H.-II. G
BIBLIOGRAPHIE - MONOGRAPHIE
— Singularités — Compilations — Curiosités littéraires —
L'État de la li]>erié de la presse en France aux xvn* et xviii* sièoles. — Histoire de Pierre du Marteau, Imprimeur à Cologne, par Léonce Jan- MART DE Brouillant, de la Société de THistoire de France. Paris, maison Quantin, xS88. Beau volume gr. in-8* Jésus de 11-324 pages, illustré de deux eaux-fortes et de plusieurs gravures fac-similés d^estampes anciennes. — Tiré sur papier de Hollande, à 5oo exemplaires numérotés à la presse. — Prix : 25 francs ; plus 10 exemplaires sur papier impérial du Japon. — Prix : 3o francs. Voici l'une des plus intéressantes et plus savantes monographies bibliographico-littéraires qui aient paru en ces derniers temps : nous n'avons pas besoin d'insister sur la beauté de son exécution matérielle; la description qui précède et le nom des éditeurs suffisent de reste à en faire comprendre la perfection; mais nous ne saurions trop attirer l'attention des bibliophiles et des lettrés sur l'inappréciable valeur de son contenu. C'est un travail de premier ordre, dans lequel l'auteur, avec une patience et une érudiiion admirables, a élucidé et résolu d'une manière définitive deux problèmes importants, l'un de bibliographie proprement dite, l'autre d'histoire liitcraire.
Il n'est point de question qui ait davantage piqué la curiosité des 'bibliophiles et suscité de plus ardentes discussions parmi les bibliographes et les savants, que celle de savoir s'il existait au xvii" siècle, à Cologne) un imprimeur du nomd^ Pierre du Marteau; les auteurs qui ont opiné à ce sujet peuvent se partager en trois groupes t le premier, dans lequel figurent A. de Reume, Paulin Paris, le comte de Laborde, admet celte existence j — le second, représenté par M. Emile Wcller, en admet la possibilité ; — le troisième, qui la nie formellement, compte parmi ses adhérents les G. Brunet, les E. Picot, Barbier, P. La-
croix, Renouard, etc. Il faut reconnaître que les disciples du premier groupe ont mis quelque complaisance à admettre l'existence de Pierre du Marteau ; ils lui ont bien facilement accordé, avec une longévité peu ordinaire, le don d'ubiquité, puisque, d'une part, il existe des livres au nom du célèbre imprimeur depuis 1660 jusque vers la fin du xviii* siècle, et que, de l'autre, on trouve, sous les mêmes dates et avec ce même nom, des ouvrages portant comme lieux d'origine : Cologne, Amsterdam, Rouen, Coblentz, Pétersbourg, Londres, Paris, Liège, etc. — M. Janmnrt de Brouillant, avec une érudition et une clarté parfaites, nous donne la solution de ces mystères.
Il n'y a jamais eu d'imprimeur du nom de Pierre du Marteau, ou Pierre Marteau, ou Pierre Hammer, etc., car ce nom a subi maintes modifications et additions; c'était un nom fictif, un masque adopté par les libraires (soucieux de concilier les intérêts de leur commerce avec la nécessité de sauvegarder la bonne renommée de leur maison), afin de pouvoir impunément faire pénétrer en France, où la police des livres était alors si sévère, d'innombrables pro« ductions politiques ou religieuses, polémiques ou hétérodoxes, satiriques ou plus que badines, tranquiN lement préparées, à l'abri de tout danger, sur leurs presses habituelles. De là vient l'intérêt que présentent ces productions d'un si immense secours pour ceux qui veulent avoir une connaissance approfondie du règne de Louis XIV et des sentiments réels qu'ins* pirait le grand roi à l'étranger.
A notre grand regret, nous sommes forcé de passer vite sur cette première partie du beau livre de M. Janmart de Brouillant ; nous pouvons à peine indiquer combien sont curieux les détails qu*il donne sur la police des livres, sur les moyens employés par les historiens aussi bien que par les libellistes
pour en esquiver les rigueurs, sur l'excellente bibliographie qu'il dresse des productions si diverses et si nombreuses de la collection Pierre du Marteau; — n'omettons pas toutefois d'en résumer les conclusions. Après les fortes preuves rassemblées par notre auteur, il reste acquis « que Pierre du Marteau rCa jamais existé. C'est un pseudonyme emprunté à quelque apprenti imprimeur que dut connaîtrCf à Paris, le premier éditeur qui le prit. Ce fut Jean Elzevir, imprimeur à Leyde, qui, en 1660, s'en servit pour la première fois, et cela pour la publication du Recueil de diverses pièces servans à Vhistoire de Henry III, roy de France et de Pologne (Cologne, chez Pierre du Marteau, M DCLX, pet. in-i2 de 474 pages). Après lui, les imprimeurs hollandais, belges, rouennais, en font un fréquent usage et font subir à cette adresse des variations multiples. Ce fut en i685 que, pour la première fois, le nom de Pierre du Marteau apparut dans la presse allemande, qui lui imposa, à son tour, des changements aussi nombreux que variés. »
Ceci dit, sans insister davantage sur cette première section si importante au point de vue historique et bibliographique^ passons à la seconde partie de la magnifique et précieuse étude de M. Janmart de Brouillant (p. 147-321].
