MÉLANGES LITTERAIRES
— Critique. — Philologie. — Linguistique» —
Un brelan d'excommuniés, par Léon Bloy.
Paris, Albert Savine. Un vol, in-18. — Prix : 2 francs.
Léon Bloy, le Caïn Marchenoir du curieux et puissant roman le Désespéréy ce livre chargé à dynamite qui n'a blessé personne, — la presse ayant fait assez piteusement le vide autour de l'explosif, — Léon Bloy, qui est devenu aujourd'hui le véritable derviche hurleur du Gil Blas, vient de publier récemment un livre-calvaire où il montre, hautains et superbes, trois contempteurs du bas public : Barbey d'Aurevilly, Ernest Hello et Verlaine, dont il recouvre les personnages des trois costumes symboliques et épithétiques suivants: l'enfant terrible, — le fou ^-^ le lépreux.
Ces trois physionomies, ou plutôt ces trois eauxfortes sont mordues largement et profondement, non point avec cet acide vitriolesque dont le portraitiste féroce sait d'ordinaire si bien enduire ses victimes — (qu'on pourrait le nommer la veuve Gras de la littérature), — mais avec un perchlorure d'enthousiasme violent et sincère pour les œuvres de ces trois illustres bannis de gloire.
Je me sentirais mal habile à analyser par le menu cette forte brochure, qui s'ouvre ainsi qu'un remarquable tryptique où les trois excommuniés apparaissent comme auréolisés et canonisés par le fulgurant talent de Léon Bloy, talent que Jules Barbey d'Aurevilly comparait naguère si pittoresquement,à de la ronde bosse peinte.
La manière de Bloy n'est point minutieuse,
CKITIQUE LITTERAIRE DU MOIS
patiente, analytique ; elle est puissante et montre ses arêtes vives, ses couleurs crues; il écrit comme sculptent les Caraïbes, avec le scalpel et Temporte-pièce ; il ne faut lui demander ni du téau, ni du fignolage, mais les choses qu'il frappe et martelle sont largement signées de sa main sauvage et pesante.
Ce livre est à lire et à conserver ; Bloy y enregistre et y timbre pour la postérité trois des plus nobles figures d'artistes de ce temps. La préface, qui montre le souverain mépris dans lequel le catholicisme moderne détient l'art, forme un avant-propos digne de l'œuvre, et nous pouvons comprendre comment les trois catholiques, à divers titres et origines, qui font l'objet de ce brelan ont dû s'élever eux-mêmes, isolés dans les cryptes sonores de l'art, sans espérer jamais entendre les magnificat consolateurs des frères
endormis dans le giron de l'Eglise. u.
Boileau, Charles Perrault, par Emile Des- CHANEL. Paris, Calmann Lévy; 1888. Un vol. in-16. — Prix : 3 fr. 5o.
Dans ce. nouv^u volume, qui forme la quatrième série du Romantisme des classiques^ réminent professeur du Collège de France, étudie tour à tour Boileau, « le législateur du Parnasse », le défenseur des anciens dans la célèbre querelle des anciens et des modernes, de notre temps si violemment attaqué par les romantiques, et Charles Perrault, l'aimable auteur de Peau d'âne^
Si Peau d'âne m'étoit conté
J'y prendrais un plaisir extrême.
qui tenait, lui, pour les modernes, et pour lequel Victor Hugo et ses amis avaient certainement un faible. Rien que ce piquant contraste entre les deux écrivains donnerait déjà l'envie de le lire, ce volume, si l'on ne savait tout ce que les écrits de M. Emile Deschanel renferment d'esprit, de bon sens, et aussi d'aimable fantaisie. Ce n'est pas seulement sur leur titre qu'on les lit : on y apprend beaucoup, et l'on s'y plaît tout autant. Que M. Emile Deschanel nous montre quels services Boileau a rendus aux lettres françaises par sa ferme raison, par sa haine et sa verve contre les méchants écrivains, comment il engagea définitivement le génie français dans la voie qui était vraiment la sienne, et dont l'auï^ent fait sortir les poètes maniérés ou alambiqués, boursouffiés ou grotesques qui, lorsqu'il parut, tenaient le haut du pavé en France, ce D*est pas là assurément que nous placerons l'originalité de son livre. Cette justice, d'autres que ^ et avant lui, même Sainte-Beuve (seconde
manière), même Victor Hugo — pas souvent il est vrai — l'ont rendue à Nicolas. Mais c'est la façon dont ce jugement est rendu , motivé, qui en fait ici le prix ; c'est aussi le rapprochement très neuf et aussi très exact entre ces deux esprits novateurs que nous voyons également apparaître avec Boileau en 1660, et avec les romantiques en 1825. Ce n'est pas que M. Emile Deschanel admire tout dans Boileau. 11 fait ses réserves à son égard, comme aussi à l'égard des romantiques. Si les romantiques ont souvent péché par trop d'imagination, Boileau n'en eut pas assez. Ses invectives aussi dépassèrent quelquefois la mesure et dégénérèrent en injures adressées aux personnes.
Plus douce, plus souriante nous apparaît la figure de Charles Perrault : poète fort médiocre assurément dans son poème du Siècle de Louis X/F, mais admirable conteur en prose. M. Emile Deschanel a des pages adorables sur les contes de fées, et Ton voit que le critique ne les apprécie pas moins aujourd'hui que l'enfant les aimait autrefois.
Si maintenant l'on veut se faire une idée du talent particulier de M. Emile Deschanel, il nous semble qu'il faut se le représenter comme un homme d'un goût très sûr, très fin, qui a lu prodigieusement, et qui aux rapprochements ingénieux, profonds que lui suggère cette vaste lecture, ajoute encore les aperçus que lui fournissent les autres arts : la peinture, la statuaire, la musique. M. Emile Deschanel nous apparaît volontiers comme un dilettante, achevé, qui transporte dans la littérature une foule d'idées, d'images, de préceptes empruntés aux autres arts. Sa critique est presque de l'art comparé. Mozart lui aidera à comprendre Racine, Michel- Ange, à comprendre Corneille, « à peu près,dirat-il, comme Michel-Ange, pour étaler sa science anatomique en développant des musculatures excessives, donne à ses statues des postures parfois impossibles (exemple, celles du Jour et de la Nuit^ au tombeau des Médicis à Florence) ainsi Corneille se plaît à inventer des situations inouïes, où puissent se déployer avec emphase les triomphes de la volonté, parfois uniquement pour elle-même, et saillir les muscles énormes de SCS vers grands et tourmentés. » — Ailleurs parlant de l'emphase littéraire, qui vient la plupart du temps, non de ce que l'écrivain est trop ému, mais de ce qu'il ne l'est pas assez, il dira excellemment : « L'écrivain alors essaye, en suppléant à la sensibilité par l'imagination, de tromper le public et lui-même; il se bat les flancs. Il emploie des figures qui dépassent les I choses... Une ou deux notes de sentiment juste,
GO
comme cinq ou six notes de Haydn ou de Mozart nous toucheraient plus que tout ce fracas. » — Pour condamner Tabus des descriptions dans lequel tombent tant d'écrivains contemporains, il citera ce mol du peintre Gros : « Quand il y a trop de détails, il n'y en a pas asssez, » entendant par là « que le relief s'efface dans les détails multipliés ». e. a.
Histoire de la littérature françsdse [depuis j8i5 jusqu'à nos jours). Première partie^ par Charles Gidel, proviseur du lycée Louis-le- Grand. Paris, 1888; Alphonse Lemerre, éditeur. Un vol. in-i6 elzévir. — Prix : 6 francs.
L'ouvrage de M. Ch. Gidel, dont ce volume formela première partie, se distingue de la classe commune des histoires de la littérature par la substantielle et sagace critique; le proviseur du lycée Louis-le-Grand, qui fut un excellent professeur de rhétorique, ne fait pas grand cas des opinions vulgaires; c'est un jugement raisonné, tiré de son goût éclairé, qu'il présente au lecteur, en le fondant sur des citations bien choisies. Il n'hésite ni à signaler les défaillances et les erreurs des talents en vogue, ni à relever le mérite de ceux que la mode dédaigne. Par exemple, il admire Victor Hugo dans une juste mesure, et c'est à Victor Hugo lui-même qu'il emprunte l'éloge de Casimir Delavigne.
L'élude sur Scribe et son théâtre est très fine et fort sensée. Aujourd'hui il est presque obligatoire parmi les jeunes générations de mépriser la a formule » dramatique de l'auteur du Verre d'eau, de Valérie, et, des cent et quelques pièces de tout ordre et de tout genre qui forment le théâtre de Scribe. M. Gidel leur montre qu'il y a plus qu'on ne croit d'observation, et même d'audace, dans ces pièces, et qu'elles peuvent fort bien servir d'élément d'information pour reconstituer l'état d'esprit de la société dont elles charmaient les soirées.
