Année
2. 177^, s6 noyembre. « Primt di etponere U mia idea a VV. EE. alla di cai tapienza... »
7 octobre 1 780, par un arrêté des Inquisiteurs, Casanova fut salarié mensuellement, et comme attaché plus encore au service secret dont le personnel était jugé aussi insuffisant que peu capable; mais cette élévation dans la charge fut de courte durée. Soit, en effet, que Casanova fît trop du philosophe et pas assez de l'agent observateur, — ce qui serait à sa recommandation dans la postérité — les Inquisiteurs décidèrent, trois mois après, qu'irne serait plus admis au service qu'extraordinairement et que les rémunérations ne lui seraient désormais accordées qu'en raison et à mesure des services rendus. C'était lui donner congé. Depuis cette époque, en effet, le nom de Casanova ne se trouve plus parmi les signataires des rapports secrets.
Peu de mois, du reste, le séparent alors du jour où il quittera de nouveau sa patrie, et cette fois pour ne plus la revoir, bien qu'il dût encore vivre plus de vingt ans. C'est ce départ qu'il précise sans l'expliquer, lorsque, dans le premier récit de sa fuite des Plombs, publié en 1 787, il l'attribue à « un fort désagrément » éprouvé dans l'année 1 782 et qui Ta excité à une vengeance à la suite de laquelle, bien que n'ayant pas blessé les lois, il s'était rendu ennemie toute la noblesse. La noblesse irritée fit cause commune contre lui, et sans ce puissant motif, il n'aurait jamais eu la force de s'éloigner de sa patrie.
Quel avait pu être ce « fort désagrément »? La cause nous serait sans doute encore inconnue, sans l'heureux secours de M. l'abbé Fulin, qui a trouvé la clef de l'énigme dans un recueil de lettres originales adressées, de temps en temps, de Venise à l'ambassadeur vénitien en France par le sieur Ballerini, son correspondant particulier. Ce fait, raconté avec développement, se peut ainsi résumer. Le patricien Gian Carlo Grimani, fort connu alors, avait un casino que fréquentait Casanova. Un débat d'intérêt se produisit entre Casanova et un sieur Carletti. La cause est déférée au patricien Grimani. M. Grimani donne tort à Casanova. Celui-ci s'en trouve blessé et médite une vengeance. La plus violente diatribe sera son arme. Il l'écrit sous forme de roman allégorique. Le titre est : Ne Amori ne Donne owero laStalla d'Augia ripulita (Ni Amours ni Femmes, ou les Écuries d'Augias nettoyées). La chose paraît. Peu d'attention d'abord de la part du public. Mais les personnages figurants sont tous fort connus à Venise. Les allusions se découvrent. L'ouvrage est enlevé en peu d'heures. Le cri public est partout soulevé contre l'insolence de l'auteur. Or l'auteur est Casanova. Ce serait à la suite de cette indignation générale parmi les patriciens que Casanova aurait quitté Venise. Il a fait plus tard l'amende honorable la plus complète et je dirai même la plus éloquente dans une fort curieuse lettre adressée à ce même patricien Grimani, publiée aussi par l'abbé Fulin, à qui un obligeant amateur d'autographes, M. Luigi Artelli, l'a communiquée, et nous aurons à la retrouver et à la citer plus loin comme une pièce d'une particulière importance pour l'historique de la composition des Mémoires,
(A suivre.) Armand Baschet.
is pris un peud'arance sur le temps dsns'ces
iiDents; mais je tenais à bien faire connaître dons de Jamet dont sa biographie doit tenir
it à nouer ces relations, à former et accroître >tfaéque, que fut occupé Jamet tant qu'il resta ; de M. de la Galaiziâre; je dois ajouter que t aussi dans le même temps qu'il composa uelques-unes des petites dissertations arrahées, par ses amis sans doute, à son dilettantisme, et surtout qu'il confectionna le célèbre recueil auquel il donna d'abord le nom si bien approprié de Cakos et ensuite celui de Stromates, sous lequel il 'est devenu fameux. Nul mieux que Weiss n'a caractérisé ce recueil informe où se trouvent insérés, ■ sans ordre et sans choix >, des récits, des détails purement personnels, de petits imprimés, des copies de brochures ou de feuilles volantes, des fragments de périodiques.
