SCIENCES
— Philosophie — Morale —
Variations de la personnalité, par les docteurs H. Bourru et P. Burot, professeurs à l'Ecole de médecine de Rochefort. Un vol. in- 1 6 de la Bibliothèque scientifique contemporaine ^ avec i5 photogravures. Paris^ J.-B. Baillière et fils; ï888. — Prix : 3 fr. 5o.
Individualité et personnalité ne sont pas termes qui se puissent donner, suivant nous, pour substituts l'un de l'autre. Nous postulons lei libre arbitre; nous dirions volontiers : quelle volonté, telle personne; ce qui fait l'individualité nous apparaît comme étant, pour l'effort, un ensemble de conditions ordonnées, subordonnées, et, sur ces conditions, la a personne » n'est pas sans exercer quelque action. Nous ne nions pas des variations nécessaires de l'individualité, nous admettons des variations contingentes et voulues.
Les auteurs du livre sont des physiologistes qui ne relèvent en rien de l'école de Maine de Biran, ils disent : personnalité, et ne regardent qu'à l'organisme, qu'au système nerveux, qu'aux sen-
sations localisées ici ou là; ne discutons pas leur terminologie, entendons-la.
Dans la première moitié du volume, ils relatent leurs observations personnelles; le sujet de leurs études, V... Louis, tout comme Félida de quia longuement parlé M. Ribot, n'est pas constamment le même individu, mettons la même personne. Survienne une crise, il redevient ce qu'il était avant une crise précédente : même caractère, mêmes désirs. Nouvelle crise^ et les désirs, le caractère qu'il avait manifestés à une autre époque; qu'on provoque la paralysie du côté droit ou la paralysie du côté gauche, la contracture, et on le fait revivre à volonté sa quinzième ou sa vingtième année.
Dans la seconde moitié, d'autres observations déjà connues, puis des considérations quant aux éléments constitutifs de la personnalité, la discussion des vues de quelques auteurs, enfin un essai d'explication. Y a-t-il une ou deux mémoires? Ils invoquent la synergie dont ils avaient déjà parlé dans un autre ouvrage.
Les observations sont intéressantes. f. g.
— vS —
QUESTIONS POLITIQUES ET SOCIALES
La Marine et les Progrés modernes, par
A. BocHER, ancien officier de marine. Un vol. in-i6. Paris, i888. Paul OUendorff.
En ce volume de petit format, qui ne compte pas plus de ii8 pages, dont 32 d'annexés, un ancien officier de marine, M. A. Bocher, a su exposer d'une façon claire poi^r les profanes^ autant
que succinctey^ l'historique de la marine niodeme et son rôle en temps de guerre. On a généralement oublié de quel moment date la aiarine de combat actuelle. Le fait est intéressant à rappeler. La guerre de Crimée venait d'éclater. L'empereur Napoléon III fit mettre aussitôt sur chantier trois bateaux sur un modèle de son invention. Dans la flotte on en riait, on en avait plus peur encore.
Ces bateaux n'avaient aucune qualité nautique, ils ne pouvaient naviguer qu'à la condition d'être remorqués. Véritables a boîtes à savon », ils étaient considérés comme monstrueux par les marins. Mais ils étaient armés de seize pièces de gros calibre et une armure de tôle les rendait impénétrables aux boulets de Tépoque. L'amirauté anglaise, sollicitée de s'associer à l'expérience des « batteries flottantes », n'osa refuser, mais inontra tant de mauvaise volonté, que les batteries françaises prirent seules part au bombardement de, Kinburn où leur action fut décisive. Le résultat fut désastreux pour les Russes et superbe pour les alliés, qui n'eurent que dixsept hommes tués ou blessés. Ce bateau difforme est le point de départ du vaisseau cuirassé d'aujourd'hui.
Quant au rôle de la marine en temps de guerre, M. Bocher cherche à démontrer qu'il serait très inférieur à celui qu'elle jouait autrefois, à raison même des progrès de l'armement et de sa formidable puissance de destruction. Et il communique sa conviction au lecteur. En outre, les marines militaires sont fort loin de répondre à l'opinion que l'on se fait de leur force, d'après le nombre des vaisseaux de guerre. Tout progrès dans l'armement et dans la vitesse, qui assure la supériorité d'un nouveau cuirassé sur ses prédécesseurs, enlève à ceux-ci toute valeur et les fait passer, à peu de chose près, à l'état de ferraille inutile. C'est surtout dans le relèvement de notre marine de commerce, dans le grand nombre de transports-croiseurs, dans la sécurité assurée de nos ports militaires que M. Bocher voit la force de résistance de notre marine de guerre. Mais nous nous arrêtons moins aux solutions proposées par l'auteur qu'à son talent d'exposition. Il suffit de lire son très modeste livre pour être parfaitement au courant de la question. e. c.
Plaies d'Égsnpte : les Anglais dans la vallée du Nil, par Eugèi^e Chesnel. Un vol. in-i8. Paris. Marpon et Flammarion; 1888.
Aux chapitres vu et suivants de l'Exode, la Bible annonce les « plaies 9 qui ravageront la terre des Pharaons, c'est-à-dire, par un jeu d'esprit de M. Chesnel, prédit l'occupation de l'Egypte par les Anglais, savoir : Changement des eaux en sang. Cette phrase, écrit l'auteur, vise évidemment le massacre de la garnison d'Alexandrie, la boucherie de Tel-el-Kébir, les hécatombes de soldats égyptiens au Soudan sous l'habile direction de l'état-major anglais. » Ce commentaire de la première des dix plaies suffit à montrer
l'intention de M. Chesnel; nous n'irons pas plus loin. La neuvième est assez drôle pourtant : les Sauterelles. « Ecoutez la voix du peuple, ditil, elle a depuis longtemps classé sous cette désignation les orthoptères écarlates qui sont venus s'engraisser dans la vallée du Nil », à cela près, pourtant, que les sauterelles, ou plutôt les criquets d'Egypte — les mêmes que ceux de notre Algérie — n'ont rien d'écarlate. Plaies d'Egypte est donc un réquisitoire violent contre l'Angleterre, trop violent même, car l'accent du livre donne à ce travail une allure de pamphlet qui met en méfiance le lecteur de sang-froid. Et puis, sommes-nous vraiment bienvenus à récriminer contre l'Angleterre, nous qui lui avods si bonnement abandonné le pays en prenant le contre-pied de notre politique séculaire, et qui avons joué en toute cette affaire le rôle vraiment peu glorieux de Raton à la fois et de Ponce- Pilate ? D'autre part, Tanglophobie de M. Chesnel imprime à son livre un mouvement passionné qui en rend la lecture facile et rajeunit la description des lieux et des choses. Je citerai en particulier le joli morceau (p. 117 et seq.) qui commence par ces mots : « Anes d'Egypte, ânes chéris, ânes gracieux, soumis et agiles, laissezmoi vous payer quelques lignes de souvenir... »
Précis d'économie politique, par Paul Leroy-
Beaulieu, membre de l'Institut, professeur d'économie politique au Collège de France. Un voL in- 16. Paris, Ch. Delagrave; 1888.
