CHAPITRE III
l'État des logements — leur prix — le budget des ouvriers.
Paris (1), au commencement du siècle, comptait 600,000 habitants. Lors du recensement de 1856, le chiffre s'élevait à 1,174,000 dans les limites de l'ancien mur d'octroi. En 1861, après l'annexion des communes suburbaines, la population répandue sur un espace presque double atteignit près de 1,700,000 habitants. En 1881, après le dernier recensement, elle était de 2,240,000. De 1876 à 1881, l'augmentation annuelle moyenne a dépassé cinquante mille âmes (1). Les résultats provisoires du recensement de la population de fait, en mai 1 886, indiquent 2,256,000.
(1) Voir Ch. LavoUée, « La ville de Paris et Tadministration municipale, » dans la Revue des deux mondeSy 1884, et E. Levasseur, membre de l'Institut, les populations ur* baines en France comparées à celles de V étranger. Chez Picard,
De 1800 à 1881, la population a augmenté de 313 p. 100. En 1675, elle était de 540,000 habitants, en 1794 de 647,000. en 1801 de 546,856.
L'accroissement de la population a sui^i, sauf [uelques interruptions, une progression conHiiiie, régulière. Les causes qui agissent ici serttruuvriit dans beaucoup de grandes villes, à Berlin Uyu\ comme à Paris : un mouvement général fiUrRiiio les habitants des campagnes vers les grandi s rjl^is, particulièrement vers les capitales, il semlïl< (ju'nri doive y trouver plus facilement du traviiil v\ des salaires élevés; en outre l'attraction qm* l';iri< exerce ne s'étend pas seulement aux niilinïinnv, elle atteint les étrangers qui viennent j^inssir- It's rangs serrés de la population et augmenter la cancurrence dans la lutte pour l'existence sous lrMïfi*s ses formes (1).
Sur ce total de 2,240,000 habitants, eu IH8[, 721,000 sont nés à Paris, c'est le tierjs eiivirMii; 86,000 dans les communes du départeniml tic In Seine, 1,266,000 en province, 167,000 à lel ranger. Les étrangers, qui figurent dans le In lai [tour
(1) On compte à Paris plus de 80,000 ouvrier:? t Miiti^^or^, soit 75 étrangers sur 1000 habitants contre JJ u Jïorlin (Rapport de M. Spuller sur Tenquête des 44. 188^i , Ku IMSI , les étrangers figuraient à raison de o p. 100.
EN 1866 MH JGKl
Belges 22,782 \5,;m
Allemands-Alsacipus 27,097 ;N , li)D
Italiens 6,707 2l,fi77
Suisses 6,622 -20,810
Les Allemands ont peu augmenté, les Belges ouf tioublé, les Suisses et Italiens triplé.
plus de 7 p. 100, sont surtout des Belges, des Allemands et Alsaciens, des Italiens et des Suisses. Le nombre des représentants de ces quatre nations a doublé et triplé de 1866 à 1881. Ils se trouvent surtout dans les arrondissements de commerce et dïndustrie, 9% 10% 11% 18* et 19". Paris s'accroît principalement par l'immigration. L'élément ouvrier figure pour la plus grosse portion dans Timmigration. Paris attire non seulement celui qui veut jouir de la vie, mais surtout celui qui veut travailler et gagner son pain quotidien. Les familles d'ouvriers composent la moitié de la population de Paris. C'est une proportion considérable Avant 1860, les nombreuses usines installées dans les communes suburbaines étaient voisines du principal centre de consommation et exemptes des droits d'octroi. Lorsque l'annexion des communes* suburbaines fut décidée, quelques usines se déplacèrent pour échapper aux taxes, mais la plupart demeurèrent et furent comprises avec leur personnel d'ouvriers dans l'enceinte des fortifications. De là une première cause d'augmentation dans le chiffre de la population ouvrière. En même temps les travaux de construction et de voirie prirent un développement inusité. Paris se transformait; toutes les industries semblaient assurées d'une longue période de prospérité et d'activité. Il y eut donc pour les divers genres de travaux un abondant emploi de la main-d'œuvre, une hausse très
sensible dans le taux des salaires et par suite une immigration croissante d'ouvriers. Les créateurs du nouveau Paris, l'empereur Napoléon III et le baron Haussmann, avaient entrevu et souhaité un autre résultat. Ils s'attendaient à une diminution de la population ouvrière, que la disparition des vieux quartiers et le déplacement de grandes usines semblaient devoir éloigner de la capitale. Il n'en fut rien. Paris agrandi garda ses usines et ses ouvriers durant la période de prospérité qui suivit l'annexion. C'était conforme aux tendances de l'industrie moderne; jadis on recherchait les campagnes à cause de la main-d'œuvre à bon marché et la proximité des cours d'eau pour assurer un transport peu dispendieux. Aujourd'hui on se rapproche des cités populeuses, où il est facile d'augmenter et de diminuer l'effectif des travailleurs, où l'on est à proximité des banques, des gares de chemins de fer, des approvisionnements de toute sorte. La cherté relative de la main-d'œuvre est contrebalancée par d'autres avantages. Cette concentration de l'industrie sur certains points privilégiés est un fait acquis. Paris restera une grande ville industrielle.