M. Gidel ne dépense pas moins d'effort à réhabiliter Ponsardy non pas en prêchant, guindé sur des doctrines toujours attaquables au nom de doctrines contraires, mais en reprenant dans l'œuvre du poète pour le mettre en lumière le mérite réel et durable de la noble inspiration, et les qualités propres de son style « discret, précis, élevé et vigoureux, toujours approprié au caractère des personnes, toujours en harmonie avec le drame qui agit; il ne rêve jamais dans un délire lyrique ».
C'est à Ponsard que s'arrête la première partie de l'histoire littéraire de ce siècle : il marque la
réaction contre le mouvement romantique au théâtre.
Le chapitre consacré au Romantisme est le plus topique du livre. C'est là que l'on peut le mieux apprécier le libératlisme littéraire de M. Gidel, qui attaché par éducation, par tradition, par fonction, aux idées classiques, sait cependant tenir compte du mouvement continuel des esprits et faire large part aux innovateurs, pourvu qu'ils aient le goût pur et la langue claire, p. z.
Un roi qui s'amusait et la cour de Westphalie. Dentu, éditeur. Un vol. — Prix : 3 fr. 5o.
Ce volume est signé Un indiscret , et il ne contient pas de grandes indiscrétions l II a un grand défaut, c'est de se tenir entre l'anecdote et l'histoire, de sorte qu'il n'est pas assez amusant pour le premier genre ni assez sérieux pour l'autre. Tout le monde sait que Jérôme Bonaparte fut un souverain léger et éphémère ;- s'il n'a pas fait de bien à la France, il ne lui a pas fait de mal, et il s'est battu en soldat à Waterloo. Il fut un instant héritier présomptif du trône, et aujourd'hui il est l'ascendant, père ou grand-père, des derniers représentants candidats de la dynastie napoléonienne. Aussi aurait-on désiré de lui une histoire plus complète.
Tlie Secret drama of Shakespeare's Sonnets, by Gerald MAssEY.London, Kegan Paul, Trench et C', 1888. Un vol. petit in-4'»; i-vjjj, 482 pages.
Les sonnets de Shakespeare, ces gemmes d'une eau merveilleuse, taillées et serties'par le plus merveilleux des artistes, ont été et sont encore, dans leur ensemble, une énigme pour beaucoup des admirateurs du poète. On a proposé bien des solutions : les uns y voient une sorte d'autobiographie, de confession poétique^ où le poète, ne parlant que de lui, nous révélerait un Shakespeare inattendu, plein de contradictions et de trouble, et d'une moralité qui n'aurait pas fait rougir le» mignons de Henri lïl. D'autres n'y veulent voir qu'une expression dramatique et impersonnelle de sentiments fictifs, ou appartenant à un de ses amis les plus chers, Southampton ou William Herbert. C'est la vieille école, presque sans adeptes aujourd'hui, tellement la critique a reconnu et signalé les impossibilités auxquelles elle se heurte. Un écrivain brillant, à qui ne manquent ni l'ardeur de l'enthousiasme pour les chefs-d'œuvre littéraires ni la connaissance intime de ces chefs -d'oeuvre, aliment
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nécessaire du teu dont il est enflammé, le professeur Dowden croit que Shakespeare doit s'ajouter à la longue liste des poètes allégoriques, et qu'en ses sonnets il continua la tradition de Guillaume de Lorris et de Chaucer chantant des abstractions telles que le Temps, la Beauté, la Bonté, la Poésie. Pour ingénieuses que soient ces explications, ce sont des hypothèses qui n'ont guère d'autre autorité que celle qui s'attache au nom de leurs auteurs, et qu'on adopte ou qu'on rejette suivant la tournure de son esprit ou l'impulsion de son tempérament.
Il y a déjà une vingtaine d'années que M. Gerald Massey a trouvé et offert le fil conducteur dans ce délaie. Soit dédaigneuse inattention, soit confiance inébranlable en leur propre infaillibilité, soit tout autre motif aussi humain, mais moins avouable, beaucoup des leaders reconnus de la critique shakespearienne ont jugé bon d'ignorer les travaux de M. Massey. L édition qu'il en vient de donner, sous un titre nouveau, tombant au milieu de l'excitation produite par la prétendue découverte d'Ignatius Donelly, ne passera pas inaperçue, il faut l'espérer. Je viens de parcourir ce gros livre, d'impression compacte, où le texte des sonnets est précédé et suivi d'une étude minutieuse, poussée aussi avant que possible dans tous les sens, et j'avoue être sorti de cette lecture convaincu. M. G. Massey expose nettement les opinions de ses adversaires et leurs preuves, quand ils en apportent ; il les combat avec une véhémence de croyant, mais aussi avec des arguments positifs et propres à communiquer sa croyance. Il serait trop long de résumer ici cette polémique, et trop aride de donner, en une énumération toute nue, la liste des preuves qu'il a su tirer, avec une industrie et une puissance de dialectique bien remarquables, des sonnets mêmes, des autres œuvres de Shakespeare, de ce qu'on sait sur sa vie, des témoignages contemporains et de l'histoire générale de. son temps. Il nous suffira de dire brièvement le résultat auquel il est arrivé. Pour lui, les sonnets de Shakespeare se divisent en sonnets personnels et en sonnets dramatiques. Les premiers ont des effusions lyriques où l'on reconnaît l'âme sereine, profonde, du grand tragique, où toutes les âmes humaines se reflétaient sans la troubler. Les autres ont été composés pour quelques personnes de son entourage le plus intime, tantôt pour le comte de Southamplon, tantôt pour Elisabeth Vernon, tantôt pour William Herbert, et le poète met dans la bouche de ces personnages les vers qu'il anime de leurs passions.
Je ne me porte pas garant de l'exactitude ab-
solue de tous les détails du système de M. Gérald Massey : tel point reste douteux; tel autre peut paraître à un esprit autrement préparé que lui obscur ou téméraire : il est de trop bonne foi pour ne pas être le premier à en convenir. Mais il se dégage de son livre une clarté indéniable, et il se se vante pas en nous disant par son titre qu'il nous déyoile le secret des sonnets de Shakespeare. B.-H. G.
Le Poème du XIX* siècle, ou le Doute, par
Marc Bonnefoy. Un vol. in- 18 jésus. Paris, Sauvaître, éditeur; 1888. — Prix : 3 francs.
L'ampleur du titre porte la marque d'une bonne foi audacieuse et d'une audace qui ne doute de rien. Les intentions sont généreuses; la désolation que laisse le doute dans les âmes et la dépression consécutive des ressorts les plus délicats de la race, voilà ce qu'a voulu montrer en vers souvent bien frappés M. Marc Bonnefoy. Il est franchement spiritualiste et se refuse à l'hypothèse d'un monde de hasard. La conclusion de son poème est une glorification de l'idée de Dieu :
L^homme obscurcit en vain Téclat de son génie; Pour méconnaître Dieu, Pathée en vain le nie; S'il pratique le bien, il s'inspire de lui, Et se rapproche ainsi de ce Dieu quUl a fui.
Ce ne sont que des fragments, nous annonce M. Bonnefoy; son dessein serait-il donc de les refondre dans un ouvrage plus considérable? La nécessité n'en est pas évidente.
Le premier fragment retrace une course à travers la création éternelle sous la conduite de Newton, qui engage un long colloque avec le siècle; puis nous retrouvons, dans un musée de divinités antiques, les dieux et déesses déchus pleurant leur culte abandonné; ensuite c'est Napoléon debout sur sa colonne, qui débite de médiocres petits vers pleins d'un orgueil très napoléonien. Les meilleurs passages, à notre goût, on les lira dans la partie intitulée : la Vie est bonne ^ et tout particulièrement le fragment d'Z7w coin de fête; il s'en répand un air de calme bonheur, une illusion des douceurs de la vie qui
seraient capables de séduire pour un instant un adepte convaincu d'Arthur Schopenhauer. C'est bien un peu romance, ce que se disent Marcel et Bertha, mais quoi ? Est-il si malheureux homme qui n'ait à certaine heure chanté au moins une fois la romance de Tamour, et, le bandeau sur les yeux, juré sincèrement à une femme :
Avant de te connaître,
A toutes ces splendeurs, j'étais indifférent; Mon cœur restait fermé, je vivais ignorant Des intimes rapports des choses à mon être.
Mais depuis l'heure sainte où je t^ai rencontrée. Tout est poétisé, tout est beau, grâce à toi.
Le dithyrambe alterné de Marcel et de Bertha, l'auteur le fait répéter par Pauline et Laurent dans le Chant de la jeunesse ; mais il a eu tort de se fier à l'adage commun : bis repetita placent.
Le Poème du xix* siècle n'est pas, à vrai dire, une œuvre sublime; mais, malgré les inégalités de l'inspiration et du style, c'est une œuvre honorable imprégnée d'une poésie qui console et encourage au bien. p. z.
Marie-Madeleine, par Jean Bertheroy, poème; préface par François Coppée, eau-forte de Ary Renan. Paris, Paul Ollendorff; 1889. Un vol. in- 18 Jésus. — Prix : 3 fr. 5o.