Préparant un ouvrage assez étendu, M. Pfiul Leroy-Beaulieu n'était guère disposé à accueillir la demande, qui lui était faite, de donner un court exposé des principes de l'économie politique; il a longtemps hésité, mais ne liront son traité en préparation, il le sait, que ceux-là qui, disciples ou adversaires, suivent ou aimeraient de suivre son cours du Collège de France, et il lui a paru bon, il le dit précisément, à un moment où se produit un tel débordement d'erreurs, de préjugés, de niaiseries même, de contribuer, pour sa part, à éclairer le grand public.
« Puisqu'on a mis l'économie politique dans le programme des écoles, puisque plusieurs centaines de mille personnes en France, dans les assemblées, soit nationales, soit locales, dans les administrations «diverses, pi^nnent ou exécutent des décisions qui, suivant qu'elles sont bien ou mal inspirées, peuvent aider au progrès social ou l'entraver, ce n'est pas une tâche à mépriser que celle de mettre à la portée du plus grand nombre possible d'hommes les principes d'une science aussi essentielle et aussi généralement ignorée.»
Les divisions du Précis étaient tout indiquées; quatre parties : La production des richesses, leur répartition, leur circulation, leur consommation. Et l'auteur a complété son exposé en ajoutant trois chapitres sous ce titre général : l'État et les finances publiques, puis quelques pages de conclusion.
Ce qu'on peut reprocher à la foule dans les villes de notre Europe occidentale, ce n'est 'pas de mépriser la logique, elle n'est que trop logicienne; elle se plaît aux raisonnements, mais elle abstrait trop volontiers et elle généralise trop rapidement, mais elle se contente de dénombrements imparfaits et ne fait pas la part de Taccidentî Comme la science lui est devenue une véritable religion, elle prise fort l'intelligence, mais l'intelligence qui acquiert des « connaissances »; tournure d'esprit, finesse d'esprit, indépendance de l'esprit, expressions qui ne sauraient rien lui dire, et qui, au reste, ne correspondent à rien de ce qu'elle pourrait reconnaître en ellemême si elle cherchait à s'analyser. Pour la volonté^ui fait surtout le caractère, la personne, elle ne devine ce que ce peut bien être. Elle connaît des passions, non pour soupçonner celles dont elle subit l'empire, mais pour en prêter de nombreuses, et les pires, à ceux qu'elle tient pour des adversaires, des ennemis, et elle se refuse néanmoins h tenir compte des passions humaines s'il s'agit de tracer un plan d'organisation politique et sociale. Or, des livres tels que ce précis seraient pour lui permettre de devenir autre qu'elle n'est.
En ce précis les lois logiquement induites, et, précédant l'énoncé de ces lois, des considérations toutes capables de faire réfléchir. L'on sait le sens étrangement étroit donné par certaines écoles au mot : « travailleurs », et M. Leroy- Beaulieu, abordant la question des agents de la production, de jeter incidemment cette phrase : « Le dédain du travail intellectuel semble avoir remplacé aujourd'hui, dans une classe de la population, le dédain que professait autrefois une autre classe pour le travail manuel. D'après cettev nouvelle superstition, l'ouvrier qui ferait un violon serait producteur, et l'artiste qui jouerait de ce violon ne le serait pas ; celui qui imprimerait un livre serait producteur, et l'auteur qui l'aurait écrite ne le serait pas, » Or, a deux sortes de travaux intellectuels surtout sont éminemment productifs; c'est d'abord le travail de découverte ou d'invention; c'est ensuite le travail d'administration ou de direction. » (Liv. I, ch. m, p. 28.) Il peut y
avoir surabondance de rouages et des abus quant à cette seconde sorte de travaux intellectuels, mais les exploiteurs ne sont pas toujours ceux qu'on qualifie de ce nom. « Le commerce n'est productif que dans certaines conditions et dans une certaine mesure. On peut développer à l'excès le nombre des commerçants, de sorte que les rouages, devenus excessifs, peuvent gaspiller le temps et les efforts humains. Il n'est pas nécessaire de trouver tous les vingt mètres un boulanger, un boucher, un épicier, un débitant avec une spacieuse boutique, très ornemçntée. Il arrive que la concurrence excessive des petits commerçants, avec les frais généraux dont ils se grèvent, l'étroitesse de la clientèle de chacun, peut faire renchérir les objets, au lieu d'en diminuer le prix: ce qui se manifeste pour le pain et la viande à Paris. De même encore, ce nombre excessif de petits commerçants et d'intermédiaires peut développer les falsifications. C'est une considération qu'il ne faut pas oublier dans les querelles et les plaintes des boutiquiers contre les magasins ou les sociétés coopératives; ces deux dernières organisations interviennent légitimement pour empêcher le commerce de détail de devenir parasitaire. » (Même chapitre, p. 33.) On déclare la guerre au capital, et, dans le chapitre suivant, cette démonstration de cette vérité, pour nous banale, que le capital est comme l'enfant du travail et de l'épargne. « Dans les pays neufs », comme celui de Port-Breton, en Océanie, « pour que l'homme n'ait pas à déchoir de la civilisation dont jouit actuellement le genre humain, il faut que le capital, non seulement accompagne, mais même devance les émigrants; sinon, les nouveaux arrivants auraient à parcourir eux-mêmes toutes les phases écoulées des sociétés primitives, à subir les épreuves qu'ont dû supporter les premiers hommes dans leur absolu dénuement. » (Chap. vi, p. 54.)
Que de passages nous aimerions à transcrire! Dans ce seul premier livre, il y a ceux qui ont trait aux causes favorisant l'épargne, aux qualités de l'entrepreneur, du fabricant, aux avantages et désavantages de la division du travail, au rôle des machines, mais il faut nous borner. Il serait • fort à souhaiter que le livre fût mis aux mains * des élèves de nos écoles primaires supérieures. Et peut-être les pères, contremaîtres, simples ouvriers, ouvriraient-ils, quelque soir, ce précis de lecture plus saine assurément que ne Test tel factum de MM. Malon et Dumay.
ra. — CunoHiQU] . Catalogues. — Publ:c*tiomb Publications annoneies ou e «rvERSES : itistellanies. — A
E. — BuLLBTiN' DES BIBLIOTHÈQUES : Vente. — Bibliographies. — (Bibliographie du mois. — Ouvrages signalés de félranger. — préparation, tant en France qu'en Europe.) — Nouvelles littéraires -RAVERs Journaux et Périodiques. — Nécrologie des hommes de lettres et
de science
CHRONIQUE BIBLIOGRAPHIQUE
Noi's entrons dans notre dixième année. C'est peut-être le moment, pour les menues feuilles de celle gazette, sinon de se transformer, du moins de se rajeunir. Les frondaisons des ever-green mêmes ne sont pas persistantes à ce point.
