DOLET
En majuscules et, plus bas, la devise douloureuse qui n'est pas celle d'un homme qui ne croit à rien :
Preserue moy, ô Seigneur,
des calomnies des
hommes.
ti8 LE LIVRE
Comment concilier cet élan ascétique avec la fameuse traduction :
Post mortem nihil est Après la mort, il n'y a plus rien DU TOUT.
Ce du tout qui Ta fait brûler?
Comment à Lyon, était-il si lié avec les trois Vauzelles dont l'orthodoxie et la vie austère n'ont jamais été discutées?
Le petit volume de la Bibliothèque de Lyon, ce modeste in-8°: Les Epistres familiaires de Ciceron, traduites et imprimées par Dolet, a i5o millimètres de hauteur, 97 de largeur.
Il est recouvert d'une reliure en parchemin qui n'a pas eu trop à souffrir des flammes; mais les huit premiers feuillets sont incendiés jusqu'au texte, malgré la bonne largeur des marges; les feuillets suivants sont simplement roussis.
Jeté dans le brasier par une main fanatique, il en a été aussitôt arraché, avant d'avoir beaucoup souffert.
Est-ce à Paris, que ce livre aurait été mis au feu?
Je ne le pense pas.
A Paris, l'exécution eut lieu publiquement et juridiquement sous la protection de la force armée.
Il n'eût pas été prudent de s'opposer à cet acte de l'autorité et d'ailleurs la foule devait être tenue à distance.
Mais si ce volume ne sort pas des brasiers de Paris, on peut être certain qu'il vient de ceux de Lyon.
Si la Bibliothèque de Dolet ne fut pas livrée aux flammes, dans cette dernière ville, si elle échappa, grâce à la clémence du roi, Jean II de Tournes, qui n'eût pas le temps de recourir à la justice du souverain, et qui n'eût sans doute rien obtenu de la faiblesse du jeune Charles IX, ou plutôt de la terrible Catherine, sa mère, vit son imprimerie pillée, sa bibliothèque, ses livres, ses meubles, ses outils, ses papiers incendiés dans une de ces émeutes affreuses comme Lyon en a tant vu passer. C'est de cette catastrophe que nos Epîtres de Ciceron gardent le souvenir.
A la fin de septembre 1567, les catholiques avaient failli être surpris par les calvinistes qui entouraient la ville. Les protestants de l'intérieur devaient ouvrir les portes comme minuit sonnerait à l'église de Saint- Nizier. Prévenu du complot, le Père Edmond Auger, qui, après avoir installé les jésuites au collège de la Trinité, était allé se reposer à Tournon, revint en toute hâte à Lyon, se rendit chez M. deBirague, lieutenant général de la province de Lyonnais, fit armer les bourgeois, qui accoururent au milieu de la nuit et, pour plus de sûreté, employa une ruse qui eut le meilleur succès.
Il fit appeler les horlogers de la ville, ordonna d'arrêter l'horloge
UN LIVRE D'ETIENNE DOLET BRULE DANS UN AUTODAFE. aip
de Saint-Nizier d'où devait partir le signal, et fit changer l'heure de toutes les autres paroisses.
Les calvinistes entendant sonner onze heures, deux heures ou trois heures, suivant le point où ils étaient réunis, n'osèrent attaquer la ville et coururent sur Vienne et Valence, qu'ils mirent au pillage.
Au jour, le i" octobre 1567, les catholiques exaspérés rasèrent les deux temples protestants et le lendemain saccagèrent le logis de quelques religionnaires parmi lesquels celui du célèbre imprimeur, qui demeurait rue Raisin, à l'enseigne des deux Vipères.
Son mobilier, ses livres, ses papiers furent brûlés tout à côté de sa demeure, sur la place des Jacobins, en face du couvent des Dominicains. Lui-même eût été peut-être massacré si on ne l'eût de suite enfermé dans le couvent des Célestins et de là emprisonné dans le fort de Saint- Sébastien, au-dessus du Rhône.
Moins habile imprimeur que son père, mais plus érudit, Jean II de Tournes était lié avec toutes les célébrités lyonnaises. On lui doit plusieurs traductions, des notes sur Pétrone et de belles éditions parmi lesquelles cette Chronique de Savoye, par Claude Paradin, dont la Continuation souleva tant de clameurs et de violences littéraires.
On peut penser que sa bibliothèque était fort belle puisqu'on estime à 4.000 livres de ce temps-là le prix des ouvrages qui furent saccagés et incendiés.
Amateur sérieux et devinant la valeur qu'on donnerait plus tar^ aux livres de Dolet, il possédait les œuvres et les impressions de son infortuné confrère. Au milieu de rémeute, on se rua sur ces volumes; on les lacéra, on les mit en pièces, on les jeta dans le brasier; mais dans la foule il y avait des calvinistes, des savants, des bibliophiles, des amateurs. Rien d'étonnant que nombre de ces pauvres ouvrages n'aient été enlevés aux flammes avant d'être consumés.
Dernièrement à la vente Techener, un livre imprimé par Dolet, la Plaisante et joyeuse histoire du grand Géant Guargantua, par Rabelais, a été poussé jusqu'à la somme de quatorze mille francs.
A quelle mise pousserait-on les Epîtres familières après le baptême de feu qu'elles ont eu à subir!
Aimé Vingtrinier.