Avec une hardiesse et une témérité de vrai poète, envolé dans les espaces, c'est une vision purement poétique et sentimentale de la fameuse Marie-Madeleine que nous donne Jean Bertheroy. En ce poème, d'une séduisante allure, il nous peint une délicate et fine vision de l'amoureuse du Christ et non la courtisane affolée de passion, que nos idées modernes, que nos sens épris du positif voient de préférence dans la Marie de Magdala. Nous nous figurons une Orientale plus charnelle dans l'amour, plus soumise aux souffles voluptueux des pays chauds. Dans toutes les parties de son poème, l'auteur est resté dans les hautes régions de l'idéal, se refusant à salir son héroïne d'appétits réels, lui donnant sans doute ainsi un charme plus mystique, mais lui enlevant de la vie, de la passion terrestre, pour l'enfermer dans le cadre plus étroit, plus hiératique de la légende. N'est-ce pas là le défaut de cette belle œuvre pleine de vers sonores et gracieux? L'idée est certainement plus élevée, elle redonne comme une fleur de virginité à cette chair lassée de courtisane éprise de Jésus; mais, à notre sens, elle l'éloigné davantage de ce qu'elle a dû être, en la plaçant sur ce piédestal, en pleine lumière du ciel, loin des ardentes et enveloppantes effluves de la terre. Nos esprits seront
peut-être plus séduits, captivés aussi par la magie du rythme; notre nature humaine sera moins touchée, moins pénétrée. L'œuvre, en sa donnée, en sa poésie biblique, est joliment tracée dans son auréole d'idéalisme et de surnaturalisme, près de Dieu, loin des hommes. g. t.
A pleines voiles, par Charles Grandmougin. Un vol. in-i8 jésus. Paris, Alphonse Lemerre, éditeur; 1888. — Prix : 3 francs.
Le vers de M. Grandmougin est ample et sonore, l'inspiration est généreuse; il n'est point de ces orfèvres du mètre et de la rime pour qui la matière ne compte pas. pourvu que l'art soit raffiné. Il a souci d'évoquer de nobles sentiments, et ne se dépense pas à poursuivre l'expression rare, imprévue, ni la rime inattendue. Peut-être même ne les poursuit-il pas assez.
A pleines voiles signifie apparemment que M. Charles Grandmougin s'est abandonné au souffle de la Muse, et la Muse soufflant l'a guidé tour à tour vers les plus illustres du siècle dans la poésie, dans l'art et dans la science; alors M. Grandmougin a chanté en poète grandiloque Pasteur et Victor Hugo, Berlioz et Virgile; elle l'a conduit aussi en face des spectacles de la nature, et, devant les flots bleus, il a célébré VHymne à la mer y comme devant les coteaux dorés et les vignes vermeilles, les Vendanges en Franche- Comté; la Muse enfin l'a enlevé jusqu'au Parthénon, et il a glorifié P allas- Athéné^ à l'instigation de l'Académie française.
Nous regrettons de manquer d'espace : les citations nous sont interdites, car on ne saurait sans préjudice les faire courtes; notons pourtant ce vers viril pour lequel M. Grandmougin mérite un turban d'honneur :
Poètes, rassemblez quelques femmes aimées! Allez vers un rivage, etc.. p. z.
Les Sonnets de Shakespcfcœe, traduits en vers français par Alfred Copin. Un vol. in-i(5. Paris, A. Dupret ; 1 888. — Prix n' 3 francs.
M. Alfred Copin ayant eu, par la traduction qu'en donna, en 1857, François- Victor Hugo, la révélation des sonnets de Shakespeare, en fut émerveillé et, dans l'élan de son enthousiasme, se mit à les traduire en vers français, et c'est ce travail, que l'on peut bien appeler un work of love, qu'il donne maintenant au public. En même temps que la traduction, il a fait la classification des Sonnets de Shakespeare, classification qu'avait déjà tentée François-Victor I-Iugo. Il les divise en cinq parties sous les titres suivants :
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Amour, Amitié^ Séparation, Misanthropie, Postérité, Immortalité. Arbitraire, sans doute, cette distribution nouvelle a du moins Tavantage de réunir dans un même groupe les sonnets se rapportant au même sujet principal, et Ton ne saurait que féliciter l'auteur d'avoir fait de son mieux pour suggérer, par la succession même de ces groupes, comme une sorte d'autobiographie morale du grand poète anglais. Il est regrettable que M. Alfred Copin n*ait pas eu connaissance du livre de Mr. Gerald Massey sur Shakespeare et les sonnets, dont une nouvelle édition refondue vient de paraître chez les éditeurs Kegan Paul, Trench et C'«, à Londres, sous le titre : The Secret Drama of Shakspeare*s Sonnets. M. Copin aurait trouvé là toute la mise en scène et le développement de ce drame secret caché dans les sonnets de Shakespeare, qu'il a bien entrevu, mais que Mr. Massey dévoile avec une remarquable sûreté de critique et d'érudition, comme on Ta vu, d'ailleurs, dans le compte rendu que nous en avons donné.
Si nous passons aux détails de l'exécution, nous avons d'abord à écouter les explications que M.Alfred Copin veut bien nous offrir. Il s'excuse de ne pas suivre les règles strictes du sonnet français, en ce qu'il prend la licence de ne pas faire rouler les deux quatrains sur les mêmes rimes. Outre que plusieurs poètes français se sont permis la même liberté par la seule raison qu'il leur plaisait de le faire, c'est ia forme même du sonnet anglais à laquelle M. Alfred Copin se conforme, et nul ne saurait légitimement lui en faire un reproche. Pour le reste, il nous dit : « Je traduisis-un sonnet en vers français, en respectant scrupuleusement chaque strophe; je suivis le mot à mot sur le texte même de Shakespeare, et je m'assurai ainsi à chaque vers que je n'avais pas dérogé... J'en traduisis un second, puis un troisième, puis dix, puis vingt... », puis tous (137). Plus loin, il reprend : t J'ai traduit strophe par strophe et pour ainsi dire vers par vers, en quoi j'ai donc suivi de point en point la forme du sonnet anglais. B II est intéressant de voir de près la réalisation de ce programme. Je prends, exempligra- /w,le sonnet LXXXI,dont M. A. Copin faitlepremier de sa sixième partie, Immortalité. Je le traduis en suivant le texte d'aussi près qu'il m'est possible, et je transcris au-dessous le sonnet de M. Copin :
Ou je vivrai pour faire votre épitaphe, ouvoussurvivrez quand, dans la terre, je serai pourri; désormais la mort ne pourra s*emparer de votre mé-
[moire, bien que toute partie de moi-même soit oubliée, votre nom désormais aura la vie immortelle.
bien que moi, une fois parti, je doive mourir pour
[le monde entier :
la terre ne peut m'accorder qu'une tombe vulgaire, lorsque vous serez [comme] enseveli dans les yeux
[des hommes. Votre monument sera ma noble poésie, que des yeux, non créés encore, liront et reliront; et des langues à naître rediront votre existence, lorsque tous ceux qui respirent dans ce monde au-
[jourd'hui seront morts; toujours vous vivrez (ma plume a cette vertu), là où rhaleinq a son foyer*, dans la bouche des
[hommes.
Voici le sonnet de M. Copin :
Ou je vivrai pour faire, ami, ton épitaphe, Ou tu me survivras quand je serai pourri. Mais je ne veux que rien n'efface le paraphe Qui doit rendre à jamais ton souvenir chéri.
Et quand j'aurai quitté, mon ami, cette terre, Par ces vers tu seras dans l'immortalité. La mort me donnera quelque fosse vulgaire. Mais toi tu vivras, mort, et pour l'éternité.
Mon vers, ce monument, chantera ta mémoire. Les langues à venir rediront ton histoire. Et chacun gardera de toi le souvenir.
Et quand nous serons morts, nous tous tant que nous
[sommes, Toi tu vivras toujours sur la bouche des hommes, (Grâce à mon gentil vers) jusqu'au dernier soupir.
On voit ce que Shakespeare gagne et perd à la translation.
Il n'en reste pas moins que M. Alfred Copin s'est livré à un noble labeur et qu'on lui doit de la reconnaissance pour les efforts par lesquels il contribue à faire mieux comprendre en France la plus grande source de poésie vraiment humaine qu'il y ait peut-être pour nous. Occidentaux, en dehors des littératures réputées classiques.
A travers prés et souvenirs, par O. Justin. Un vol. in- 18 jésus. Paris, Alphonse Lemerre, éditeur; 1888. — Prix : 3 francs.
La diversité bizarre du titre résume exactement la double inspiration dont M. O. Justin a recueilli dans ce volume les résultats copieux. Peines et joies du cœur et paysages de la patrie sont alternativement retracés dans une langue agréable, un peu trop chargée parfois d'épithètes; mais quand les personnes aimées et les pays parcourus possèdent beaucoup de qualités, comment, sans être ingrat, en omettre quelqu'une.