L'homme absurbe est celui qui ne change jamais, » dit quelqu'un dont les motifs de changement ne furent pas toujours avouables. N'en serait-il pas de même des revues, périodiques et journaux? Le respect m'interdit de parler — CL-la s'entend — de ces publications inamovibles et immutables, qui, étant nées à l'âge de cinquante ans ou plus, ne connaissent pas la crainte de vieillir, non plus que le besoin de conserver une jeunesse qu'elles n'eurent jamais. Lorsque mourront ces douairières — meurt-on quand on ïii ainsi? — elles auront te même regard terne, le même visage effacé, la même voix blanche, le même geste sec et ankylosé qu'au jour de leur apparition dans le monde ; car elles avaient dès tors cette physionomie spéciale des gens dont le peuple dit qu'ils <• ne marquent pas ».
Pour nous, à qui la coquetterie n'est pas défendue, nous nous défaisons , cette année es qui, tout en ayant d'abord j nos membres soutenu notre marche, ne peuvent plus que nuire à notre développement et nous entraver. Nous brisons les cadres rigides où s'entassait l'abondance des documents et des informations. En émondant l'cnfiuyeujt — nous voulons dire l'inutile, — nous faisons circuler l'air cl, nous l'espérons, la vie. Les se -
BIBL. UOa, — XI.
des langes
ehes mentions, les résumés de séances oHïcieUes, les morceaux compacts empruntés aux confrères et servis, sans sauce nouvelle, froids et défraî-
lecteurs, feront pi; s efforcerons de ne it chaque chose so Qus-mèmcs, en l't lelles,
c à une causerie ou ien omettre, tout en i le jour où nous la de nos réî et originales au-
voyons i
flexions personni
tant qu'il sera en nous.
Il y aura bien, on s'en doute, de la matière irréductible : communications, rapports, statistiques, énumérations, annonces, listes nécrologiques. Tout cela se distribuera dans quelques chapitres complémentaires, appendices où viendront se classer les pièces documentaires et justificatives. En un mot, nous voulons que le Livre, en ne perdant rien de ce qui l'autorise à se dire « les Archives des écrits de ce temps a, se débarrasse d'un appareil lourd ou superflu, et présente un plus vit inlorêt.
Le mois qui vient de s'écouler est le mois des
confiseurs, en librairie comme en politique. Les bûches de Noël, tes bonbons, jouets et bibelots d'étrennes s'alignent en rangs serrés à toutes les devantures, et les humbles, comme dit François Coppée, emplissent des files de baraques en bois blanc, où d'autres humbles peuvent acheter pour quatre ou cinq sous de bonbons à l'usage de leurs petits. Les éditeurs ne sauraient faire autrement que tes marchands de nouveautés, les confectionneurs de pralines, les débitants d'articles de Paris et les camelots. Tout aux étrennes, — et, ., le plus possible : voilà la de-
vise et le souci. Les auteurs, dessinateurs, graveurs, illustrateurs, relieurs et doreurs emboîtent le pas, comme il convient h ceux qui ont un chef de file ; et si l'éditeur gagne beaucoup d'argent, les autres se frottent les mains et, sincèrement, sont ravis.
Notre numéro de décembre consacre de nombreuses colonnes à la revue des livres d'étrennes produits par la librairie française. Nous n'avons . point à y revenir. Mais la vie littéraire s'étaitelle, en ces derniers temps, tout entière concentrée là, et n'en trouverait-on pas ailleurs d'autres manifestations ?
Sans parler à nouveau des grands ouvrages, des livres où l'homme de lettres et Tartiste se sont associés dans la poursuite du vrai ou du beau, et qui, livres d'étrennes par occasion, ^ donnent un reflet de gloire aux étalages du jour de l'an sans leur emprunter aucun lustre, il est facile de voir que le courant de la vie intellectuelle reste en somme, et en dépit de l'agitation mercantile dont est remuée sa surface, exactement ce qu'il était.
Le théâtre nous en offre quelques témoignages frappants. Au milieu des revues de fin d'année, des féeries et autres exhibitions de jambes, d'aisselles -et de maillots, nous venons d'assister à deux aventures purement littéraires, tentées par deux représentants illustres de deux écoles différentes, dont l'une nous apparaît comme surannée, et dont l'autre prétend, à tort ou à raison, inspirer et dominer les lettres au temps présent. Au romantique et au naturaliste les spectateurs des premières ont fait le même sort. La pièce de l'un ne va qu'à force de trucs usés ; les personnages y sont des mousquetaires en redingote et en chapeau de soie. Celle de l'autre n'a pas de trucs du tout ; les tableaux s'y succèdent sans lien et sans motif; les situations y sont violentes sans qu'on sache pourquoi, et les personnages y parlent un langage curieux par la recherche de sa grossièreté, mais qui ne les éclaire point en dedans et les laisse inexpliqués et inconnus. Tels sont, du moins, les blâmes généraux que formule la critique à l'appui du verdict rigoureux et quelque peu brutal des spectateurs. Nous ne prenons ppint parti; nous enregistrons.
M. Vacquerie, à qui tout le monde prédisait le succès, et sur qui le Parti natiotial du 2 5 novembre, entre autres, faisait un article excitant signé Paul Belon, aurait pu, sans doute, maintenir quelque temps à la scène son drame Jalousie. Au lendemain de la chute, chacun s'efforçait de Fatténuer, et de mettre du baume sur les meurtrissures de l'auteur. M. Jules Lemaître prenait la peine, dans' son feuilleton des Débats (lo dé-
cembrci, d'analyser les éléments du talent dramatique de M. Vacquerie : il les trouvait identiques à ceux du talent de Corneille — pas davantage, — et concluait : a Si c'est une mauvaise pièce que JalousiCy c'est donc la plus, intéressante mauvaise pièce que j'aie entendue depuis longtemps. » Tous ces adoucissements n'y gnt rien fait, M. Vacquerie n'a pas voulu se prêter à plus de discussion, et il a écrit à M. Victor Koning, le directeur du Gymnase, une lettre également remarquable par la hauteur des sentiments et l'amertume de l'humeur :
« Je vous demande de ne plus jouer ma pièce,
« Lorsqu'on a fait autrefois à Tragaldabas et aux Funérailles de l'honneur l'accueil qu'on a fait hier soir à Jalousie, j'étais jeune et je prenais ces choses avec insouciance et gaieté. Aujourd'hui, j'entends autrement ma dignité et il ne me convient pas de livrer aux ricanements une œuvre que j'ai méditée plus de temps qu'on n'en a mis à la juger.