Le Recueil précité, portant, pour la première fois, en 1660, ce nom dMmprimeur Pierre du Marteau, et qui eut douze réimpressions, la dernière datée de 1720, se compose d'une huitaine de pièces, dont la seconde, qui ne compta, en tout, pas moins de vingtsept éditions, collectives ou séparées, jusqu'en 1786,
— n'est autre chose que le célèbre ouvrage : Histoire des amours du grand Alcandre en laquelle sous des noms emprunte:^, se lisent les advantures amoureuses d'un grand prince du dernier siècle, par M. L. P. D. C.
— Ce livre qui, comme personne ne Pignore, a pour principal héros le roi Henri IV, est attribué, sur la foi de ces initiales, par la plupart des écrivains, à Louise-Marguerite de Lorraine, dite M**" de Guise, bien plus connue, par la suite, sous le nom de M"**' Ja princesse de Conti , femme d'un esprit vraiment remarquable, auteur de l'amusant roman anecdotique intitulé : les Adventures de la cour de Perse, etc. (1629).
Cette attribution de VAlcandre k la princesse de Conti est-elle bien fondée i se demande M. de Brouillant. — Non, af!îrme-t-ii, et s'appuyant sur la sagacité et l'autorité de M. Paulin Paris, il démontre, par de bonnes preuves et par les meilleurs arguments, que c'est au duc Roger de Bellegarde, grand écuyer de France, l'un des familiers du Béarnais et l'un des plus brillants seigneurs du temps, qu'appartient la paternité de cette œuvre charmante, « la plus haute expression du roman historique au xvii* siècle ». — En effet, dit-il en substance^ Milagarde (autrement dit la princesse elle-même) joue dans le livre le rôle le moins honorable; elle est trompée par Florian Roger de Bellegarde), par Grisante (Gabrielle d'Estrées), sa grande ennemie ; elle dispute Inutilement à celle-ci le cœur d"* Alcandre (le roi); elle prétend vainement l'emporter en beauté sur sa rivale, qui
véritablement était plus belle. On va, dans le roman, jusqu'à l'accuser d'un sentiment d'envie, d'un grand désir de vengeance contre Crisante. Or une femme n'avouera jamais rien de pareil, et Ton peut assez comprendre par ces passages que les Amours d^ Alcandre ne sauraient être l'œuvre de la princesse de Conti. — Une autre attribution, bien plus vraisemblable, se présente naturellement ; le héros de toutes les aventures, ce n'est pas le roi, ce n'est pas Grisante^ ce n'est pas Milagarde^ ce n'est pas Ismène (Henriette d'Entragues), — l'homme qui trompe constamment la jalousie d'Alcandre, qui lui enlève toutes ses maîtresses, qui reçoit toutes les confidences, évite tous les dangers, ne fait pas une seule faute de conduite, c'est Florian. On ne lit pas en propres termes qu'il fut beau, spirituel, aimable ; mais chaque phrase, pour ainsi dire, laisse entendre qu'il était pourvu de tous ces avantages, et à de pareils signes, il n'est guère possible de ne paâ reconnaître dans Florian le véritable auteur des Amours d* Alcandre, Ce point établi, et après une excellente biographie du séduisant Roger de Bellegarde, notre auteur procède à une analyse littéraire du roman, dans laquelle il prodigue les remarques judicieuses, les notes instructives et les détails ignorés. C'est un travail important, d'une lecture charmante, qu'il nous est impossible malheureusement de suivre même à grands pas. C'est, en même temps qu'une peinture exquise de la vie intime du Béarnais et de la belle Gabrielle, un véritable chapitre de notre histoire. Aussi, en terminant ce trop court aperçu, ne saurions-nous dire à qui le remarquable ouvrage de M. Léonce Janmart de Brouillant devra plaire davantage, des bibliographes qui y trouveront une' mine de renseignements précieux, des érudits qui recherchent le curieux et le nouveau, ou des lettrés toujours prêts à faire bon accueil à une œuvre consciencieuse, non moins attrayante par l'extrême intérêt du fond que par le charme de la forme littéraire. phil. min.