I. Littéralement : là où la respiration respire le plus {where breath most breathes).
Dans une ode assez longue, M. O. Justin chante TAriége, son pays natal : le sentiment est honnête et louable, le style est par malheur tourmenté d'une quantité de termes mal aisés à enchâsser dans les vers; la fournaise cosmique est encore peu de choses auprès des tourbillons ignivomes.
Etait-il bien nécessaire de remonter à la création du monde pour célébrer les montagnes de TAriége, que M. O. Justin qualifié tantôt ô^Argonne, tantôt de Thermopyles? L'auteur est plus épris des effets d'âpreté que des effets d'harmonie des syllabes ; il ne craint pas d'écrire par exemple :
Forge le fer, Ariége, et forge l'homme ! Cependant il n'est pas inhabile aux chansons
tendres; à preuve la pièce intitulée Sweet Kisses et qui débute ainsi :
Les baisers sont doux quand pleuvent les roses. Quand avril sourit, quand, au coin des bois, •
Le berger Printemps, aux lèvres mi-closes Des muguets, avec le parfum des choses. Redit le secret des cœurs aux abois.
Il est aussi de beaux mouvements dans les stances à Victor Hugo et dans celles à l'amiral Courbet. Mais décidément les bataillons scolaires n'ont rien de poétique. Quelque effort que fassent les poètes qui veulent les glorifier, ce sujet ne leur inspire que de médiocres banalités. M. O. Justin n'a pas échappé à cette fatalité noire. Il n'est pas permis de quitter le recueil A travers prés et souvenirs sans lire, avec l'attention qu'elle mérite, la jolie pièce intitulée Rayons perdus, et que nous regrettons de ne pouvoir citer. p. z.
HISTOIRE — Chronologie — Documents — Mémoires —
Les gloires maritimes de la France. L'Amiral Roussin, par le vice-amiral Jurien de ].A Gravière, de l'Académie française et de l'Académie des sciences. Ouvrage accompagné de quatre cents cartes, et du fac-similé d'une lettre du vice-amiral Ganteaume. Un vol. in-8® de 3 14 pages. — Paris, librairie Pion; 1888.
lia été dernièrement rendu compte ici même de l'excellente biographie de l'amiral Baudin, dont l'auteur est aussi celui du volume que nous annonçons. Appartenant au même ordre d^études conçu dans le même esprit de justice et de patriotisme, offrant le même mérite d'exécution, — c'est-à-dire l'agrément de réflexions variées, mêlé au sérieux de la conscience historique, — le nouvel ouvrage de M. l'amiral Jurien de la Gravière, se distingue du précédent par la carrière différente des deux héros, et le plan général du récit. « Entre l'enseigne de vaisseau Baudin, et l'enseigne de vaisseau Roussin, observe le digne historien de ces deux hommes illustres^ il existe une différence capitale. Le premier entra dans la marine, avec une éducation achevée, soutenu par les nombreuses et puissantes sympathies que lui léguait son père ; le second fut littéralement le
fils de ses œuvres^ Né à Dijon, le 21 avril 17B1, fils d'un procureur au parlement de Bourgogne, le jeune Albin-René Rousssin, fut emporté par la tourmente révolutionnaire vers des parages où il semble qu'aucun tourbillon n'aurait janoais dû le jeter. On ne s'étonnerait pas qu'il eût été tambour comme Victor ou Viala; il fut mousse et, on l'envoya en cette qualité à Dunkerque. Il obtint à ce prix, nous assurent des biographes, la liberté de son père, arrêté dans un temps ^ù l'on arrêtait tout le monde. Il quitta la maison paternelle, à l'âge de douze ans, sans appui, sans argent, sachant tout juste lire et écrire. S'il devint amiral, ministre, ambassadeur, il ne le dut qu'à luimême, à la force de sa volonté. » M. Jurien de la Gravière, a hérité des maîtres de l'éloge le talent de faire tenir en peu de lignes, une physionomie que l'on devine, et, si j'ose dire, le panorama d'une carrière. C'est d'après la communication des mémoires laissés par l'amiral Baudin que M. Jurien de la Gravière a retracé l'histoire de ce glorieux serviteur de* France; pour écrire celle de l'amiral Roussin, il s'est inspiré des journaux de bord du grand marin, et surtout des longs entretiens, dont il a gardé des souvenirs tellement vivaces, a qu'il lui suffira de les évoquer, pour retra-
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cer aussi sûrement que s'il y avait assisté lui-même les épisodes les plus mémorables de ces croisières de l'Inde, où le pavillon français retrouva un instant son vieil éclat. » Nous voudrions pouvoir analyser chapitre par chapitre ce volume, dont l'intérêt est considérable, et qui nous rend un homme à qui Napoléon lui-même disait, le 1 9 mars 1 8 1 1 , en présence d'une assistance nombreuse : « Je souhaite que vous ayez beaucoup d'imitateurs »
Combien de braves, ajoute l'auteur, n'auraient pas cru payer trop cher de tout leur sang un pareil éloge !
Puisque tout développement nous est interdit, nous signalerons du moins, parmi les points principaux de l'ouvrage,* une minutieuse restitution de l'État et des hauts faits de notre marine, pendant la Révolution et l'Empire; un jugement très impartial et parfois sévère, — malgré les sentiments bien connus de l'auteur, — sur l'attitude de Napoléon envers notre flotte; un relevé saisissant des faits de guerre maritimes du jeune Roussin, depuis son entrée dans la carrière jusqu'à la Restauration ; son rôle après les Cent jours, et après la révolution de i83o. a La révolution de Juillet, nous dit l'amiral Jurien de I^a Gravière. — ce sont mes souvenirs personnels qu'ici j'interroge, — fut avant tout une révolution bonapartiste, la revendication des vétérans de César, attendant naïvement qu'au bruit de leur triomphe, le duc de Reichstad accourût de Vienne. Le grand jour de la vie de l'amtral Roussin, ce fut l'expédition du Tage en i83i. Son historien la raconte en soixante-dix pages, animées de la plus belle passion professionnelle et patriotique. Les anxiétés du commandement et l'entrée de vive force du 1 1 juillet, soulèvent notre cœur, à cette lecture, d'un émoi, que nos braves ne nous laisseront jamais désapprendre. « Ce n'est ni le coup d'oeil, ni la science, ni l'esprit, ni l'adresse, ni la force physique qui distinguent les hommes c'est le catractère, » dit justement l'historien de Roussin, lequel fut un caractère. Cet excellent volume renferme aussi des notices sur d'autres hommes, l'honneur de notre marine : Motard, de Chateauville, de Liscourt, etc.
Le Prince Lucien Bonaparte et sa famille,
ouvrage accompagné de douze portraits. Un vol. in-8» de 244 pages. Librairie Pion. — Paris; 1889.
Lucien Bonaparte était le troisième fils du modeste et pauvre illustrissime noble Corse, qui mourut à Montpellier en 1785, sans entrevoir, . même dans un rêve, l'éclat fulgurant que les vingt années suivantes allaient donner à son nom
et sans pressentir davantage qu'en lui, Charles Bonaparte, s'éteignait le père d'un empereur, de plusieurs rois et reines, et aussi l'aïeul d'une grande lignée dynastique, désormais égale à toutes les maisons souveraines; même, alliée par le mariage à la plupart d'entre elles. Aucun des
huit enfants de Charles Bonaparte et de Laetitia Ramolino ne devait passer inaperçu devant les contemporains, ni se voir dédaigner par l'histoire, malgré le foudroyant voisinage d'un Napoléon. Mais (sans parler des trois filles, Élisa, Pauline, et Caroline), c'est Lucien qui nous paraît la plus haute figure du reste de la famille, bien que nous ne méconnaissions pas, il s'en faut, les traits supérieurs d'un Josep4i, ou l'âme intéressante d'un Louis. Dans ces dernières années, Lucien est rentré dans nos discussions, grâce à plusieurs ouvrages, dont le plus gros et le plus indigeste n'est, en trois volumes, qu'un pamphlet indirect et souvent ridicule contre Napoléon. Rien ne saurait nous étonner dans cet ordre, de la part de l'auteur, enrôlé dans un parti, dont la vanité sans prestige enrage follement contre l'immortelle légende. L'auteur, militaire nullement connu par de hauts faits, n'est pas loin de traiter Napoléon d'incapable et de lâche... et très hardiment il tient pour ignare l'homme qui, petit Corse de douze ans, mettait mal le français dans ses lettres enfantines. Si l'auteur a été récompensé de ce bel ouvrage, ce n'est point par l'adhésion des gens de bonne foi et de sens commun... je n'ajoute pas des gens d'esprit, dont certains écrivains ont toutes raisons de ne pas se soucier. Le très bon travail que nous commençons est d'une autre origine, et vise un autre but, qui est la pure vérité. Il n'est point signé ; mais il trahit à chaque ligne, un homme qui marche dans la vie le front haut, et n'attend pas d'un ministre, son brevet d'historien. Certes, notre écrivain anonyme passionnément favorable à Lucien, et souvent avec raison, ne se prive pas d'accabler Napoléon sous le plus dur blâme ; mais avec quel sentiment de la grandeur sans pareille, et des faits inouïs d'un homme unique dans les annales du monde! Cette biographie à grands traits (et cependant minutieuse h certains endroits) de Lucien Bonaparte, fixe pour jamais, les trois actes mémorables et caractéristiques du frère tour à tour favori et disgracié de l'Empereur, Ces trois actes où se révèlent la décision de caractère et la noblesse de cœur de Lucien Bonaparte, sont, — tout le monde l'a deviné» car ils sont désormais chose historique — : la part de Lucien au coup d'Etat du 18 brumaire, l'indomptable résistance de Lucien aux exigences de son impérial et terrible aîné, qui voulait lui faire répudier
la femme de son choix (résistance que ne put entamer Toffre d'un trône, refus* que n'ébranlèrent pas l'exil et la persécution) ; enfin, après tantôt dix années de brouille, le retour magnanime et spontané de Lucien à Téternellement sublime vaincu de la coalition. Ce n'était pas seulement un courageux et avisé politique et le plus admirable des amants et des maris que Lucien Bonaparte; sa nature aimable et généreuse, lui conciliait l'affection et la sympathie de tous, depuis les plus grands, tels que le pape Pie VII (dont l'intrépide protection étendue sur le prince exilé, n'allait pas sans dangers pour le protecteur,) jusqu'aux plus modestes personnes de son entourage. Parmi les épisodes charmants de ses premières années de grandeur, il convient de citer ici l'abandon qu'il fit à Béranger, obscur débutant sans appui, de son traitement à l'Institut, qui fut d'abord l'unique ressource du futur chansonnier national. Dans les pièces justificatives, nous signalerons l'acte de naissance de Lucien Bonaparte, sa radiation de la liste des sénateurs^ une très belle lettre de sa femme à l'Empereur, le champ de Mai de i8i5, une lettre du prince Lucien à Pauline Borghèse, sa sœur, l'almanach impérial de i8i5, etc., etc. De substantielles notices biographiques complètent ce texte intéressant, enrichi de beaux portraits du héros de ce livre, de la princesse Alexandrine Bonaparte, du prince Charles Marie, de Lœtitia Ramolino, Madame-Mère, des Princes Charles, Louis-Lucien Pierre, Antoine, Joseph, Napoléon -Charles, Roland et du Cardinal Lucien Bonaparte, l. d.
