notes manuscrites et figures ajoutées. 9 pièces in-8% savoir : D'où viennent les marques que les enfants apportent du ventre de leur mère. — Portrait de de Lorme, médecin de Henri FV (1682). — Fécondité surprenante (i755). — histoire de frère Jacques, lithotomiste {1756). — Lettre sur un événement extraordinaire (1759). — Le purgatif rafraîchissant (1765). — Éloge de la pharmacie. — Enfant d'une figure extraordinaire (1771). — Lequel est l'aîné de deux jumeaux?

5^ Recueil sur l'impuissance, composé de quatre petits ouvrages en i vol. in.i2. (V. CataL des Livres de M. P***, i836, n9 90.)

6^ Recueil d'opuscules sur la patience, en i vol. petit in-8". (V. CataL des Livres de M, le comte Le Hon, 1880, n* 63.)

7<^ Recueil philologique, en un volume composé comme suit : Dissertatio inauguralis medica de vinis auth. Schosulan (1767). — Anecdotes physiques et morales (extr. d'un volume). — Petit essai sur la réunion des sentiments de Descartes et de Newton sur la lumière (1748). — Discours académique du ris (extr. des Jeux de Vlnc, 1637). — Discours du ridicule (li.). — Traité des causes physiques et morales du rire (i 768).

8® Recueil sur la peinture, comprenant divers opuscules, extraits, tirages à part, additions manuscrites, concernant surtout VEssai sur la peinture, la sculpture et l'architecture, de Bachaumont, qui est en tête du recueil, i vol. in.8«, fig. (V. CataL de M, *** [Chardin], 1823, n» 962.)

9* Recueil sur l'architecture, i vol. in-S"* comprenant : Essai sur l'architecture, par P. Laugier (175.S). — Règle des cinq ordres, par Vignole (1697). — Plaisanterie instructive ou avis aux artistes. (Extr. du Mercure, 1754.) — Discours sur la nécessité de l'étude de l'architecture, par Blondel (1734). — Discours

1 . Ce supplément ne contient que des livres annotés par divers savants : Mercier, de Saint- Léger, Miliin, Brnnck, etc.

2. Ce titre de Stromates était, on le voit, particulièrement cher à Jamet.

sur Tarchitecture, par Patte (1754). — Abrégé de la vie de Boffrand, architecte. — Vente de livres d'architecture (lySj).

10* Recueil mer,,..^ foireux, etc. y avec notes manuscrites, nombreuses pièces et figures ajoutées, en i vol. petit in-8®. (V. Catal. des Livres de M. C. Leber, iSSg-iSSz, 4 vol. in-8% t. I*', n» 2597,)

n« Cythereana, assemblage d'imprimés, copies manuscrites, feuilles volantes, figures, avec des notes concernant les femmes et l'amour; le tout, tel qu'on peut l'attendre de Jamet sur un pareil sujet. Nombreuses pièces en 1 vol. petit in-8». (V. même catalogue, t. I", n» 2777.)

12» Recueil sur deux poèmes de Voltaire^ en i vol. in- 12, comprenant : La Ligue, poème, Amsterdam, 1724. — La Henriade travestie, Berlin, 1753. — La Pucelle, poème, Louvain, ijbb. — Lettre du P. Grisbourdon à Voltaire, fig. ajoutées.

i3® Voltariana, recueil sur Voltaire, composé du « Voltariana » de 174S, et de mémoires, factums, brochures, copies diverses, formant un ensemble de plus de cinquante pièces en i vol. in-S® *.

14* Diverses pièces sur Cartouche et sur Mandrin^ en i vol. petit in-8". (V. Catal, de M. *** [GhardinJ, i823, n<> 2762.)

1 5° Recueil particulier de pièces de littérature, de critique et d'histoire, In-S**. Nombreuses pièces manuscrites, brochures, extraits de périodiques. (V. Catal. Leber, t. I*', n" 2829, p. 448-449*.)

16* Pièces historiques, avec des copies et des notes de Jamet, entre autres; Mémoires sur les manuscrits de du Gange; Voyage des terres austral., etc., I vol. in-8^ (V. Catal. des Livres de M. de Monmerqué, i85i, n"* 2o5i.)

17' Pièces curieuses sur divers sujets relatifs à l'histoire de France. In-8". Brochures et extraits nombreux d'écrits parus de 161 3 à 1762. (V. Catal. Leber, t. III, n* 563o.)

Nous connaissons maintenant Jamet comme bibliophile. Il nous reste à examiner en lui l'érudit, et même l'écrivain ; car nous savons que s'il a surtout écrit pour lui-même, il a quelquefois fait part au public de ses élucubrations.