Bibliographie des principales éditions originales d'écrivains français du xv^ au xviii* siècle, par Jules Le Petit. Ouvrage contenant environ 3oo fac-similés de titres des livres décrits. Paris, maison Quantin, 1888. Gr. in-8» de viii- 583 pages. — Couverture artistique, tirage à nombre restreint sur papier de luxe. — Prix : 35 francs.
Comme toutes les belles et bonnes choses qui se collectionnent et qui font le délassement et les délices des honnêtes gens, les livres sont soumis aux caprices de la vogue j aussi pourrait-on faire une amusante étude sur les variations de la bibliophilie et sur ses causes, seulement depuis cent ans. Qui ne se souvient, par exemple, de la faveur dont jouissaient» pendant la première moitié de ce siècle, tous les classiques elzévirs, les savantes éditions variorum et ces confortables in-quarto ad usum Delphini, lonabés aujourd'hui, sauf de rares exceptions, dans un dis» crédit voisin du dédain ? On objectera peut-être que la publication de meilleurs textes a rendu presque
CRITIQUE LITriùRAlKE DU MOIS
inutiles ces éditions si recherchées jadis, mais qui ne sont plus à la hauteur de Térudition moderne. Cette excuse ne serait pas mal trouvée si tous ceux qui se mêlent à présent de former une bibliothèque pouvaient se piquer d^autant de savoir que leurs devanciers. Or quiconque a fréquenté jes seigneurs de ce temps, possesseurs de riches bibliothèques, a pu se rendre compte à merveille qu*acquérir des livres, puis les lire, sont deux choses très difterentes et que tout amateur nVst pas forcément doublé d^un érudit. A l'amour, pour eux-mêmes, des trésors littéraires antiques, a succédé tour à tour le goût de nos vieux poètes, des romantiques, des conteurs, des Restif, des livres à gravures sur cuivre et sur bois, toutes spécialités encore très fort en honneur^ mais qui semblent avoir subi plus ou moins de dépréciation.
A riieure actuelle, ce sont les éditions originales de nos grands écrivains qui, si l'on peut ainsi dire, tiennent le haut du pavé dans le monde bibliolàtresque. C'est assurément une catégorie des plus dignes de faveur et d'estime ; malheureusement elle n'est pas à la portée, non seulement de toutes les bourses, mais aussi des collectionneurs quelconques. Sans parler des écus qu'il faut largement répandre, l'ardeur, la finesse, le goût et le Hair ne suffisent pas pour 8 faire » en ce genre difficile à aborder fructueusement; il faut en outre tout un petit bagage de connaissances spéciales pour se livrer à la chasse de ces I livres vielz et anticques n, aussi rares que généralement mal connus et qui sont l'occasion de bien des mécomptes pour les amateurs ordinaires. Que d'infortunés bibliophiles, en effet, ont maintes fois Rayé au poids de l'or de vulgaires contrefaçons pour de précieuses éditions originales ! Que d'écrivains, et non des moins lettrés, sur la foi de titres trompeurs et de dates similaires, ont souvent bourré leurs récits de citations fautives prises dans des éditions falsifiées et incorrectes !
Aux uns et aux autres, il manquait un guide sûr, complet et commode, qui leur rendit les services que tirent constamment les amateurs d'autres spécialités des excellents travaux de P. Lacroix, d'Asselineau, de Cohen, de Brivois, etc., etc. — Jamai-s, jusqu'à ce jour, on n'avait consacré une étude d'ensemble aux éditions originales de nos grands auteurs; il fallait compulser vingt recueils, parcourir cent catalogues pour se renseigner exactement sur Tidentité et la valeur d'un princeps français ; que de pertes de temps, que d^insuccès vont être désormais épargnés aux bibliophiles et aux travailleurs par le précieux et remarquable ouvrage que vient de nous donner M. Jules Le Petit !