On sait qu'elle subit en ce moment une crise industrielle et commerciale qui est la suite d'une inflation extraordinaire dans le domaine de la bourse et de la construction des maisons. L'industrie parisienne a vu certains débouchés se res-
i64 QUESTION DES LOGEMENTS
treindre àVétrangerparsuite d'une concurrence de plus en plus active des contrées rivales. M. Leroy- Beaulieu (1), qui a suivi attentivement toutes les phases de cette crise, s'est fondé sur certaines données statistiques, telles que la consommation de la viande, pour conclure à une diminution de la population depuis 1882 : il Tévaluait à 150,000 habitants. Le recensement de 1886 a fait la lumière sur ce point. La crise qui a sévi depuis quelques années a marqué son influence, sinon par une diminution de population, du moins par une progression insignifiante, 15,000 âmes en cinq ans!
On comptait au 1" janvier 1884 à Paris 80,000 propriétésbâties(2)environ, contenant 1,102, 000 locaux distincts dont les deux tiers (755,000) sont consacrés à Thabitation et le tiers (346,000) à l'industrie. Dans la première catégorie, les appartements au-dessous de cinq cents francs figurent pour les trois quarts (585,902 logements représentant une valeur locative de 128 millions de francs). D'après M. Yves Guyot, il y avait, en 1884, 472,000 logements au-dessous de 300 francs. Depuis 1879, le nombre des très petits logements a augmenté de
(1) Êœnomiste français du 7 novembre 1885.
(2) Le terme de propriétés bâties n'est que synonyme du mot maison. Le nombre des maisons est sensiblement inférieur à celui des propriétés bâties. D'autre part les édifices publics ne sont compris à aucun titre dans ce tableau.
42,901, ou de près de 8 p. 100. Les appartements modestes de 500 à 749 francs dont il y a 72,012, représentant une valeur locative de 41 millions et demi de francs, se sont accrus de 10,935; ceux de 750 à 999 francs ont augmenté de 3,850 (24,977 logements d'une valeur annuelle de 20 millions et demi). C'est donc 57,600 logements nouveaux qui ont été offerts, déduction faite des démolitions, aux ouvriers et à la toute petite classe moyenne, du 1" janvier 1879 au 1" janvier 1884. On s'est donc trompé lorsqu'on a affirmé qu'on ne constioiisait pas de maisons pour les ouvriers, pour les employés et les petits rentiers. Il est vrai qu'on a relativement construit plus de logements pour la classe moyenne ; le nombre des appartements à son usage a augmenté dans la proportion de 15 à 20 p. 100, tandis que pour les logements de luxe, au-dessus de 6,000 francs, l'accroissement a été de 30 à 40 p. 100. Le chiffre des logements vacants à louer est considérable, surtout pour cette dernière catégorie.
Ce sont les familles d'artisans et d'ouvriers, comprenant environ 1,150,000 personnes, qui occupent les logements modestes (1) où, malgré les pres-
(1) La composition des logements (combien de 1, 2, 3 pièces) n'est malheureusement pas fixée par la statistique pour Paris. Le D' Jacques Bertillon souhaiterait de voir exécuter cette grosse entreprise, mais on * a reculé devant la dépense considérable qu'elle nécessiterait. En
-'/ ' V - j-^xï^tT? •T^T'*
eriptions de la loi et malgré la vigilance de la police, les conditions essentielles de la salubrité sont malheureusement très négligées.
D'après M. Levasseur, Paris renferme 29,000 habitants par kilomètre carré, soit 290 par hectare; il en avait 489 par hectare au xv!!*" siècle et 340 en 1856 avant lannexion de la banlieue et les grands travaux de Tédilité impériale. L'arrondissement le plus dense, le Temple, avait 813 habitants par hectare en 1881 et 850 en 1861. Le quartier le plus dense, Bonne-Nouvelle, arrondissement de la Bourse, est resté à peu près stationnaire : 1,159 habitants en 1861 et 1,165 en 1881 par hectare. Paris (îst une des villes où la population paraît le plus pressée, cependant ce n'est pas à beaucoup près la ville où la densité soit la plus grande. La densité par hectare bâti y est de 392 habitants, contre 637 à Vienne, 657 à Berlin.