« Vous m'obligerez donc en retirant immédiatement Jalousie de l'affiche. »
M. de Concourt prend avec plus d'œquanimité, plus de dédain apparent, l'accueil fait à Ger^ minie Lacerteujc, le soir de la première. Sa gloire et celle de son frère, dit-il, sont faites d'insuccès. Tout en présentant ses œuvres au théâtre, c'est-à-dire à tous, M. de Concourt n'a jamais cru au suffrage universel en matière littéraire, — la politique ne nous occupe pas ici. Il se r#fuse à admettre que tout le monde a plus d'esprit que Voltaire, et il est entouré de tant de disciples et d'admirateurs, qu'on n'aurait point à s'étonner qu'il pensât avoir, lui, de Concourt, plus d'esprit que tout le monde. Il n'a pas de peine à en avoir plus, en tout cas, que le public hurlant et insultant de la première de Germinie Lacerteux» Ce public s'est montré d'une intolérance sauvage et qu'on ne croyait plus de notre temps. La presse a été unanime à le proclamer et à le regretter. Des critiques de talent comme Henry Bauer [Écho de Paris, 21 décembre), des poètes et des humouristes qui ne comptent pas parmi les fidèles de sa suite, comme M, Louis de Cramont {Intransigeant, 21 décembre), ne se font pas faute de signaler, dans l'obscurité et le décousu de la pièce, des morceaux de force, des traits de vérité et de beauté. M. Léon Bernard- Derosné lui-même (Gil Blas^ 21 décembre) n'y contredit pas, bien qu'il ne se montre guère plus tendre que le public pour les personnages de ce drame, doutant s'ils ont « un cœur, un caractère, quelque chose dans le ventre, » et les trouvant « de fameux rhétoriciens ». Il ajoute : « Mais si| par aventure, ils prétendent se donner à vous
GAZ£TTE BIBLIOQRAPHIQUE
pour des rénovateurs, ne vous gênez pas, allez-y gaiement et sans scrupule, riez-leur au nez. » On ne s*est pas gêné, en effet.
Il est, d'ailleurs, noble et fortifiant, ce spectacle d'un esprit passionnément épris d'art, cherchant, marchant, tombant pour se relever plus haut, multipliant les défaites et finalement arrivant vainqueur. M. de Concourt est un homme de combat. A peine a-t-il touché le sol avec Germinie Lacerteux, à TOdéon, qu'il ceint ses reins pour un nouvel assaut au Théâtre-Libre. La Patrie en danger^ qui n'est point taillée dans un roman, qui est une œuvre faite de toutes pièces pour le théâtre, aura-t-elle, chez M. Antoine, meilleur accueil que son aînée chez M. Porel? L'auteur, qui attribue partie de son insuccès à la composition de la salle et partie aussi aux coupures exigées par la censure ou demandées par le directeur, le croit fermement. La question sera peut-être résolue quand paraîtront ces lignes. Qu'elle le soit dans un sens ou dans l'autre, ce sont là de généreuses batailles, les seules qui puissent assurer le triomphe de l'art.
Une autre tentative qui a soulevé d'intéressantes polémiques, où d'ailleurs tout le monde est d'accord pour reconnaître le talent avec lequel l'auteur l'a conduite, a été la Mort du duc iEnghierty trois tableaux en prose de M. Léon Hennique, représentés sur la scène du Théâtre- Libre dans les premiers jours du mois dernier. C'est l'histoire adaptée au théâtre, sans addition d'aifcune sorte, sans autre ornement que la représentation exacte des lieux où le fait s'est passé. Cette restitution de l'histoire sur la scène, l'un l'appelle le théâtre réel {Écho de Faris^ 14 décembre), l'autre l'appelle le théâtre analytique, par opposition au théâtre synthétique, auquel vont toutes ses préférences {Écho de PariSf i3 décembre). Nous avouons, quant à nous, que théories, formules, recettes, tout cela ne vaut que ce que vaut l'artiste ou le cuisinier. Ce qui est beau est de la bonne école, et toutes les dissertations n'y feront rien.
Transportons-nous à l'Institut, s'il vous plaît. Ce n'est, après tout, que changer de théâtre. Le mois dernier, les livres d'étrennes ont pris la place que nous réservions d'ordinaire aux immortels. Aussi, pour ne rien omettre, nous fautil remonter aujourd'hui jusqu'à la séance publique des cinq Académies, le 25 octobre, sous la présidence de M. d'Hervey de Saint-Denis. Un discoui»s de M. Ludovic Halévy sur la première séance publique de l'Académie française (12 janvier 1673), et l'attribution du prix Volney
à M. Emile Ernault' pour son Dictionnaire éty' mologique du moyen breton sont, croyons-nous, tout ce qu'il y a à retenir de cette solennité. Pendant l'année dans laquelle nous entrons, le bureau de l'Institut aura pour président M. Descloiseaux, délégué de l'Académie des sciences. Les autres membres sont MM. Camille Doucet, délégué de l'Académie française; — Barbier de Maynard, délégué de TAcadéniie des inscriptions et belles-lettres; — Chapu, délégué de l'Académie des beaux-arts ; — Bouillier, délégué de l'Académie des sciences morales et politiques, viceprésidents; et MM. J. Bertrand et Pasteur, secrétaires.
Nous ne mentionnons que pour mémoire la séance annuelle de l'Académie française, le i5 no* vembre, avec le rapport de M. Sully-Prudhomme sur les prix de vertu, et celui de M. Camille Doucet sur les concours de Tannée. Nos lecteurs ont été tenus au courant de ces concours, et ce n'est pas en pareille matière que l'on peut dire bis repetita placent. Le 22 du même mois, l'Académie a élu M. Melchior de VogUé au fauteuil de feu Désiré Nisard. Il est permis de se demander si l'ardent et classique historien de notre littérature nationale aurait voté volontiers pour le littérateur aimable qui a tant contribué à précipiter sur nous l'avalanche de productions slaves qu'on nous fait presque un devoir patriotique d'admirer quand même. Dans ses deux premières séances de décembre, l'Académie a reçu MM. Jules Claretie et d'Haussonville, élus le 26 janvier de la même année. Ce mois-ci, elle recevra (24 janvier) l'amiral Jurien de la Gravière. Il ne lui restera plus qu'à procéder aux réceptions de MM. Meilhac et de VogUé pour être officiellement au complet, Puisse-t-elle le rester longtemps !
L'Académie des inscriptions et belles-lettres a publié plusieurs sujets de concours pour 1890 et 1891. Les intéressés se les procureront facilement. Aussi n'en retenons-nous qu'un qui se rapporte directement aux choses dont nous nous occupons particulièrement ici. Le prix Brunet (3,ooo fr.), pour 1891, sera décerné au meilleur travail sur la question suivante : « Dresser le catalogue des copistes de manuscrits grecs; indiquer les copies qui peuvent être attribuées à chacun d'eux; ajouter les indications chronologiques, biographiques et paléographiques relatives à ces copistes. »
La même Académie a tenu, le 23 novembre, sa séance publique annuelle. Un rapport de M. Gréard, remarquable par l'élévation de la pensée et l'élégante lucidité de l'exposition, sur les concours de 1887, un éloge d'Henri Martin par M. Jules Simon, en voilà plus qu'assez pour donner à une séance académique un attrait peu
commun. Mais ce qui, pour nous, donne à celle-ci une importance vraiment extraordinaire, c'est la magistrale et piquante étude que M. Léopold Delisle y a lue sur un grand amateur français du xvn« siècle, Fabri de Peyresc (i58o-i637), dont M. Tamizey de Larroque est chargé, par le comité des travaux historiques, de publier la correspondance. Voyageur, érudit, lettré, « Peyresc s'occupait avec une égale ardeur et une égale compétence d'histoire naturelle, de géographie, d'astronomie, de droit, de littérature et de beauxarts... Il tenait table et maison ouvertes pour tous les savants que le hasard ou leurs affaires amenaient dans son voisinage. » Sa passion pour les livres rares était extrême. Au bout de vingt ans, il se rappelait une grammaire samaritaine « à laquelle il avoit faict Tamour » et qu'il faisait venir du Levant, avec un Pentateuque en trois langues et des manuscrits précieux. Il avait la délicatesse et les raffinements du vrai bibliophile, comme en témoignent maints passages de ses lettres. « J'ai un relieur si gentil garçon qui se rend grandement aimable, écrit-il un jour. Il a nom Corberon et dore aussi proprement comme il relie fort assidûment. » Et ailleurs : « Mon relieur vault son pesant d'or et feroit aussi bien que Le Gascon ou son doreur, s'il avoit de petits fers aussi gentils. » Et il lui en fait acheter à Paris, d'aussi beaux qu'il en peut trouver, pour orner les maroquins qu'il faisait venir par Marseille pour les reliures de sa bibliothèque. — Nous nous devions de nous arrêter un peu devant cette glorieuse ligure d'ancêtre.