M. Jules Le Petit n'a pas besoin d'être présenté à nos lecteurs qui le connaissent de reste, tant par les aimables études qu'il a publiées dans le Livre, que par les articles qui lui ont été consacrés à diverses reprises, notamment à l'occasion de son agréable et luxueux volume, depuis longtemps épuisé, intitulé : l'Art d'aimer Us livres et de les connaître, Lettres à \ un jeune bibliophile (Paris, chez l'auteur, 18^4, pet. in-8<» de 200 pages, spirituellement illustré à l'eau-
forte par Alfred Gérardin). Ses publications sur POr* nementàtion desr livres (dans la Gaj^ette des beauxarts) témoignent de son goût artistique ; — ses travaux sur Montaigne et sur les Premiers textes de Boileau sont de sûrs garants de son érudition; enfin, vingt années passées dans un commerce quasi journalier avec les plus célèbres amateurs, au milieu des plus belles collections que le marteau du commissaire-priseur a dispersées et reformées en notre temps, l'ont mis à même d'acquérir des connaissances et de recueillir des documents qui lui ont fourni l'idée et les moyens d'entreprendre la tâche énorme dont il nous offre aujourd'hui les résultats. Il était, on le voit, bien préparé à aborder ce difficile et patient labeur, dont on ne saurait ici faire connaître tous les mérites sans dépasser de beaucoup les limites d'un simple compte rendu. Il faut donc nous contenter d'indiquer sommairement le plan suivi par l'auteur; mais le peu que nous allons dire pourra suffire à faire comprendre et apprécier la valeur de cet admirable travail.
La Bibliographie des principales éditions originales d'écrivains français du xv* au xviii* siècle renferme, sauf erreur, 309 ouvrages appartenant exclusivement à la classe de la littérature (poésie, roman, contes, morale, théâtre, satire, critique, etc.); elle commence au Roman de la Rose (1483-?) et finit au Voyage autour de ma c^am^re (1794). Tous les auteurs français, qui se sont distingués entre ces deux dates extrêmes, n'y sont point représentés et ceux qui y figurent ne le sont que par leurs meilleures ou plus célèbres productions. Toutefois, on peut affirmer qu'il n'est point de chef-d'œuvre de la pensée de l'esprit et du style ayant vu le jour dans cette période de plus de trois siècles, qui n'ait trouvé place en cette étude. M. Jules Le Petit a pris soin de répondre lui-même aux critiques que pourraient susciter certaines éliminations et d'indiquer les motifs qui ont déterminé son choix. — « Les auteurs, dit-il, qui figurent dans ce travail sont d'abord ceux dont notre pays peut s'enorgueillir, et ensuite quelques-uns dont les œuvres, sans avoir une aussi haute valeur littéraire, sont l'objet des convoitises des bibliophiles, pour d'autres motifs. Les livres choisis sont, autant, que nous avons pu nous les procurer, les meilleurs de ces écrivains, et après cela ceux qui sont encore recherchés des amateurs. » — Voilà qui est clair et net et qui explique bien pourquoi, forcé de se restreindre, il a dû procéder surtout par sélection. S'il avait voulu, en effet, mentionner en son œuvre tous ceux qui ont obtenu une célébrité suffisante, ce n'est pas un volume qu'il lui eût fallu composer, mais deux ou trois et peut-être tlavantage, s'il avait consacré à tous des notices semblables à celles qu'il a rédigées ici. Jamais, jusqu'à présent, on n'a décrit les livres avec plus d'exactitude et de scrupuleuse fidélité. Le Manuel du libraire est, à cet égard, de beaucoup dépassé et les récents travaux de M. Harrisse {Bibliographia Colombiniana) et de M. Emile Picot {Catalogue James de Rothschild) peuvent seuls donner l'idée à leurs heureux possesseurs de ce qu'est
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PouTnige de M. J. Le Petit. Encore celui-ci l'emporiet>n sar ses devanciers par une particularité sans précédent et qui fait de la Bibliographie des éditions originales un livre unique en son genre, c^est celleci : MM. Harrisse et Picot ont très abondamment prodigué les fac-similés dans leurs beaux répertoires; mais, quelque nombreuses qu^elles soient, ces reproductions ne s'appliquent qu'à une partie des articles; les autres ouvrages n'étant décrits qu'au moyen des caractères typographiques ordinaires. M. J. Le Petit a fait bien plus et mieux : sur les Bog ouvrages qu'il présente, i7 n'en est pas un seul dont le titre et souvent le colophon ne soient reproduits en fac-similés rigoureusement exacts, même au point de vue des dimensions. A ce titre, cette bibliographie ne fait pas moins honneur à la patience de l'auteur qu'à l'habileté des éditeurs qui Tont si luxueusement exécutée; quiconque est un peu initié à l'art typographique se rendra compte, d'après ce qui précède, des incroyables difficultés que l'imprimeur a eu à vaincre pour établir une mise en pages correcte avec plus de 3oo fac-similés de formes et de mesures aussi variées que le sont ceux qui illustrent l'ouvrage; aussi est-il telle feuille qui a dû être remaniée presque totalement jusqu'à cinq fois avant le tirage définitif. Ce sont là des mérites a matériels » que ne peuvent guère apprécier la plupart des collectionneurs ; il semblait bon de les signaler avant de faire connaître les autres qualités de l'œuvre qui nous occupe.
