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M. Toudouze a déployé dans ce nouvel ouvrage les qualités maîtresses qui font de lui un des romanciers les plus remarquables de ce temps. Les caractères sont pétris en pleine pâte humaine; l'intérêt des événements saisit le lecteur dès la première page et ne le lâche plus. L'optimisme myope et sourd de la sensualité satisfaite, les délices et les tortures de l'amour plus fort que le devoir, plus fort que la tendresse maternelle, plus fort que la mort, comme le dit M. de Maupassant, Tégoïsme de Tamant qui surnage dans la tempête de la passion et finalement reste maître, la hauteur d'une âme droite et tendre qu'anime l'honneur et qui se brise, frappée des coups que ceux qu'elle aime le mieux portent à ce qu'elle adore, les grandeurs et les vilenies du cœur chez la femme et chez l'homme mis au jour d'une plume élégante et implacable qui fouille dans les replis les plus secrets et les étale pantelants et vibrants sous les yeux du lecteur, et enfin, une impression de robustesse et de santé sortant de cet ensemble et nous laissant plus vaillants pour continuer la route et la lutte, tels sont les éléments qui assurent à ce beau livre, avec le succès présent, une durée qui n'appartient, dans le domaine de l'art, qu'à l'énergie de l'effort et k la sincérité du talent, b.-h.-g.
Le Disciple, par Paul Bourget. Un vol. in-i8 Jésus. Paris, 1889. Alph. Lemerre, édit. —
Voici l'argument substantiel du roman du célèbre écrivain :
Robert Greslou, adepte delà philosophie positiviste, est agréé comme précepteur chez le marquis de Jussat-Randon.Il rêve de séduire la fille delà maison et y réussit ; elle se donne sous l'expresse condition qu'ils mourront tous deux ensuite. Il promet, et l'acte accompli trouve des raisons de ne pas tenir sa parole. Suffoquée de mépris et de dégoût, la jeune fille, sûre d'ailleurs que Greslou ne voulait que faire une expérience psychologique, s'empoisonne. Les circonstances font accuser le pauvre précepteur d'avoir tué M"« de Jussat. Il passe aux assises. Le frère aîné de la jeune fille a reçu d'elle avant sa mort l'aveu complet. Il cède au sentiment de la justice, dévoile le secret de la morte ; c'est l'acquittement de l'accusé, mais, dès que l'amant momentané de sa sœur est remis en liberté, le capitaine de Jussat lui brûle la cervelle.
Ce scénario qui vaudrait autant qu'un autre, même s'il était développé dans la forme d'un drame ordinaire, n'est pour M. Bourget qu'une occasion. La cause finale du roman c'est d'expliquer le pourquoi particulier de la conduite de
Robert Greslou, c'est de découvrir et dépeindre les ravages de certaines doctrines en certains cerveaux, et la constitution mentale d'une certaine catégorie de jeunes gens contemporains qui ne seraient pas mal dénommés « pourris de lettres»; jeunes fats, intelligents et instruits jusqu'à un assez haut degré, mais gâtés par l'orgueilleuse manie de poser pour la galerie, qui les amène à la fin à poser pour eux-mêmes.
Il n'est pas douteux que les admirateurs fidèles de M. Paul Bourget déclarent cette fois encore, ce qu'ils ont affirmé après chacune de ses œuvres: « il est en progrès ». Je ne voudrais point dire qu'ils ont tort. Il s'agit seulement de distinguer : s'agit-il du psychologue et de son art d'analy ser les origines, les phases et les combinaisons d'idées et de sentiments? Oui, M. Bourget a montré dans son' dernier roman une nouvelle puissance, une implacable attention et une infaillible adresse à enfoncer jusqu'au fond des âmes, juste sur le point tenu, imperceptible presque, son regard d'observateur. Et par la puissance du raisonnement, il reconstitue toute la vie intellectuelle et morale de deux êtres, le maître Adrien Sixte et le disciple Greslou, comme Cuvier, d'après un fragment de tibia reconstituait un mammouth fossile.
L'œuvre de l'analyste psychologue est même plus curieuse en ce qu'il reconstitue une âme vivante, agitée de sentiments, de raisonnements, de passions, qui, pour un moins habile, seraient autant d'obstacles.
S'agit-il d'apprécier M. Bourget comme romancier? le point de vue change. Sans doute on n'a pas le droit de dire : le Disciple ce n'est pas un roman, M. Bourget protesterait avec raison.
