CHAPITRE IX
MI.-^S OCTAVIA HILL,
La question du logement du pauvre est toujours à l'ordre du jour. En Angleterre, elle a fait l'objet d'une nouvelle enquête, la Commission royale qui en a été chargée nous a fourni d'intéressantes informations. Personne n'attendait d'elle l'indication de remèdes absolus. Ceux-ci malheureusement n'existent pas, et il ny a que des palliatifs.
On a vu comment un réveil de conscience philanthropique et un intérêt politique ont créé une agitation extraordinaire, et comment l'opinion publique s'est émue de la condition misérable des logements occupés par les ouvriers et h'S indigents. Le problème a attiré l'altention des hommes d'Etat et des personnes charitables à plusieurs reprises; tout un système de lois a été voté depuis trente ans par le Parlement, de grands progrès ont été accomplis. Il reste beaucoup à faire et il ne faut pas se bercer d'illusions : on ne })ar-
viendra point à supprimer le paupérisme, qui est au fond de la difliculté.
De grands eli'orts ont été tentés en Angleterre pour adoucir une situation intolérable. Les municipalités de Glasgow, de Liverpool, de Birmingham, ont amélioré et assaini les quartiers pauvres. A Londres, le Metropolitan board of uiorks a déblayé des espaces couverts d'abominables maisons. A côté de cela, des institutions comme les Sociétés de sir Sidney Waterlow, du legs Peabody, ont édifié des maisons modèles qui abritent quarante à cinquante mille personnes. C'est l'élite de la classe ouvrière, ceux qui ont un salaire régulier et relativement élevé, qui ont profité des cités ouvrières, c'est une infime minorité. Il y a une masse énorme qui n'en a retiré aucun avantage : la masse la plus pauvre et la plus misérable. Il n'a pas manqué cependant de personnes bienfaisantes qui --e sont consacrées à elle.
Au premier rang de ces pionniers de la philanthropie, il convient de placer miss Octavia Hill (1), dout le nom a retenti souvent au Parlement. Sir Charles Dilke a été interpellé dans la Chambre des Communes, parce que miss Octavia Hill n'était pas au nombre des membres de la commission il'enquête. Il a répondu qu'elle serait plus utile
(1) Voir dans l'enquête anglaise {Royal commission of tlic housirifj of the loorking classes, minutes of évidence, pages 2S8-3U8J la déposition de Miss Octavia Hill.
194 OL'KSÏION DES LOGF.MENTS
comme témoin, appelée à déposer. Cette réponse a été critiquée par la presse; les journaux ont déclaré (jue miss Octavia Ilill en savait plus loui; sur la (juestion que tous les membres de la commission et qu'elle aurait pu poser des questions précises.
Voici près de vingt -cinq ans que miss OctaviaHill s'occupe pratiquement de soulager la misère à Londres. Elle a pris pour objectif le logement du pauvre, et si charitable que fût son intention, elle n"a pas voulu que son intervention prît la forme d'une aumône. Elle a commencé avec des moyens modestes, dont ujie partie lui avait été fournie par M. Ruskin, le célèbre esthéticien anglais, qui est professeur à Oxford; peu à peu sa sphère d'action s'est étendue et son capital a augmenté. En 1878, la propriété des immeubles administrés pas miss Octavia Hill dépassait deux millions de francs. Miss Octavia Hill n'a jamais eu la prétention de résoudre le problème; elle n'a point cherché une panacée qui pût guérir de la misère. Le dessein qu'elle s'est proposé, c'était de montrer par l'exemple ce qu'on peut l'aire pour le pauvre lorsqu'on s'occupe de lui d'une façon intelligente et énergique. Elle a donné son temps et sa santé, mais elle n'a pas voulu faire des cadeaux d'argent à ses locataires. Comme nous allons le montrer plus loin, miss Octavia Hill a acheté un certain nombre de maisons dans des ruelles
infectes, elle les a assainies, et par l'intluence directe qu'elle obtient sur les habitants, elle s'elTorce d'élever leur niveau moral, de leur inculquer des habitudes de décence et d'hygiène. La charité telle que l'a exercée miss Octavia Ilill est la plus noble et la plus bienfaisante qu'on se puisse imaginer. Ce n'est point l'impulsion du moment, ce n'est pas un sentiment surexcité par la vue d'une misère plus affreuse, — c'est un enchaînement de bonnes actions raisonnées et accomplies sous la direction du sens le plus pratique.