L'Académie des inscriptions et belles-lettres avait un remplaçant à donner à M. Bergaigne, mort si malheureusement naguère. Elle a élu (7 décembre) l'abbé Duchesne par 21 voix, contre 16 données à M. Clermont-Ganneau, savant dans les inscriptions et les poteries des vieux Sémites.
Dé son côté, l'Académie des sciences morales et poliques ayant fait passer M. Ch. Waddington, membre correspondant de la section de philosophie, dans la section de morale en qualité de membre titulaire, lui adonné M. Ferraz comme remplaçant (8 décembre). Ua semaine suivante (i 5 décembre), elle élisait un titulaire dans la section de législation, droit public et jurisprudence, M. Colmet de Santerre, et deux correspondants étrangers, MM. Pabedanastjer, procureur général près le Saint-Synode à Pétersbourg, et sir James Stephen, à Londres. Elle a aussi annoncé qu'elle décernerait, pour la première fois cette année, le nouveau prix annuel de 20,000 francs, fondé par M. de Barrère, anciçn consul général de France à Jérusalem et à Smyrne, au nom de Le Dissez de Pénaurum, à l'auteur de travaux rentrant dans le
cadre des attributions de l'Académie. — C'est de quoi faire flamber en plus d'un cœur l'amour désintéressé des études morales.
A l'Académie des sciences, noiis notons l'élection de M. Duclaux, professeur à la Sorbonne, en remplacement de M. Hervé-Mangon, et celle de M. Schutzenberger, professeur au Collège de France, en remplacement- de M. Debray. Les femmes font parler d'elles partout, en ce tempsci, et jusque dans le sein de la docte et vénérable compagnie. Un prix de mathématiques de la fondation Bordin sur cette question: «Perfectionner en un point important la théorie du mouvement d'un corps solide i, a été donné à M"® Sophie de Kowalesoski, professeur de calcul intégral et différentiel à l'Université de Stockholm. Par un sentiment de galanterie envers une étrangère que tout le monde appréciera, le prix a été porté pour cette fois à la somme de 5, 000 fr.
Le concours pour le prix Rossini (les Noces de Fingal) a été clos le 3i octobre dernier à l'Académie des beaux-arts. Le concours pour Tannée ])rochaine est ouvert dès maintenant, et ne sera fefmé que le 3i décembre 1889. Le lauréat recevra une récompense de 3,ooo fr., et, suivant les termes du légataire, devra parfaitement approprier les paroles à la mélodie, et « observer les lois de la morale ».
Enfin, et pour rappeler aux Français que le mal académique sévit ailleurs que chez eux, M. Eugène MUntz a été nommé membre correspondant de la classe historique par l'Académie royale des sciences de Munich.
Nous trouvons peu de chose à signaler dans les faits et gestes — transactions^ disent nos voisins — des académies au petit pied qui croissent et multiplient, à Paris abondamment, en province effroyablement. Indiquons cependant le programme du Congrès des sociétés savantes pour cette année, qui a été publié tout au long dans un des derniers numéros du journal Y Université (Cerf, rue de Médicis). Les travaux sont répartis entre cinq sections : histoire et philologie; archéologie; sciences économiques et sociales; sciences; et géographie historique descriptive. Le même journal, qui est l'organe de la Société pour l'étude des questions d'enseignement secondaire, annonce qu'un congrès international d'enseignement doit se tenir à Paris à l'occasion de l'Exposition universelle. Quelle universelle occasion 1
La Société des gens deiettres y trouve celle de coopérer à l'organisation d'un congrès international pour régler les questions de propriété littéraire et dramatique pendantes entre la France
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et les pays étrangers, œuvre louable à laquelle se sont attelés déjà plusieurs congrès nationaux ou internationaux, sans avoir pu jusqu'ici arriver au but. Les efforts de l'association littéraire internationale, dont M. Louis Ulbach est président, Ven font cependant approcher un peu plus chaque année. Toujours est-il que la Société des gens de lettres, qui avait d'abord voté six mille francs pour la réception des littérateurs étrangers, a élevé la somme à dix mille. Bonne volonté évidente de faire grandement les choses l
Cest au moment ou se tiendront ces congrès divers que sera décerné par la Société d'économie politique un prix de 3,ooo fr., offert par M. de Marcoartu, au meilleur ouvrage sur l'influence que les dépenses militaires exercent sur le prix de revient de la production. Une étude sur l'influence que les expositions exercent sur les prix payés par la consommation ne manquerait pas de piquant, et ne viendrait pas moins à propos.
Le Conseil municipal qui, personne ne l'ignore, est le padischah de la grammaire et des mathématiques dans les écoles de la ville de Paris, en est aussi le grand régulateur poético-musical. Il ouvre un concours entre tous les littérateurs français pour la composition d'un poème destiné au concours— que de concours ! — musical de la ville de Paris. Le sujet, pris dans l'histoire, les légendes ou les grandes œuvres littéraires de la France, de\*ra être de nature à comporter les développements les plus complets d'une œuvre musicale en plusieurs parties, avec soli, chœurs et orchestre, et exprimer les sentiments de l'ordre le plus élevé; sont exclues les œuvres écrites au point de vue spécial du théâtre ou de l'Eglise, ainsi que celles qui auraient déjà été exécutées ou publiées.
Les manuscrits doivent être déposés à l'hôtel de ville, bureau des beaux-arts, le i5 février^ date extrême.
Le Soir, qui est un journal sérieux, bien informé et rédigé par des gens qui savent écrire, nous informait, dès le mois de novembre dernier, qu'une exposition de portraits d'auteurs et d'acteurs était ouverte dans les galeries du Théâtre d'application, i8, rue Saint-Lazare, et il ajoutait que ces œuvres constituent une véritable histoire rétrospective du théâtre. Dire d'une histoire qu'elle est rétrospective est peut-être un éloge un peu banal. En tout cas, cette galerie iconographique a un véritable intérêt pour l'histoire de l'art théâtral.
Si cette exposition n'était pas si absolument rétrospective, on y pourrait voir le portrait d'un
certain évêque hongrois, le D' Karl Szass, qui vient d'avoir une tragédie, la Mort d'Attila^ couronnée dans un concours institué par un de ses compatriotes, M. Koczan. Cet ouvrage sera représenté cet hiver au Théâtre national de Budapest. Voilà qui va faire frémir dans leur sépulcre les cendres de M. de Beaumont.
