‹ Le long des ruesChapitre 13 sur 62 · HUE DE VENISE · texte numérisé non relu

HUE DE VENISE

Musée Carnavalet.

nous lassant pas de parcourir ces ruelles étranges dont les silhouettes se découpent si pittoresquement sur le ciel étoile... Nous longeons, rue des Blancs-Manteaux, de somptueux hôtels, délabrés aujourd'hui, voués à d'humbles industries, à de petits commerces, étalant encore fièrement leurs frontons blasonnés, à demicachés par les réclames et les enseignes commerciales. Comiques et mouvementés, ces vieux quartiers offrent un merveilleux champ d'étude aux amoureux de Paris désireux de se documenter sur nature. Le jour, c'est une fourmilière, c'est la fièvre industrielle. Chaque rue, chaque ruelle, chaque impasse, chaque porte cochère est encombrée par les camions, les haquets, les voitures à bras; les passants chargés de paquets se bousculent, les cochers s'invectivent, les livreurs s'empressent. C'est un incessant va-et-vient d'ouvrières, d'ouvriers, de garçons de banque, d'apprentis, de, cyclistes, de camelots, de courtiers; les sifflets des machines à vapeur alternent avec les coups de cloche des usines installées dans des demeures jadis seigneuriales. Mais lorsque la nuita étendu son manteau noir sur le quartier, enfin silencieux, ce

la suppression de leur ordre en 1274, le roi Philippe-le-Bel donna le monastère aux Guillemites, qui eurent permission de percer le mur d'enceinte de la ville et d'y créer une porte ou « Huisserie ».

Cet ordre se fondit avec les Bénédictins réformés connus sous le nom de Congrégation de Saint-Maur. Le monastère fut rebâti en 1658. Le chancelier Le Tellier en posa la première pierre.

Piganiol de la Force. Descriptions de la ville de Paris. Quartier Sainte-Avoye, t. IV, p. 324.

paysage nocturne reprend toute sa grandeur, évoque tout un glorieux passé.

Le décor semble rajeuni : les maisons à pignons, les tourelles de pierres, les grilles rouillées, les bicoques aux façades rapiécées semblent contemporaines de Rabelais. Rien ne manque; voici même des ombres mystérieuses qui s'évanouissent dans des trous noirs...

Serions-nous au 23 novembre 1407, et ces fantômes inquiétants feraient-ils partie de la bande des mauvais gars soudoyés par Raoul d'Auquetonville, « ancien général des finances », chassé pour malversations ? Allonsnous retrouver, au tournant de la rue Vieille-du-Temple, devant l'hôtel des ambassadeurs de Hollande (au numéro 47) le corps « dépecé à coups de hache et d'épée... la tête ouverte de l'œil à l'oreille » de hault et puissant seigneur Louis, duc d'Orléans, frère du roi Charles VI, traîtreusement assassiné par sept hommes — masqués de noir — sortis brusquement de la maison « à l'Image de Notre-Dame », dont une tourelle sculptée se dresse encore à l'angle de la rue Barbette?...

Le cas est plus simple... Les ombres sont celles de quelques habitués des louches cabarets des rues Beaubourg, Simon-le-Franc ou des Écouffes, mis en fuite par nos modernes « chevaliers du guet », représentés par une escouade d'agents cyclistes... Et les grands nuages de suie qui passent si opportunément devant la lune semblent se faire les complices de ces vilains oiseaux de nuit, amis des ténèbres.

Rue Beaubourg (1). — Vouée au petit commerce, exploitée par mille industries, la rue Beaubourg est essentiellement populacière. C'est à l'heure où la cloche des ateliers sonne le déjeuner qu'il convient d'étudier cette ruche bourdonnante. Un flot d'ouvrières rieuses, ravies d'échapper pour un moment à la fastidieuse besogne, envahit les crémeries, les traiteurs, les débits ; d'autres, plus modestes, se contentent d'emplir un cornet de pommes de terre dorées chez la friturière dont la poêle grésille sous l'auvent d'une porte cochère. Quelques-unes s'offrent cinq sous de moules cuites, ou se hâtent d'emprisonner un morceau de jambon entre deux tranches de pain... Et ces joyeuses filles, modistes, plumassières, fleuristes, perleuses, passementières ou dentellières, ces « petites mains » si délicates qui savent faire éclore avec tant de grâce et de goût les mille bibelots luxueux dont se pareront les élégances féminines du monde entier, nous donnent pendant

(1) Son nom vient de quelques maisons qui furent bâties en cet endroit vers la fin du xie siècle ou au commencement du suivant et formèrent le territoire nommé « beau Bourg ».

Il y a dans cette rue (au xvine siècle) deux culs-de-sac fort anciens : le premier, situé entre les rues Geoffroy-f Ange vin et Michel-Le-Comte, appelé aujourd'huy cul-de-sac Bertaut, se nommait, en 1386, rue des Truyes et rue Agnès-aux-Truyes. Le second est inscrit sous le nom de cul-de-sac des Anglais.

Vers l'an 1577, Jean Bertaut fit construire rue Beaubourg un jeu de Paume qui régnait le long de ce cul-de-sac, ce qui lui fit donner le nom de cul-de-sac du tripot de Bertaut, qu'il portait encore en 1640.

Jaillot. Recherches critiques sur Paris, t. II, p. 6. — Quartier Saint-Martin-des-Champs.

quelques minutes l'impression d'une volière ouverte; cependant que le flot des ouvriers s'engouffre chez les trop nombreux marchands de vins, et que de grands gaillards, heureux de vivre, se bousculent avec de gros rires à la porte du débit de tabac...

Mais cet amusant spectacle n'est que passager; il faut avouer que, sauf aux heures où les travailleurs viennent y prendre leurs repas, la plupart de ces mastroquets recèlent la plus basse pègre parisienne, dont la seule occupation semble être de triturer des cartes poisseuses, de brasser des potées de dominos gras. Ici se dépense une partie de l'argent provenant des vols, des entôlages, des escroqueries quotidiennes ; dans ces arrière-boutiques s'élaborent quelques-uns des plus mauvais coups pratiqués à Paris.

Pénétrons maintenant au numéro 28 de la rue Beaubourg. Notre érudit ami, M. de Rochegude, assure qu'il s'y trouve « de très curieux souterrains qui ont dû servir de prison antérieurement à la Ligue ». Une cour pavée; au fond, deux entrées sur montées de mascarons de pierres. La concierge veut bien nous guider à travers deux étages de caves, de caveaux, de couloirs obscurs et de voûtes fort noires... Rien de plus plausible que d'avoir transformé jadis en cachots ces muettes cellules si profondément creusées sous le sol... On retrouve encore, paraît-il, des « traces de carcan » en une certaine cave; mais l'heureux propriétaire des carcans est absent; nous n'avons rien pu voir...

En revanche, une surprise nous attend : nous sonnons au premier étage; le locataire, M. Crommens,

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