Avant de décrire en détail l'œuvre accomplie dans ces vingt ans, nous voudrions résumer les idées de miss Octavia Hill sur le grave sujet auquel elle s'est consacrée. Elle aune autorité toute particulière pour en parler. Nous sommes heureux de trouver en elle un adversaire déterminé du socialisme d'Etat (1). Ce serait, à ses yeux, une ])olitique désastreuse que d'essayer de subvenir, à l'aide de la communauté, à l'une des nécessités de la vie, comme le logement. Fournir des maisons aux frais du public, ce serait attirer vers Londres un nombre encore plus considérable d'émigrants des districts agricoles, ce serait per-
(1) Voir dùposition de Miss Octavia Hill, page 292, question 8870 et suivantes. Miss Octavia Hill est très nette et très catégorique dans ses déclai^ations. Elle dit entre autres : « I hâve a gênerai dread of increased inspection, j'ai une peur générale d'une augmentation d'inspection. »
I'J(> QUESTIÛiN DKS LOGEMENTS
mettre ù l'imprévoyant, au paresseux de vivre aux dépens des autres; ce serait amoindrir davantage la position de l'ouvrier anglais. De plus l'intervenlion de FÉtat, même sous la forme d'avances à un laux modéré, risque de paralyser l'effort de l'industrie privée (1). Un i;x)uvernement ou une municipalité ne peut faire aucune dépense sans lever des taxes. La question se ramène donc à savoir comment la besogne peut être faite le mieux et au meilleur marché. Tout ce que l'Etat ou les autorités locales font se paye très cher, plus cher qu'il n'en coûte avec l'initiative privée. Tout secours gratuit démoralise celui qui le reçoit. De plus, tout ce que l'ouvrier obtiendrait au-dessous du })rix coûtant serait bientôt déduit de son salaire. Que l'Etat fournisse des logements à bon marché, il devra pour cela s'en procurer les moyens, élever les impôts; ceux-ci pèseront sur les gens qui payent les salaires de l'ouvrier et forcément ils seront amenés à en baisser le taux. Il faut faire abstraction des remèdes héroïques, qui sont trop dispendieux. Mais en admettant même qu'on pût tout d'un coup transformer les habitations d'ouvriers, on se heurterait à une grosse dilliculté: les habitants ne sauraient être transformés du jour au lendemain.
(1) « Take care eillior lo supiily llif lliiiif,' wliullv oi- if von ave iiot goîii^' lu Ao llu' wliolf lllin^^ mil lo paralvze your co-opcralors. »
Il y a une véritable éducation à faire, avant qu'ils sachent se servir de leurs logements meilleurs. Les habitudes vicieuses des pauvres, leur ignorance des règles d'hygiène, leur génie de destruction — qui sont Théritage transmis de génération en génération, — ne peuvent disparaître qu'à la longue.
Miss Octavia Hill insiste beaucoup sur la question du coût des logements d'ouvriers. Elle soutient qu'on peut construire à bon marché, sans aucun secours ni subvention. Les Peahody buildings reviennent à 73 liv. ster. par chambre, et le terrain a été cédé dans des conditions avantageuses; Y Indastrial dwellings Company a construit à raison de oO liv. ster., et miss Octavia Ilill cite des maisons qui ont coûté moins encore. Les Peahody buildings ne rapportent que 3 p. 100 Tan, — les immeubles de Miss Octavia Ilill rendent de 4 à o p. 100. Suivant elle, il faut réduire les Irais au strict nécessaire (1). Il est inutile d'élever des maisons trop confortables, de gaspiller l'argent en façades élégantes; il estsuperllu de mettre l'eau dans tous les appartements, il suflit qu'elle soit à chaque étage. Les maisons doivent contenir des cbandjres isolées en plus grand nombre que ce n'est le cas dans les cités ouvrières, qui ne sont
Il C'est ce qu'a voulu laiir X'Eust End Dwellings Comivnxy.
pas populaires parmi les classes les plus misérables.
11 n'y a pas lieu de désespérer. Les ell'orts tentés en faveur des pauvres sont de date récente. Mais une vérité a été établie, c'est que l'on peut édifier des logements d'ouvriers qui donnent de bons revenus. Les sociétés pliilanthropi(|ues ont eu le mérite den faire la démonstration; encouragé par leurs résultats, l'entrepreneur ordinaire marche sur leurs traces et l'initiative privée fera son œuvre.
L'habitation du pauvre est mauvaise en partie parce quelle est mal construite et mal arrangée (le défaut principal des maisons d'ouvriers en Angleterre, c'est qu'elles n'ont pas été construites en vue de l'usage présent ; elles ont été édifiées alin d'abriter une seule famille bourgeoise et on les a adaptées tant bien que mal) ; l'habitation du pauvre est rendue pire encore par ses mauvaises habitudes. Transplantez-le demain dans une demeure salubre et commode, et il la salira, la rendra inhabitable. Il faut du temps pour modifier des habitudes invétérées. Miss Octavia llill a voulu essayer d'améliorer à la fois le gite et l'habitant, et si l'on considère l'état de bien- être relatif auquel elle a amené les 3,000 locataires de ses maisons, on sera frappé du résultat obtenu.
M. Ruskin, en avançant les premiers fonds, avait posé comme condition sine qua non (jue I entreprise fût conduite commercialenu'nt. Ilavait
eu la perception nette de ce qui était possible, et il avait prédit le succès si miss Octavia Ilill réussissait à obtenir la rémunération du capital engagé. Il eut la générosité de risquer 73,000 francs, qui n'ont pas été perdus, loin de là.
Lune des deux grandes difficultés, dit miss Octavia Hill, c'est l'administration de ce genre d'immeubles. Elle a formé toute une école de femmes vaillantes qui se chargent de gérer les maisons d'ouvriers. De plus, grâce à son exemple et à son inlluence, d'autres personnes sont entrées dans la même voie et servent de noyaux à des groupes comme le sien.