Rien de plus légitime que de concevoir une forme de roman différente des formes connues. C'est même une originalité dont il aurait quelque raison d'être fier. La question serait de savoir si le roman tel que l'a conçu M. Bourget en composant le Disciple intéresse assez fortement; s'il n'a pas plus les qualités d'une œuvre scientifique que d'une oeuvre d'art ; si par conséquent il n'y a pas méprise soit quant au but soit quant aux moyens.
L'auteur même fait dire au marquis de Jussat. dans le Disciple :
— Quand je lis un roman, moi, c'est pour m'amuser.
Et l'on sent clairement quel mépris les Jussat de tout âge et de toute condition inspirent à M. Bourget. Une s'arrangerait pas du tout d'être un amuseur; le roman, selon lui, c'est la forme sacrée du verbe contemporain. Il s'en croit un peu le prêtre consacré, sa préface le prouve assez nettement: je ne dis pas le pontife, pour qu'il ne
CRlTlyUE LITTEHilRE DU MOIS
puisse être attribué un sens satirique à mon apprcciation. Prendre le roman pour un amusement, c'est un outrage à ce genre littéraire ; et pour le relever de cette indignité, M. Bourget ne craint pas de temps en temps d'écrire un livre ennuyeux, après en avoir produilde passionnants et d'émouvants.
C'est très brave, et il est récompensé de sa bravoure désintéressée puisque, par milliers, les lecteurs les plus «barbares 0 dans le sens où son héros Greslou use de ce mot, achètent et lisent le Disciple comme ils ont acheté et lu André Corné- Us. La tendance de M. Bourget marquée dès son début, est de simpliiier le plus possible la matière d'un roman, et de porter tout l'intérêt sur l'analyse psychologique.il arrivera delà sorte quelque jour, à présenter comme roman, la simple analyse très fouillée d'un cas, comme ceux qui servent à M. Ribotpour ses merveilleuses monographies des maladies de la volonté, de la mémoire, de la personnalité.
Si je me souviens bien, j'ai ici même, à propos d'un précédent ouvrage de M. Paul Bourget, prévu qu'il aboutirait à la forme de l'autobiographie. C'est une autobiographie qui occupe les huit dixièmes du Disciple.
Il avait lui-même qualifié André Cornélis, < une planche d'anatomie psychologiques; son héros Greslou, écrit dans son fameux mémoire, après l'empoisonnement de M"" de Jussat : «Je ne sais si cette chimie d'âme, très compliquée et très sincère pourtant, vous semblera suffisamment lucide. » Chimie d'âme, l'expression est d'une exactitude parfaite dans l'espèce.
Ce n'est pas autre chose en effet toute cette œuvre : la décomposition, le démontage, si l'on peut dire, de l'organisme intellectuel d'un individu.
« C'est très fort b, telle est l'impression la plus nette ei la plus persistante que laisse la lecture de ce roman. C'est beau, comme une belle construction d'épuré : on sent que ce doit être très difficile, très compliqué, qu'il n'est pas à la portée de tout ie monde de s'attaquer à pareille entreprise. Dans un autre ordre d'œuvres, la tour Eiffel peut être considérée comme belle de ce genre de beauté résultant de la pi calculs, de l'harmonie des pièces et de l'éc du travail.
L'admiration ressentie est de ta difficulté vaincue, de la puissance scientifique de l'auteur plus que de l'ouvrage même, qui ne provoque aucune
Qu'importe en eff"et dans le Disciple l'élément dramatique? les derniers chapitres même que M. Bourget a senti la nécessité d'écrire pour ressaisir le lecteur de romans, ne nous empoignent
pas. Pourtant les situations sont assez terribles : le père assistant au procès d« celui qu'il croit l'assassin de sa fille, le frère de la jeune fille dépositaire du secret de sa sœur hésitant à dévoiler le déshonneur de la pauvre enfant au profit de la tête de l'amant qui n'a pas su mourir, et finalement faisant son devoir d'honnête homme en disant la vérité, son devoir de frère en cassant la tète au misérable séducteur.
Eh bieni rien de tout cela ne nous prend ni par l'effroi ni par la pitié; c'est que nous sommes glacés par la froideur de l'auteur et fatigués par la dépense d'attention qu'il a exigée de nous. Il nous a imposé une étude. Le problème en est intéressant, mais il est posé et résolu en problème. Le problème apparent c'est celui que se pose Gresloa : séduire une jeune fille par des moyens exclusivement intellectuels, pour créer un cas de psychologie expérimentale, en vertu de principes et de doctrines physico-psychologiques.
Et au-dessus de tout, le problème qu'a voulu résoudre M. Bourget, c'est l'explication méthodique, analytique du détraquement moral d'un jeune homme, très intelligent, mais naïf, qui prend à la lettre et tente d'appliquer les théories d'un philosophe positiviste.