L'Origine du français, par l'abbé J. Espa- GNOLLE, du clergé de Paris, membre titulaire de la Société des Études historiques. Paris et Leipzig, Ch. Delagrave et H. Le Soudier, 1886- 1888. Deux vol. in-8«.
Les bonnes gens croient que notre langue est un idiome néo-latin. Il y a eu des savants très forts sur le bas-breton, qui ont démontré que tous nos mots venaient du celte. Naguère encore, un homme qui n'a pas trouvé dans la science assez de consolations par supporter jusqu'au bout les déboir/îs d'une vie déjà longue, M. Lévy-Bing, l'auteur de la Linguistique dévoilée, dérivait tout de l'hébreu. Aujourd'hui, M. l'abbé J. Espagnolle, bousculant Brachet, remaniant Littré et rabrouant Scheler, voit distinctcmenty sous chaque vocable français, une étymologie grecque. On croyait, par exemple, que cuisse avait des chances de dériver de coxa, le latin pour hanche; mais le docte abbé nous fait bien voir que ce mot vient de xOuotç, lequel signifie
génération. Et voici la démonstration. « Le mot
xÙYiatç dérive de xuéù», TcOrfatt ^iwàv xai iv «yoL^rpî
ly.ttv. Les abbés dans le grec bravent l'honnêteté. Le fait est que xosîv veut dire être enceinte, et que cette expression, très française et parfaitement honnête, nous dispense de traduire l'explication quelque peu naturaliste que M. l'abbé J. Espagnolle en donne, en grec, à l'usage de ceux qui ne le savent pas.
Hâtons-nous de dire que tout n'est pas de cette force-là dans les deux volumes dont nous entretenons nos lecteurs. Ils témoignent de recherches curieuses et approfondies, et sont très certainement l'œuvre d'un savant convaincu, capable, en bien des cas, de faire partager sa conviction aux esprits non prévenus Les résultats auxquels il est arrivé, et dont il n'expose ici qu'une faible partie, tout en promettant de continuer à les développer plus tard dans deux autres ouvrages (Langues des premières colonies gauloises et Origine des Aquitains) sont souvent contestables, et ont été déjà vigoureusement contestés ; mais il n'en est pas moins vrai qu'il a trouvé, en plus d'une occasion, ce qui avait échappé à nos plus habiles étymologistes, et qu'il n'y a rien, après tout, qui répugne aux données historiques et au sens philologique dans la doctrine qui enseigne que le français et le grec ont de nombreuses et étroites affinités.
M. l'abbé J. Espagnolle se fait fort de montrer que nous possédons encore, tant dans nos grands patois que dans notre langue ancienne et moderne, plus de trente mille mots grecs parfaitement authentiques, parfaitement reconnaissablés. Pour le moment, il nous donne une liste raisonnée qui, avec les dérivés, ne monte pas à moins de « quatre mille huit cents mots grecs- français^ » et il s'arrête à la lettre N. En faisant la part de l'enthousiasme, de l'exagération et de la faillibilité humaine, je ne peux m'empêcher de reconnaître que M. J. Espagnolle établit plausiblement ses filiations ou ses identités de mots cinq ou six fois sur dix. b.-h. g.
Le Judaïsme et l'Histoire du peuple juif,
par Charles Bellangé. Un fort vol. in-i8. Paris, 1888. Librairie A. Laisney.
Nous devons tout d'abord mettre le lecteur en garde contre une méprise où il pourrait tomber facilement au premier et trop rapide aperçu de ce titre. M. Charles Bellangé ne s'est pas proposé d'écrire une histoire du peuple juif. L'objet, de son livre est plus rare et plus spécial ; il a voulu retracer l'histoire de cette histoire à travers les siècles, rappeler la conception du Ju-
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daTsme telle que les divers âges Tont adoptée. Il part de ce point de vue : — Les historiens qui ont traité du Judaïsme et des destinées du peuple juif ont tous été jusqu'à présent plus ou moins dominés par la version juive et par la version chrétienne. Pour eux, le peuple d'Israël est un groupe exceptionnel dans Thumanité, hors de la mesure commune, élu par Jéovah (ou lavéh). Ce dieu non plus ne ressemble à aucun dieu connu. Il reste le farouche solitaire du Sinaï, se manifes> tant à une petite élite de la race sémitique, élite seule conformée intellectuellement pour le concevoir.
Il n'est pas cependant que quelques efforts n'aient été tentés çà et là par certains historiens pour s'affranchir de la tradition convenue, mais ces tentatives n'ont jamais porté que sur des points de détail; jamais elles n'ont attaqué l'ensemble ni, par suite, renouvelé le sujet. La persistance de la tradition tient surtout à ce que les études juives sont pratiquées par des spécialistes obéissant à des motifs d'ordre théologique, et vénérant les textes sacrés, ou par de libres esprits n'abordant ces questions qu'incidemment, dans une intention frondeuse ou tout au moins se guidant généralement sur l'érudition juive ou protestante. M. Ch. Bellangé voit ensuite une cause d'erreur plus grave encore dans l'absence d'une méthode comparative et sociologique. On considère le Judaïsme comme un phénomène historique isolé, sans cause, spontané. On néglige les analogies, les emprunts étrangers.
Recourant à de nouveaux moyens d'analyse, élargissant le point de vue, l'auteur veut qu'on éclaire l'exemple juif par l'histoire enveloppante, par les lois uniformes du développement humain. Son travail a pour but de démontrer la nécessité d'une méthode comparative et sociologique : ayant passé en revue les questions principales, il soumet à cette méthode les opinions qui ont cours aujourd'hui. Israël, ses croyances, ses écritures, son clergé, son dieu se révèlent dans ce livre sous un aspect purement humain.
M. Ch. Bellangé a donné à son œuvre la forme d'un manuel. Elle lui était en quelque sorte imposée par le grand nombre des questions traitées et par la rapidité ainsi que par la concision de l'analyse. La Bible, le Mythe d'Israël, les Antécédents du Judaïsme, le Sacerdoce et les Partis religieux, la Pensée juive, tels sont les titres généraux des cinq grandes divisions. Celles-ci se subdivisent en un grand nombre de chapitres, conduisant à une conclusion qu'il était facile de prévoir dès le début : c'est qu'à aucun point de vue, il n'est besoin, pour expliquer la per-
pétuation d'Israël, de recourir à des raisons tirées d'une vertu particulière ou d'une élection divine. c< En d'autres termes, le Judaïsme n'est pas un fait de race, il n'est pas sorti des entrailles d'un peuple, il s'offre à l'histoire comme une œuvre de cléricalisme soutenue par le cléricalisme. » Le livre de M. Ch. Bellangé introduit le Judaïsme dans le courant de l'esprit moderne. L'histoire du peuple juif ne pouvait échapper plus longtemps à l'assaut du parti-pris général de laïciser toute l'histoire. e. c.