Les grands travaux de voirie nécessaires pour la circulation et l'assainissement ont éloigné du centre et refoulé vers les faubourgs une partie nombreuse de la population. Toute la partie centrale, Louvre, Bourse, Temple, Hôtel-de- Ville, a moins d'habitants en 1886 qu'en 1861. La cherté des loyers a fait refluer vers la périphérie les ateliers et les
1880, à Berlin, 74 p. 100 de la population vivaient dans de petits logements, dont 1 p. 100 était composé d'une chambre non chnuffable; 44 p. 100 n'avaient qu'une seule pièce qu'on pût chauffer et 27 p. 100 deux pièces.
EN FRANCE. bîHT
ouvriers. Au Nord, BatignoUes, Monceaux, au Sud, Vaugirard ont presque doublé. Il a été dépensé des millions pour rembellissement de la capitale, on a percé depuis vingt-cinq ans de larges artères, aui sont bordées de belles maisons, on a élevé des édifices somptueux, mais il reste encore des quartiers trop nombreux que le manque d'air et de lumière, Thumidité, Tentassement et la saleté des habitants transforment en des foyers permanents d'infection physique et de dégradation morale. Paris possède dans ses faubourgs et même dans son centre, à côté de larges et splendides boulevards, un nombre considérable de maisons, de rues dont il serait difficile d'exagérer la saleté, Finsalubrité, les conditions vicieuses de toute sorte.
Prenez par exemple le cinquième arrondissement. Tout près de la fontaine Saint-Michel, si Ton s'engage dans la rue de la Huchette, dans la rue du Pêfff-Pont, la rue Saint- Julien-le- Pauvre, la rue Galande, la rue des Anglais, on pourra s'écrier comme le touriste dont parle M. Langloisdans la revue Le Correspondant : « C'est l'enfer à la porte du paradis. » Dans le rectangle étroit, chargé de hautes et vieilles constructions, qui est borné par la place Maubert, le boulevard Saint-Germain, le boulevard Saint-Michel, les quais Saint-Michel et de Montebello, est une agglomération considérable de personnes adonnées aux humbles professions d'hommes de peine, balayeurs, balayeuses, et
autres métiers inférieurs. Elles se sont logées là pour être près de Tendroit où elles travaillent et elles tiennent à ce quartier, puisqu'aucune chambre n'y reste longtemps vacante. Les logements y sont fort chers. Un appartement de deux chambres ne vaut pas moins de 250 francs. Une seule chambre se paye 150 et souvent 200 francs. Il n'est pas facile de se faire une idée de ce que sont ces logements, si Ton n'a pas l'habitude de fréquenter les quartiers qui servent d'asile et de refuge à la misère. Dans presque toutes les maisons qui bordent .ces ruelles, dit encore M. Langlois, surtout dans les pièces des étages inférieurs, il est presque impossible de lire ou de travailler sans lumière, en plein midi. La plupart des logements, qualifiés de logements à deux pièces et loués comme tels 250 francs par an, n'ont qu'une pièce donnant sur la rue et une petite cuisine éclairée par une lucarne donnant «ur la cour intérieure, souvent aussi dans l'escalier. Pénétrez dans l'allée étroite et sombré qui conduit à l'escalier de ces maisons, vous serez pris à la gorge par l'odeur fétide des ordures ménagères ^t des latrines; en avançant à tâtons, vos pieds heurteront la première marche de l'escalier; montez l'escalier, d'étage en étage, des émanations délétères empoisonnent l'atmosphère. La cour sert de réceptacle aux immondices jetées par la fenêtre et qui s'y putréfient. C'est dans les petites pièces de ces bouges que s'entassent des familles de
cinq ou six personnes et souvent davantage. Il est, par exemple dans la rue Galande, des niaisons de dimensions modestes, qui comptent cent cinquante habitants.
