RUE DE VENISE
P. Vouillemont, phot.
DERRIÈRE SAINT-MERR1 73
sommes; d'aulre part, il avait perdu énormément d'argent aux tripots et chez les brelandiers delà foire de Saint- Germain, où la partie était très forte, à cause de la quantité de billets de banque mis en circulation dans Paris par l'aventureux financier Law.
Aidé de deux déclassés de son espèce, un Piémontais et un Allemand, le comte de Horn entraîna Lacroix dans une chambre de cette abominable rue de Venise, et, par derrière, aveugla d'une serviette la tête de sa victime que ses complices lardèrent de coups de poignard. Le pauvre diable se mit à hurler, un garçon de cabaret passant devant la salle entendit les cris, ouvrit, et « voyant un homme noyé dans son sang, referma la porte à double tour en criant au meurtre ». Les assassins sautèrent par la fenêtre; le comte de Horn tenta de les suivre. Grâce aux poutres de bois étayant la maison, il put descendre à terre ; mais bientôt il fut dénoncé, arrêté, condamné à mort. Sa princière famille mit tout en œuvre pour l'arracher à léchafaud; le Régent se montra inflexible ; le 26 mars, de Horn était roué vif en place de Grève f1).
(1) De Horn, membre d'une famille princière de l'Allemagne, un gentilhomme piémontais et le fils d'un banquier de Tournay y assassinèrent en plein jour le capitaliste Lacroix pour s'emparer d'un riche portefeuille, au cabaret de l'Épée-de-Bois.
A la même place, n° 27, l'enseigne d'un marchand de vins est aujourd'hui (1867) le Cerf-Galant. Celle du Port-de-Venise fait visà-vis sur la porte d'un petit restaurant.
Vers l'époque du crime, une maison, située du même côté que le fameux cabaret, appartenait au sieur Quertin, huissier au Parle-
Cette triste rue au mauvais renom conserve encore çà et là quelques curieux vestiges de maisons — datant des xive et xve siècles — habitées par des Lombards, usuriers et prêteurs sur gages; ce n'est plus aujourd'hui qu'une ruelle sordide dont il faut se garer lorsque tombe la nuit.
La rue de Venise recèle d'étranges hôtels que des lanternes raccrocheuses signalent aux « purotins », tels des phares de misère. On trouve ici d'étonnants couchages à trente centimes, des cabinets à feu à quarante centimes; et, sur les pavés gras, des femmes d'un âge improbable traînent des savates élimées en fredonnant quelque refrain argotique.
Rue des Blancs-Manteaux (*). — Il est dix heures du soir, et nous voici de nouveau rôdant au hasard, ne
ment, une autre contiguë à Catherine de Comminges, veuve de Héracle Freteau, secrétaire des finances.
Parmi les beaux esprits dont les visites valaient à l'Épée-de-Bois une célébrité attrayante, il faut citer Marivaux et Louis Racine. Mazarin y avait autorisé antérieurement les réunions d'une compagnie de maîtres à danser et de musiciens, dont le chef se donnait pour le Roi du Violon. De ces réunions sans doute était sortie, sous les auspices du même ministre, l'Académie royale de Danse qui tint ensuite ses séances aux Tuileries, puis chez le maître des ballets du Roi.
Lefeuve. Les anciennes maisons de Paris, t. III, p. 277. (Rue de Venise.)
(1) Le monastère des Blancs-Manteaux, qui donna son nom à la rue, fut établi en 1 258 par des religieux mendiants venus de Marseille — les Serfs de la Vierge Marie — qui portaient des manteaux blancs. Après
Bourget.