Ancient Rome, în the light of récent Discoveries, by Rodolfo Lanciani, professor of Archœology in the University of Rome. With one Hundred Illustrations. London, Macmillan and C*, 1888. Un vol. gr. in-8®; i-xxix, 339 pages.
Nous avons annoncé le livre de M. Rodolfo Lanciani : Rome ancienne à la lumière des récentes découvertes^ au moment de son apparition en Italie. Il a été presque immédiatement traduit en anglais, et les éditeurs de Londres, MM. Macmillan et C®, nous ont récemment envoyé ce beau volume, imprimé par les grands imprimeurs américains de la Cambridge Press ^ MM. Houghton, Mifflin et C", avec le soin et la perfection qui leur sont ordinaires, sous la direction de Mr. Edward Robinson, du Musée des beaux-arts, à Boston, Massachusetts.
M. Rodolfo Lanciani, professeur d'archéologie à l'Université de Rome, directeur des excavations pour le gouvernement italien et pour la municipalité romaine, principal rédacteur du Bolletino délia Commissione archeologica communale di Roma, était mieux en situation que personne de faire un exposé à la fois exact, savant, brillant et accessible à tous les lecteurs, des travaux et des découvertes auxquelles il a pris une si large part. Il distribue son sujet en onze chapitres sous les titres suivants : Renaissance des études archéologiques ; fondation et vie préhistorique de Rome; conditions sanitaires de Rome ancienne; lieux publics de divertissement; le palais des Césars; la maison des vestales; les bibliothèques publiques à Rome dans l'antiquité et au moyen âge ; la police et les mesur^ contre l'incendie dans l'ancienne Rome; le Tibre et le port Claudien; la campagne romaine; la disparition des œuvres d'art et leur découverte dans ces dernières années. On voit que le dernier chapitre est l'explication finale et comme le mot du livre tout entier. Cent illustrations, dont trente-quatre à pleine page, toutes judicieusement choisies et d'une exécution vraiment artistique,
forment au texte un commentaire graphique perpétuel. Telle d'entre elles, celle qui représente un athlète en bronze, découvert en i885, par exemple, donne l'impression très nette d'un chef-d'œuvre. Un index suffisamment analytique et complet montre d'un coup d'œil la masse d'informations précieuses contenues dans ce texte qu'on lit d'une haleine avec une curiosité toujours satisfaite et toujours éveillée.
Dans une intéressante préface, M. Rodolfo Lanciani nous apprend que, du r' janvier 1872 au 3i décembre i885, on a, pour l'assainissement, l'embellissement et l'agrandissement de Rome, remué deux cent soixante millions de pieds cubes de terre, et que, dans ceux de ces travaux dont la municipalité a eu la charge, c'est-à-dire le tiers environ, on a exhumé et « emmagasiné au Capitole jo5 amphores avec des inscriptions importantes; 2,36o lampes en terre cuite; 1,824 inscriptions gravées dans le marbre ou la pierre; 77 colonnes de marbre précieux; 3i3 fragments de colonne; 157 chapiteaux de marbre; 118 socles; 590 œuvres d'art en terre cuite; 405 œuvres d'art en bronze; 711 gemmes, pierres gravées et camées; 18 sarcophages de marbre; i52 bas-reliefs; 192 statues de marbre en bon état de conservation; 21 figures d'animaux en marbre; 266 bustes ou têtes; 54 tableaux en mosaïque polychrome; 47 objets en or; 39 en argent; 36,679 pièces de monnaie en or, argent ou bronze, sans compter un nombre presque incroyable d'objets moins importants en terre cuite, os, verre, émail, plomb, ivoire, fer, cuivre et siuc. Depuis 1876 jusqu'à la fin de 1887, l'auteur a trouvé et publié plus de mille inscriptions latines inconnues ; c'est-à-dire qu'en dix ans le sol de Rome a fourni à la science épigraphique une contribution égale au quart de ce que les cinq siècles précédents ont donné.
C'est avec des éléments semblables que M. Rodolfo Lanciani a composé son livre. Mais il ne s'est pas contenté de les présenter pêle-mêle dans leur abondance et leur richesse. Il a su en faire un choix judicieux, les disposer avec art, les faire valoir les uns par les autres, en historien érudit, en esthète délicat, et en écrivain consommé. B.-H. G.
La Rhétorique et son histoire par A.-Ed. Chaignet, recteur de l'académie de Ppitiers, correspondant de l'Institut. Un vol. in-8°. Paris, F. Vieweg; 1888.
L'auteur le rappelle, la rhétorique n'est pas plus l'éloquence que la poétique n'est la poésie; toujours il faut distinguer entre les règles d'un
art et cet art même, autrement dit entre les moyens et la fin, 11 est advenu, ajoute-t-il, que des critiques, et non des plus médiocres, — il les nomme, — c'est Sainte-Beuve, c'est M. Taine, — nommons, nous, avec eux, M. Bourget, — ont méconnu ce qu'il y a de profondément humain dans les lins de l'art ; ils n'ont plus voulu rechercher dans le discours, dans le drame, l'épopée, que la manifestation nécessaire de certains sentiments très individuels chez l'auteur, avec cette réserve expresse que l'individualité de quelque auteur que ce soit est toujours un produit de son milieu. Les littératures n'ont rien à voir avec l'esthétique, à moins, si l'on tient à conserver le mot, qu'on regarde la chose comme éminemment variable; il y a seulement une histoire des littératures, simple chapitre de l'histoire en général. Comment s'étonner après tant d'études psychologiques consacrées aux orateurs, dramaturges, poètes, romanciers, les phénomènes psychiques étant d'ailleurs considérés comme dépendant étroitement des phénomènes physiologiques, comment s'étonner, dit M. Chaignet, qu'on en soit venu à dédaigner des moyens de l'art, à mépriser la rhétorique? Et, de fait, l'enseignement de la rhétorique a disparu des programmes universitaires.
Une réaction commence de se produire.
MM. Brunetière, Faguet, Lemaître, se défendent d'essayer à pénétrer des états de conscience et d'inconscience, — car beaucoup parlent de l'inconscient qu'ils prétendent démêler; — ils estiment que la composition d'une œuvre litté-
raire est autre chose qu'une fonction, et que serait-elle cela, comme on le dit, c'est l'œuvre et non le caractère de l'auteur, l'œuvre toute seule qu'il convient d'analyser. M. Chaignet applaudit à cette réaction; il veut la servir; il tente de remettre en honneur l'étude des moyens oratoires quelque temps méprisée.
Au travail qu'il nous donne, nous ne ferons qu'un reproche, et le reproche ne sera pas pour lui déplaire : l'érudition tient beaucoup trop de place.
Il était bon, dans la partie historique, de rappeler tous les ouvrages grecs et latins consacrés à la rhétorique, bon encore d'insister sur ceux des Grecs, les maîtres en toutes choses, d'analyser, de discuter les théories oratoires de Platon et d'Aristote; nous admettons que ces mêmes théories pouvaient être invoquées opposées l'une à l'autre en ces chapitres^là également ou l'auteur distingue entre la rhétorique et l'éloquence, où il traite des rapports de l'éloquence avec la dialectique et la topique, mais il devait s'abstenir de citer autant de textes, alors qu'il
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parlait de l'invention, de la structure et de Téconomie du discours.
Ce travail, si remarquable, plaira infiniment aux membres de l'Université; pour a Thonnête homme »,ira-t>il jusqu'à ces maîtresses pages où M. Chaignet s'est montré psychologue autant qu'érudit, où il a étudié les passions, les mœurs, et présenté des théories du bonheur, de l'utile, des gouvernements ? Et là encore, s'il y arrive, ne sera-t-il pas rebuté par des citations sans nombre? Or, c'est « l'honnête homme » surtout qu'il faut avoir avec soi.
Signalons à son attention la quatrième partie : Théorie du style. Elle est, celle-là, de lecture facile. F. G.
Le Spiritisme à la cour du roi de Pologne. Etienne Batory en 1585, par Alexandre Kra'jshar. Cracovie, Gebethner et O, éditeurs ;
Dans une époque où le spiritisme, devenu l'objet d'études aussi sérieuses que passionnées, séduit et occupe les esprits et les intelligences, un livre d'histoire, traitant d'une manière à la fois instructive et intéressante le sujet si palpitant des sciences occultes, est fait pour attirer la curiosité et l'attention générales.
M. Alexandre Kraushar, avocat à la cour d'appel de Varsovie, n'est pas un nouveau venu dans la littérature de l'histoire. Voué à l'étude sérieuse du XVI* siècle, il a déjà publié quelques monographies fort appréciées par la critique polonaise, et son dernier ouvrage ( C^ary na dwor^e Batorego ), fruit de recherches habiles et minutieuses, apporte des documents inédits et précieux relatifs aux dernières années du règne d'Etienne Batory (mort à Grodno'en i586).
