‹ Le livre (volume 3)Chapitre 66 sur 103 · ESTAMPES · texte numérisé non relu

ESTAMPES

POUK SBRVIR A L'HISTOIRK DES M0DK9 BT DU COSTUME EN FRANCE

PUISQUE la ■ StoiOH 1, comme on dit à Londres, des ventes aux enchères n'est point encore revenue, parlons à cette place, où d'habitude nous tenons archives de curiosités, d'une interprétation nouvelle des vingt>quatre estampes de Moreau le Jeune que l'éditeur L. Conquet a osé entreprendre et qu'il mènera à bonne lïn, nous n'en doutons pas. C'est une audace en effet, presque une témérité, que d'avoir songé )i confier à un graveur moderne l'oeuvre capital de Moreau le Jeune, celte série de tableaux exquis où tout le xriu* siècle défile comme en un panorama, et pour l'exécution de laquelle tous les graveurs les plus célèbres du temps se sont employés : les Baquoy, les Martini, les Patas, les DcUgnon, les Hetman, les Maleuvre, les Lingée, les Ingouf Junior, les Duclos et tant d'autres maîtres burinistes et aquafortistes, qui, tous, ont laissé des merveilles incomparables, d'une délicatesse de touche et d'un fini d'exécution adorable.

Les éditeurs de la première édition véritable et complète du Momimetit du costume ou Tableaux de lavie (texte de N.-E. Restif de la Bretonne, in-folio de 37 pages de texte et 36 estampes, Neuwed, 1789) mirent cet avis en tète de l'ouvrage : < La fin du xvui* siècle sera l'une des époques les plus remarquables de l'histoire. La révolution qui s'est faite dans les idées et dans les usages est digne d'exercer les pinceaux des Théophraste et des La Bruyère. C'est d'après ces modèles qu'est rédigé l'ouvrage dont nous bisons l'hommage au public. II est orné de gravures qui présentent divers événements de la vie de société. Elles sont l'ouvrage des artistes les plus habiles de notre temps. •

Les réductions ne tardèrent pas à se produire ; les estampes de Moreau en in-folio semblaient trop encombrantes pour les bibliothèques; en 1790, il parut à Londres une édition en 1 volumes in-12 k belles marges; en 1791, autre édition in-18, en 2 volumes, à Neuwed, et contrefaçon à Paris, même date, sous ce titre assez aimable : les Petites Parties et les Grands Costumes de la Cour de France, omés de gravures dessinées par Moresu le Jeune, 1793, édition in-S*,

et enfin en 1874 mauvaise réimpression de Tédition infolio chez l'éditeur Wilhem, avec texte de Restif, revu par Ch. Brunet et Anatole de Montaiglon. Les gravures sont froidement burinées et sans aucun relief artistique.

Voilà en quelques lignes la bibliographie sommaire du Monument du cos^ tume. M. L. Conquet, en venant bon dernier, a voulu faire graver à nouveau et interpréter par le burin les planches de l'édition petit in-8*. Il a répudié les procédés du jour comme n'ayant pas les finesses et le moelleux d'une exécution soignée par la main même d'un artiste, et il s'est adressé à un graveur consciencieux, M. Dubouchet, ancien prix de Rome ,qui a le double mérite de joindre à une grande conscience de son art^ une patience digne des étonnants burinistes du XVI* siècle, un brio de faire qui n'exclut pas une correction châtiée et enfin une fidélité à l'esprit du dessin qui ne laisse rien à désirer.

Les différents états que nous avons vus sont des bijoux de gravure, d'une blondeur de coloris, d'une grâce de pointe, d'une aisance de facture qui émerveillent. Comme dans les peintures de Meissonier, le vieil amateur prendrait une loupe pour inventorier le travail de l'artiste et pousserait de petits cris d'admiration aux moindres détails très achevés qu'il ne manquerait pas de découvrir dans le serré des tailles et des contre-tailles, dans les lignes de l'architecture, les mosaïques des planchers, les amours des plafonds ou des dessus de porte, les ferrures forgées des escaliers, et surtout dans l'expression des mignonnes têtes des personnages.