Le même spectacle, le même entassement se retrouvent dans plus d'une portion du vieux Paris, par exemple dans certaines ruelles latérales qui aboutissent à la rue Vieille-du-Temple, ou aux rues Saint-Denis et Saint-Martin, surtout dans la rue Sainte-Marguerite, au faubourg Saint-Antoine. Si Ton monte jusqu'aux quartiers de Charonne, de Belleville, de la Villette, qui ont été autant de villages suburbains et qui forment aujourd'hui les 1 9® et 20*^ arrondissements, ragglomération,quoique fort grande, y est moindre que dans le vieux Paris: les maisons y sont généralement -moins élevées, les rues principales plus larges et mieuç aérées, mais à ces grandes artères du quartier aboutit une quantité prodigieuse de cités ou d'impasses ; les masures qu'elles contiennent sont généralement construites par un spéculateur de bas étage qui a loué le terrain à long bail et a élevé sur le sol même, dans les conditions les plus économiques et les plus défectueuses, des cabanes en planches ou en plâtras qu'il loue à des prix exorbitants : 440 ou 200 francs par an la chambre; il retire de sa spéculation un bénéfice annuel de20 à 25 p. 100, ce qui lui assure une petite fortune à l'expiration du bail du terrain, surtout s'il a joint au commerce
de loueur celui de débitant de boissons. Étonnezvous après cela de la haine de l'ouvrier contre les^ propriétaires! Il est curieux de remarquer l'analogie entre les cours infectes de Londres où un locataire principal exploite les malheureux souslocataires dans des maisons louées à bail emphytéotique (il se fait également 20 à 25 p. 100 par an), et ces habitations de Paris. Le bail emphytéotique se retrouve des deux côtés du détroit, bien qu'il ne soit pas ordinaire pour les maisons en France.
L'Assistance publique de Paris a souvent figuré et figure encore parmi les propriétaires qui louent leur terrain dans ces conditions. La cité des Kroumirs, disparue aujourd'hui grâce aux efforts du D' du Mesnil et sous la pression de l'opinion publique, était bâtie sur les terrains de l'Assistance publique.
Dans les quartiers à population moins agglomérée comme le IS*" et le 14® arrondissements, les habitations, aussi pauvres et presque toujours fort sales, sont moins malsaines, car les vastes espaces encore dépourvus de constructions assainissent considérablement cette portion de Paris. La santé y est généralement moins mauvaise qu'à Charonne ou au faubourg Saint-Antoine. C'est de ce côté qu'on rencontre les cités ouvriè?'es, dont les plus connues sont la cité Jeanne d'Arc et la cité Doréy l'une à droite, l'autre à gauche du boulevard de la
Gare. La cité Jeanne d'Arc comprend huit immeubles à plusieurs étages, divisés en l,20p logements et contenant plus de 2000 personnes. Les escaliers sombres et glissants sont moins éclairés et plus dangereux le soir qu'aucune partie de la voie publique au milieu de la nuit. Leur infection défie toute description. Pour consentir à y loger^ il faut que le père de famille soit réduit au dernier dénuement. Telle est l'immoralité de ces grandes agglomérations que la mère, en vous parlant de co logement, s'excuse spontanément d'y être venue habiter (1).
Si du 13* arrondissement on revient à la Chapelle^ à Montmartre et qu'on entre dans des maisons de bonne apparence, on apprend que les familles à nombreux enfants ne sont pas tolérées. Pour y être admis au jour du terme, les parents n'avaient qu'un ou deux enfants; les autres sont prêtés à quelque voisin complaisant; plusieurs jours s'écoulent, il en revient un, puis la semaine suivante on en fait rentrer un autre. Seulement, dès que le principal locataire faisant fonction de concierge constate qu'il y a quatre enfants dans le logement, il donne congé. Le docteur du Mesnil a constaté le même fait (2).
(1) Georges Picot, Vn devoir social^ page 39.
(2) «Dans ce charnier, dit-il en parlantdu closMacquard, au milieu de ces misères profondes, nous trouvons quelques intérieurs que le locataire a su rendre h peu près
Depuis quelques années, il existe un nouveau genre d'habitations dans certains quartiers excentriques. Les chiffonniers et toute une population indigente et nomade ont construit dans divers quartiers, surtout dans, les terrains vagues voisins des fortifications, des huttes en planches qui forment le dernier degré de l'habitation du pauvre. Aucune canalisation des eaux, pas d'écoulements ni de fosses, des cabanes en planches mal jointes, parfois de vieilles voitures de saltimbanques, sans roues, posées sur des tréteaux, forment l'abri de ces malheureux. Dans la cité Doré, suivant l'expression d'un rapport officiel, toute une population grouille dans l'obscurité humide d'un dédale de ruines.