C'est d'une touche savante et consciencieuse que Tauteur trace l'image du grand roi et caractérise à traits saillants son esprit cultivé, son courage et la noblesse de ses sentiments. Le récit nous représente dans la suite le monarque malade et découragé, tombant peu à peu dans le mysticisme et recevant à sa cour la visite de deux célèbres astrologues ^ mages et spirites, venus en i585 d'Angleterre en Pologne pour exercer, sous les auspices de leur protecteur, Albert de Lasco, voyvode de Siradz (nonce de Pologne près Henri de Valois en 1572), leur art troublant et mystérieux.
Ces deux maîtres de la cabale étaient : D' John Dee^ mathématicien et astronome, distingué par la grande Elisabeth d'Angleterre et jouissant d'une haute réputation scientifique (professeur de la logique à Paris, sous François I"'), et son
associé Edouard Kelley, alchimiste (Figuier : V Alchimie et les Alchimistes^ p. 23 1 sqj, qui firent ensemble de longs voyages en Europe, s'occupant partout à évoquer les « esprits » et à prédire les événements futurs.
Mis en présence du roi Batory, retiré à Niepolomice,près de Cracovie, John Dee donna une séance spiritualiste dont il fit un récit détaillé dans un journal que Meric Casaubon, le célèbre philologue, publia à Londres en 1639.
C'est de ce document, écrit dans un mélange de latin e^ de vieux anglais, et qui est devenu pour le moment une rareté bibliographique (voir Brunet, Manuel de librarie^ t. II, p. 462. S. Ceran de Bure, n. 33o. Ebert, Lexicon. Ersch. Gruber, t. II, p. 320. Beckenhout, Biogr. histor.y t. I, p. 428. John Halliwell, Privât diary of D' John Dee. Mémoire pour servir à l'histoire des hommes illustres, p. 345-349. Ce livre est fort rare, même en Angleterre), dont le titre est : A true and faithful Relation of what passed for many yeers between D' John Dee a mathema^ tician of great famé in Q. Elii[, and king James their Reignes and some spirits, etc.). M. Alexandre Kraushar a puisé le principal matériel de son œuvre ; il a su profiter des notes du savant spirite pour en faire une étude historique d'une valeur incontestable.
La grande figure sympathique du roi Etienne Batory reçoit, sous la plume 'de l'écrivain, un puissant relief, et les deux astrologues, avec leur courte et passagère influence, illuminent cette page de l'histoire du xvi* siècle d'un coloris bizarre et cabalistique. Le style du livre, concis et strictement historique, n'est pas dépourvu d'élégance. n. r.
Journal des prisons de mon père, do ma mère et des miennes, par M"* la duchesse de Duras,* née Noailles. Se vend au profit des pauvres. Un vol. in-8®, 322 pages. Librairie Pion. Paris, 1888.
La liste serait innombrable des écrits de tout genre qui se rattachent à l'histoire et aux origines de la Révolution française, et la simple énumération de ces ouvrages, même leur biographie la plus sommaire, composerait à elle seule presque une bibliothèque. La liste menace de s'allonger encore chaque année, non seulement parce que la Révolution, loin d'avoir épuisé toutes ses conséquences, à ce que l'on nous prétend, ne fait à peine que commencer ; mais aussi parce que, à nous en tenir aux faits accomplis, et les supposant définitifs, les disputes des hommes auront longtemps encore pour thème les causes
de ce formidable événement, ses acteurs principaux, ses phases diverses, enfin son action sur l'avenir et la moralité de notre nation, et, pourrait-on dire, de l'Europe. Tandis que les uns croient, avec une naïveté par trop systématique, qu'une impulsion si forte, avec ce caractère d'irrésistible aurait pu être enrayée par telle mesure légale ou telle attitude du roi, les autres reconnaissent en elle le boulet chargé de toute éternité^ dont parle l'orateur funèbre de Turenne. Pour ceux-ci, la Révolution est un fait de nature connue et. commune, un peu plus extraordinaire que d'autres du même genre, par son développement, sa durée et surtout par sa légende; pour ceux-là, c'est l'avènement sur la terre d'une religion la plus sacrée de toutes, et qui compte au moins les fanatiques les intolérants. Elle a légué aux Français la République, nom prestigieux qu'ils accentuent comme personne d'autre au monde ne le fait, nom qui les console de l'absence des réalités agréables que leur valaient d'autres régimes; nom qui les ferait se résigner aux pires despotismes et renoncer à tous les autres mots de la langue, fût-ce celui de France lui-même. En effet, on a vu quelquefois opposer le cri de vive l'une au cri de vive l'autre. Dans une pareille cohue d'idées et de parti pris, dans l'impossibilité de qualifier « cet enfer dans une idylle », de nier que le berceau de cette religion de justice et d'amour eût pour nom la T erreur ^ et que de ces années d'épouvante ont découlé des faits dont profitent volontiers même leurs plus énergiques accusateurs, le philosophe recherche volontiers quel put être Tétat d'âme des victimes d'un temps où tout Français vivant coudoyait l'échafaud. Quelqu'un a dit que, six années avant la Terreur, celui qui n'avait pas connu ces années-là « ignorait la douceur de vivre. » Qu'ont éprouvé les malheureux soudainement plongés de ce rêve édénique dans les prisons des Carmes, du Luxembourg et de la Conciergerie ? Nombre de documents attestent que ces infortunés favoris de la fortune, les uns soutenus par la foi et leur courage naturel, les autres acceptant la fatalité, virent sans trembler venir la mort, « ébranlant de leur nom les longs corridors sombres ». En tête de ceux que leur noblesse d'âme et leurs fermes croyances gardèrent purs de toute faiblesse dans cette extrême adversité, il est juste de nommer l'auteur de ce journal, M""» la duchesse de Duras, née Noailles, fille du maréchal de ce nom, guillotiné, à près de quatre-vingts ans, avec sa femme. C'est lui qui disait : « A dix-sept ans, je suis monté à l'assaut pour mon roi; à soixante et dix-neuf ans, je vais monter à l'échafaud pour mon Dieu. » Leur
fille, arrêtée avec eux le 23 août 1793, au château de Mouchy-le-Châtel, passa dans les prisons de Beauvais et de Paris environ seize mois, et ne fut remise en liberté que le 19 octobre 1794. Son émouvant Journal ne sent pas du tout le métier et porte un grand air de candeur. Les curieux de l'ancien Paris visitent avec intérêt un couvent de la rue de Picpus dont le terrain abrite plus de treize cents victimes de l'échafaud de la place du Trône, et parmi elles la mère et les plus proches parentes de la duchesse de Duras^ exécutées le 22 juillet 1794. l. d.
La jeunesse du roi Charles- Albert : Prologue d'an règne, par le marquis Costa de Beavuscard. Un vol. in-8^ Paris, 1889. Librairie Pion.
Il y a près d'un demi-siècle que le roi Charles-Albert a trouvé— dans la mort le repos qui fut refusé à sa vie agitée, et les historiens, jusqu'à présent, n'ont pas réussi à dégager cette figure énigmatique du voile de mystère où il semble que s'enveloppât comme à plaisir le prince qui, au lendemain de Novare, disait : La mia vita fu un romanifOj io non sono stato conosciuto, « Ma vie fut un roman, je n'aurai pas été connu. > Il parle de lui-même au passé ; son règne de dixhuit ans se terminait par cette glorieuse défaite de Novare, et bientôt il allait mourir à Oporto. Auparavant il détruit tout ce qu'il peut retrouver des exemplaires d'un livre curieux écrit par lui, Réflexions historiques^ dont trois ou quatre exemplaires à peine lui ont survécu. II voulait de même détruire sa correspondance : il n'y est point complètement parvenu. Or, c'est à l'aide d'une suite de lettres' reproduites ici et d'une quantité considérable de documents contenaporains attentivement consultés que M. le marquis Costa de Beauregardatenté de déchiffrer l'énigme de se sphinx, de « cette conscience royale faite de rêve, de réalité, d'élan, de calcul, de remords, de présomption », de ce malade, de ce mystique, dont « le regard sans cesse contredisait la parole, dont la parole démentait le sourire, dont le sourire déguisait la pensée. »
Finalement l'auteur considère ce malheureux prince comme le précurseur de la grande évolution accomplie par l'Italie depuis le commencement du siècle, prévue par Joseph de Maistre dès 1812, mais qui n'a pu se réaliser que par « la conjonction inouïe d'un pape libéral et d'un roi révolutionnaire ». M. Costa de Beauregard a luimême coopéré activement, croyons-nous, à faire l'unité italienne; il y a pourtant quelque amertume dans cette phrase qui lui échappa quelque
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part : « D'autres maintenant veilleront sur cette couronne que nos pères ont forgée, dit-il. Autour d'elle vont se former des dévouements d'alluvion. Vaudront-ils les dévouements primitifs tombés en déshérence? L'avenir est à Dieu, mais le passé fidèle est à nous. » L'auteur a-t-il découvert et révélé le secret du roi ? Quoi qu'il en soit, son livre assurément éclaire d'un jour tout nouveau un des règnes les plus mystérîeu de l'histoire moderne. e. c.