Un fait littéraire analogue se passe d'ailleurs à côté de nous. Cette fois, pourtant, il ne s'agit plus d'un prélat, non pas même d'un prêtre en exercice; mais d'un ancien prêtre du diocèse de Tours, nommé Bertrand, rédacteur en chef d'une petite feuille intitulée Tours-Joutnal, qui a donné au théâtre d'Amboise un drame en quatre actes intitulé la Trahison. La scène a été transportée dans l'Inde, pour éloigner les allusions politiques et religieuses qui y fourmillent, et l'abbé défroqué a joué lui-même le rôle du brahmane.
Les Décadents et leurs subdivisions continuent à faire parler d'eux — jusqu'en Suisse, — à ne pas s'entendre et à n'être pas compris. M. Edouard Rod, dans la Bibliothèque universelle et revue suisse, leur consacre un long article, où il étudie surtout, et avec une sympathie qui l'entraîne parfois un peu loin, M. Paul Verlaine, qui, décadent ou non, est incontestablement doué du don poétique. Mais citer, comme le fait le Temps (2 janvier) après M. Edouard Rod, ce quatrain :
Car nous voulons la nuance encor.
Pas la couleur, rien que la nuance!
Oh! la nuance seule fiance Le rêve au rêve et la flûte au cor!...
et s'écrier : « Voilà des vers délicieux qui expriment d'une façon exquise ce qu'il veulent exprimer », c'est, il nous semble, faire mentir quelque peu Descartes lorsqu'il dit que a le bon sens est la chose du monde la mieux partagée ». On lira avec plaisir, sur cette question, un article de Nestor, dans VÉcho de Paris du 29 novembre, intitulé les Groupes littéraires. Après avoir signalé la scission de la nouvelle école en trois groupes, les décadents, les symbolistes et les philosophiques-instrumentistes, M. Henri Fouquier trouve que « le public n'est pas si sot de confon- . dre ces trois groupes », et qu'en les prenant ensemble « il y a là une douzaine de fumistes et un cent de déséquilibrés qui s'amusent, les uns, à mystifier les bourgeois ou qui — les autres — pontifient en charabia. »
Le second numéro des Écrits pour Vart n'est
pas de nature à faire changer le verdict. Il s'y manifeste d'ailleurs une ardeur de polémique assez réjouissante, et M. Brunetière qui s'est, par un article dans la Revue clés Deux Mondes^ a intéressé à la chaotique nullité décadente et symboliste », n'a qu'à se bien tenir, ou on le convaincra d'être en retard d'un an ou deux sur révolution du poète qui a nom René Ghil l Quoi qu'il en soit, il faut répéter, en citant deux des meilleurs vers de l'école philosophique-instrumentiste :
L'absurdité grandit comme une fleur fatale
Dans le terreau des cœurs toujours — et des cerveaux.
C'est en Belgique que se recrute l'état-major des philosophiques, symboliques, décadentistes et autres instrumentistes. En ce coin de terre hors frontières, la langue française, la littérature, l'art français, sont d'ailleurs cultivés avec passion. Il n'y a point à s'étonner que les excrescences et végétations parasitaires s'y développent abondamment. N'est-ce pas sous les frondaisons les plus touffues, dans le sol le plus épais d'humus et le plus gonflé des sucs qui font la sève, que croît en plus grand nombre « le champignon difforme »•
Poussé dans une nuit au pied d'un chêne énorme?
Or l'amour de la littérature est connexe — cause, conséquence, l'une et l'autre à la fois, la question n'est pas à discuter ici — à l'amour du livre. Il est donc tout naturel que la librairie belge ait conçu l'entreprise que V Export- Journal^ sous la signature Ernest Vandeveld, nous annonce en ces termes :
a L'imprimerie belge n'a pas voulu rester étrangère au mouvement qui, de toutes parts, se produit en vue de relever l'art de Gutenberg, un peu délaissé en ces dernières années, il faut bien le reconnaître.
« A cet effet le Cercle de la librairie avait convié ses membres à la publication d'un ouvrage qui, sous le titre de le Livre belge, devait constituer, dans l'esprit des organisateurs, un véritable album de spécimens d'impression.
« Le même travail a déjà été effectué en France et en Hollande avec un grand succès. Toutefois, si le projet belge a été établi sur les mêmes bases, une modification très importante a été faite pour le texte.
« Les publications française et hollandaise, en
effet, formées principalement de pages d'annonces, ont un caractère dominant de publicité pour les diverses maisons qui y ont collaboré. Le Livre belge, au contraire, en dehors de la partie matérielle, se compose d'articles littéraires, de notices, de poèmes, etc., la plupart inédits, pour lesquels il a été fait appel aux littérateurs nationaux. Il renferme notamment diverses études techniques des plus intéressantes...
« Le volume, imprimé dans le format impérial (35 X 25) est dû à la collaboration de vingt et une firmes pour la partie matérielle...
« La plupart des travaux ont été exécutés en typographie ou en chromotypographie. Le volume renferme aussi plusieurs pages en chromolithographie et un grand nombre de gravures reproduites d'après les divers procédés des arts graphiques.
« La reliure est due à M. Gustave Schildknecht, fondeur et relieur à Bruxelles.
« Celui-ci avait organisé un 'concours entre les artistes belges, peintres, décorateurs, architectes, dessinateurs et graveurs, pour le dessin destiné à servir de modèle à la plaque du plat et du dos du volume. Une prime de 200 francs a été accordée au. croquis allégorique dû à M. Joseph Dierick, artiste-statuaire à Bruxelles.
« Le dessin représente un lion héraldique soulevant une draperie qui laisse à découvert une imprimerie d'autrefois. Celle-ci renferme nne presse à bras qu'un ouvrier, dans une pose de grande conception, met en mouvement. Au haut de la draperie se trouvent appendus divers attributs représentant la fonderie, la gravure et la fabrication du papier,
a Le tirage chromolithographique du plat est en sept couleurs et a été exécuté par la maison Severeyrs, de Bruxelles.
ce Sur le dos du volume on voit une branche de laurier autour de laquelle est enroulée une banderole portant cette inscription : 1888, Livre
belge. »
A côté de ce compendium de la librairie belge, et sans vouloir établir autrement des comparaisons, nous signalerons V Agenda de la curiosité, des artistes et des amateurs, publié par M. Aug. Dalligny, l'habile et érudit directeur du Journal des Arts.
Enfin le Conseil municipal, que l'on retrouve partout, a ordonné, toujours à l'occasion du centenaire de 1789, la publication d'une bibliographie de l'histoire de Paris pendant la période révolutionnaire. Ce travail est confié à M, Tourneux, que ses études sur Diderot et^d'autres im-
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portants travaux bibliographiques ont fait a' tageusement connaître. La publication c prendra quatre volumes in-8". C'est une sot de 40 à 5o,ooo francs que la vilic consacre à
histoire. On peut, sans être accusé de thuriférer, dire qu'à son budget il y a de plus grosses sommes employées moins judicieusement.