Miss Octavia Hill reçoit de nombreuses demandes de projjriétaires, lui oflVant de la charger d'administrer leurs immeubles : c'est ainsi qu'elle gère 47 immeubles pour le compte d'une grande maison de la cité. L'autre difliculté, c'est la question ilnancière. On peut la résoudre à force d'économie.
Miss Octavia Ilill a commencé, il y a près de vingt ans, avec 19,000 francs (1); elle fit l'acquisition du bail non expiré (cinquante- six ans à courir) do trois maisons, et au bout de peu d'années elle avait amorti une portion du capital et payé 0 p. 100 d'intérêt. Elle exigea des locataires qu'ils se montrassent exacts à s'acquitter de leur loyer, leur inculquant la conviction qu'il ne s'agissait
'1) En 1864, dans Piiradise itlace, Marvlebone.
l)us (lune œuvre Je charité. Un individu (]iii ne s'était pas conformé à cette règle l'ut impitoyablement mis dehors. L'exemple fut suflisanl. L'absence de middlemen^ d'intermédiaires entre h^ ju'Opriétaire et le pauvre a beaucoup contribué au bon résultat. Ces intennédiaires sont la plaie du malheureux; qu'ils exploitent. La moindre réparation, une vieille planche fixée par deux clous pour empêcher la pluie de pénétrer, amène une hausse du loyer.
Lorsqu'elle entre en possession de ses immeubles, miss Octavia Hill procède aux r(''parations les plus indispensables, après avoir mis deluu's ceux qui mènent une existence immorale. Elle l'ait blanchir les murs, remettre les carreaux cassés (sur cent quatre-vingt-douze carreaux dans une ruelle, huit seuls étaient intacts), et après cela, elle installe dans les chambres nettoyées les locataires qui ont fait preuve de bonne volonté, qui semblent susceptibles de progrès. Autant que possible, elle s'adresse pour les travaux à exécuter à ses locataires mêmes, parmi lesquels les principaux corps de métier se trouvent re[)résentés. Elle leur i)aye le salaire courant et les iidéresse au maintien des améliorations introduites. Elle fait laver et balayer les escaliers, les couloirs, par les enfants les jjIus âgés en leur donnant une petite rétribution. Elle accoutume peu à peu tout son monde à la propreté. Miss Octavia liill. ou
ses auxiliaires, visitent souvent ces immeubles; elles viennent une fois par semaine toucher les loyers et entendre les doléances ou les réclamations.
Ce nV'st pas seulement à Londres que Miss Octavia Hill a fait école. Elle a trouvé des imitateurs aux Etals-Unis, jiotamment à New- York et à Boston, en Allemagne, à Darmstadt et à Leipzig.
Dans son petit livre : Homes ofthc Londonpoor^ miss Octavia Ilill a rassemblé de précieuses données sur la psychologie de la misère. Nous en recommandons la lecture à tous ceux qui s'intéressent aux malheureux, et nous espérons que le nombre en est considérable (1).
il) Nous voudrions donner à nos lecteurs quelques informations sur ce qui a été tenté aux États-Unis par des personnes bénévoles. Celles-ci ont voulu fournir aux pauvres de meilleurs logements, non pas gratuitement, mais sur une base commerciale. M. Bryce, membre du Parlement, anglais, a relevé ([uelques points intéressants. Ainsi à Bos- Ion et à Brooklyn — deux villes considérables, dans lesquelles le terrain est cher et dans lesquelles habite une nombreuse population sur la limite du paupérisme, — on a fait l'expérience que des habitations pour les ouvriers peuvent donner de bons revenus. A Brooklyn, des maisons de location affectées aux classes pauvres rapportent 13 0/0 lirut, dont 2 0/0 vont en (axes, 2 0/0 en répax'ations, l 0/0 l'u dépenses; sur les 8 0/0 restants, on a distriliué un dividende de 6 0/0 et mis 2 0/0 en réserve. Les AuH'ricains sont d'avis de consacrer lercz-de-cliaussée à des bouli(incs tju'on loue généralement fort cher ; les lialjitants des étages
supérieurs constituent une clienlèlc toute trouvée. La plupart des logements sont d'une ou deux pièces. A Brooklyn, on a élabli, dans (juehiues-uns des plus vastes immeubles, une bibliothèque et une salle de lecture. On a essayt- d'encourager les locataires à l'économie <'ii accordant un escompte à ceux qui payent régulièrement. Tous les loyers se i)ay(Mit d'avance; quiconque solde quatre semaines à la fois obtient un rabais de 10 0/0, — et si un locataire reste un an, il a droit à une seconde remise de 10 0/0. C'est réconomi<' rc'-alisée par le proprit-taire, en conservant le même locataire. Il est utile de faire remarquer qu'en Angleterre et en Amérique (États-Unis, Canada), les loyers de l'ouvrier se payent par semaine : l'ac- «[uittemenl en est bien plus facile. Voir les chaidtres sur les Etat--L'nis dans ce volume.