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LE PREMIER IMAGIER DE LA FONTAINE

eux d'entre nous, et ils sont nombreux, qui ont appris à lire dans les fables de La Fontaine savent quelle peine ils auraient eu i les bien comprendre sans le secours de l'image qui précède le texte et qui met sous les yeux le sujet de ces petits drames. C'est un attrait pour la curiosité de l'enfant, et dont son intelligence profite b son insu, que ces vignettes simples et naïves où les animaux, par leur physionomie et leur attitude, disent déjà ce que le poète va développer en beaux vers. Et pourtant, qui s'est )a< mais inquiété d'en connaître l'auteur, de s'informer h qui l'on doit un tel service et quel est le premier qui a si ingénieusement interprété la pensée du bonhomme. Il en est ainsi de beaucoup de bienfaits dont nous jouissons tous les jours sans en reporter la reconnaissance à qui de droit. Il n'y a là ni ingratitude ni légèreté ; la force des choses et le cours du temps suffisent seuls à plonger dans l'oubli des noms autrefois célèbres et qui gagneraient encore à être connus. C'est précisément le cas de François Chauveau, l'illustrateur universel, le Moreau jeune et le Gustave Doré du ivn* siècle, un artiste au génie facile et d'une valeur réelle, ainsi que le prouvent et son œuvre et sa vie.

Il naquit le lo mai i6i3 d'une famille de riches bourgeois. Un de ses grands oncles, conseiller au parlement, se voyant pourchassé, comme tous les huguenots, lors du massacre de la Saint- Barthélémy, imagina de se cacher dans un coffre que l'on devait emporter hors de Paris. Malheureusement le domestique chargé de ce fardeau fit un faux pas et roula du haut en bas des degrésdu Palais. Dans cette chute le coffre s'ouvrit et la populace fonatique, au lieu de prendre en pitié l'infortune du magistrat, l'assomma surplace.

Le père de l'artiste, Lubia Chauveau , allié par sa femme, Marguerite de Fleurs, à la noblesse de finance, avait du train, de la dépense, et jouait gros jeu, ce qui attirait chez lui quantité de beau monde. Mais, en 1628, un coup de dés lui enleva tout, maisons, terres, charges, équipages. Il ne fit plus que languir et mourut en i632 ou i633, laissant h sa veuve un procès, des dettes et deux enfants. Ceux-ci, par bonheur, étaient déjà élevés, instruits et en état de se suffire. L'aîné, habile ingénieur, fut chargé d'enseigner la géométrie à l'école de peinture et s'acquitta de ses fonctions avec zèle et succès jusqu'en 1670, où il fut assassiné par mégarde, au lieu d'un autre à qui on en voulait. François, le cadet, avait montré dès l'enfance d'heureuses dispositions pour les arts du dessin. Confié aux soins du peintre Laurent de la Hire, il fit de rapides progrès et put, dès seize ans, venir en aide aux siens par ses travaux. Même précocité devait se rencontrer de nos jours chez Horace Vernet.

Après quelques essais de gravure sur bois, François Chauveau abandonna ce genre pour graver sur cuivre, au burin, les tableaux de son maître. Il y réussit à souhait; et parvint en peu de temps à se faire une réputation. Dès lors son talent s'applique à vulgariser par la gravure les connaissances en histoire et en mythologie qu'il avait puisées tant dans les leçons de son précepteur que dans l'entretien des personnes qui fréquentaient chez lui, car les seuls amis qui n'eussent pas déserté la maison après la déconfiture du père étaient des gens de lettres. Ils restèrent fidèles au fils et prirent même l'habitude de se réunir dans son atelier, rue Neuve-Sainte-Geneviève, au coin de la rue Pot-de-Fer, pour causer de littérature et se communiquer leurs ouvrages. Ce petit noyau, d'où sortit peu après l'Académie française (1634), était alors composé de Chapelain, de Philippe Habert, de Gombauld et de quelques autres auxquels se joignirent ensuite Benserade, Scarron, Santeul, Scudéry et le géographe Samson, pour les cartes duquel Chauveau dessina et grava de sa main des cartouches. C'est aussi vers ce temps qu'il composa le joli frontispice en tête du Cabinet (1646, in-4«) de Georges de Scudéry, mélange de prose et de vers, sur les portraits et les statues dont l'auteur suppose qu'un cabinet doit être orné. Il fit à la même époque le portrait d'Adam Billaut, le menuisier de Nevers.