L'encombrement des logements à Paris et la hausse des loyers sont, d'après M. Picot, des phénomènes relativement récents. Ils datent de vingtcinq à trente ans. Les grands travaux d'embellis-
habitables par des prodiges de soin et de propreté. A ceuxlà nous demandions comment avec des habitudes d*ordre, de propreté, ils pouvaient venir loger dans de tels taudis. « C'est que nous avons une nombreuse famille et que les propriétaires de nos maisons ne toléraient pas les enfants. » Quelques jours après, nous étions à la préfecture de police, quand se présenta un ménage jeune, de bon aspect; il demande à être rapatrié gratuitement. On lui fait valoir que le travail ne manque pas à Paris. « C'est vrai, disent-ils, mais nous avons une famille nombreuse et les propriétaires ne veulent pas de nous. »
sèment et d'assainissement ont eu ce contre-coup de chasser la classe ouvrière des maisons dont elle habitait les étages supérieurs et de la refouler au loin; mais ce mouvement ne pouvait être général* Il est beaucoup de professions qui retiennent ceux qui les exercent à proximité de leur travail. Il se produisit alors deux faits absolument distincts : dans rintérieur de Paris, de vieilles maisons reçurent un nombre disproportioimé de locataires, auxquels manquaient à la fois Tair, la lumière et la place; tandis qu'au loin des spéculateurs, de petits entrepreneurs, des maçons, élevaient de médiocres maisons dont ils louaient aux ouvriers les chambres à peine achevées. Le plus souvent le propriétaire disparaissait, laissant les ennuis d'une perception difficile au principal locataire, qui convertit en logements des boutiques, des remises, divisant et subdivisant les chambres.
Je n'insisterai pas. Ceux qui voudraient contempler les tableaux d'une misère abjecte, navrante, malsaine, tableaux qu'on retrouve tout semblables à Paris, à Berlin et à Londres, n'ont qu'à consulter les études du docteur du Mesnil et celles de M. d'Haussonville.
Il se dégage dès l'escalier une atmosphère méphitique, une odeur de moisi et d'humidité qui saisit à la gorge. Les ordures sont entassées sur l'escalier ou dans la cour. Les chambres sont peu élevées, la saleté des générations successives
s'étend en couches épaisses du plafond au parquet, elle suinte le long des murs; jamais un coup de balai n'a été donné. L'ameublement est en rapport avec le reste.
Les chambres uniques valent au minimum 80 francs. Dans la proximité des fabriques, elles s'élèvent jusqu'à 150 francs. Avec un petit cabinet elles montent à 200 et 300 francs. La division des sexes n'a lieu en aucun de ces logements. Il faut arriver à trois chambres pour que la séparation soit possible. Or, d'après M. Picot, les trois chambres sont un luxe fort rare dans la classe ouvrière, car elles valent partout plus de 300 francs. Pour mettre un prix aussi élevé à son loyer, il faut que l'ouvrier gagne 7 à 8 francs par jour.
Dans les quartiers excentriques, tels que ceux de la Maison-Blanche et de la Salpêtrière (13® arrondissement) ou certaines portions des 19° et 20** arrondissements, deux pièces peu vastes sans cuisine se louent généralement 250 francs par an; deux pièces avec petite cuisine, 280 à 320 francs ; trois pièces et une cuisine, le tout fort étroit, montent à 400 francs par an. Et encore tous ou presque tous ces logements sont défectueux au point de vue •de la salubrité et de la propreté. Dans une série <l'immeubles neufs construits au coin des rues de Tolbiac et de l'Espérance (13** arrondissement) que leurs habitants n'ont pas encore eu le temps de
salir et qui ont l'eau et le gaz à tous les étages, — immeubles construits dans les conditions les plus économiques, il faut monter au cinquième étage pour obtenir deux petites pièces et une cuisine plus petite encore au prix de 280 à 290 francs par an ; les mêmes appartements se louent aux étages inférieurs 320, 350, 380 francs; ceux qui comptent une pièce de plus vont de 400 à 500 francs et au-dessus, selon les étages.
Dans les procès-verbaux de la commission chargée de faire une enquête sur la situation des ouvriers de l'industrie et de l'agriculture en France et de présenter un premier rapport sur la crise industrielle à Paris (commission des 44, février 1884), on trouve de nombreuses dépositions se rapportant à la question des loyers. Le loyer moyen pour une famille est évalué par les déposants entre 300 et 350 francs. Les colleurs de papier qu'on a entendus ont dit que dans les quartiers excentriques on peut se loger pour 250 francs, mais il faut ajouter 50 centimes pour frais de voiture (? sic) par jour, ce qui porte le loyer à 400 francs. Un déposant qui est un ancien ouvrier, M. Lyonnais, a donné le budget d'un ménage de quatre personnes existant dans des conditions normales, ([\io je crois devoir reproduire ici :
Nourriture
Chauffage, éclairage.