Inventaire analsrtique des Archives du mi- ■Mère des affaires étrangères. Papiers de Barthélémy, ambassadeur de France en Suisse, 1792-1797, publiés sous les auspices de la commission des Archives diplomatiques, par M.Jean Kaulek. Tome III, septembre 1793, mars 1794. Un vol. in- 18® de 562 pages. Paris, 1888; Félix Alcan, éditeur.
A l'occasion précisément du premier volume decette publication, nous avons rendu justice à l'utilité d'un pareil inventaire, relativement a l'étude de notre histoire nationale, et en particulier (pour ce qui regarde le travail que nous annonçons) à la connaissance de certains dessous y — selon le terme à la mode, — de la Révolution française. Cette Révolution sans égale, les nouveaux historiens paraissent la traiter avec plus de solidité et la considérer à travers moins de nuages que leurs devanciers. Les Girondins de Lamartine, — sans parler d'autres livres aussi notoires,-^ sont couramment taxés d'imposture, et l'ouvrage de Thiers, l'ouvrage national vanté par Sainte-Beuve, fait sourire les raffinés du document. Nous avons sommairement déjà montré quel fut le personnage de Barthélémy, et aussi l'importance et la curiosité de son rôle. Ce n'était pas un homme comme tous les autres, celui qui resta jusqu'au bout à son poste, durant les cinq années de bouleversement et d'agitation incomparables qui vont de 1792 à 1797. Le nouveau volume de ces précieux papiers s'offre à nous sous la double garantie de M.Albert Sorel (lequel estime très haut la position prise par Barthélémy dans ces temps extraordinaires), et de M. Gaston dé Rialle. La presque totalité de ce volume est remplie par les lettres écrites pendant ces sept mois, à M. Deforgues, ministre des affiiires étrangères à cette époque. La sécheresse d'une correspondance officielle et toute de faits, n'est point ici un obstacle à de certaines indications en vingt mots, ou bien en trois lignes, qui valent une page d'histoire et un portrait; tel le bref document relatif au prince de Guéméné, « si connu par son inconduite et ses tromperies, vivant à Arau, au canton de Berne, des aumônes
du tiers et du quart ». Ce substantiel et instructif recueil traite de bien des sujets sans doute, et qu'il serait puéril de prétendre seulement rappeler, sans déconcerter le lecteur ; mais il en est dans le nombre dont l'intérêt nous touche encore; par exemple : les pièces relatives aux afiaires d'Allemagne et de Prusse, aux moyens de rompce la coalition, à la prise de Toulon, aux intrigues des émigrés et des ministres étrangers en Suisse, aux affaires militaires. Citons encore deux lettres du baron Grimm, une conversation de DumoLriez chez le comte Pukler, grandchambellan du duc de Wurtemberg, de curieux détails sur le personnel diplomatique du temps, le mouvement royaliste en Vendée, la mission de M. de Tintiniac à Londres, etc., etc.
Villars d'après sa correspondance et des documents inédits, par le marquis de Vo« gué, de rinstitut. Avec portraits, gravures et cartes. Deux forts volumes in-8®, formant ensemble 860 pages. Paris, 1888; librairie Pion.
Si l'on s'avise de décerner aux grands faits de guerre comme une sorte de personne historique (et Victor Hugo semble nous y autoriser par l'exemple de vers superbes :
« Alors le groupe altier des batailles, Chalons^ Tolbiac, la farouche, Are^!(o, la cruelle..., etc., etc.
la bataille de Denain nous apparaîtra comme une des grandes figures libératrices du foyer français. Assurément notre histoire offre des succès sans nombre et des revers sublimes autant que les plus belles victoires ; mais Denain partage avec Bouvines le privilège de nous avoir apporté la consolation, le salut et l'enthousiasme au sein de mortels dangers, ou bien dans la crise suprême de désastres presque sans espoir. Aussi, le nom du vainqueur de Denain nous revient-il glorifié d'un éclat particulier, malgré les satires et les blâmes, les accusations même, prodigués à son orgueil et à son ambition. C'est le sort des hommes illustres d'être beaucoup insultés. Quelle que soit la part de justice que Ton attribue à ces reproches, le grand soldat a de quoi se présenter la tcte haute devant l'avenir. Parmi les plus récentes études publiées sur ce nom cher à la France, nous avons surtout remarqué le charmant volume de M. Giraud : la Maréchale de Villars et son temps, où l'on trouve des pages tgut à fait piquantes, sur l'intérieur de la jeune et brillante épouse du sexagénaire héros, et sur la jalousie, facile à comprendre, de l'amoureux vieillard. Sans nous arrêter ici davantage à l'anecdote du comte de Toulouse, ni à certaine
interpellation gauloise de bal masqué, saluons avec Voltaire, son admirateur, la belle et hautaine dame du château de Vaux. Signalons encore les chapitres consacrés à Villars dans les deux volumes de M. de Courcy, dont nous avons parlé dans ces colonnes. Aucun des deux précédents ouvrages ne saurait prétendre à égaler l'importance du grand travail que M. le marqgis de Voglié vient de publier sur ce glorieux Villars. Faute de place pour l'analyser ainsi qu'il convient, nous nous bornerons à l'annoncer comme un des plus précieux enrichissement que notre bibliothèque historique ait reçus dans ces dernières années. M. de VogUé a été amené, en préparant, d'après le texte authentique, la publication des Mémoires de Villars pour la Société de l'histoire de France, à contrôler cette autobiographie (comme toutes ses pareilles, œuvre écrite après coup et « sous l'influence des dénouements connu »), par la correspondance, « bien autrement sincère ». Le dépôt de là guerre, les archives du ministère des affaires étrangères, la Bibliothèque nationale, les archives secrètes de la cour de Bavière à Munich, les archives impériales royales de la Cour, de l'État et de la Maison d'Autriche, les papiers de Villars et du duc d'Ormond, les mémoires militaires relatifs à la succession d'Espagne, telles sont les sources auxquelles a puisé l'auteur. Il nous montre successivement : Villars et l'électeur de Bavière ; Villars et la succession d'Espagne; Villars et M"« de Maintenon; Villars et le prince Eugène. L'appendice qui clôt le second volume forme à lui seul un recueil de lettres et de pièces inédites de grand intérêt.
Recueil des instructions données aux ambassadeurs et ministres de France, de- ' puis les traités de Westphalie jusqu'à la Révolution française. — Rome, avec une introduction et des notes, par M. Gabriel Hanotaux. Tome P', 1648-1687. Un fort vol. in-8», 371 pages. Paris, 1888; Félix Alcan, éditeur.
Ce volume est le sixième d'une série publiée sous les auspices de la commission des archives diplomatiques du ministère des affaires étrangères.
Les cinq autres concernaient V Autriche, la Suède, le Portugal et la Pologne. Deux volumes consacrés à ce dernier royaume attestent, dans les préoccupations politiques d'alors, une place qui n'est plus la même aujourd'hui. Deux noms célèbres de notre présente école historique, MM. A. Geffroy et Albert Sorel, nous recommandent particulièrement l'introduction et les notes des volumes qui intéressent V Autriche et la Suède. Nul ne sera surpris de voir que l'éditeur se propose d'octroyer trois volumes au recueil des instructions données à nos ambassadeurs à Rome. Dans une substantielle introduction, M. Hanotaux, ancien collègue de MM. Girard de Rialle et Kaulek, c'est-à-dire un homme de la partie (et dont l'ouvrage s'offre à nous avec le double visa de MM. Camille Rousset et Hauréau), nous donne la raison, — d'ailleurs obvious, comme disent les Anglais, — de ce plus large développement matériel. Les fréquents changements de souverains sur le trône pontifical, provoquant l'envoi d'un ambassadeur spécial ou de nouvelles instructions à l'ambassadeur antérieurement accrédité ; les instructions en cas de conclave; l'importance des affaires, où se mêlaient les relations politiques et l'administration ecclésiastique; enfin, la suite non interrompue de ces relations durant le siècle et demi qu'embrasse ce recueil, telle est la complète explication de ce travail, ^introduction est presque un livre à part, avec ce titre : Théorie du gallicanisme^ revue en cinq chapitres des rapports de la monarchie française avec le saint-père, depuis Charlemagne jusqu'à la menace d'un schisme sous Louis XIV. Le corps du recueil proprement dit nous rend les missions à Rome des personnages suivants : le cardinal d'Esté, Hugues de Lionne, le président Colbert, le sieur d'Aubeville, le duc de Créqui, M. de Bourlemont, le duc de Chaulnes, César d'Estrées, évêque de Laon, le duc d'Estrées, le marquis de Lavardin. Ils ne figurent pas tous sous la même désignation dans le cours de ces quarante-trois années, 1654- 1687. Le premier s'appelle protecteur des affaires de France auprès du Saint-Siège; les autres, ambassadeurs, auditeurs de rote et envoyé extraordinaire, L. !>•