Mais est-ce tout ce qu'il a voulu montrer? Non pas, il a revendiqué aussi la responsabilité du maître : responsabilité insoupçonnée dont Adrien Sixte est tout stupéfait quand les faits la lui jettent sur la conscience.
Ce n'est pas le côté le moins curieux de cette étude compliquée, que l'éveil, imprévu pour luimême, en l'esprit d'Adrien Sixte, de l'idée qu'il peut être responsable des effets de ses doctrines sur les esprits.
M. Bourget semble croire que l'état d'esprit de son héros Robert Greslou est commun à bon nombre de jeunes gens de ce temps, et luimême s'en afflige, et il exhorte en bon apôtre «son jeune frère «, le jeune homme qui a plus de dixhuit ans et moins de vingt-cinq, à se mettre en garde contre les ivresses pernicieuses des doctrines contemporaines.
Je voudrais le rassurer; les Greslou sont une espèce de fous assez rares ; ils sont une élite, ils sont des esprits trop travailleurs, trop tôt desséchés et exaltés à la fois par l'abus du
Les jeunes générations pour lesquelles on craint le surmenage ne courent pas grand risque de se détraquer en masse par l'abus de l'étude.
Néanmoins le type de Robert Greslou est bien caractérisé : il est a base d'orgueil et d'égoïsme, et parfaitement odieux même quand il a du talent.
Et ce serait une curieuse comparaison h faire
de la façon dont jouissaient et mouraient de Tamour les jeunes gens « milieu de siècle » et les jeunes gens «fin de siècle d.
En même temps que le jeune maître publiait le Disciple^ un maître passablement plus âgé, mais nullement vieilli, publiait le Songe de l'amour.
Ici, de même que dans le Disciple deux jeunes gens vont de Tamour à la mort, mais combien différente est la voie par où ils y vont, combien différente était aussi la voie par où ils étaient allés àTamour! D'un côté, Tâme simple, les sentiments sincères et charmants, la douleur franche et le désespoir invariable; de l'autre, Tâme compliquée, les sentiments alambiqùés et les faussetés odieuses, la douleur viciée ; d'un côté, le roman sentimental, exquis, chatouillant le cœur, remuant la vie, non moins psychologique que l'autre, mais d'une psychologie latente, tandis que, d'autre part, elle s'étale en un roman sec, froid, comme une observation médicale, hérissé de formes rébarbatives tirées de la science, exerçant une forte emprise sur le cerveau, il est vrai, mais ne soulevant dans le cœur qu'un sentiment : l'antipathie contre le héros, un drôle somme toute.
Le Disciple et le Songe de Vamour, qui sont deux œuvres de très haute valeur s'opposent aussi complètement dans la forme que leurs personnages contrastent par le caractère, les mœurs et les tendances. Lire à la suite les deux romans, c'est toucher coup sur coup les antipodes du genre en deux types tout à fait supérieurs. p. ?..
Les Passions étranges, par Jean Berleux, Paris, P. Ollendorff, 1889. Un vol. in- 16. — Prix : 3 fr. 5o.
L'auteur qui publie ce recueil de sept nouvelles, sous le pseudonyme de Jean Berleux — pourquoi ne dirions-nous pas que c'est M. Quantin-Bauchard — est évidemment un disciple de la nouvelle école : ses dédicaces à MM. Hennique et Céard le disent assez et le caractère de ses récits encore plus. Les passions qu'il a voulu peindre ne sont pas de ces passions qui courent les rues, ce sont des a passions étranges». Son titre ne ment pas. Dans son conte Par une belle nuit, c'est une dame qui, toute nue sur un cheval, prend avec son amant l'exercice de l'équitation et que son mari tue en lui infligeant un supplice digne de cet adultère raffiné. Dans Af'*® Claire c'est une institutrice qui se fait aimer des deux frères, qui, près du cadavre encore chaud de l'un, se donne à l'autre, le fratricide, qu'elle épouse d'ailleurs a pour faire souche d'honnêtes gens ». Dans Jehan de Tombelaine, c'est une comtesse russe, tombée, il est vrai, à la galanterie, qui, au Mont-Saint-Michel, a un béguin pour une espèce de vagabond qui la viole et qu'elle adore... pendant huit jours. Heureusement, tout n'est pas aussi « étrange » dans le recueil de M. Berleux. Nini, sauf la fin, est une ravissante nouvelle, et V Amant de M"»" Lalouette^ un très touchant et très honnête récit.