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DOUZIÈME LETTRE

(Sans date.)

« Le Prince Potemkin, dont je vous ai déjà parlé, mon cher Casanova, avait tant d'ambition qu'il n'en avait pas : il voyait qu'il était plus qu'un Empereur de Russie, étant l'ami le plus intime de L'impératrice; et ne pouvant pas être Dieu, il n'a voulu être ny Roy de Pologne, ny Hospodar de Moldavie ny Duc de Courlande. Il était et se croyait supérieur a ceux-ci. Vous verres son portrait dans un de mes ouvrages. N'étant pas né pour être brave, il l'a été 4 fois en m'a présence, devant Orzekoff, par esprit et peut-être sacré à la prédestination.

« Il était bigot, au point de craindre le tonnere quand j'etois chez lui et d'en vouloir aux conducteurs de la foudre, parce qu'il disait que c'étoit enlever au ciel sa vengeance : et malgré cela, tant l'esprit de L'homme est inconséquent; c'etoit un homme du plus grand génie.

« Il voulut soutenir le Roy de Pologne, contre Branicki son neveu et les deux Potocki, qui l'avoient tourmenté à La Diette de 1786. Il le fit bien traiter à L'entrevue avec l'Impératrice à Kanieff. Ce pauvre Prince y passa 3 mois et dépensa 3 millions pour ne la voir que 3 heures, et lui donner un feu d'artifice qui ne dura que 3 minutes!

« L'Impératrice ainsi que j'en avais prévenu le Roy, ne voulut pas lui parler d'affaires : et parut n'être pas fâchée que moi, ou un autre, se mit en tiers, dans leur conversation.

« Le Diner sur la galère de L'Impératrice fut fort gay. Nous bûmes la santé du Roy après diner il cherchait son chapeau, l'Impératrice le trouva, et en le lui donnant avec grâce Le Roy en mit beaucoup aussi, en lui disant ; c'est trop de bonté de La part de votre Majesté Impériale de donner un chapeau après avoir donné une couronne. Le Roy a eu le maintien un peu trop Royal, dans la galerie de L'Impératrice et y donnait la main à baiser à des polonais, et des polonaises qui eurent la permission d'y monter. — Il avait pourtant bien commencé; en entrant dans la chaloupe que PImperatrice lui envoya pour le chercher, il dit

1. Au-dessous de la suscription de cette lettre, Casanova a écrit de sa main cette note, qu'il est difficile de rattacher au Prince de Ligne, mais que nous reproduisons fidèlement à titre curieux :

c II est le fruit d'un respect aux lois qu'une bonne éducation a insinué dans une belle âme et d'un sentiment naturel qui nous excite à accorder, à ceux pour lesquels nous avons de l'amitié, les mêmes biens que nous désirons à nous-mêmes. »

aux grands officiers Russes qui vinrent le complimenter ; Messieurs, Le Roy de Pologne m'a chargé de vous recommander le Comte Poniatowsky.

« C'était la veille de St. Stanislas; le Roy me disait à chaque instant; engagés le Prince Potemkin à engager V Impératrice de rester un jour de plus, parceque cela me donnera un grand crédit dans mon Royaume.

« Je fis ce que je pus auprès de S. M. I. pour lui faire voir le bien que cela lui ferait. Elle ne voulut pas parceque L'Empereur Joseph l'attendait à Charson.

« Le Roy fut désolé, quand je lui appris que cela ne se pouvait pas. Je retournai avec lui dans sa barque, pour souper chez lui à Kanieff. Il fut triste à mort. Je lui dis à l'oreille, n'ayés donc pas cet air affligé. Vous faites triompher La Cour qui vous entoure, et vous déteste. Voyés l'air satisfait de vos amis.

« J'affectai au contraire de parler de La manière amicale dont il avait été traité : et Je dis tout haut : S. M. L'Impératrice a bu deux fois aujourdhui La santé de votre Majesté, comme frère, et voisin, et puis comme Stanislas, dont nous avons aujourdhui célébré La fête.

« Jamais les Polonais avaient eu moins a se plaindre de la Russie, que Lorsqu'ils ont voulu se jetter à la Tête de la Prusse. Et c'est Potocki maréchal de Lithuanie, qui peu content de l'accueil de L'Impératrice à Kieff, pour se venger, est cause de tous les malheurs qu'éprouve à présent son pays. »

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