Les titres : La Déclaration de grossesse, J'en accepte l'heureux présage et les Petits Parrains sont particulièrement réussis, les Petits Parrains surtout, ces ravissants personnages qu'on croirait faits pour être exécutés en faïence de Saxe et qui nous rappellent le quatrain qui leur servait de légende :

L'un pour Vautre formés dès leur plus tendre enfance, Ils gardent les douceurs d'un penchant mutuel. Bientôt peut'-être un nœud plus solennel De leurs parents comblera Vespérance.

M. L. Conquet n'est que Téditeur de ces estampes qu'il fait paraître en quatre livraisons de six pièces. Il a laissé de côté le texte de Restif, qui manque évidemment d'intérêt. Il ne fait que revenir du reste à la première manière du dernier siècle, car il paraîtrait que ces estampes, gravées d'après Moreau de 1771 à 1781, auraient été vendues primitivement sans texte aux amateurs et que ce n'est que par la suite, vers 1788, que le propriétaire de ces planches y fit ef&cer les numéros d'ordre pour en donner une nouvelle édition avec le texte absolument insignifiant de Restif de la Bretonne.

Nous voudrions cependant que M. Conquet lît imprimer sur les serpentes de ces gravures les jolis vers qui se trouvent dans la réduction in-8« vendue chez Moreau, graveur du roi, cour de mai au Palais, Hôtel de la Trésorerie, vers 1776. La plupart de ces petites pièces poétiques sont de spirituelles légendes, qui compléteraient au mieux ce recueil d'estampes.

Bien plus, nous formons le vœu que cette série des vingt-quatre estampes de Moreau, si spirituellement interprétée par le burin de M. Dubouchet, serve de canevas à un coquet petit volume de nouvelles gracieuses où des écrivains de ce temps, tels que MM. de Concourt, Monselet, L. Halévy, P.-L. Jacob et autres

ji8 LE LIVRE

pourraient rivaliser d'esprit et d'érudition et qui auraient un titre tout trouvé : Tableaux de la vie mondaine au xviii* siècle, ou bien la Vie élégante avant la Révolution.

— La bibliothèque d'Alfred et de Paul de Musset a été vendue vendredi et samedi dernier, à l'hôtel Drouot, par le ministère de M* Delestre, assisté de M. Labitte.

Nous rendrons compte de cette vente dans notre prochaine livraison; le catalogue de cette bibliothèque aura causé, croyons-nous, quelques désillusions.

— Parmi les belles ventes qui sont annoncées comme devant avoir lieu cet hiver, nous mentionnerons dés maintenant celle que fera M. Durel, libraire, dans la première quinzaine de février. Les amateurs trouveront, dans des conditions de reliure et de conservation remarquables les beaux ouvrages des xvn* et xvHi* siècles. Cette collection renferme plusieurs livres uniques.

— Voici rétat des publications de la Société des bibliophiles bretons. Ont été distribués aux sociétaires :

En 1877-78. — Œuvres françaises d'Olivier Maillard (sermons et poésies, notes et introduction), par M. A. de la Borderie. In-4*.

Bulletin de la Société des bibliophiles bretons et de Vhistoire de Bretagne. Première année, in-8".

En 1878-79. — L'imprimerie en Bretagne au xv* siècle, par la Société des bibliophiles bretons, avec le fac-similé de la plus ancienne impression bretonne. In-4*.

Mélanges historiques, littéraires, bibliographiques, t. !•'. Gr. in-8®.

Bulletin de la Société, deuxième année.

En 1879-80. — Documents sur l'histoire de la Révolution en Bretagne.

La Commisssion Brutus Magnier à Rennes, par M. de la Grimaudière. In-4».

Le Roman d*Aquin ou la conqueste de la Bretaigne par le roy Charlemaigne, chanson de geste du xn* siècle, publiée par Jouon des Longrais. In-4*.

Bulletin de la Société, troisième année.

En 1880-81. — Documents inédits sur l'histoire de la Ligue en Bretagne, par M. A. de Barthélémy. Gr. in-8*».

L'hôpital des Bretons à Saint-Jean d'Acre au xiii* siècle, par M. Delaville Le Roux. Gr. in-S*.

Bulletin de la Société, quatrième année.