« Jamet, dit Weiss, y a groupé toutes les pièces rares ou singulières qui lui tombaient sous la main. Ainsi l'on y trouve, pêle-mêle, des arrêts du parlement, des pamphlets jansénistes, des chansons ordurières, des priapées de Blot et de Grécourt ; la Chartreuse, de Gresset ; le Paris ridicule, de Cl. Petit; des extraits des Nouvelles ecclésiastiques. Cet ouvrage forme deux volumes in-4", de 2,i36 pages, le premier commençant à 1730 et le second II 1740. »
Tout cela est parfaitement exact. Le savant bibliographe à qui je suis redevable de précieuses communications pour cette étude, M. Gustave Brunet, qui a
tenu dans ses mains et compulsé les Stromates, confirme de tout point le dire de Weiss.
a C'est un journal, écrit-il, dans lequel Jamet enregistre une foule de circonstances relatives à sa vie intime, avec des morceaux qui circulaient clan* destinement. La poésie pis que légère et les querelles des jansénistes y occupent une large place. » [Fantaisies bibliographiques^ 1864, in- 12, page 253.)
Et ailleurs :
a Les Stromates contiennent la copie de bien des pièces en vers ou en prose, qui circulaient dans les cafés de Paris. Nombre d'entre elles sont imprimées dans les œuvres de J. - B. Rousseau, de Grécourt , de Voltaire ; il ne serait pas sans intérêt de vérifier ce qu'il peut y avoir d'inédit. » {Marans[akiniana, iSyb, in- 16, page 3o.)
Enfin, dans une lettre qu'il a bien voulu m'adresser sur le même sujet :
« Je ne crois pas que les Stromates renferment des détails de quelque importance... Jamet y insérait et y copiait surtout les contes, épigrammes, pièces de divers genres circulant dans la société d'alors... »
Après cela, que penser de l'appréciation de Rodier ?
« Moins indifférent, dit-il, sur les notes échappées à sa plume qu'on ne le croirait au peu de soin qu'il a mis à leur rédaction, Jamet en avait recueilli un nombre immense sous le titre peu commun de stromates... C'était là qu'il déposait ordinairement les premières pensées que ses lectures lui suggéraient. » [MéLy 1829, page 46.)
On voit que Nodier parle ici sur le témoignage de son imagination. Évidemment, il n'avait ni parcouru ni vu ces Miscellanées, deuvre de prédilection de Jamet, premier fruit de sa veine, trame ourdie par sa maîtresse passion et où les plus vulgaires incidents de sa vie se trouvent associés à son butin de collectionneur comme dans une même contexture. Il s'identifiait ainsi à ces feuilles bigarrées que dès ses débuts, encore néophyte, il s'était plu à recueillir. Aussi, Jamet y revint-il toujours avec délices : il les cite en mille endroits de ses annotations, et jusque dans les dernières années de sa vie, il s'amuse à y faire des additions et des commentaires^.
I. La célébrité des Stromates en a fait surgir d'autres : il en est jusqu'à trois...
i" F. Noël, qui nous a élevés dans le respect « des lois de l'adjectif avec le substantif», et qui s'est fait, par son Catalogue, 1841, une célébrité d'un tout autre genre, a laissé un ample recueil manuscrit en 4 volumes, deux in-8<* et deux in-^**. Dans ces recueils, sous ce titre : Mes Stromates, il imite de fort près l'œuvre de Jamet ; toutefois, les détails autobiographiques et anecdotiques y sont beaucoup plus clairsemés.
a<> C'est Brunet (dans son Manuel, t. III, col. 1800), qui nous a révélé que M. L.-J. Hubaud, l'un de ses collaborateurs anonymes les plus éroinents, avait aussi colligé des Stromates, La révélation est faite pour piquer vivement la curiosité, car les petites brochures de ce bibliophile marseillais, aussi excellentes que rares, lui ont acquis une légitime notoriété parmi ses confrères. Le possesseur actuel des incomparables trésors bibliographiques de M. Hubaod, M. A. ToUon, dont les commentaires de M. Le Roux de Lincy sur VHeptaméron ont fait connaître l'aimable courtoisie et le goût éclairé, a bien voulu me détromper sur les rêves que m'avait fait faire le Manuel. Il n'existe à proprement parler aucun recueil émané de M. Hubaud, qui puisse se parer du titre de stromates; tout au plus, peut-on attribuer à l'auteur de U Dissertation sur deux petits poèmes satiriques italiens et de la hotice sur un recueil de sonnets de P. Arétin la pensée de coordonner un jour sous ce titre un assez grand nombre de notes bibliographiques transcrites sur de petites cartes, sans développements, sans ordre systématique, sans lien apparent entre elles. Qu'on me pardonne la longueur de cette explication, qui épargnera des tortures aux Brunets futurs.
Ce recueil s'acheva chez M. de la Galaizière. Vers le temps où il y mettait la dernière main, Jamet perdit son protecteur^. Il avait déjà presque atteint la cinquantaine.
Quand M. de la Galaizière quitta l'intendance de Lorraine, Jamet était-il toujours auprès de lui, ou bien se trouvait-il à Lunéville sous les armes? En tout cas, à quelle époque l'auteur des Stromates est-il entré dans la carrière militaire ? Combien de temps y a-t-il passé ?