Entretien
Loyer
Total
et dont le détail se trouve en note (1).
(1) Année 1884, quatre personnes.
10 Nourriture :
par an. par joar.
Pain 365.00 1 .00
Vin 255.00 0.70
Alcool 18 25 0.05
Viande et triperie 365.00 1 .00
Fruits et légumes j
Beurre 109.50 0.30
Jardinage )
œufs 18.25 0.05
Fromages 9. 10 0.025
Poisson 9.10 0.025
Poivre, sel 18.25 0.05
Café, lait, sucre 146 50 0.40
Total 1 3Ô0.95 3.70
20 Chauffage, éclairage, etc. :
Chauffage
Éclairage
Blanchissage
Cirage, fil, boutons, balais.
Tabac
Journal
par an,
Total 221.50
3° Entretien :
( Mari 40 fr. \
Vêtements j Femme 30 — ! 100
( Enfants 30—1
( Mari, 2 paires ... 20 — i
Chaussures < Femme, 2 paires. 15 — [ 50
( Enfants, 4 paires. 15 — ) 40 Loyer 300
Ensemble 2022.45 (5.53 p. j.)
M. d'Haussonvilie et d'autres publi cistes estiment que Fouvrier adulte peut se nourrir suffisamment à Paris avec 1 fr. 75 par jour. Cette affirmation a été vivement critiquée par certains ouvriers devant la commission d'enquête sur les industries d'art. « A ce prix, l'ouvrier ne peut se nourrir que de haricots cuits avec des cristaux de soude, de viande désinfectée par l'acide carbonique et de vin fabriqué rue de Charenton » (procès-verbal p. 309). Les critiques sont peut-être fondées, s'il s'agit d'ouvriers prenant leur repas dans la gargote voisine de l'atelier; ceux-là, célibataires ou ouvriers travaillant loin de leur domicile, n'auront sans doute qu'une nourriture très médiocre pour 1 fr. 75 par jour. Mais l'ouvrier qui peut prendre ses trois repas chez lui ou au moins les deux repas du matin et du soir, aura une nourriture convenable pour 1 fr. 75. Arrêtons-nous à ce chiffre. En 365 jours, l'ouvrier dépensera pour sa nourriture 638 fr. 75 (en chiffres ronds) , 650 fr:.
M. Langlois évalue ses autres dépenses
Pour les vêtements à 150 fr..
Pour chauffage, éclairage, blanchissage 100
Pour dépenses imprévues 100
Pour loyer 200
Et arrive au total de 1200 fr.
Cette somme ne permet aucun extra, mais elle peut suffire à l'entretien. Quand l'ouvrier est marié^
i^78 QUESTION DES LQOBIIËNTS
la dépense doit être augmentée 1** de moitié pour sa femme qui consomme moins et n'a pas de frais de loyer, 2** d*un tiers soit 400 francs par emfant, dont la présence exige un logement un peu plus grand.
Pour payer un logement de 200 à 230 francs, il faudra donc que Touvrier gagne de 3 fr . 30 à 4 francs par jour s'il est seul, pendant 300 jours ouvrables, — au moins 6 francs avec ou sans le salaire de sa femme s'il est marié sans enfant, — au moins de 7 à 10 francs avec ou sans le salaire complémentaire de la femme, sïl est père de plusieurs enfants 43ncore incapables de travailler.
Les dépositions sont contradictoires sur la question du coût de la vie. Les uns disent que la vie a augmenté de 50 p. 100, les autres que le vêtement et la nourriture sont meilleur marché, mais que le loyer a augmenté (d'après quelques-uns on payerait 300 à3S0 francs ce qu'on avait il y a vingt-cinq ans pour 130 à 200 francs, sans qu'on soit plus confortablement logé). Les évaluations les plus générales fixent le reLchérissement des loyers pour les ouvriers entre 15 et 25 p. 100. Il ne manque pas de personnes compétentes, prises parmi la classe des travailleurs, pour affirmer que la vie, somme toute, n'est pas plus chère, mais que les besoins ont augmenté dans des proportions considérables. Je recommande à ceux qui ne sont pas découragés par la fatigue de fouiller dans des dépositions décousues et sans le secours d'un index comme celui
des Bhie books anglais, les procès-verbaux de la commission des 44 et ceux de Tenquête présidée par M. Proust sur les industries d'art.