Jamet savait beaucoup, « étant de ces liseurs qui, les livres rongeant, su font savants jusques aux dents ». Mais comme il ne lisait que pour son plaisir, il ne s'est point inquiété de méthode ; il n'a apporté ni préparation, ni méditation dans ses lectures. Il n'a rien discuté, rien scruté, rien approfondi; il n'a jamais imposé à son intelligence cette austère discipline qui la fortifie et l'agrandit, ce principe d'émulation qui la jette dans la carrière, l'y poussa avec énergie jusqu'à ce qu'elle ait atteint le but, l'éprouve enfin, chaque jour, en la mettant aux prises avec les plus mâles esprits. G'était trop de labeur.

I. Ce volume, qui est en ma posteeeion, porte sur le doe, poussé en or : VOL. !•'. Jtmet ai-il eu simplement IMntention de donner une suite k ce recueU, ou bien a-t-U réeUement exécuté ton projet? Quel est alors le possesseur du tome il ?

1. En renvoyant à la longue note de ce catalogue, je ne veux pas omettre de remarquer qu'on y trouve l'indication de la liste des ouvrages et opusculea de Dreux du Radier^ tout entière de la main de Jamet. Est-ce un souvenir de son amitié et de sa collaboration avec l'un des auteurs de V Essai historique sur les lanternes?

8o L^ LIVRE

Jamet n'en avait ni le goût ni la volonté. Rendons-lui, d'fii|leurs, pleine justice : il n'a jamais prétendu au titre de savant de profession; il ne se piquait, en quelque sorte, que de ne rien ignorer. Il ne réclamait guère, en faveur de sa compétence, que dans les matières grasses. De fait, son érudition sotadique est réellement fort vaste, et il a su assez de tout le reste pour en pouvoir dire son mot à l'occasion. Si donc on ne peut nier qu'il ait eu la mémoire très abondamment meublée; s'il faut souscrire, en un sens et non sans quelques restrictions, à l'appréciation de Barbier souvent reproduite depuis : « Jamet a des connaissances très étendues et très variées^ », il n'en est pas moins certain qu'on ne saurait voir en lui un esprit studieux et bien nourri. Il est tout à fait de ces savants dont parle Montaigne : a Ceux-ci, pour se vouloir eslever de ce sçavoir qui nage en la superficie de leur cervelle, vont s'embarrassant et empestrant sans cesse...; ils ont la souvenance assez pleine, mais le jugement entièrement creux. » (Essais^ liv. P', chap. xxiv.)

D'autre part, il n'avait que très peu d'entraînement et de pente vers les œuvres et les hommes qui ont le plus honoré la littérature ou la science. Il délaissait volontiers les palais pour les masures, et s'adonnait aux petites choses qui occupent sans absorber et ont leur attrait de nouveauté parce que la plupart les dédaignent. De toute l'antiquité, il n'a guère connu d'un peu près qu'Horace, et, après lui, Juvénal et Ovide. Parmi les modernes, Rabelais et Montaigne ont su le retenir : ce sont assurément ses auteurs favoris et il les sait par le menu ; mais il cite presque aussi abondamment Tabourot, Bouchet, du Fail, B. de Verville, Lasphrise, les poètes des Cabinet et Parnasse satyriques, jusqu'à Cl. Petit et Blot, toute cette lubrique phalange de la littérature gaillarde des xvi^ et xvii® siècles. Parfois il remonte de ces bas-fonds jusqu'à un La Mothe Le Vayer, dont le scepticisme le charme; mais il paraît ignorer tous les classiques du grand siècle, Molière compris; il ne nomme Bossuet et Fénelon que pour les salir * ; il appelle l'auteur des Fables choisies mises en vers a le fameux La Fontaine ' v ; parmi ses contemporains même, le nom de J.-J. Rousseau ne lui suggère que l'épithète de a savant* ». Il était d'ailleurs peu au courant — comme c'est trop l'ordinaire chez les philologues bourrés d'études rétrospectives — des hommes et des choses de la littérature de son temps : ainsi il accable d'éloges et attribue sans hésitation à Diderot la Berlue de Poinsinet de Sivry ' ; il donne le Polissonniana de l'abbé Cherrier à l'abbé des Fontaines*. Du reste, et cela se comprend après ce que je viens de dire.

1. Dict. des anonymes, }• édit., t. II, col. S69. Ne pas oublier que Barbier possédait quelques volumes de Jamet dans sa bibliothèque, comme son très curieux catalogue en fait foi.

a. Dans ses annotations sur U Lettre de B, Ismail-hen-Abraham, juij converti, à l'aUfé d'Houteville, Paris, 1722. In-ia.

j. Dans son commentaire sur les Nouvelles et plais, imagin.^ de BruscambiUe, à propos d'un passage de la page 46. (Édit. de Bruxelles, i8(>4.)

4. Fantaisies^ de Brascambillc. Bruxelles, iB6j. Petit in*ia, p. |io.

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