Weiss, le mieux informé de ses biographes, est entièrement muet sur ce point. Il est certain, toutefois, que Jamet quitta les rangs des gens de lettres pour entrer dans ceux des gens d'armes, à Lunéville.
Ch. Nodier n'a pas manqué de rapporter ce fait et d'en tirer des conclusions, au sujet de l'érudition toute spéciale d'un annotateur qui, si souvent, brave l'honnêteté. Cette logique fort naturelle, mais qui malheureusement a contre elle la vérité des faits (car les notes de Jamet, à toutes dates, sont salies de gravelures), paraît avoir impressionné vivement tous ceux qui ont eu à s'occuper de notre collectionneur. Un de ses biographes l'appelle le gendarme bibliophile^ et très fréquemment on le trouve ainsi désigné : Jamet de Lunéville, tant cette bizarre circonstance de régime militaire et de garnison a fait échec à tout le reste de sa biographie, et jusqu'au point de donner le change sur le lieu même de son origine^
Quoi qu'il en soit, que Jamet ait plus ou moins vécu sous l'habit du soldat et au milieu de la littérature des corps de garde, il est sûr du moins qu'il fut exempt du petit-collet. C'est l'exact et méticuleux Quérard qui a commis cette amusante méprise d'attribuer à l'auteur des Stromates le titre d'abbé. Mais il n'est pas d'erreur en ce monde qui ne fasse son chemin : j'en ai sous les yeux la preuve dans la note d'un savant bibliophile en tête d'un très curieux exemplaire du Voltariana, ayant appartenu à Jamet, et où celui-ci est très obstinément qualifié &abbé. Ce titre plaisant lui est encore concédé dans les tables du catalogue Leber (i852, t. IV, p. 293). N'est-il pas permis de croire que cette faute de Quérard est imputable h ses fréquentations d'ecclésiastiques qui groupèrent tant d'abbés autour de Jamet? Quérard ne distingue plus. De fait, à voir Jamet dans cet entourage, entre l'abbé de Saint-Pierre et l'abbé de Grécourt, la
3' Par contre, feu Ed. Tricotel, qui a tant de traits de ressemblance avec notre Jamet, a exécuté de véritables Stromates dans son recueil intitulé : Mélanges {7 vol. in-8% voy. son Catalogue, n* 68j). Ce recueil, éminemment curieux, se compose des éléments les plus hétérogènes : des notices biographiques, d'interminables listes de livres, y coudoient des copies de pièces inédites ou d'imprimés rares, le tout ordinairement saupoudré des épices les plus incendiaires. Mais cet imperturbable noirdsseur de papier, qu'on rencontrait dans toutes les bibliothèques, explorant les réserves ou fouillant les enfers, — dos voûté, épaules pHées, avec des allures de caniche tombé à l'eau, -*> était devenu insensible à tous les excès de plume. Les saveurs les plus acres le laissaient indifférent : faut -il l'absoudre? Suivant l'énergique expression populaire, il avait le palais doublé de fer-blanc.
N'est-il pas curieux de remarquer que tous ces faiseurs de Stromates ont, comme leur ancêtre Jamet, accordé une large part de leurs prédilections aux productions sotadiques.
I. Suivant les renseignements que je dois à l'obligeance de M. H. Lepage, archiviste du déparlement de Meurthe-et-Moselle, Antoine-Martin Chaumont de la Galaizière fut remplacé comme intendant, en i7S8, par son fils atné, qui était à la cour de Stanislas depuis iTS^* ^ prince avait donné, en i749> à M. de la Galaizière la ierre de Nouviller-sur-Moselle et l'érigea en comté. C'est là que l'intendant de Lorraine se retira, en conservant son titre de chancelier, quand son fils lui aoccéda.
confusion est aisée. Mais le joyeux pantagniéliste n'a jamais brigué de bénéfices... que celui de Tabbaye de Thélème.
Quand Jamet déposa les armes, n'ayant plus d'attaches matérielles en Lorraine, vivant et ayant toujours vécu en célibataire, sans lien ni souci de faimille, il s'empressa de gagner Paris, le paradis des bouquineurs et sa véritable terre promise. A quelle époque vint-il y prendre sa retraite ? Il y était certainement en 1763, date de sa lettre à Le Franc de Pompignan, rapportée ci-dessus; mais j'ai lieu de penser que son séjour remontait à quelques années au delà. Il n'avait, du reste, jamais pu se résigner à se confiner entièrement en province ; dans le temps de ses fonctions auprès de M. de la Galaizière, il faisait de fréquentes échappées vers la grande cité où tout ce qu'il aimait en ce monde l'attirait et où il a voulu mourir. Ses livres gardent curieusement le témoignage de ses excur* sions parisiennes : ainsi, sur le titre de son exemplaire des « Plus belles pensées de saint Augustin, trad. par Cl. le Petit », on lit : Emptus Parisiis^ i julii i y 48 ; sur celui du « Clerc tonsuré » : Donné par Vabbé Lebeuf, à Paris, ce 8 fé'^ yrier 17S4; à la fin du De I^odiemo statu grœcœ ecclesiœ: € M. Lebeuf me l'a donné à Paris<, 5 juin ijSô, »
Fixé à Paris, il semble que Jamet, en possession de ce qu'il avait le plus ardemment souhaité, songe à jouir plus complètement de ses trésors ; c'est alors qu'il se plaît surtout à surcharger ses livres d'annotations. La mort le surprit dans la soixante-neuvième année de son âge, encore occupé à cette besogne, U 3o août 1 778.