Il y a à Paris des ouvriers d'élite qui gagnent des salaires très élevés : dans certaines industries d'art, il y a des bijoutiers, des sertisseurs de pierres précieuses, des graveurs de cartes géographiques, etc. , qui reçoivent parfois de 20 à 30 francs par jour. Mais c'est l'infime minorité, qui comprend à peine un dixième des 300,000 ou 325,000 ouvriers de Paris. La masse de la population ouvrière peut se diviser en trois (1) catégories : 1"* les hommes dont les travaux, sans exiger de l'art à proprement parler, réclament une certaine habileté et souvent aussi une grande force physique, comme les menuisiers, charpentiers, zingueurs, plombiers, ravaleurs, etc. Leurs salaires ne descendent guère au-dessous de 8 francs, montent parfois plus haut; mais la morte-saison, les chômages (2) font baisser un peu ce chiffre et leur gain annuelnedoitpasdépasser 2, 000 à2, 400 francs. Voyez par exemple les ouvriers fondeurs, dont le
(1) Voiries éludes do M. d'Haussonvillc sur la Misère h Paris.
(2) L'industrie parisienne dans beaucoup de ses branches subit des périodes de morte-saison et de chômage normal. Voir le Rapport de M. Spuller à la Commission d'enquête parlementaire sur la situation des ouvriers en France, pages 49 et suivantes.
salaire normal est de 6 fr. 50 par jour, 268 Jours de travail donnent 1,742 fr. par an et par jour 4 fr. 77 en moyenne.
2** On trouve les ouvriers dont le travail demande seulement une certaine force physique, sans habileté professionnelle, tels que les charretiers, terrassiers, hommes de peine et tant d'autres; leur gain qui varie de 3 fr. 50 à 5 fr. par jour est certainement réduit par les mortes-saisons à 1,200 ou 1000 francs par an.
3** Enfin au-dessous de ces deux catégories se trouvent les irréguliers du monde industriel, les distributeurs de prospectus, crieurs de journaux, chiffonniers, marchands ambulants. La plus grande partie de ces hommes, qui ne portent même pas le nom d'ouvriers, gagnent rarement plus de 2 francs à 2 fr. 50 par jour et souvent moins.
On voit que les salaires moyens des ouvriers de la catégorie d'élite, 10 p. 100 de la classe ouvrière à Paris, supportent seuls des loyers de 300 francs et au-dessus ; pour les catégories inférieures, la première seule peut y mettre de 200 à 300 francs.
A nos yeux, la faiblesse des ressources de la •classe ouvrière est certainement l'une des causes principales qu'elle soit si mal logée; ses mauvaises habitudes au point de vue de la propreté sont un second facteur, et, comme j'aurai occasion de le dire, l'intervention de l'État ne peut rien ni contre
l'insuffisance des salaires ni contre les habitudes vicieuses des habitants.
On se plaint à Paris non seulement de la cherté, mais encore de la rareté des logements d'ouvriers. Si près de cinquante témoins ont déclaré devant la Commission d'enquête présidée par M. Spuller, que l'on n'avait point à Paris assez de maisons ouvrières, soixante au moins ont affirmé le contraire et assuré que rien n'était plus aisé que de construire ou de vendre des bâtiments à bon marché. La commission s'est déclarée incompétente à trancher un pareil débat.
M. Leroy-Beaulieu a analysé un certain nombre de ces dépositions, notamment celle de M. Robinot, directeur du Sous-Comptoir des entrepreneurs^ l'établissement qui a pris la part la plus active au grand mouvement de construction des dernières années. « Ma plus grosse spéculation, a dit M. Robinot, a été de faire quatre-vingts maisons sur le revers de la butte Montmartre. Il y a là une population nombï^use qui n'habitait que des maisons mal faites, sans air et malsaines. On lui a fait des maisons propres, aérées, où chaque appartement contient un water-closet. » Sur le revers de la butte Montmartre les appartements nouvellement construits représentent un prix de location de 300 à 500 francs et se composent ^e 2 à 3 pièces. Dans la rue des Poissonniers et dans la rue Doudeauville, on a construit une petite ville qui peut loger
8 à 10,000 personnes; on a fait des constructions analogues dans le sud de Paris. En 1884, M. Grosclaude, président de la chambre des entrepreneurs de démolition, disait que si Ton voulait s'en donner la peine, on verrait qu'il y a beaucoup de logements au prix de 100 à 500 francs vacants. Notamment dans les quartiers excentriques, à Montmartre et dans le quinzième arrondissement, il y a beaucoup de logements autrefois occupés par des ouvriers qui sont vacants. M. Grosclaude a fait connaître un tableau de dix-huit maisons situées dans le 12° arrondissement, bien tenues, saines, à pièces claires, aérées, qui ont une façade en pierre de taille, des persiennes à toutes les fenêtres; eau dans les cuisines; gaz. Dans ces maisons il y a 382 logements dont 56 ont un loyer de 100 à 150 francs, 15 de 151 à 200, 20 de 201 à 250, 33 de 251 à 400. Ainsi 124 appartements, soit à peu près le tiers de ceux compris dans ces maisons neuves, ne dépassent pas 300 francs. Suivant le même déposant, la hausse des salaires (1884) à Paris depuis 20 ans n'a pas été moindre de 1 à 3 francs par jour, soit une augmentation de 300 à 900 francs, tandis que la hausse des loyers n'a pas dépassé par famille d'ouvrier de 20 à 100 francs au maximum.