Sous presse : Œuvres nouvelles et choisies de Des Forges Maillard, par MM. de la Borderie et Kerviler.

En préparation : Archives de Bretagne, recueil de chroniques, titres et documents inédits.

— UAthœneum, de Londres, annonce la vente aux enchères, en deux sessions, aux mois de décembre et d'avril prochains, de la bibliothèque historique du château de Blenheim, appartenant au duc de Marlborough.

— On vient d'exposer] à Londres une collection de manuscrits et de livres rares appartenant à un bibliophile très connu, M. Stevens. Cette collection est destinée à être vendue; elle comprend des papiers de grande valeur, ayant appartenu à Benjamin Franklin. M. Stevens s'est réservé le droit de les retirer avant la vente si on lui en offre 7,000 livres sterling, et on anùonce que le gouvernement des États-Unis a décidé de payer cette somme.

— Dans notre livraison du 10 mars dernier, nous avons donné le fac-similé à l'eau-forte d'un curieux dessin représentant feu Boulard le bibliomane, monté sur un escabeau et compulsant divers volumes de sa formidable bibliopole (le mot bibliothèque serait ici impropre).

— Nous accordions large hospitalité à ceux de nos lecteurs qui pourraient nous renseigner sur ce sieur Boulard et son portraitiste. Un de nos correspondants nous adresse son obole d'érudit, sous forme de la lettre que voici, et que nous insérons sans rien changer à sa teneur :

New-York^ i^ septembre x88i.

M. Octave Uzanne^ à Paris.

Monsieuri

La question à propos de feu Boulard et du poète qui Fa chanté est restée jusqu'ici sans réponse à mon grand étonnement; peut-être cette question eût-elle pu être autrement posée. Avant feu Boulard et son poète, ce quMl fallait élucider, je crois^ c*est Porigine du dessin d'abord, que beaucoup d'autres que moi doivent connaître.

Mais vous semblez convaincu qu'il n'existe de ce portrait de bibliomane ou bibliotaphe, que le dessin à la mine de plomb dont le hasard vous a rendu possesseur; que ce dessin est une fantaisie exécutée expressément pour représenter feu Boulard; que les vers ont été ajoutés pour achever le portrait, ou que peut-être même le dessin n'a été fait qu'après les vers. Si nous remontons à la source du dessin, nous allons tout de suite simplifier la question et la résoudre, car ce dessin n'est qu'une copie d'une lithographie fort connue qui est elle-même la copie d'un tableau.

En voici l'historique exact : le tableau original est une peinture à l'huile, qui fut exécutée en Allemagne, par un artiste allemand du nom de C. Spitzweg vers iSSg. Deux ans après environ, en 1861, il parut chez Delarue, rue J.-J. Rousseau, 68» une grande lithographie faite d'après cette peinture et signée Thielley. W. Schans, de New- York, ancien représentant de la maison Goupil, était l'éditeur; Delarue était l'imprimeur. Pendant plusieurs années on la vit à tous les étalages des marchands d'estampes, elle était originale, elle eut du succès. Plus tard je la retrouvai à New- York chez un bouquiniste, je m'y arrêtai et m'en amusai fort.

Aujourd'hui on peut la retrouver encore, mais accommodée au goût du jour, on ne la vend plus que coloriée, avec la légende anglaise the Book^Worm.

De tout cela, pour en revenir à la question, je crois pouvoir conclure que le dessin à la mine de plomb n'a d'autre valeur que celle d'une copie assez imparfaitement exécutée d'après la lithographie, que les vers sont une fantaisie inspirée sans doute par la physionomie du personnage, et que ce feu Boulard lui-même n'est qu'un mythe, un nom trouvé, pour un caractère à la manière de La Bruyère.

jio LE LIVRE

En supposant même qu'il ait jamais existé un obscur bibliotaphe de ce nom, il faut tenir pour certain qu'il n'eut aucun rapport avec l'original du portrait humoristique fait en Allemagne.

P, S. — A propos du mot bibliotaphe, c'est dans Bescherelle qu'il faut chercher ce qualificatif; Ltttré l'a supprimé simplement, avec bibliopole, bibliologie, bibliothi&conomie, et autres.

Pourquoi ?

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