Un moment l'amour le vint agréablement distraire de ses occupations. S'étant épris d'une charmante jeune fille, Marguerite Roger, il l'épousa en i65o, malgré le peu de fortune qu'elle lui apportait et contre l'avis de ses parents. L'artiste, dans sa candeur, s'était persuadé que ceux-ci, une fois le mariage accompli, verraient sa femme des mêmes yeux que lui ; mais ils refusèrent de la recevoir et, pour s'en venger, il lacéra tous les portraits de cette sotte parenté qui encombraient son appartement.

Lorsque la naissance de plusieurs enfants eût accru les besoin du ménage, Chauveau redoubla d'ardeur. Au contact des hommes de lettres il avait acquis un certain vernis de savoir et le goût des choses de l'esprit, qu'il résolut de communiquer à tous au moyen de gravures improvisées à Teau-forte. Cette exécution rapide convenait d'ailleurs mieux que la taille-douce à la vivacité de son génie et au besoin du moment. Il s'agissait, en effet, d'amorcer le public par les yeux et de l'engager spirituellement à lire les poèmes et romans des auteurs contemporains. Plusieurs d'entre eux, avouons-le, en avaient grand besoin et auraient pu en remontrer aux nôtres en fait d'extravagance et d'insupportable verbosité.

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Chauveau s'appliqua sans relâche à cette bonne œuvre, ne s'accordant plus un seul jour de loisir. Ses meilleures productions sont peut-être celles qu'il fit ainsi à la hâte et comme en se jouant. Il avait une si grande facilité de composition que la plupart de ses planches ont été gravées après son souper, par manière de délassement. Il se faisait lire par ses enfants les histoires qu'il avait à illustrer, en saisissait au vol la note dominante, et souvent, traçant d'imagination au premier coup le dessin sur la planche avec la pointe, il la mettait en état, avant de se coucher, de pouvoir la faire mordre par l'eau-forte le lendemain, tandis qu'il graverait ou dessinerait autre chose ^. S'adressait-on à lui pour quelque dessin, il prenait aussitôt une ardoise et crayonnait le sujet de trois ou quatre façons différentes, entre lesquelles vous n'aviez plus qu'à choisir. Il fournissait ainsi, non seulement les peintres, les sculpteurs, mais les orfèvres *, les brodeurs, les menuisiers, les serruriers, ne boudant à aucune besogne et toujours prêt à obliger ses amis. Qui pourrait établir la liste des jolies choses ainsi échappées de cette veine féconde ? On a vendu tout récemment au prix de 4,900' fr. les œuvres de Monsieur Molière^ deux volumes in- 12, imprimés par de Sercy en 1666 et ornés chacun d'un frontispice de Chauveau, dont personne n'avait parlé jusqu'ici. Souvent même il négligeait de signer ces bluettes. Ne pouvant tout citer, contentons-nous de signaler aux curieux le Grand Cyrus, la Clélie,' Almahide ou l'esclave reine, de Magdeleine de Scudéry, la Cléopâtre et le Pharamond de La Calprenède, le Scipion de Desmaret, le poème de David, celui de Clovis, du même Desmaret (1648), le Saint Louis ou la Sainte Couronne reconquise, du père Le Moyne, la fameuse pucelle de Chapelain, l'Alaric/ou Rome vaincue, de Scudéry, (i635), la Jérusalem délivrée du Tasse, la bible de Sacy, les délices de l'esprit.

Avec Sébastien Le Clerc, il grava les figures de Le Brun pour les tragédies de Racine ; il fît avec le même et Le Pautre les vignettes pour les Métamorphoses en rondeaux de Benserade (1676) dont Le Brun lui-même avait dessiné le frontispice. Il illustra encore une édition des Bucoliques et Géorgiques de Virgile publiée en 1662, Sénèque, la Pharsale et les Fables de La Fontaine, qui nous arrêteront un instant.