Je ne sais si, vers la fin, sa foi de bibliophile ne se trouva pas profondément atteinte aussi ; du moins, sa ferveur était singulièrement diminuée, et l'on peut croire qu'il était tout à fait blasé (ou désabusé), lorsqu'on lit au premier feuiUet de l'un de ses plus curieux recueils : les Bigarrures sur les livrées et les mœurs cléricales : « Renonçant au monde et à ses pompes, à mes bouquins anciens et modernes, à qui de mes amis puis-je donner celui-ci plus pertinemment qu'à l'aimable M. Mole? 25 avril 1778.» Il est vrai qu'il n'avait plus que quatre mois à vivre ! Mais d'où lui venait ce dégoût ? D'autre part, notons ce don in extremis c à l'aimable M. Mole ». Il s'agit évidemment du célèbre acteur. Ce nom nous révèle tout un autre côté des fréquentations de Jamet à Paris ; il témoigne aussi que l'auteur des Stromates n'a cessé d'avoir jusqu'au bout des relations dans un certain monde de plaisirs et de vie facile.
Au reste, cette seconde partie de l'existence de Jamet est demeurée plus obscure peut-être que la première. Aucun événement ne s'y fait jour ; elle paraît remplie presque tout entière par la multiplicité de ces petits commentaires manuscrits dont la constatation est le dernier devoir du biographe et marque la fin de sa tâche.
Avant d'examiner la composition de la bibliothèque de Jamet, sa biographie terminée, je voudrais achever la peinture du personnage, en le montrant à l'œuvre et dans le commerce de ses livres. Je vais donc essayer d'ouvrir, aussi large que possible, la porte de son cabinet et de le surprendre dans cet humble
milieu où il fut le plus réellement lui-même. Préalablement, je tâcherai de donner le secret de ses préférences et d'ex.poser ses procédés de collectionneur et la diversité de ses goûts.
Au revers de la biographie, plaçons l'histoire psychologique du bibliomane.
Dans sa retraite de Paris, comme durant le cours de ses fonctions en Lor« raine, c'est au milieu de lectures incessantes et de recherches multipliées que Jamet laissa couler doucement une existence qui paraît avoir été très uniforme.
Vrai bénédictin laïque, sauf bien entendu le chapitre de la continence, il menait la vie de ces insatiables mangeurs de livres, heîluones lihrorum , dont la race n'est pas tout à fait perdue, mais qui ne s'offre plus à nous, par rapport à leurs devanciers, que comme nos respectables pachydermes en face des immenses mastodontes des temps primordiaux.
Jamet ne fut pas du nombre des plus formidables, mais assurément il compte parmi les plus voraces : acquérir des livres, les dévorer, c'était l'emploi de toutes ses journées. Je l'ai dit, il ne fît acte d'écrivain que par accident; avant tout c'était un collectionneur, non pas un collectionneur par amour du livre pour le livre, mais par passion de lecture. Lire sans cesse, réunir sul* un sujet de lecture tous les livres et tous les documents possibles, tel était son programme.
Fort jeune, nous l'avons vu, Jamet se montre atteint, comme c'est l'ordinaire chez les collectionneurs par vocation, de cette inguérissable manie qui met une sorte d'influence magnétique et fascinatrice dans les feuillets du moindre bouquin, et fait resplendir aux yeux du bibliomane les étalages les plus enfumés. C'est là surtout que, peu favorisé de la fortune, Jamet cherche et prend ca>qui va à ses goûts, mais sans dessein prémédité. Il pourchasse les livres non pour la nourriture et la discipline de son esprit, mais pour satisfaire cette sorte de boulimie qui n'est inquiète que de se mettre du nouveau sous la dent^.
Soit donc qu'il fût en instance auprès de ses amis pour obtenir quelque volume convoité, soit qu'il recommençât ses battues dans les fourrés des bouquineries provinciales, Jamet, * n'obéissant ni à une idée fixe et nettement déterminée, ni au désir de posséder la vraie science, n'apportait aucun choix dans ses acquisitions. Dans la grande famille des amis des livres, il n'est qu'un