‹ Le livre (volume 3)Chapitre 16 sur 103 · CHARLES NODIER · texte numérisé non relu

CHARLES NODIER

c L'un et l'autre prennent un très vif intérêt à la position de M. Alaux et connaissent la justice incontestable de ses prétentions. C'est en leur nom, et comme chargé de mission auprès de vous par deux personnes que vous honorez de votre bienveillance, que je viens implorer votre intercession auprès de Monsieur, dans une afbdre dont dépend l'existence d'une honnête famille, bien connue d'ailleurs par la pureté éprouvée de ses sentiments. Si j'avais l'honneur d'être connu personnellement de vous, monsieur, je me flatterais peut-être d'augmenter l'intérêt que j'ose vous demander en sa faveur, en ajoutant que mon propre bien-être est lié au succès de sa demande, et que toutes les ressources que la révolution m'a laissées dépendent de son résultat.

« Je vous supplie d'agréer l'assurance des sentiments respectueux avec lesquels j'ai l'honneur d'être, etc.

a Le chevalier Charles Nodier, « Rue de Provence, n* 4. »

Ce fut à cette lettre écrite pour un ami, M. Alaux, que Nodier dut sa nomination de bibliothécaire à l'Arsenal. M. de Vèze s'employa très activement pour M. Alaux auprès du duc de Fitz-James; Nodier, introduit aux Tuileries, y fit la connaissance du duc. Celui-ci lui donna la place et le logement de M. Tréneuil, à la mort de ce fonctionnaire, survenue peu de temps après.

Le £aimeux salon de Nodier, à l'Arsenal, existe encore; il sert maintenant de dépôt des gravures. La cheminée de marbre blanc n'a pas été changée; c'était sur la table de cette cheminée que Nodier s'appuyait pour narrer des historiettes qu'il récitait « sans rature, » selon l'expression que j'ai entendu employer par un témoin. Grand, un peu courbé, les mains dans les poches, il parlait doucement, fièrement, ne soulignait pas trop, ne se répétait jamais; c'était un causeur charmant. On l'écoutait, surtout lorsqu'il avait abandonné le jeu du whist, où le destin lui était habituellement contraire. Tout le monde faisait silence ; c'était un régal pour les délicats.

Cependant on ne causait pas toujours dans les salons de l'Arsenal, on y dansait aussi. La jeune génération littéraire de 1840 se souvient d'avoir assisté à un bal travesti où brillaient les deux Dumas, le fils en débardeur, le père costumé en postillon de Longjumeau. Postillon colossal et superbe, ajoute la tradition. Un quadrille fut exécuté dans lequel l'auteur d'Antonjr fournit la réplique au futur auteur de la Dame aux camélias. Ce serait à ce propos que Dumas fils, préludant à ses succès d'esprit, aurait prononcé le mot connu : « Un père est un vis-À-vis donné par la nature. »

Précédant le salon de réception, la salle à manger, restée telle quelle, offrait à l'œil du visiteur de nombreuses panoplies sculptées sur des lambris jaunes. Un véritable attirail dans le genre du xviii* siècle : des cuirasses de guerriers romains, des flèches de sauvages, des carquois, des épées, des plumes, des massues. En fiice, au-dessus d'une console Louis XVI, un tableau de fleurs et de fruits excitait l'appétit et réjouissait la vue des convives.

Mais la pièce la plus curieuse de l'appartement était le cabinet de travail de Nodier. Cette chambre, assez étroite, donnait sur les terrains vagues qui avoisinaient la Seine, terrains que la spéculation moderne n'avait pas alors encombrés de maisons à six étages. Au cabinet de travail attenait une alcôve

fermée par une porte à deux vantaux; on a conservé la rainure dans laquelle s'insinuait la languette de fer appelée noix par les serruriers. Cest dans cette alcôve que Nodier est mort.

Pour se distraire de ses souffrances pendant la maladie d'épuisement qui finit par le tuer, il avait fait suspendre au-dessus de son lit une cinquantaine de pantins dont il s'amusait à tirer les ficelles. Il avait toujours manifesté beaucoup de goût pour les marionnettes. Elles furent son dernier spectacle de même qu'elles avaient été son premier amour dramatique. Il ne cessa de les tourmenter, de leur faire jouer des scènes composées par lui, que lorsque la souf* france le contraignit à ne plus bouger.

Jusqu'à son dernier moment, il conserva une grande placidité d'âme : — Prenez bien soin de vos enfants, disait-il à sa fille ; la saison est si mauvaise.

Il conseillait ensuite à M"® Ménessier de relire Tacite et Fénelon. La veille de sa mort, Nodier recevait la visite de l'éditeur Techener et il apprenait que les braves gens du quartier s'inquiétaient des progrès de sa maladie : — Mon Dieu! s'écriait-il, que je suis touché de toutes les sympathies que l'on me témoigne!... J'ai eu bon cœur et voilà tout!

Il était d'ailleurs depuis longtemps préparé à la mort; si nous en jugeons d'après ce fragment de lettre adressée à M. Weiss, l'ami des bons et des mauvais jours :

« Je ne t'écris aujourd'hui que pour te remercier de ton envoi. Je suis trop malade pour employer beaucoup de temps à écrire et pas assez pour être pressé de faire la confession générale que je t'ai promise.

« Une maudite rechute à laquelle je suis à peine échappé m'a remis tout à fait sur les dents. On dit que je suis tout à fait méconnaissable, et je conçois que l'on puisse changer à moins.

a J'ai maintenant les jambes plus grosses que le corps, mais j'ai le corps diablement mince ; à part une forte oppression et de vilaines douleurs dans les os, je me trouve d'ailleurs assez bien, car j'ai du sommeil et de l'appétit. Quoi qu'il en soit, j'ai vu de près un grand trou, et avec calme, je t'en réponds, quand j'en ai été le plus voisin. Je voudrais bien «avoir pourquoi je suis demeuré au bord. 9

A présent la grande réputation de Charles Nodier n'existe, pour ainsi dire, qu'à l'état de souvenir. Les petits, tout petits journalistes, qui gagnent en un mois ce que le pauvre Nodier (toujours gêné dans ses affaires) gagnait en une année, demandent ce qu'il a fait, pourquoi il était de l'Académie, ce qu'il a laissé à la postérité.

Cet oubli est profondément injuste.

Pendant trente ans, le charmant auteur de la Fée aux Miettes a passé pour un expert en matière de langue française; il a joué au xix* siècle l'emploi de Boileau-Despréaux, avec moins de sécheresse dans les manières, plus de fantaisie et d'originalité dans l'esprit.

Boileau a condensé son œuvre complète en quelques pages qui suffisent à former un unique volume; Nodier, au contraire, s'est éparpillé. Il a jeté aux

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