Pour se rendre bien compte de ce dernier travail, il faut avoir sous les yeux un exemplaire de la première édition des Fables, publiée par Claude Barbin en 1 668 in-4. Lesgravures sont d'un format plus restreint que le texte, en forme de têtes de pages, comme si l'on avait songé d'avance à rin-12 moins coûteux et plus populaire. Le trait y est net, bien accusé, ainsi qu'il arrive toujours aux épreuves de premier tirage. Quelques-unes de ces fîgures, malgré l'incorrection du dessin et un peu de raideur, valent mieux dans leur jet primitif, que celles, plus fines et dessinées avec un soin méticuleux, qu'on leur a substituées plus tard : ainsi pour le Loup et l'Agneau, pour le Rat de ville et le Rat des champs. Dans la fable intitulée l'Aigle, la Laie et la Chatte, rien de plus naturel et de mieux trouvé que la pose des deux animaux commérant au pied de l'arbre en bonnes voisines. Quanta celle qui a

t. Voir, pour tous ces détails de métier, le mémoire tt intéressant de Papillon sar la Vie de françois Chauveau. Paris, Jannet, i8$4, in-8.

a. Parmi ces orfèvres il faut distinguer René Cousinet, ami de Chaaveao, et qui travailla sur les dessins de celni-ci anz grands ouvrages d'argenterie de Versailles*

pour titre le Renard et le BouCy au lieu de ce puits trop moderne, où le renard a l'air, contre toute vraisemblance, de tirer de Peau avec un seau, on le voit ici appuyé seulement d'un air goguenard sur le rebord extérieur de la margelle, tandis que la tète bonasse du pauvre bouc dirige sur lui, mais en vain, des regards suppliants. La Fontaine était contemplateur et poète avant tout, et très peu naturaliste ou savant ; volontairement ou non, il commet des erreurs singulières. Pour en citer une preuve, il dira de la fourmi qu'elle vit trois jours d^ un fétu qu'elle a traîné che^ soi, oubliant ou ignorant que ce brin de paille sert à construire l'édifice dans lequel l'insecte s'abrite sous terre, et nullement à le nourrir. C'est à peu près comme si l'on disait de l'homme qu'il mange les poutres de sa maison. En général, le poète a suivi dans ses apologues la croyance populaire, qui attribue aux bètes les sentiments et les passions de l'homme. Le caractère qu'il leur prête est fondé sur l'idée que s'en fait le vulgaire, idée qui contredit parfois les données de la science. Cela n'aide que mieux au charme et à l'illusion, mais oblige parfois le dessinateur à d'énormes contresens. En voulez-vous un exemple? Pour l'Aigle et VEscarbot^ Chauveau a dû figurer un scarabée presque aussi gros qu'un lapin, afin de mettre sa figure d'accord avec le texte.

Un critique de nos jours a fait au fabuliste et à son interprète un reproche étrange ; il les accuse tous deux, le croirait-on ? d'étroitesse de vue et de n'avoir pas d'horizon, de ciel, de paysage. Laissons La Fontaine se défendre tout seul par tant de frais et naturels tableaux, d'où la rêverie n'est pas absente, et qui rendent si bien Taspect du terroir. Quant à Chauveau, nul ne sait mieux que lui, en quelques coups de pointe, nous donner une sensation suffisante, un aperçu des lieux et de la contrée. « Ces plaines immenses de blés, dit un bon juge, où se promène de grand matin le maître, et où l'alouette cache son nid ; ces bruyères et ces buissons où fourmille tout un petit monde, ces jolies garennes^ dont les hôtes étourdis font la cour à l'aurore dans la rosée et parfument de thym leur banquet, c'est la Beauce,la Sologne, la Champagne, la Picardie; j'en reconnais les fermes avec leurs mares, avec les basses-cours et les colombiers. »

A voir l'accord souvent heureux entre la fable et l'image qui la figure, il semblerait que l'écrivain et le dessinateur ont dû se concerter quelquefois, que Chauveau a reçu de La Fontaine des indications, des conseils précieux, et apprendre de lui en quel sens il fallait traduire sa pensée, comme il arriva plus tard à Gravelot avec J.-J. Rousseau et Voltaire. Il n'en est rien; ni les poésies diverses ni la correspondance ne portent trace de relations entre l'un et l'autre. Pourtant La Fontaine, loin de se confiner aux choses de la poésie, ainsi que le firent trop Boileau et Racine, avait du goût pour tout ce qui charme l'oreille ou les yeux aussi bien que l'esprit. Quand l'opéra fut importé d'Italie, on le vit des plus assidus aux représentations et, si le machiniste encore inhabile ratait quelqu'un de ses trucs^ il le remarquait avec malice :

Quand j^entends le sifflet, je ne trouve jamais Le changement si prompt que je me le promets. Souvent au plus beau char le contre-poids résiste. Un dieu pend à la corde et crie au machiniste ; Un reste de forêt .demeure dans la mer Ou la moitié du ciel au milieu de Tenfer.

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