Tout cela n'empêche pas qu'il n'y ait à Paris un grand nombre de logements insalubres occupés par la classe ouvrière. Combien y a-t-il d'ouvriers
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logés dans des conditions insuffisantes? M. Langlois et M. Cacheux se sont efforcés de répondre à cette question. Suivant eux, sur les 300,000 à 325,000 ouvriers qui sont à Paris, un tiers occupe des logements insuffisants et malsains ; un certain nombre d'entre eux, père, fils, frères, demeurent ensemble, on pourra donc conclure qu'il y a 70,000 à 73,000 ménages dont le logement laisse beaucoup à désirer. A cinq personnes par ménage, cela forait 350,000 habitants logés d'une manière insuffisante. Je n'ai pas grande confiance dans ces calculs légèrement hypothétiques : je les reproduis plutôt par acquit de conscience.
Les statistiques officielles de la ville de Paris pour 1881 mentionnent 46,813 locaux occupés par des indigents inscrits sur les registres de Tassistance publique. Sur ce nombre 24,663 ne se composent que d'une pièce servant à la fois de dortoir, de cuisine, de salle à manger, et 12,734 n'ont qu'une petite pièce avec une toute petite cuisine. Si l'on ajoute à ces logements habités par les indigents les logements occupés par des familles non inscrites au bureau de bienfaisance, on arrive facilement à ce chiffre de 70,000 habitants. M. Cacheux. après une visite minutieuse de quelques milliers de logements, s'est arrêté à ce chiffre.
Puisque nous sommes un peu dans le domaines des chiffres approximatifs, j'ajouterai que le même philanthrope M. Cacheux (auteur d'un ouvrag(^
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excellent sur Les habitations ouvrières en tout pays, •en collaboration avec M. MuUer, constructeur de la cité ouvrière de Mulhouse) suppose qu'il y aurait au moins cent mille chambres à construire, qui coûteraient, à 1,200 francs Tune, soit 120 millions, et si Ton ajoute à cette somme les travaux d'assainissement des logements non démolis, on arrive au chiffre rond de 200 millions de francs.
La Société immobilière de Montmartre a construit dans le 18* arrondissement 3,000 logements de 100 à 700 francs, composés de 2 pièces, une cuisine et un water-closet. Ces maisons peuvent contenir 10,000 locataires, elles représentent un capital de 25 millions de francs. M. de Molinari a été amené à dire que si la ville de Paris s'avisait de vouloir loger la population ouvrière, les artisans et les petits employés, il faudrait compter sur une dépense de 230 millions par 100,000 habitants. Il y a un écart considérable entre M. Cacheux et le rédacteur en. chef du Journal des Économistes.
Il est naturellement fort difficile d'évaluer en moyenne le prix de revient d'un logement comprenant deux ou trois pièces avec une petite cuisine. M. Cacheux, qui a construit beaucoup de logements à bon marché et qui est propriétaire de plusieurs immeubles, affirme qu'ils reviennent à 5,000 francs, et encore faut-il, pour descendre à ce prix de revient, que ces logements soient non pas dans des maisonnettes distinctes et peu élevées,
mais dans de vastes immeubles à quatre ou cinq étages construits le plus économiquement possible. Un logement construit dans de telles conditions doit être loué 400 francs environ; poui^ obte* nir un rendement de 4 à 5 p. 100, en tenant comple des pertes causées par les impôts si lourds à Paris, par les non-valeurs, Tentretien, Tassuranc*, les réparations, il faut louer sur la base de 8 p, 100 du capital.
Le coût des constructions à Paris est considérable dans quelque quartier qu'on les fasse, à cause du prix élevé de la main-d'œuvre et des droits d'octroi, qui grèvent à l'entrée les matériaux- Il ne faut pas oublier non plus que les frais de viabilité à rembourser à la ville sont très lourds et (jue les droits de mutation, d'enregistrement absorbent 7 à 8 p. 100 pour le moins.