B.-H. OAUSSERON.
}s grandes sera, mal-
PRAItCE
[j question des catalogues 1 bibliothèques publiques est touji heureusement, selon toute apparence, longtemps encore à l'ordre du jour. Un petit journal hebdomadaire qui s'intitule la Curiosité universelle [1, rue Rameau; 8 fr. par an; départements ; iofr.],et qui ne paraît manquer ni d'ardeur, ni d'indépendance , fait, dans son numéro du î6 novembre, une charge a fond de train contre l'habitude qui sévit encore de dotyier les meilkures places de bibliothécaire, en guise de fauteuil de digestion et de méditation, à des littérateurs ou (1 des artistes trop occupes à Ijîxtérieur Je leurs travaux et de leur renommée , ou trop vieux et trop fatigués pour avoir, dans les fonctions qu'on leur confie, d'autre utilité que celle de toucher un plus ou moins gros traitement sine cura. Le rédacteur prétend, et nous n'osons point lui donner tout i> fait -tort, que ijuelques jeunes gens actifs, dont l'honnête prétention serait, comme il convient, de gagner leurs appointements par leur travail, qu'on engagerait à litre de simples catalographes, feraient, sous la direction et la surveillance d'un biblioihtcaire spécialiste, incomparablement plus de besogne que les littérateurs ou fils de littérateurs dont la plupart voient, dans ces emplois de bibliothèque, une récompense accordée à leur mérite ou au mérite paternel, bien plus que des devoirs nouveaux, il serait ainsi, d'après lui, facile, en quelques mois, de mettre ft jour le catalogue de tous nos grands dépôts de livres, A l'tKcption de la Nationale, et encore ! Le public
saurJit alors exactement ce qu'il peut demander, et ne serait plus réduit, comme il l'est le plus souvent, à compter sur la bonne volonté d'un garçon mieux au courant que les autres, pour avoir la chance d'obtenir le volume qu'il désire consulter. Tels sont les vœux et réclamations de la Curiosité universelle, qu'on trouvera, nous en avons peur, bien fougueusement révolutionnaires; à moins qu'on ne proclame très haut leur justesse, ce qui est presque toujours l'indice certain que rien ne sera changé.
M. Jules Tcllier, qui écrit dans le Parti national du 20 novembre un article intitulé Bibliothécaires, en est arrivé h ne plus guère fréquenter les bibliothèques parisiennes, n On ne s'y sent pas chez soi. Les chinoiseries administratives y sévissent. Il y faut, pour obtenir des livres, emplir et signer de petits papiers et attendre longtemps. » Combien il préfère les vieilles bibliothèques de province, celle du Havre qui domine le port; celle d'Kvreux, qui « est un reï-de-ehaussée dans un jardin! 0 Non point tant, scmble-t-il, au point de vue des secours que les livres y peuvent fournir au travail, qu'au point de vue du pittoresque, du confort, de la solitude, qui en font les véritables homes de la nuageuse et absorbante rêverie. Quant aux bibliothécaires qui gardent ces délicieux séjours du demi-sommeil littéraire, ils ressemblent aux gnomes qu'on rencontre parfois dans les palais des contes de fées, tant ils sont invraisemblablement fantastiques. L'un, le père Laplume, bibliothécaire au Havre, était un ancien capitaine de nïivire marchand. « Il avait été prisonnier des sauvages. On se chuchotait qu'il avait eu parmi
eux les malheurs d'Abélard. Il marchait en rasant les murs, de façon très lente et maladroite. Et, quand on lui demandait un livre, il soufflait en guise de réponse, et poussait des grognements. » Un autre, Julien de La Boullaye, était bibliothécaire à Langres. a II refusa obstinément de communiquer Daphnis et Chloé à un capitaine de cavalerie. Il avait classé Daphnis et Chloé dans la « réserve », avec d'autres livres immoraux; et, capitaine de cavalerie ou non, il fallait une autorisation écrite du maire pour être admis à le consulter. — Cet autre était bibliothécaire à Constantine. C'était un vieil officier, à moustaches grises. En compagnie de quelques anciens, camarades uniquement soucieux, comme lui, des inscriptions romaines de la province, il occupait militairement la bibliothèque. Il en avait fait une manière de cercle fermé. Il eût été aventureux d*y venir sans lui être présenté personnellement. On me présenta; et, pour dire quelque chose, je le félicitai de ce qu'il n'était point troublé par trop de visiteurs, et de ce qu'on lui laissait le loisir de poursuivre ses travaux épigraphiques.
« — Monsieur, me répondit-il, croyez-vous que j'aurais accepté cette place, s'il m'eût fallu me déranger à tout instant pour des imbéciles qui seraient venus lire ici des romans ou des vers ? »
Et M. Jules Tellier ajoute, avec soupir : « Où sont-ils maintenant, les bibliothécaires que j'ai connus? » Je ne sais, mais je ne les crois point morts. Ils sont encore vivants dans l'imagination de l'écrivain, et est-il bien sûr que, tels qu'il les voit et qu'il nous les montre, ils aient eu jamais une autre vie? C'est ainsi que M. Julien Travers, l'archéologue, le critique, le poète, l'homme savant, spirituel et aimable que tant d'esprits distingués appréciaient et aimaient, est bien véritablement mort; mais qui pourrait croire que le Julien Travers, bibliothécaire de Caen, qui refusait de confier à M. Jules Tellier les poésies de Musset, parce qu'il les « jugeait propres à exciter ses sens », soit le même que celui dont M. Edgar Zévort et M. Gasté prononçaient naguère l'oraison funèbre ?
La nécessité de cataloguer les richesses de nos dépôts publics, artistiques ou littéraires, s'impose de plus en plus et aboutit à des réalisations partielles que nous sommes heureux de constater. Des catalogues sommaires vont, par ordre du directeur des beaux-arts, être immédiatement dressés pour les trois sections de la peinture, de la sculpture et de dessin du musée du Louvre. Un plan des salles auxquelles ces catalogues se rapportent sera placé en tête du volume, dans le
genre du plan qui figure dans les livrets du Salon. Le texte sera des plus simples :
i^ Sujet de l'œuvre;
2® Nom, prénoms de l'auteur ;
3® Nationalité ;
4® Dates de sa naissance et de sa mort ;
5* Ecole à laquelle il a appartenu.
Pas de dissertations savantes, un simple guide, vendu le meilleur marché possible.
Un journaliste de l'Estafette, M. Bertol-Graivil, suggère l'idée de faire traduire ces catalogues en anglais, en italien, en espagnol, en russe et en allemand, convaincu que le débit en serait considérable'et constant, de telle sorte qu'au lieu d'occasionner des frais à> l'Etat, ils lui seraient une source permanente de bénéfices.
