ORION
Ces cris pour un héros Semblent de doux accords.
Ils goûtent le repos Sur des monceaux de morts.
(Acte II - Scène I).
A la scène iii'^ du même acte, des soldats assyriens, par ordre de leur général, chantent des vers galants pour calmer la tristesse de Judith. Voici le premier couplet de la chanson :
Si l'amour est une folio.
Qu'il faut subir tôt ou tard,
Portons vite son étendard.
Chérissons sa douce manie,
Enrôlons-nous au hasard.
Que la raison endormie.
Reste longtemps à l'écart,
Pour mieux régner à la fin de la vie.
C'est du logogriphe pur. -
Plus loin, Holopherne invite Judith à un festin somptueux. Or, Judith, qui a des raisons particulières pour désirer un téte-à-téte, répond à son amant :
Que le festin se fasse.
Seulement entre nous deux.
Mon timide amour Fuit le grand jour.
Mais la perle la plus exquise du poème, c'est cette strophe chantée par un berger :
L'amour est un puissant maître, Sans mourir il sait renaître^
Dans les cœurs, Mais on risque aie connaître.
De compter sur ses faveurs...
C'est un peut-être.
On comprendra aisément que les musiciens italiens ou français ne se soient pas disputé ce livret.
généreusement abandonné, comme disait le prospectus, à tous les musiciens du monde. L'auteur conserva l'anonyme jusqu'à sa mort, et toutes nos recherches n'ont pu aboutir à savoir son véritable nom.
La mort de Louis XIV porta un coup au Prologue. Il était malaisé de reporter sur Louis le Bien-Aimé les louanges dont on avait accablé son grand-père. Z oroastre, et plusieurs autres opéras de Rameau, sont tout uniment précédés d'une ouverture symphonique, et quand le Prologue reparait, par intervalle, il est rare que le poète s'adresse directement au Roy. Dans Jephté, l'éloge de Louis XV n'a rien de dythirambique.
Un roi qui me chérit dès l'âge le plus tendre (c'est la Vérité qui parle).
Fait son unique soin de marcher sur mes pas. Il veut qu'en ces heureux climats Ma voix seule se fasse entendre.
Le compliment n'est pas moins banal dans Vldomenée de Danchet.
A tout l'éclat de la victoire
Il saura préférer les charmes de la paix
Beaux-arts reprenez votre gloire,
Vos utiles travaux ont pour lui des attraits.
A un moment, pourtant, il sembla que la gloire dût reprendre sa place accoutumée dans le Prologue.
Les Fêtes de Polymnie célébrèrent convenablement la bataille de Fontenoy, et dans les Fêtes de Œymen, Cahuzac solennisa le traité de Menne où la diplomatie française cueillait les fruits des victoires de Berwick et de Villars. Mais on l'avouera, Louis XV
n'était pas un monarque à mettre sur les dents les distributeurs de louanges et dans Achille et Deidamw de Danchet, le Prologue est consacré à Lully et à Quinault dont on couronne les bustes sur la scène. Nous serons quittes envers le Prologue au xviii^ siècle, en signalant celui de Scylla (i) qui mérite une mention spéciale. Thétis et les nymphes assemblées sur un rivage quelconque, supplient Jupiter de venir honorer de sa présence la fête qu'on prépare. — Silence prolongé. — A la longue le ciel s'ouvre et on en voit descendre le dieu Mars qui excuse en ces termes son maitre empêché.
L'ordre de Jupiter sur ces rives m'attire ; Ce Dieu, pour consacrer vos jeux Descendrait bien de son Empire, Mais les géants contre lui rassemblés, Cherchent à venger leur outrage, Etc., etc.
Donc, la fête commence et Mars la préside gravement par '» délégation spéciale y>.
Sous le règne de Rameau, plus encore que sous celui de Lully, les bergeries sont à la mode (2).
Le marquis de Saint-Aulaire, à quatre-vingt dix ans, s'intitule '• Berger de la duchesse du Maine r.
C'est maintenant le triomphe des airs de tambourins, des musettes et des loures. Au moment où les noces de Zoroastre avec Amélite sont consommées, le ballet fait son entrée sur cette invitation du héros de la pièce
Bergers, mêlez vos jeux aux festes de la Cour,
Que dans ce Temple auguste on n'entende sans cesse.
Que des chants d'allégresse
Et des vœux pour l'amour 1
(1) opéra de Dancliet et de Théobald.
(2i Et je vis arriver un berger, et l'on cria : " Voilà Je Dieu du chant, le voilà Et je vis que j'étais à l'Opéra Français (Grimiii : le Petit Proph'de).
Et aussitôt le rigodon commence, dansé par les bergers, auxquels viennent se mêler les prêtres.
Je ne crois pas qu'il y ait beaucoup d'exemples d'une aussi singulière cérémonie religieuse.
Dans Jcphté^ les bergers des rives du Jourdain viennent présenter leurs hommages à Iphise.
C'est encore des bergers que Scylla envoie comme ambassadeurs pour annoncer la paix au monde.
Bien mieux, lorsque s'établit, en 1726, le concert spirituel, les chanteurs chargés de faire valoir les hymnes, les motets, les psaumes et autres fragments de musique sacrée, s'avisent un jour de paraitre sur l'estrade dans le costume de l'abbé des Yveteaux.
On sera même forcé d'introduire à l'Opéra un emploi de berger, confié au ténor de demi-caractère, comme nous avons maintenant des rôles de financiers, de duègnes, d'amoureux où s'incarne, pour ainsi dire, le talent de tel et tel acteur (i).