. Les livres y sont classés dans l'ordre rigoureusement chronologique, ce qui, grâce à la succession des fac-similés, forme une sorte de musée typographique, où les progrès de l'imprimerie se déroulent sous nos yeUx ; un double index alphabétique final permet de retrouver instantanément l'auteur ou l'ouvrage anonyme auquel on s'intéresse. Nous n'entreprendrons pas d'énumérer même les noms et les titres les plus célèbres qui se rencontrent, nous nous bornerons à choisir un seul article pour faire comprendre le système adopté par l'auteur de cette merveilleuse bibliographie.
Soit, par exemple (pages 336-345), le livre de La Rochefoucauld, dont M. Jules Le Petit nous décrit trois éditions. — La première est celle de la Haye, 1664, petit in-H** de 79 pages, édition hollandaise, quasi clandestine, véritable édition princeps de cet impérissable ouvrage. Après le fac-similé du titre, le bibliographe consacre une page à faire connaître les particularités de caractères, de format, d^origine qu'elle présente, le nombre des maximes qu'elle contient, les hypothèses auxquelles elle a donné lieu, les travaux critiques dont elle a été l'objet. — Il passe à la seconde, édition avouée considérée jusqu'à ce jour comme véritablement originale et qui vit le jour à Paris (Claude Barbin, i665, in-12); naturellement, il donne les mêmes indications de détail que pour la précédente; puis il fait savoir qu'elle a eu deux émissions, présentant, par suite de remanie*
ments et de cartons, d'importantes différences; ces changements, ces variantes, il les reproduit fidèlement, page par page, de telle sorte qu*il n'est pas possible de commettre d'erreurs au sujet de ce précieux volume. — Il décrit enfin la cinquième édition (1678, in-12), la dernière publiée du vivant de La Rochefoucauld, et rapporte avec la plus minutieuse exactitude les différences qu'elle présente avec les autres, ses notables augmentations (604 maximes au lieu de 188 à l'origine) et toutes les particularités propres à instruire et à guider le bibliophile.
Ce qui accroît l'intérêt et l'importance du travail de M. J. Le Petit, c'est qu'il ne rapporte rien diaprés les allégations d'autrui, sinon après les avoir soigneusement contrôlées ; tous les livres dont il parle, il les a vus, tenus et examinés lui-même ; souvent même il a comparé, dans les collections publiques et particulières, divers exemplaires d'une même édition; il a pu noter ainsi certaines différences jusqu'ici insoupçonnées et dévoiler parfois de curieux trucs des libraires d'antan. ,
.Enfin, et ce n'est pas là, pour bien des gens, le moindre attrait de son ouvrage, il fait suivre chaque volume d'un relevé des prix qu'il a atteints, depuis moins de cinquante ans, dans les auctions les plus fameuses et cette juxtaposition n'est pas sans inspirer bien des réflexions sur la fortune des livres et sur le développement de la passion bibliophilique. C'est ainsi, pour nous en tenir à notre exemple, qu'il nous montre le La Rochefoucauld de i665 suivre une progression constante depuis 1844, date à laquelle il se vendait 62 francs à la vente Nodier, pour atteindre, en 1887, ^^^2 Morgand, le prix énorme de i,5oo fr. Certes, il s'en faut que tous les ouvrages aient suivi la même progression ; mais, même pour les moins recherchés, c*est par centaines et par milliers de francs qu'on se les dispute ; Pamateur assez opulent et assez heureux pour pouvoir réunir sur ses rayons tous les livres qui figurent en ce magnifique inventaire devrait les payer ensemble de plus d'un demimillion.
On doit comprendre d'après tout ceci pourquoi, ne voulant faire qu'un volume, M. J. Le Petit a dû limiter ainsi le nombre des auteurs dont il a parlé ; le développement de ses articles ne lui permettait pas d'en admettre davantage. Il faut le remercier de nous avoir, dès maintenant, donné une œuvre qui nous eût manqué longtemps encore s'il l'avait rendue plus volumineuse. — Les amateurs, les lettrés et les travailleurs ne perdront rien pour attendre ; car, s'il faut en croire un passage de sa préface, il se propose de donner une suite à cette entreprise excellente. Souhaitons qu'il veuille bien satisfaire aux espérances qu'il nous fait concevoir et que le succès considérable obtenu par ce premier volume l'incite à continuer cette œuvre si bien faite, non moins utile à la bibliographie pure qu'à l'histoire littéraire et qui, dès à présent, classe sans conteste son auteur au rang des grands bibliographes de notre pays.