Nous remarquons dans la Revue alsacienne de novembre, sous la signature Auguste Laugel, quelques pages consacrées à Ime brochure intitulée de r Amour des livres, que M. Léon G. Pélissier a dernièrement publiée à Aix, chez Achille Makaire, imprimeur-libraire (in- 12, 24 p.). Cette brochure est la reproduction d'un discours prononcé à une distribution de prix; car M. Léon G. Pélissier — ou nous nous trompons fort — doit être notre ancien collègue du lycée Janson de Sailly, que sa santé a contraint d'échanger sa chaire de professeur pour une inspection académique quelque part dans le Midi. Il n'est pas sans intérêt, de voir la bibliophilie officiellement présentée aux jeunes gens qui finissent leurs études universitaires par un fonctionnaire de l'Université, qui^est un bibliophile très ardent. « Pour le vrai bibliophile, dit-il aux jeunes élèves, — dont bien peu s'en doutent encore, — le livre est à la fois un document du passé, l'instrument d'une joie intellectuelle, un objet d'art. » Et M. Auguste Laugel, après avoir très nettement fait comprendre,-dans l'intelligent compte rendu qu'il donne de ce discours, l'intérêt historique et psychologique qui s'attache aux éditions originales, la joie intellectuelle qu'on éprouve à s'instruire ou à se récréer avec un volume qui a déjà instruit ou récréé quelque illustre esprit, la jouissance artistique qui résulte de la beauté du livre et de ses illustrations, de l'harmonie qu'il y a entre la reliure et le texte imprimé, entre le corps et l'habit, conclut éloquemment et véritablement : « Non, l'amour du livre n'est pas, comme beaucoup le croient et le disent, un amour matériel : ce n'est pas l'amour de l'or, fût-il aux petits fers et creusé par les mains les plus habiles, ni l'amour du beau papier, ni l'amour de ces reliures él.é-
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gantes où la fantaisie des grands relieurs s'est donné carrière, ni Tamour de ce qu'on appelle la provenance, c'est-ii-dîre les noms illustres d'anciens propriétaires, rois, reines, princes et princesses, bibliophiles fameux; il y a dans l'amour, du livre un peu de tout cela, mais il y a autre chose encore, il y a un sentiment idéal, difficile à définir, où entre le respect de l'intelligence humaine dans les plus nobles expressions qu'elle ait trouvées, en même temps que la reconnaissance pour ceux qui ont, avant nous, éprouvé ce respect et qui en ont donné la preuve dans le soin qu'ils ont mis à orner, à conserver, à perpétuer les plus beaux ouvrages de Thommé. »
Voilà qui est bien dit, en vérité. On y pourrait ajouter, croy«ns-nous; mais tout y est juste, et pécher par omission n'est point pécher par intention.
Nous lisons dans l'Intransigeant du 2 3 décctnbre : « Un incendie qui, en quelques heures, a anéanti le fruit de longues années de recherches et de travaux, ^'est déclaré, hier soir, chez un savant bibliophile et libraire, M. Schlesinger, dans ses magasins de la rue de Seine.
« Un jeune employé, Henri Laigle, voulant allumer une lampe à essence, frotta une allumette dont il jeta, sans y prendre garde, le tison sur le sol- Quelques gouttes de pétrole étaient probablement tombées sur cet endroit.
€ En un instant, une longue flamme s'éleva qui, léchant un rayon, propagea l'incendie. Malgré ses efforts, Laigle, qui était seul à ce moment, fut impuissant à en arrêter les progrès et seulement alors il appela au secours. Des voisins et des passants accoururent. On brisa la vitre de Tavertisseur le plus proche et, quelques instants après, les pompiers du poste de la rue du Vieux- Colombier arrivaient, suivis bientôt d'une pompe à vapeur de l'état-major. Une fumée intense s'échappait dans la rue par une fenêtre donnant sur la grande cour intérieure de la maison. 11 ne fallut pas moins de deux heures pour étouffer complètement les flammes et noyer les rayons fumants de la librairie.
« Les pertes ne sont pas encore évaluées, mais elles sont certainement considérables. M. Schlesinger avait réuni, depuis trente-cinq ans environ, deux cent mille volumes, nouveaux ou anciens, et spécialement nombre de volumes précieux traitant d'architecture et de science héraldique.»
Ce n'est point là de la bibliolytie. Il se pourrait cependant qu'en un tel désastre aient péri des volumes uniques ou quasiment tels, — démenti accidentel aux vérités les plus axiomatiques, qui
change le scripia manent en scripta comburuntur. Quand le feu ne dévore pas, il arrive que les voleurs enlèvent, — mal, d'ailleurs, moins irréparable, comme M. L. Delisle l'a triomphalement démontré.
C'est ce qui s'est produit récemment au musée Saint-Louis, à Carthage. Les soustractions sont considérables, et le ministre de l'instruction publique a envoyé, le Sp novembre dernier, à l'Académie des inscriptions et belles-lettres, de la part du Père Delattrc, la liste des objets volés, liste qui n'occupe pas moins de sept pages de papier grand format, laquelle a été renvoyée par l'Académie à la commission de l'Afrique du Nord. Nous ne savons pourquoi cette procédure — la seule à employer sans doute — nous rassure moins sur le sort des objets volés que sur celui des voleurs.
Les ventes d'autographes s'annoncent bien pour les amateurs. L'abondance et la qualité s'y trouvent, comme on dit de la marée, et les prix ne dépassent pas une honnête moyenne, — quand ils l'atteignent. C'est l'heure des subtils et des gourmets qui chassent et pourchassent pour euxmêmes, non point pour la gloriole d'une admiration de galerie.
Voici deux lettres de Henri IV à Gabrielle d'Estrées, qui ont été vendues dernièrement à l'hôtel Drouot. Nous n'avons pas les chiffres exacts de la vente, mais nous croyons que l'acquéreur n'a pas eu h faire un très gros sacrifice pour s'assurer ces pièces savoureuses.
« Mon cœur, j'ay pryns deus serfs aujourduy l'un après l'autre. J'an suys fort las mes je me porte bien. Dieu mercy. Ceus quy dyssent que je seré samedy à Paris ne savent pas sy bien mes volontés que vous a quy je ne celle ryen. Yl fayt beau ycy. Demayn nous veyrrons voiler et pescher le grand estanc de seans où l'on dyt qu'y a de fort grans brochets et carpes. J'an feré provysyon pour Fontene-Belleau. Bonsoyr, mon cœur. Si vous avyes autant d'anvye de me voyr que vous dytes, je say bien ce que vous feryés.
« Je vous bese cent mylle foi?. h. »
Et la seconde, un simple billet :
a Mon cœur, quant je revyns hier de la chasse j'estoys sy las que je ne vous ceus escryre, an rccompanse je vous donne le bonjour. Je vays dysner à Noysy pour voyr voiler mes oyseaus pour héron. J'arryvcré de la meylleure heure que je pourré.
« Je vous donne un mylyon de bcsers. h. »
Une lettre du général Boulanger a été retirée à 21 francs. M'est avis que ses très précieux autographes peuvent s'obtenir à moms.
Une lettre d'Henri Regnault est montée à 141 francs; une de Balzac à 295* francs, et à 62 francs cette strophe de Victor Hugo, que recueilleront ceux qui ne croient pas aux éditions définitives :
Qu'on pense ou qu'on aime,
Sans cesse agité, Vers un but suprême
Tout vole, emporte.
L'esquif cherche un m7)le, L'abeille un vieux saule, La boussole un pôle,
Moi, la vérité.