Nicolas Barthe, le poète marseillais, rédigeant en 1777, les Statuts de l'Opéra, en vingt deux articles, fait le dénombrement des emplois tenus par les pensionnaires de l'Académie chantante et dansante :
A tous nos fidèles sujets Vents, fantômes, démons, déesses infernales Dieux de l'Olympe et de la Mer Habitans des bois et de l'air Monarques et bergers, satyres et vestales Salut !
La Révolution elle-même respectera les Bergers d'opéra, se contentant d'orner les houlettes de rubans tricolores et de mettre dans la bouche des person-
(1) Dans le ballet, le public rend justice à la demoiselle Prévost et au sieur Duraoulins le jeune, qui se surpassent tous deux, surtout dans la Bergerie [Mercure, juillet 1722).
nages champêtres, quelques paroles empreintes du plus pur civisme.
En 1793, en pleine Terreur nous verrons représenter à l'Opéra la Rosière Républicaine, paroles de Sylvain-Maréchal, musique de Grétry, où un berger nommé Lysis, vêtu de la carmagnole et coiffé du bonnet rouge, chante des couplets dans le goût de celui-ci :
Conçois-tu bien mon père L'ivresse do mon cœur, Si ma tendre bergère De ce beau jour a l'honneur?
Oui, l'amour doit ce prix à mon patriotisme, De tes leçons j'ai profité, Ennemi de tout cagotisme, J'idolâtre la liberté.
N'oublions pas que le despotisme de Rameau ne le cédait en rien à la tyrannie de LuUy, et qu'il fallait au parolier une dose considérable de patience et d'abnégation pour subir les exigences, les rebuffades, l'intolérable égoïsme de ce grand musicien - sombre, triste, hargneux, dont personne n'a égalé la mauvaise humeur, pas même une jolie femme qui se lève avec un bouton sur le nez 7, (i).
On ne connaît pas de compositeur, si ce n'est peutêtre Auber, qui ait affiché un plus profond dédain du livret d'opéra. A l'une des répétitions des Paladins, comme il disait à l'actrice en scène d'aller plus vite, plus vite encore : ^ Mais, objecta celle-ci, on n'entendra plus les paroles. — Eh! qu'importe, reprit Rameau, il suffit qu'on entende ma musique -.
(1) Diderot, le Neveu de Rameau.
L'auteur des paroles avait jugé prudent de garder l'anonyme ; on sut un peu plus tard, qu'il s'appelait Monticour.
En attendant, lesépigrammespleuvent sur l'opéra; les pamphlets, les satires, les parodies se succèdent. A la foire Saint-Laurent comme à la foire Saint- Germain, au Théâtre Français aussi bien qu'à l'Ambigu, c'est à qui s'efforcera de tourner l'Académie en ridicule.
Après la comédie des Opéras de Saint-Evremond, voici rEpître en vers de l'abbé de Villiers, les Critiques de Rousseau ; puis le Petit Prophète de Bochmisc::broda de Grimm, et V Histoire de la Musique de Burney, où nous lisons cette phrase : ^ L'auditoire rit et bâille à l'Opéra, jusqu'à ce qu'il se réveille avec les danses et les décorations. -^
Pannard fait jouer en 1753, le Départ de Wpcra- Comique, où l'on chante ces couplets sur l'air du menuet à'Hésione : (i)
J'ai vu des guerriers en alarmes, Les bras croisés et le corps droit, Crier plus de cent fois : aux armes ! Et ne point sortir de l'endroit.
J'ai vu des gens à l'agonie, Qu'au lieu de mettre entre deux draps Pour trépasser en compagnie, On apportait sous les deux bras.
A son tour, Favart intercale dans la Parodie du Parnasse, une recette plaisante dont nous transcrivons un passage :
(1) C'est sur l'air du Menuet d'Hésiono que parurent ces fameux couplets qui causèrent la disgrâce de J -B. Rousseau, et mirent en émoi le monde des Lettres pendant de longues années.
Quiconque voudra Faire un opéra, Fuii-a cle la Raison, Le triste poison.
Il fera chanter, Concerter, danser Et puis le reste ira Tout comme il pourra.
Une autre parodie a beaucoup de succès, c'est celle de Scylla, où, faisant allusion au nœud de l'action imaginée par Duché, d'après Ovide, à ce fameux cheveu pourpre auquel est attaché le sort du roi Nisus, un personnage chante :
Ce n'est qu'un cheveu qui fait mourir Scylla,
à quoi un autre personnage répond :
Et ce n'est qu'un cheveu qui lie un opéra.
Mais la plaisanterie la plus amusante est celle que Legrand introduisit dans la Nouveauté, sorte de revue de fin d'année jouée à la Comédie-Française le i3 janvier 1725. La scène est au bord du fleuve de l'Ennui, où se tient la Nouveauté pour donner audience. Nous voyons successivement arriver un nouvelliste à court de renseignements, un petit maître en quête des dernières innovations de la mode, une paysanne mécontente de son visage, un baron habillé à l'antique; et enfin, un musicien qui, attribuant à la mauvaise qualité des poèmes la chute de toutes ses partitions, imagine de donner des opéras sans paroles.
La scène est des plus curieuses, et comme les œuvres de Legrand sont à peu près ignorées de notre génération, nous ne résistons pas au plaisir de la transcrire en entier.